LE MARI QUI EST AUX PETITS SOINS POUR SA FEMME
Vous le reconnaissez sur-le-champ : à la promenade, il donne la main à l'enfant quand il y en a ; il règle son pas sur celui de sa femme, il se dandine et se tortille presque comme elle; il tient l'ombrelle, il tient le sac quand Madame en prend : il n'est pas deux minutes sans la regarder d'un air inquiet et presque amoureux, en murmurant :
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(( Quand tu seras fatiguée, chère amie !... Si tu veux retourner, mon ange!... Veux-tu prendre une voiture, bichette? — Si nous traversions, bobonne : je crains que lu n'aies le soleil dans les yeux...
« Prends garde, voilà un ruisseau...
« Nous irons moins vite, si tu veux,.. »
El une foule d'autres petites phrases de ce genre, lesquelles, pour l'ordinaire, n'obtiennent pour toute réponse qu'un mouvement d'impatience avec un haussement d'épaules assez peu sensible.
Quand ce monsieur mène sa femme au spectacle, il lui fait essayer cinq ou six places avant delà laisser se tlxer à une...
« Ma bonne, tu n'es pas bien ici.... il y a de grands chapeaux devant loi... allons là-bas, tu verras mieux.
« La banquette est bien dure ici... passons de l'autre côté.
« Je ne veux pas que tu restes là... il vient de l'air par derrière... tu attraperais une fraîcheur... c'est très-dangereux. Allons ailleurs.
« Ah ! il y a près de nous une dame qui a sur elle du musc... desodeurs. . cela te ferait mal aux nerfs, je ne veux pas que lu restes là... »
La pauvre femme, fatiguée de ces pérégrinations dans la salle, finit par se cramponner à une place et n'en bouge plus, en disant :
« En voilà bien assez ; je reste ici... je suis lasse de courir toutes les places.
— C'est pour que tu sois bien, ce que j'en lais. Vcu\-tu un petit banc ?
— Non...
— L'ouvreuse, apportez un petil banc à Madame. Veux-tu un coussin sous toi ?
— Mais pourquoi faire?... est-ce queje suis un enfant ?
— L'ouvreuse, tâchez donc d'avoir un coussin pour ma femme.
— Veux-tu queje fcimcle carreau delà loge?...
— Comme tu voudras.
— As-tu trop chaud?
— Non.
— Je vais le fermer. »
La pièce est commencée ; Madame serait bien aise d'écouter les acteurs; mais, au milieu d'une scène intéressante, son mari lui dit :
« Tu es pâle... tu n'es pas malade?...
— Moi ! pas du tout!...
— Est-ce que tu souffres quelque part?
— Mais, mon Dieu, non ; je ne souffre nulle parti Quelle idée de vouloir que je sois malade !
— .le ne le veux pas, ma biclie, bien au contraire;... mais si tu avais mal quelque part, il vaudrait mieux me le dire et nous en aller... tu pourrais rester par complaisance... et tu auiais giand tort...
LES MAUIS. 41
— Ce que je voudrais, ce qui me terail ^rand plaisir, ce seiait que tu voulusses bien me laisser entendre la pièce.
— Je ne t'empêche pas d'écouter la pièce, il me semble. C'est égal, ça me t'ait de la peine de te voir pâle comme cela. »
Quand ce monsieur dîne en ville avec sa femme, il ne la perd pas de vue, et, serait-il placé à l'aulre bout de la table, ne manque pas alors de lui crier :
« Chère amie, ue mange pah~ de cela... ça ne te vaut rien!... tu sais que les anchois te sont coutraires...
« Ne prends pas de homard, c'est trop lourd pour toi... Si tu acceptes du saumon, tu auras tort...^
« Ah ! monsieur, je vous en prie, ne versez pas de madère à ma femme... ça lui ferait mal... je connais parfaitement son estomac...
f( Ma chère amie, si tu en bois, tu me feras de la peine. »
Madame, impatientée par les soins que son mari prend de sa santé, fait une moue très-prononcée et ne mange rien du tout, parce que la contrariété qu'elle éprouve lui ôle l'appétit.
Pendant ce temps, Monsieur mange comme quatre et boit de tous les vins.
