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POUR FÊTES NATIONALES

JACQUES PUYPELAT

^ Chevalier de la Légion d'honneur, Officier d'académie, Coininniideur de plusieurs ordres.

Membre du Jury à l'Exposition Universelle de 1SS9.

Kt. sous le verre bombé protégeant le diplôme, il y avait des médailles on bronze, en argent, en vermeil, en or, et même les palmes académiques et la croix de chevalier.

Le long vie la salle, des casIt-'fHS'.ipporl.Hent des pièces de soie et de velours.

(les ors frangés, des papiers coloriés, des lampions, des ballons lumineux, des lanternes vénitiennes, mauresques et japonaises, dc.5 armatures à gaz et des milliers d'appareils électriques.

Aux murailles s'étalaient des drapeaux, des oriflammes, et de la voùlc pendaient des images religieuses, politiques, industrielles. Tous les gouvernements, ton testes croyances y confondaient les plis soyeux de leurs emblèmes: Hoyal blanc fleurdelisé d'or, Tricolore surmonté du coq gaulois de 1830, Aigle impérial. Fer de lance de la Troisième République, bannières du Sacré-cœur, de la Franc- Maronjierie, des sociétés de secours mutuels, de gymnastique, de tir, des orphéons, des fanfares, des coopératives, et les drapeaux de toutes les nations.

Mais, de même que la carte de France porte le deuil de l'Alsace-Lorraine, ainsi le bourgeois de Paris exilait de son temple l'aigle noir d'Allemagne.

Une centaine d'ouvriers fabriquaient les étendards e1 les luminaires, dans les quatre étages de la maison, et à droite de la cour, le petit hôtel habité par M. Jacques Puypelat et sa famille jetait sa note gaie au milieu du vacarme des marteaux et du ronflement des machines.

A sept heures, les ouvriers défilèrent, pour la paye, au rez-de-chaussée.

Ils s'arrêtaient devant le guichet du bureau oà le contre maître Pierre Fargue visait les livrets individuels.

— Binol, vous avez manqué une lieure...

— Mais, monsieur Fargue...

— Allons, je vais signer... Vous rattraperez ça, hein?

— Oui, monsieur, oui!... Ah ! vous êtes une patte, une vraie, monsieur Fargue! Doucement, mais nettement, Pierre donnait des conseils et des ordres, et l'on

voyait bien qu'il possédait à la fois toute la confiance du patron, l'estime et le respect des subalternes.

L"ex-petit 109 avait vingt ans, et rien ne laissait deviner en lui le malheureux de jadis, la victime de tant d'ignominies et d'indifl"érences.

Svelte, robuste, de moyenne taille, les moustaches naissantes, la chevelure noire et frisée, les yeux intelligents, Pierre ne montrait plus celte vague tristesse (l(!s abandonnés, et il s'exhalait de son être comme un rayonnement de bonheur.

Pendant les quatre années de sa métamorphose, le jeune homme sut concilier les devoirs professionnels aveclebesoindes'instruire.Ilsuivitles cours d'adultes, le soir; apprenti, ouvrier, il lisait des ouvrages, le dimanche; à l'atelier, il inventait ou perfectionnait des modèles de décorations et d'illuminations.

Ses souvenirs de la Petite-Iloquelte, dont il gardait le secret douloureux, lui inspirèrent une idée qu'il présenta au maître. Il s'agissait de lutter contre la concurrence désastreuse que faisaient à leur industrie les travaux exéculés à vil prix dans les cellules. Fargue détaillait un plan général d'achats à Roubaix et à Saint- Etienne; M. Jacques Puypelat en fut enlhousiamé.

1"'' LES MAHTYaS DE LA VIE

— D'où tenez-vous ça, mon garçon?... Mais, vous êtes un savant, ou je ne m'y connais pas!

Il ne s'y connaissait pas beaucoup, le patron, mais lés gros bénéfices l'attiraient, et lorsque l'ouvrier eut inventé des systèmes de verres à facettes qui valurent àPuypulat des brevets, de l'or, des diplômes et la croix d'honneur, Puypelat devint le savant et Fargue le contremaître.

