‹ Les martyres de la vieChapitre 11 sur 83 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Dans un magnifique hôfel dp l'avenue des Champs-Elysées, en l'un de ces palais qui changent, à toute saison, de propriétaires, et où les étrangers laissent toujours après eux quelque chose dé leur luxe, de leurs fantaisies, de leur existence cosmopolite, la princesse Alexandrine Stradowska recevait, ce soir-là, 15 novembre 1892,1e Tout-Paris qui s'amuse.

En satin rouge aux sombres et précieuses dentelles, ses épaules de femme grasse et mûrissante émergeant d'un corsage artistement décolleté, sa tête blonde ornée d'un croissant de pierreries, le nez droit, les dents blanches et neuves, les lèvres et les pommeltcs roses avec une fraîcheur de chair, un baptême lustral dont on ne pouvait distinguer l'artifice, les yeux gris et lumineux, mais d'une lumière des plus variables, comme si le regard cherchait encore une expression définitive, elle trônait dans un demi-cercle de mondaines, et accueillait d'un sourire ou d'un geste protecteur les hommages de ses invités.

On la disait riche et, à l'entendre, elle était née princesse Stradowska, avait épousé son cousin le prince Nicolas Stradowski, chambellan, à la cour du Tsar, et, femme divorcée, elle gardait le nom et le titre de son origine lointaine.

Sous rincendie des arcs électriques, dans le hall décoré de lleurset de plantes vertes, aux harmonies d'un orchestre invisible, la fête roulait ses flots de danseurs, et l'on sentait là une joie ambiante, pleine d'abandon, celle d'un monde venu pour s'esbaudir et qui ne se gêne pas.

A. droite et à gauche du hall, les salons avaient été transformés en salle de jeu et en buffet; à la table de baccara. les amateurs demeuraient graves; au

buffet, près d'un dressoir surchargé de victuailles et de boissons, M. Thibault de La Noue, secrétaire d'ambassade, chef adjoint au cabinet du ministre des Affaires étrangères, un petit homme brun aux moustaches naissantes, contait une aventure à l'un de ses amis, M. Philibert Baucresson, sous-préfet à Ghaville-sur- Bièvre, un géant barbu et noir, type joyeux de l'administration.

L'histoire de M. de La Noiie devait être drôle, car le sous-préfet riait à en ■perdre l'haleine, mais le conteur s'arrêta, en voyant arriver un nouveau personnage.

— Tiens, Myrtil Zamor ! Le poète-compositeur facétieux et génial ! Toute la lyre chez la princesse!

Myrtil s'avançait péniblement à travers les habits noirs et les robes de bal, et, dans la gamme des couleurs chatoyantes, son torse bizarre, mal équilibré, éveillait des pitiés ou des sarcasmes, tandis que sa belle tête d'artiste, rouge et dorée, d'un or de feu, d'un or sauvage, ^d'un or brutal, jetait sur les êtres une flamme de soleil inconnu,

— Eh! Zamor, comment va? Tu viens de danser? fit Thibault de la Noiie.

— Je ne danse pas, répondit le jeune artiste, en échangeant une poignée de main avec les aimables fonctionnaires, mais si je savais ou »si je pouvais danser, mon choix ne serait pas long!... J'ai rencontrémne créature adorable!

— Vraiment... adorable? intervint le sous-préfet... Montre... Que l'on voie! que l'on juge ! que l'on admire !

D'im geste discret, le compositeur indiqua, dans le hall, une grande et svelte demoiselle habillée de blanc, assise entre la princesse et une dame en toilette mauve. Les invitées se ressemblaient, toutes deux jolies, avec leurs cheveux châtains, leurs yeux de velours noir, leurs nez grecs, leurs dents mignonnes, leurs mains délicates, un teint rosé, leurs oreilles bien ouvragées, leurs tailles exquises, mais, chose étrange ! la fleur seconde avait plus de puissance, autant de grâce et plus de relief que la beauté épanouie, mobile et vaporeuse : on eût dit que la création, empruntant les trésors d'une ébauche, les avait développés et fixés en une peinture originale et vivante.

— Connais pas ! déclara le secrétaire d'ambassade.

— Ni moi non plus! ajouta Baucresson.

— Elle nomme la dame qui est à côté d'elle « maman »...

— Alors, j'y suis! reprit la Noiie. L'ange à l'œil noir est tout bonnement la belle-fdle de M. de Méran.

— Le Méran que nous connaissons?

— Lui-même, le marquis Raphaël de Méran, notre collègue du cercle' L'homme-reilet ! Ce crampon! ce raseur! Le Méran qui pourrait embellir ses j armoiries d'une branche de lierre, avec cette devise : < Je tue où je m'attache. »

— Ou encore, dit le sous-préfet, une pieuvre enguirlandée de ces mots : « Je

LES MAHTYKS DE l.A VIE

Ton père... est au bag^ne!.

Liv. 2d

tiens et je ne lâche pas. » Il ne distille même plus l'ennui, ce monsieur-là 1 II le verse à torrents! Ce n'est pas une éprouvelto, ni une cornue; il laisse tout passer et, chez lui, la sottise humaine regimbe à l'écumoire!

— En voilà une qui doit s'amuser, M""® la marquise de Moran ! conclut Zamor?^ Tiididérents à la valse qui entraînait les danseurs du hall, les trois amis

s'attardèrent au butlet.

— Un verre de Champagne, Myrtil? offrit Thibault.

— Volontiers, cher.

La Noiie étendit la main vers le dressoir et prit des coupes pleines qu'il passa au musicien et au sous-préfet, et ayant lui-même vidé une coupe :

— Mon brave Zamor, quand tu es arrivé, j'étais en train de narrer à Baucresson une aventure épatante... N'est-ce pas, Baucresson, qu'elle est épatante, mon aventure?

— Oui... curieuse.

— Je parie, dit Myrtil, qu'il s'agit de la maîtresse de céans?

— Pas le moins du monde ! La princesse nous reçoit à merveille ; elle nous donne de bons dîners, des soupers délicieux, des bals un peu mêlés, mais la mixture a ses avantages... Elle est très influente. ..Si elle le veut, Philibert, tu seras préfet; si elle le veut, Myrtil, l'Académie nationale de musique montera tes œuvres, et si je captive cette même princesse, vous me verrez bientôt conseiller d'ambassade, ministre plénipotentiaire... Notre grande amphitryonne est la confidente de tout ce que l'étranger a de plus choisi : elle reçoit des princes de passage; elle correspond avec des reines et des impératrices dont elle fait les affaires à Paris; elle fréquente chez les ministres et dépense, chaque année, plusieurs centaines de mille francs pour le plaisir des autres... Maintenant, est-elle bien authentique ? Faut-il voir en elle la divorcée du prince Nicolas Stradowski ? Est-ce une noble dame ou une aventurière? Utilisons, mais n'approfondissons pas!... Qutint à mon histoire, tenez, mes enfants, regardez !

Il tira de son portefeuille un petit morceau de journal découpé avec soin et le mit devant les yeux de Myrtil :

— Prends, mon cher Zamor...

— C'est une vulgaire annonce que tu me donnes là...

— Voyons, lis toujours, et après je te dirai oii est le sel' Le jeune compositeur lut:

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