Va-t-on au bal, c'est une autre histoire : d'abord. Monsieur inspecte la toilette de Madame :
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« Celte robe-ci est trop décolletée... tu aurais froid... celle-ci te serre trop. .. elle te gêne... elle doit te gêner.
— Mais je t'assure, mon ami, que ma robe ne me gêne pas du tout.
— Oh ! les femmes ne veulent jamais en convenir.., mais elles se font beaucoup de mal en se serrant trop la taille; et puis arrivent les maladies
« On se dit souvent :
« Tiens, madame une telle est morte de la poitrine... c'est singulier!, elle était si bien faite si
fraîche on n'aurait jamais cru qu'elle fût poitrinaire.
« Mais on ne devine pas que c'est en voulant se faire une taille trop mince que cette dame s'est comprimé l'estomac et attaqué les poumens.
— Mon ami..., vous voyez bien que l'on peut passer le doigt dans ma ceinture... cela vous prouve que je ne suis pas gênée.
— Oh ! oui, passer le doigt à vous entendre,
on peut toujours passer le doigt parce que vous
retenez votre respiration.
« Ma chère amie, tu seras bien aimable en mettant une autre robe... je serais malheureux toute la soirée si je te voyais au bal avec cette robe-lâ. »
Pour en finir, Madame consent à mettre une robe qui ne lui plaît pas autant, et déjà cette contrariété l'empêche de goûter au bal tout le plaisir qu'elle se
promettait, car toute la nuit elle pensera à cette robe qui lui allait si bien et que son mari lui a fait quitter.
Quand on est au bal, au lieu de laisser sa femme se livrer au plaisir de la danse et de chercher de son côté à se procurer le plus d'agrément possible, notre mari ne perd pas de vue son épouse ; ne croyez pas que ce soit par jalousie... non, le mari aux petits soins n'est pas jaloux; il est persuadé que sa femme l'adore, parce qu'elle sait qu'elle n'en trouverait pas deux comme lui pour les prévenances et les attentions.
Mais là, comme partout, il va exercer sa touchante sollicitude.
11 se promène de long en large dans le salon où sa femme est assise. A peine a-t-elle dansé une contredanse, qu'il accourt à elle :
« Tu as bien chaud, chère amie?
— Mais non... pas trop.
— Si... oh ! tu as très-chaud... est-ce que lu danses l'autre quadrille?
— Certainement, je suis engagée.
— Je suis fâché que tu aies accepté tu aurais
dû le reposer un peu. . . »
Après la contredanse .suivante, à peine Madame at-elle été ramenée à sa place par son cavalier, que la figure de son mari lui apparaît et se pose près d'elle, comme ces ombres que par le prestige de la fantasmagorie on voit tout à coup surgir devant soi.
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« Comme la es rouge, ma bonne! « dit notre mari aux petits soins, de l'air inquiet d'une mère qui, en tàtant le pouls à son enfant, lui trouverait de la fièvre.
Madame, qui trouve la remarque au moins superflue, tâche de sourire en répondant :
— Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ce qu'on soit rouge quand on vient de danser?
— Oui... mais c'est que je ne t'ai jamais vue aussi rouge que cela. »
Madame se penche vers une jeune femme assise près d'elle, et lui dit tout bas :
« Est-ce que j'ai des couleurs extraordinaires?... est-ce que j'ai l'air d'une écrevisse?
— Mais non, vous êtes fort bien; votre mari ne sait ce qu'il dit. »
Bientôt un jeune homme qui est parvenu à saisir des glaces en apporte une à l'épouse de l'homme aux petits soins.
Celle-ci accepte la glace et se dispose à la manger, lorsque son mari la lui prend des mains en disant ;
« Oh ! par exemple, ma chère amie, tu ne mangeras pas cela...
-— Mais pourquoi donc? c'est une glace...
— Je le vois bien, c'est pour cela que je ne veux pas que tu en avales une parcelle... lu as tiop chaud, cela te ferait du mal.
— Mais toutes ces dames viennent de danser aussi, et elles mangent des glaces cependant.
