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Mufle, le cou; elle ne pouvait que mouvoir ses jambes, et les; maii^res supporls, les pieds nus. s'agitaient et dansiiient en l'air, horriblement comiques.
— Finissez-la... Finissez-la donc! cria Léontine qui gardait la porte. Alors, Espidac, le couteau au poing, chercha la place sur le cou ride, et il
enfonça larme pour la tourner et la tourner encore, avec délices. Un jet rouge lui inonda la figure, les yeux; il n'y voyait plus; il s'éloigna de sa victime, et" celle-ci. en un dernier effort arraché par l'agonie, tomba de son lit, barrant le passage au meurtrier.
— On fait la méchante?... On gigotte"?... Attends un jk u «luo je t'escalade!... L'e\-2K) se baissa vers le cadavre étalé sur le dos et il troua la gibbosité :
— Je pique la bosse de Madame... ça me portera bonheur!... Voyons, la Dabe. est-ce de la * belle » ouvrage?
El la (ioussard répondit : — Tu es un < homme » !
Léontine. Michel et Auguste achevaient de fouiller les tiroirs et d'emplir leurs poches d'argi'nterie, de pièces d'or et de bijoux, (juaui! il< \ innl paraître Sophie. en ju}K>n$. un bougeoir à la main.
Réveillée piir la chute du corps, la jeune servante avait entendu le dernier appel d'angoisse, et elle balbutiait :
— Matlame... me voici, madame...
Espidac renversi\ le bougeoir: Auguste éteignit la lumière; déjà. Léontine venait d'empoigner Sophie à la gi>rge et de la coller au mur .
— Ah ! tu nous espionnais, sale bête !... Jure que lu ne jaspineras pas ou je te numue !
— Mais non, glapit Auguste, elle va venir avec nous, et comme ça il n'y aura pas d hi^toire !
A ce moment, la Goussard lâcha le cou de sa fille pour lui prendre le bras et l'entrainer avec elle; mais. Sophie. exs;\ngue, roula au milieu des ténèbres, près du cadavre de sa maîtresse.
Les pieds dans le sang de la vieille, Auguste qui s éclairait d une allumettel'Uigie, se pencha vers sa sanir :
— Eh! la Dabe, elle ne remue pas... Je crois quelle y est aussi, la frangine'
— Tant mieux! grogna Espidac ; elle ne mangera pas le morceau...
— J'aurai serré un peu trop fort, dit la veuve du guillotiné... D'ailleurs, on ne pouvait rien tirer de cette mauvaise gosse!... Reg-ardons si elle y e>t bien.. ' !.. bien... Oui!... Filons!...
Tous trois sortaient. Un cri strident, parti des ombres les cloua sur place.
— C'est le perroquet, lit Michel... Ces animaux sont très intelligents et quelquefois bavards... Attendez, vous autres !
11 venait de découvrir la cage de l'ara, et sous les lueurs intermittentes des allumettes-bougie, une bataille s engagea entre l'homme et loiscau. Coco ripos-
lait avec son bec, avec ses griffes, avec ses ailes ; le Mufle, les mains déchirées, le visage ensanglanté — du sang de la morte et du sang de l'animal — parvint à saisir Coco et à lui broyer la tête contre le dossier d'un fauteuil. ' — T'as tout de même bu ton absinthe ! ricana Gugusse. . . Oui, t'as « étranglé » un perroquet!
Et il plaça l'oiseau sur la bosse de la morte.
Le lendemain matin, 20 juillet, tandis que les meurtriers faisaient la noce à Paris, aux Halles centrales, Pierre Fargue se rendait chez la grand' mère de Rose.
Depuis son renvoi de la fabrique Puypelat, le jeune contremaître, qui logeait en une chambre meublée, avait demandé l'inscription au bureau de recrutement pour devancer l'appel de sa classe et voir si l'armée se montrerait envers lui moins barbare que les simples citoyens. Mais l'heure tardive à laquelle il descendit à Courbevoie, la veille de ce jour, l'obligea à retarder la visite des adieux.
Par les rues, il errait, la nuit .
Quelques personnes le rencontrèrent, notamment le brigadier de gendarmerie qui, le jugeant très pâle eut l'idée de l'interroger. Ce brigadier n'en fit rien, et Pierre coucha dans une guinguette prochaine.
Des idées noires l'envahirent. A quoi bon chercher du travail? A quoi bon essayer une lutte impossible? A quoi bon devenir soldat et risquer de se faire trouer la peau, en l'honneur et pour la défense de ceux qui Fécartaient de l'ordre social? Non ! non! Il oublierait la bien-aimée ; il chérissait la Patrie ; il la défendrait, et, sous le drapeau tricolore, il aurait enfin sa rédemption!
En cette matinée chaude, claire et joyeuse, Fargue marchait, lugubre, avec ses habits du dimanche, tout endolori du souvenir de Rose. Arrivé devant. la maison de la vieille dame, il vit, plein d'étonnement, que la porte demeurait entr'ouverte. 11 sonna. On ne répondit pas; il sonna encore ; et pris d'une grande appréhension, poussa la porte, longea l'anticbambre, traversa la salle à manger dont les meubles étaient fracturés, les tiroirs béants et vides.