Ignorant et vantard, le mauuiaclurier s'attribuait les inventions de l'employé auquel deux femmes, la mère de Jacques et sa fille, n'hésitaient pas à rendre justice. Lui, à la mort de son père, il hérita d'une maison toute faite, et laissa marcher les choses jusqu'à l'heure providentielle du bon ouvrier.

Veuf, M. Puypelat avait retiré de pension M"'' Rose, et la fille de l'industriel allait et venait de Paris à Courbevoie, chez grand'maman Zélie, une petite vieille, bossue, énergique et loyale, mais fatiguée par quarante années de labeur et désireuse d'oublier, entre ses canaris, son perroquet, ses chats et sa servante, les anciens drapeaux du négoce.

Malgré elle, M""^ Zélie Puypelat s'intéressait aux nouveaux étendards et aux lanternes nouvelles, et, à l'approche des fêtes, on la voyait circuler dans les ateliers et les magasins, trotter de-ci, de-là, exaltant la ruche ouvrière.

Grand'maman fut la première à observer les amours timides du jeune contremaître et de Rose. Elle les encourageait, l'âme assez haute pour planer au-dessus des différences de situation sociale et d'argent. N'était-elle pas fille et veuve d'ouivriers, et Jacques, le patron, « l'inventeur », n'avait-il pas travaillé de ses mains, avant d'être un gros monsieur? Quant à la dot, eh bien, si Jacques se montrait ingrat envers l'employé, elle savait où. dénicher les métaux qui rétabliraient l'équilibre des balances nuptiales.

Elle avertit son fils, et l'homme s'emporta. Il voulait, lui, un gendre cossu, un notaire, un banquier, ou un... enfin quelqu'un de bien, quchju'un de. ..H n'osait pas dire un noble, mais il y songait.

Dame Zélie plaida la cause des amoureux et avec une telle chaleur qu'elle anéantit les sottes ambitions.

Et ce soir-là, pendant que le dernier ouvrier descendait, M. Jacques, un grand Auvergnat à barbe noire, épais et vulgaire en un complet nankin, le panama sur l'oreille, les mains dans ses poches, vint se planter devant le jeune Fargue.

— Alors, tu aimes Rose?

L'abandonné joignit ses mains tremblantes d'amour, et le maître s'assit :

— Depuis (jwatre ans, je n'ai qu'à me louer de tes services, et je dois avouer que tu as contribué à la prospérité de l'établissement.

— Je n'ai l'ait que mon devoir, cher et honoré patron.

— Ma fille est millionnaire ou, du moins, elle le sera, un jour... Toi, tu es pauvre ..

LES MARTYllS DE LA VIE 415

— Hélas!

— A combien s'élèvent tes économies?

— A trois mille francs.

— C'est maigre, tu vois; mais tu gagnais peu de chose au début... Ce n'est pas le désir de la fortune qui t'a excité à aimer ma fille?

— Oh! monsieur!,..

— Et si je ne lui donnais rien à Rose, tu l'épouserais quand môme?

— Certainement... si vous ne vous moquez pas de moi... si vous m'accordez ce bonheur...

— Voici celle qui va te répondre...

M"* Rose entrait, toute mignonne et brune, enrobe de foulard blanc à pois rouges, coiffée d'une paille d'or, gantée de suôde, les yeux rieurs, les lèvres vermeilles, et ses petits pieds chaussés de bottines mordorées craquetaient, légers.

Au bras de cette jeunesse, la vieille Zélie, bossue et jaunâtre, le regard angélique, sous son bonnet de veuve, traînait ses soixante ans d'âge.

On dina en famille et, au dessert, l'homme dit :

— Pierre, embrasse ta fiancée... Je n'ai qu'une parole, et nous vous marierons à ton retour du régiment!

L'ex-109 venait de tirer au sort; il allait partir bientôt : il croyait à l'amour de Rosette, et Rosette jurait de l'attendre.