— Que ces daines fassent ce qu'elles voudront, cela ne me regarde pas! mais toi, c'est différent... je connais Ion tempérament... Une glace! oh! non pas!... ce serait une imprudence impardonnable... Yeux-tu du punch?
— Vous savez bien que je ne bois jamais de punch, monsieur, que je ne puis pas le souffrir; tandis que j'aime beaucoup les glaces...
— Ça ne te vaut rieu. »
Et Monsieur se met à manger la glace destinée à sa femme, et il se promène devant elle, en la savourant, et il ne se gêne pas pour dire :
« Elles sont excellentes! bien frappées! »
Un peu plus tard, l'orchestre a fait entendre le prélude d'une délicieuse valse de Strauss...
Madame aime passionnément à valser et s'en acquilte avec autant de grâce que de mesure. Elle vient d'accepter le bras d'un jeune cavalier qu'on lui a dit être un fort bon valseur.
Tous deux s'élancent, ils ont déjà fait le tour du salon et obtenu les suffrages des spectateurs, lorsque noire mari, apercevant sa femme en train détourner, court après elle, au risque de se faire bousculer par tous ceux qui se livrent au plaisir de la valse, et, la saisissant par le bras, la force, elle et son cavalier, à s'arrêter, et lui dit, toujours d'un air aimrdjle :
« Qu'esl-ceque nous faisons donc? Y penses-tu?... loi, valser... oh! mais je suis là heureusement pour l'empèchcrde faire des folies!
— Mais, monsieur, vous savez bien que j'aime beaucoup la valse... que cela ne m'étourdit pas...
— Cela ne t'élourdit pas, c'est possible ; mais cela to ferait beaucoup de mal... Tu serais malade demain... j'ai consulté plusieurs médecins; ils m'ont dit que la valse était contraire aux femmes nerveuses, et tu es essentiellement nerveuse, ma bonne amie...
— Quelques tours seulement, monsieur, et puis nous cesserons, dit le jeune cavalier en s'adressant au mari.
— Oui, rien que quelques tours, mon ami, «dit Madame d'un air suppliant.
Mais Monsieur est inexorable ; il prend sa femme par le bras, la ramène à sa place, et lui jette malgré elle sur les épaules une pelisse... un manteau... un burnous... tout ce qu'il trouve sous sa main.
Madame enrage, mais elle n'ose rien dire. On ne se dispute pas devant le monde, et d'ailleurs son mari a la réputation d'un homme si galant, si empressé prés desa femme, qu'on la croit excessivement heureuse: Elle tâche de dissimuler ses ennuis.
L'heure du souper approche ; elle sait, par la maîtresse de la maison, que les dames seules seront à
table; elle pourra donc manger ce qui lui plaira, sans avoir à redouter les observations de son mari.
Elle espère se dédoïnmager au souper de ses contrariétés de la soirée, et puis les soupers lui plaisent ; il y a des dames qui ne méprisent pas ce genre d'occupation.
Je n'y vois aucun mal; au contraire, j'estime infiniment les dames qui ont de l'appétit.
Mais un quart d'heure avant le souper, notre mari arrive tenant sur son bras la pelisse de sa femme; i! la lui jette sur les épaules en lui disant :
« Ma bichette, il y a une voiture en bas qui nous attend.
— Comment! vous, voulez déjà partir?
— Déjà, il est bien assez tard.
— Mais on va souper dans un moment.
— C'est justement pour cela... tu pourrais te laisser aller à prendre quelque chose... et cela ne vaut rien de manger le soir..., toi, surtout, qui es délicate... tu sais bien que tu ne soupes jamais... ni moi non plus.
— Mais, monsieur, quand on a passé une partie de la nuit, ce n'est pas comme quand on se couche à onze heures.
— Oh! c'est égal. ..je ne veux pas que tu manges le soir; diable, et ta petite santé!... viens, chère amie, la voiture nous attend. »
Monsieur entraine madame, qui a grande envie de
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pleurty, et qui rentre chez elle en se disant tout bas qu'elle refusera désormais d'aller à la promenade, au spectacle, au bal, et de diner en ville.
Pensez-vous qu'une femme soit bien heureuse avec un mari aux petits soins ?
Mais heureusement l'espèce en est assez rare.