Il s'élança vers la chambre, recula d'horreur et sortit, en criant :
— A l'assassin ! à l'assassin ! '"^a^ La maison s'emplit de monde. Juge de paix, médecin, commissaire de police
et gendarmes accoururent.
— C'est lui! ce ne peut-être que lui! dit le brigadieT, qui désignait le contre- ' maître... Hier soir, il rôdait autour de l'immeuble. Il fallait l'arrêter... J'évitais un malheur !
Pendant que le médecin constalaitque M°" Puypelatétait morte etque Sophie à demi étranglée, respirait encore, Pierre Fargue, hébété, présenta, sans rien dire, ses mains aux menottes.
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Le Président donne la parole au D'' Gilbert.
Lni. 24
L'instruction du crime de Gourbevoie se traînait au milieu des lenteurs judiciaires habituelles.
Fargue était détenu à Mazas. On venait de le confronter, à la Morgue, avec le cadavre de la vieille ; entre les interrogatoires, on le confronta avec la petite Sophie, qui allait mieux et. que M™^ Gilbert Monteil visitait dans un asile d'orphelines : la petite servante n'osait pas accuser sa mère et son frère, tout en attestant l'innocence de Tinculpé.
Le magistrat, chargé de l'affaire, s'enorgueillissait d'un ensemble de preuves. D'abord, la déposition du brigadier ; ensuite les antécédents, les fameuses quatre années de Petite-Roquette et de colonie pénitentiaire, car si le livret des Maisons-Blanches demeurait toujours immaculé, sa blancheur n'en restait pas moins suspecte. Il y avait bien les dépositions touchantes de M. Jacques Puypelat, de M"'' Rose et des cent ouvriers de la fabrique ; mais il y avait aussi la rupture du mariage, le renvoi du contremaître, et le juge émit cette double et vraisemblable hypothèse : notre ex-109 se voyait sans situation et sans espoir matrimonial, il a cherché de l'argent... et la vengeance ! Gomment se faisait-il que Pierre, au lieu de prendre la fuite, ait lui-môme appelé au secours ? Un système, parbleu, un système !
Tous les journaux publiaient une description minutieuse des bijoux volés chez la morte. Un soir, au Moulin-Rouge, des agents virent Dada parée de quelques-uns de ces bijoux. Alors, de la cliente, on remonta jusqu'à la marchande Léontine:on interrogea de nouveau Sophie et, sur la dénonciation de la servante, Léontine, Espidac et Auguste furent arrêtés dans un restaurant d'Asnières, en pleine orgie.
G'est vers le commencement d'octobre que le juge rendit une ordonnance de non-lieu en faveur de l'inculpé : la détention, les mille douleurs avaient usé le pauvre jeune homme ; on le transporta à l'hôpital Saint-Antoine. .
Emue de tant d'opprobres, éveillée aux idées charitables, Marie-Thérèse vint souvent consoler le malheureux; elle en voulait à M. Puypeiat et à M"'' Rose d'obéir à leurs préjugés et de délaisser la victime-.
Le D'' Gilbert Moiiteil, médecin de l'hôpital, s'intéressait aux rêves de sa jeune femme, et tous deux décidèrent de les mettre en pratique, non pas, hélas! pour l'innocent que la mort guettait, mais pour des milliers de créatures errantes.
Ce jour-là, 15 octobrel890, M. Mercier-Lacombe, député d'Angoulème, présidait une nombreuse et élégante société, dans le grand et somptueux atelier de l'hôtel Kcrden. On y remarquait, outre M"" Yvonne toujours aimable et douce,
et Marie-Thérèse, toujours jolie, un gruud nombre de mondaines, aristocrates ou bourgeoises, puis M. Sosthène La l*alme, de l'Académie Française, M. Fructidor Nabot, député, le colonel Octave Rey,anciendirecteurde la Petite-Roquette M. l'abbé Hugues d'Aulzon, le directeur de l'Assistance etderilygiène publiques en France, M. de Vanves, le baron Saint-Hélicr, le D^ Barthélémy, le conseiller Désormaux, et enfin des savants, des magistrats, des avocats, des officiers, des membresdu Parlement, des écrivains, des artistes parmi lesquels M. Gustavr^ Dombre.
Le président donna la parole au docteur Gilbert qui s'exprima en ces termess
« Mesdames, Messieurs,
« Dahs le vaste champ de travail qu'offre l'enfance malheureuse , nous avons choisi pour le cultiver avec soin, un terrain bien délimité.
« Nous voulons aujourd'hui nous occuper exclusivement des enfants maltraités ou en danger moral, de ceux qui sont l'objet d'une exploitation odieuse ou les innocentes victimes.de la brutalité de parents indignes, de ceux que la conduite scandaleuse de leur entourage risque de dépraver. Notre but n'est pas de faire œuvre de simple bienfaisance ou de correction, mais de sauvetage ; nous ne \ou\ons pus secouj^r ni ameîider an moins directement — mais protéger et préserver.