Mais, dans sa chambre, sous le toit du patron, le libéré eut une angoisse. On ne lui demandait pas son bistoire; on se contentait du vague récit où il glorifia l'honneur des parents morts et lamitié de M"* Kerden, aujourd hui M"" Gilbert Monteil.

Devait-il garder le silence?

ïète nue et debout, la main sur le crucifix, il s'interrogea :

« Etais-je coupable, alors que, seul au monde, errant sans pain et sans asile, M. Abel Désormeaux m'a condamné à la détention, jusqu'à l'âge de quatorze ans?»

Il répondit hautement : « — Non ! »

« — Etais-je coupable, lorsque, à la sortie du pénitencier de Montalbœuf, on m'a chassé de partout, comme un chien? »

Encore une fois, à voix haute, il répondit « iNou? »

« — Ai-je bravé toutes les injures, dédaigné tous les mauvais conseils et subi toutes les misères, pour rester honnête?

« — Oui!

« — Et maintenant, ai-jc le droit de cacher mon malheur dont l'aveu entraînerait la ruine de mes espérances? »

A cette dernière question, l'ex-lOO hésitait, ne voulant pas que Tamour influençât le verdict personnel, et sa conscience lui cria, loyale et souveraine :

« — ïu as ce droit! »

Tranquille et joyeux, il oubliait la lâcheté des hommes.

La mère de rindiistricl passait pour très riche, et, malgré ses aumônes, les habitants de Courbe voie la jugeaient avare.

M"^ Zélie, en dehors de son fils, de Hosclte et de Pierre, ne recevait âme qui vive, dans la petite maison où Sophie Goussard, venue là sur la recommandation de Fargue, entourait la vieille des soins les plus tendres.

Elle n'avait pas grandi, la fille de Léontine. Au sortir des longues abstinences, elle évoquait l'idée d'une de ces plantes dont une gelée a brûlé la première feuille et que le soleil tardif est impuissant à faire épanouir. Déjà, elle s'en allait, voûtée, ridée, grisonnante, et c'était pitié de la voir, elle si jeune, paraître la sœur de l'antique bossue.

Toutes deux menaient le labeur du ménage, tricotaient des bas, s'asseyaient a la même table, et pour le jardin, on appelait un ouvrier.

Le lendemain des fiançailles — un dimanche — M"^ Zélie qui se rendait à l'église, annonça à la servante le mari?ge décidé, mais lointain encore, de Pierre et de Rose.

— Ils seront heureux, murmura-t-elle ; ils ne t'oublieront pas !

Pauvre et laide, Sophie comprenait la dislance qui la séparait de son frère de misère, et elle se trouvait en même temps heureuse du bonheur de M. Fargue et désolée de l'abîme creusé entre elle et lui par ce bonheur même.

— Vite, Sophie, mon livre de messe!... mon porte monnaie!... mon chàle!...

La petite regarda partir sa maîtresse, et dans l'isolement, elle se mit à pleurer.

Courageuse, elle vaquait à ses occupations, réduites pour ce beau jour dominical, et en long tablier bleu sur sa jupe de laine, donnait du grain aux poules et à Coco, un ara blanc, du chou aux lapins, arrangeait le déjeuner du chat et du chien, lorsqu'un coup de sonnette, à la porte d'enlrée, la fit pâlir et balbutier. .

Non, ce n'était pas l'appel de Madame, ni celui des fournisseurs, ni celui des messieurs de la rue de Charenton, mais un ordre violent, brutal, extraordinaire.

Sophie venait d'ouvrir; elle recula devant une dame voilée qui bondit, en

poussant la porte.

Eh bien, quoi, dit Léontine, la face découverte, on ne bise pas maman?

La fillette gémit, les dents claquantes de terreur :

— Que demandez-vous?... Que voulez-vous de moi?

— D'aboid, entrons quelque part.

— - Je ne suis pas la maîtresse, ici.