Grâce aux efforts et à la charité de tous, nous pourrons bientôt étendre notre appui sur les orphelins, sur les pauvres petits êtres dont le père veuf ou la mère veuve, obligés de se rendre à leur travail, ne peuvent s'occuper et qu'ils sont contraints d'abandonner à tous les dangers de la rue, sur les enfants auxquels les parents, dans une trop grande misère, sont incapables de donner le pain quotidien — et, un jour, nous ne serons plus obligés de leur répondre : « Nous n'avons pas le droit de vous recueillir ; vous n'êtes pas dans les conditions de notre programme! »
«C'est dans cet espoir, Mesdames et Messieurs, que je vous invite à approuver les statuts de l'Union Française pour le sauvetage de T Enfance. »
Après la lecture des statuts, M. La Palme répliqua :
« Le programme de l'honorable docteur Gilbert Monteil me semble excellent, mais incomplet. D'où vient la misère ? Elle naît du vice. Alors, si nous instituon;
une Ligue pour la vertu, si nous réservons la moitié de nos ressources à vaincre le mal nous aurons triomphé de la moitié de la misère. Le sauvetage fera le reste
et, vers les moissons nouvelles, je m'écrierai avecPerse, le poète difficile et charmant :
« Virtutem videant intabescantque relicta ! »
(Qu'ils aient la vision de la vertu et la stupeur de l'avoir désertée l)
« Je vous propose donc, Mesdames et Messieurs, d'ajouter quelques articles aux statuts élaborés par M. Monteil et dont voici la synthèse :
« Une Ligue pour la vertu Tonctionnera en même temps et au même titre que V Union Française pour le sauvetage de r Enfance, ei elle aura droit à la moitié des cotisations »
— Mais non, La Palme, mais non! fit Natot, si l'on prélève quelque chose, je demande que ce soit en faveur des écoles laïques! L'instruction, Mesdames et Messieurs, la libre instruction, voilà le remède !
— Il faut du pain d'abord, Messieurs, dit Marie-Thérèse.
Député et académicien se levèrent, irrités :
— L'instruction, c'est le pain !
— La vertu, c'est le pain des âmes '
Le magistrat Abel Désormeaux allait défendre les théories de La Palme^ mais sa femme le pria de s'asseoir, et Gilbert conclut :
« Je maintiens qu'avant de songer à l'instruction des pauvres et à la Ligue poitr la vertu, il est urgent de se préoccuper de la Ligue contre la misère ! »
Alors, les deux inutiles adversaires, que secondait la belle, blonde et grasse M"* La Palme, s'étant retirés devant l'insuccès de leurs propositions grotesques, Y Union Française obtint l'unanimité des voix.
Une assemblée générale des membres de l'œuvre approuva les staiuLs et nomma le comité définitif :
Président M. Désiré Mercier-Lacombe, député.
VlCE-PuÉSIDENTES
M"" Marie-Thérèse Moateil M°" Céline Désormeaux.
Vice-Présidents
M. le baron Alexandre Sainl-Hélier.
M. Gustave Dombre, sculpteur.
Secrétaire M. Emilien de Vanves, avocat à la cour d'appel.
Trésorier M. le colonel Octave Rey, ancien directeur de la Petite-Roquette.
Membres
M"^ Yvonne Kerden. — M. l'abbé Hugues d'Aulzon. — MM. les docteurs Barthélémy et Gilbert Monteil. M. Firmin Vallade, directeur des Maisons-Blanches, etc., etc.
Un jour, le docteur Gilbert eut la visite du père François Bazincourt, de la copgrégation du Saint-Esprit, un homme trapu, au visage glabre et au regard intelligent et loyal, qui lui rapportait de ses missions en Amérique une lettre chargée de billets bleus et datée de New-York :
« Monsieur,
« Notre cher de Vaiives a bien voulu me tenir au courant de votre grande œuvre. Veuillez m'inscrire parmi les membres bienfaiteurs de I'Union Française et agréer mes vœux les plus fraternels
« MONTALBŒUF ».
Des faits divers annoncèrent que le nègre Victor Poléma et le paysan Sicaire Jandou, les anciens camarades du Mufle et de Tète-de-Mort, aux Maisons-Blanches, étaient emprisonnés, l'un pour vol, l'autre pour incendie et meurtre.
A la cour d'assises de la Seine, les ex-213 et 215 furent condamnés à mort, et Léontine aux travaux forcés à perpétuité, elle, la plus infâme.
Et comme si la nature — qui ne connaît pas la pitié et qui a souci non point du bonheur, mais de l'existence — et comme si cette belle nature avait eu besoin cherchant l'équilibre et l'harmonie de ses germes et de ses créations, de réunir dans la mort les êtres divers que le hasard assembla dans la vie, Michel Espidac et Auguste G oussard payaient leur dette de carnage, le matin même où Pierre Fargue expirait, à vingt ans, sur son lit de misère — pour la honte do l'humanité.