— Tues seule, c'est la même chose, quir-([uif 1... La Bosco est à l'cgliso, et nous avons le temps de jaspiner... Ah! ma chaltc, tu n'as pas embelli! Nom de

Qui est Pi?... (lit clic.

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l'S LES MAIITYUS DE LA VIE

nom, que tues vilaine!... J'en ai honte... Tuas l'air plus décati que moi, ta mère !

La veuve du forçat empoigna Sophie par le hras et, ouvrant une porte au hasard, elle entraîna la domestique dans le salon.

— Ne pleure pas, ne beugle pas, ou je cogne!... Elle s'installait sur un fauteuil :

— Donc, tu n'as aucun plaisir à me revoir; je m'en doutais, et si Gugusse et Michel n'avaient pas eu l'esprit de te dénicher et de te suivre;, il est probable que tu ne te serais jamais inquiétée de la parenté et des camarades.

— Je vous en prie, ma mère, dites-moi ce que vous exigez et éloignez- vous... Madame va rentrer d'un moment à l'autre...

— Tu tiens à ta place... Elle est bonne... Il y a longtemps que tu es là?

— Deux ans.

— Je ne t'interrogerai point au sujet du passé... Voilà qui m'est parfaitement égal!... Qu'est-ce que tu gagner?

— Vingt-cinq francs par mois.

— Nourrie, logée?

— Oui.

— En deux ans, ça fait cinq cent quatre-vmgt-clix flèches... plus les étrennes... Aboule la galette...

— Mfiis...

— Si tu barguignes, j'attends l'arrivée de la bosco et je t'enlève et je t'emmène... C'est mon droit!... C'est mon devoir !..,

— Non!... Non!... Voulez-vous la moitié?... On peut me renvoyer... Je [puis tomber malade...

— Tout!

— Je n'ai que cinq cents...

— Menteuse !

— Je vous jure... Il m'a fallu acheter un peu de linge, une robe... Madame ne m'habille que depuis Tannée dernière...

— Où est l'argent?

— Là-haut, dans ma chanbre... Mère, la moitié, n'est-ce pas?

— Tout !... Tout!... Tout !... Va chercher le magot ou fais tes paquets... Choisis !...

— Vous me promettez de ne jamais... revenir?

— Si tu veux !

Pendant que Sophie, défaillante, montait l'escalier, la Goussard visita le rez-decliausséeet prit, à l'aide d'une boule de cire, et avec son habileté professionnelle, les empreintes des serrures.

Quelques objets éveillèrent sa convoitise, mais elle estimait plus sage de ne

riea voler encore. Sophie lui tendit un petit sac gonflé de pièces d'or et d'argent et la mère groji;na :

— Il y a tout, il y a les cinq cents flèches ?

— Oui.

— C'est bien... Voici quarante sous pour t'acheter une bêtise à la fête de JVeuilly... Ose dire que je ne suis pas la meilleure des mères?...

Et, dans un ricanement sinistre, Léontine acheva le martyre de sa créature, en lui imposant le baiser de Judas.

Vivement, la Goussard traversa le village de Gourbevoie pour descendre le cours de la Seine jusqu'à l'établissement d'un marchand de vins: « Au Marronnier fleuri. »

Là, sous la tonnelle de la guinguette classique, Auguste et Michel buvaient de l'absinthe à l'orgeat.

— Ah ! voilà la dabe! sourit Tête-de-Mort.

— Eh bien, maman Goussard? questionna le Mufle.

— Ça y est !

— Les empreintes?

— Les voici.

— A quand la petite noce?

— Dès que les clés seront fabriquées.

Elle s'assit entre les deux jeunes hommes et commanda une friture, une omelette au lard, un gigot et des litres comme s'il en pleuvait.

— Alors, ma sœur a casqué? reprit Auguste.

— Oui... un peu... ,

Ils firent un repas monstre et, le soir, ils continuèrent gaiement à Paris.

A la maison Puypelat, il devenait impossible d'exécuter les ordres de féios nationales; M. Jacques sortit, courut en voiture et rentra, joyeux :

— Victoire, mon ami Pierre !... J'ai trouvé!

— Quoi, monsieur?

— Des lanternes, des lanternes, des lanternes!... Un stock merveilleux!... Oii, dis-tu?... Eh bien, tout bonnement, à la Petite-Roquelte !

— Ah!

— N'est-ce pas que c'est beau?... Oui, c'est comme l'œuf de Christophe Colomb... 11 fallait briser un peu la coquille pour faire tenir l'œuf sur la poiule, et il fallait songer aux jeunes détenus pour le stock des lanternes!

— Si on savait...

— Et après? Evidemment, la méthode de la Petite-Roquelte est inférieure à la nôtre ; mais nous sommes bousculés... fc'entrepreneur va venir... Obtiens une diminution... Moi, je memballe...

— Je croyais l'afTaire arrangée.

— En principe, oui, mais le prix n'est pas encore fixé... Débattezvous !...

La place manquait; on avait installé une immense table dans la salle des échantillons. Puypelat et Fargue surveillaient les ouvriers, et comme lesmilliers d'étendards et les millions de lanternes évoquaient en l'esprit de Fargue le souvenir du pauvre Habanoux, de deux luminaires de la place publique et du chant suprême delà Bénédiction des drapeaux, le marchand de la Petite-Roquette fit son entrée.

Jacques présenta :

— M. Pierre Fargue.

— Monsieur Eugène Chabrol.

L'ex-109 ne reconnut pas tout de suite l'homme bedonnant et grisonnant qui, jadis, lui apportait dans sa cellule des immortelles à monter en couronnes ; mais ce nom de « Chabrol » ne lui permit plus d'hésiter. C'était bien le Chabrol des tristes numéros, l'organisateur des besognes à vil prix, aujourd'hui adjudicataire général.

S'il allait se souvenir?... s'il allait parler?...

Déjà, le contremaître baissait les yeux et le visiteur l'observait avec une insistance bizarre. .

— 109! s'écria Chabrol... 109!...

11 lui tendit la main :

— Comment, c'est vous, mon garçon? Vous m'avez oublié?... Moi, je vous aurais deviné entre mille ; vous étiez l'un de nos bonshommes les plus intelligents, et j'ai même votre nom dans mon carnet... Pourquoi vous éloignezvous?... Est-ce que j'étais méchant, à la Petite-Roquette?... Voyons, 109?..

Le bourgeois tapa, en riant, sur le ventre de Chabrol :

— Blagueur, va!

Eugène continuait :

— Où est le mal?... Le jeune homme a fait son chemin... Tant mieux!

— Pierre Fargue, mon contremaître, est aussi mon futur gendre, et votre erreur ou votr.e plaisanterie m'afflige au milieu de nos ouvriers.

— Diable! fit l'entre preneur, ie viens de commettre une sottise!... Je m'amusais, messieurs, je m'amusais!..

Mais Puypelat, inquiet de l'agitation et de la pâleur de son contremaître, lui jeta cette phrase :

— Fargue, ma maison est de verre; il n'y a chez moi que des employés dont îe passé est exempt du moindre reproche, et je vous ordonne de parler devant tous !

Alors, rex-109 répondit, la voix assurée, la tête haute :

— Monsieur et cher patron, mon enfance a été malheureuse et non pas criminelle !

— Il ne s'agit pas de cela... Etcs-vous, oui ou non, un ancien détenu de la Petite-Roquette?

— Oui, maissij'ai eu tort devons cacher la vérité, jele jure — etM. Chabrol et le directeur des Maisons-Blanches, et tous vos ouvriers peuvent l'attester — je suis un honnête homme !

— C'est vrai, dit l'entrepreneur.

— C'est vrai ! C'est vrai ! C'est vrai! crièrent les employés.

— C'est vrçii ! intervint M"^ Rose, qui accourait, éperdue. Le maître imposa silence :

— Pierre Fargue, je vous chasse... Le caissier va régler votre compte!...

— Allons, Sophie, allons, ma petite, dit la vieille Puypelat, en regardant la pendule Empire dont les aiguilles marquaient neuf heures, il est temps de nous coucher !

La jeune servante laissa le bas de laine qu'elle tricotait ; la dame plia méthodiquement un ouvrage de tapisserie, destiné à la loterie des pauvres de Courbevoie, rangea ses besicles dans leur étui, et se leva du fauteuil où elle était assise — un fauteuil spécial à cause l'énorme gibbositéde l'ancienne.

Toutes deux, comme elles le faisaient chaque soir, s'agenouillèrent et récitèrent la prière : l'une, implorant les bénédictions du ciel pour sa petite- fille Rose ; l'autre, mêlant à ses oraisons le nom de sa maîtresse et celui de Pierre Fargue, les seuls êtres chers à son pauvre cœur.

— Sophie, mets le pot de réséda sur la fenêtre.

— Bien, madame.

— Il vaut mieux sortir toutes les fleurs : le basilic, les géraniums...

]y|mD Puypelat. une bougie à la main, fit sa ronde ordinaire, ferma la porte de la rue, et pendant que Coco, dans sa cage recouverte d'une serge noire, dormait sur une patte, la tête enfouie sous son aile, que la chatte suivait la bonne au

premier étage, grand'maman se mit au lit en la chambre voisine de la salle à manger.

Contrairement à ses habitudes, la mère du manufacturier ne s'endormit pas. aussitôt couchée, de ce lourd sommeil de la ^^eillesse qui ressemble si fort à celui de lenfance. Elle songeait à Rose plongée dans la douleur; elle songeait à Pierre, plus malheureux encore, lui. l abandonné, le paria, le maudit ' Elle incrimina les rigueurs du maître : pour elle, Tex-IOQ était une victime et non pas un coupable ! Mais qu'y faire]? Toute son énergie venait de se heurter aux préjugés du père de Rose, et l'homme qui oubliait les services rendus par Fargue et les inventions, et les diplômes, et la croix d'honneur et l'argent; — cet hommelà qui volait tout à Tautre et le souffletait publiquement, elle rougissait presque de le nommer son fils.

Un libéré ! Eh bien, quoi?... Fallait-il en vouloir à Pierre de son abandon, alors que seul il avait triomphé des obstacles, à force de mâle vertu?... Xon! JXon ! . . . Mille fois non '....

Pleine du désir de batailler encore et de vaincre, pour la joie des amoureux, elle se demanda où errait le jeune homme à cette heure tardive, et une angoisse lui vint que le contremaître, en son désespoir si légitime, n'eût attenté à ses jours... Le canal était proche de l'usine Pu)-pelat, et elle avait lu, ce soir-là, un fait divers, l'histoire d'un désespéré qui trouvait un refuge au profond des eaux.

Mais, dans un demi-assoupissement, les images qui demeuraient à Tétat de veille, des lueurs confuses, prirent les proportions de la réalité.

On avait retrouvé le corps de Fargue accroché sous on bateau; on l'avait transporté à la Morgue, et elle était là, la vieille Zélie, avec sa petite-fille, l'une et l'autre éplorées et tremblantes devant la dalle du mort — hier, jeune et vaillant, aujourd'hui, boursouflé, hideux.

Aussi, lorsque vers deux heures du matin, elle entendit grincer la porte de sa chambre, grand'mère eut l'idée — sans se rendre compte de l'impossibilité d'une telle chose — que Pierre Fargue entrait, et elle éprouva une immense allégresse de le savoir ^-ivant.

Ce trouble d'esprit ne dura que lesp^e d'un éclair.

— Qui est là? dit-elle.

Dressée sur son lit, elle regardait, aux faibles clartés d'une veilleuse, trois individus, deux hommes et une femme, immobiles, dans les ombres.

Les hommes avançaient, hésitants; la femme les poussa — et comme la dame allait crier, deux mains la saisirent à la gorge, et des voix grondèrent :

— Si tu appelles, tu es morte!

— Oui... mortel

Elle se défendait, la vieille Zélie, mais Tèle-de-Mort lui tenait les bras et le

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