‹ Les martyres de la vieChapitre 12 sur 83 · MADEMOISELLE DE T · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE T

■*r*^ 17 ans, jolie, instruite, élevée dans un couvent de prr

épouserait jeune homme, bonne famille, même sans aucune fortune. — Ecrire aux initiales A. P. 34 bureau restant, place de la Madeleine. — Rien des Agences.

— Eh bien, qu'en dis-tu, Myrtil? demanda La Noiie.

— Je dis que l'on s'est trompé... On a voulu mettre non pas « Mademoiselle de 'ï*** » , mais « Mademoiselle du T »!... C'est la Demoiselle du Télégraphe ou du Téléphone ou encore la demoiselle du Télescope! La lune à un mètre... Exposition de 1900 !... Et j'y devine un de ces attrapes-nigauds qui pullulent quotidiennement dans certaines feuilles de cltou...

— Et qui sentent à plein nez la huitième chambre, à moins que ce ne soit la neuvième ! articula le sous-préfet.

— C'est mon opinion aussi, mes très chers, et je ne sais comment, il y a huit jours ayant lu cette matrimoniale réclame dans le Tonnerre Parisien, je fus pris d'un immense désir de connaître « Mademoiselle de T*** » ... J'écrivis, sous un pseudonyme quelconque, à M. A. P. 34, que je me posais en prétendant...

— Et le A. P. 34, sourit Myrtil, a immédiatement répondu au pseudonyme de lui envoyer deux ou trois louis pour aider à la voix du Tonnerre ?

— Pas du tout! Courrier par courrier, je reçus une nouvelle missive me donnant rendez -vous, le surlendemain matin, à onze heures, passage des Princes.. Je devais distinguer l'individu à un numéro du Tonnerre qu'il tiendrait ostensiblement déplié, non loin de la Fabrique de pipes...

— Tu y es allô?

— Parfaitement. ^

— Et tu as vu l'homme... ou la femme ?

— Comme je vous vois, et c'est là où l'historien se révèle... Savez-vous quel est ce A. P, 34?

— Mais oui! Campion le l>urgiie! dit Philibert.

— Ou Collet-Migneau, ou M"* Le Ilardier, la femme d'affaires, la grande israélite ! continua Myrtil.

— ' Vous n'y êtes pas, et quand vous passeriez en revue tous les brasseurs d'opérations louches et de mariages pliysi(|ues et chimi(jues, toute la petite et toute la haute Bande, vous ne devineriez pas davantage... Vous ne devineriez pas, malgré les initiales exactes, car le A. P. 34 — un monsieur de notre monde — agit en dehors de ses habitudes mondaines... Allons, voici la devinette... Piédeleu ! Maître Adolphe Piédeleu !

— L'ancien avoué de Rouen?

— Le conseil et l'ami intime de la princesse?

— Le vice-président du Cosmopolitaiu-Club?

— Piédeleu, avoué honoraire?

— Piédeleu, chevalier de la Légion d'honneur?

— Lui-même, en chair, en os... et en procédure!

La Noue, Baucresson et Zanior avaient vidé quelques nouvelles coupes do Champagne; le sous-préfet observa :

— Maître Piédeleu ne l'attendait cci-tainement pas, et il a dû faire une grimace?

— Non ! Il est venu à moi, la main ouverte, avec sur ses lèvres le sourire de mouton malade que vous lui connaissez, le sourire qui présage un bêlement d'audience. « — A la bonne heure, monsieur de La Noue, a-t-il bclé, vous êtes jeune, et vous avez la sagesse des vieux! — Dame, ai-je répliqué, mon cher maître, un million... — Un million, mais vous n'ignorez pas qu'il y a une... petite... tache? — Oh! vous savez, moi, depuis que je travaille dans la diplomatie, je me moque des préjugés! — Eh! eh ! vous irez loin, mon ami... C'est du Talleyrand, c'est du Bismarck, ça!... — Le million... — Oui, vous n'oubliez pas le million... — Elles espérances, maître, et les es-pé-ran-ces?... » A ce moment, ce diable de mouton s'est aperçu que je me payais sa laine, et il m'a été impossible de lui arracher le nom de la demoiselle et le secret de la tache qui la flétrit.

— L'histoire de « Mademoiselle de ï*** » commençait bien, mais elle se termine assez mal! Elle est oiseuse, l'histoire! dit le sous-préfet.

— Hélas!

Depuis un instant, Zamor réfléchissait. Tout à coup, il bondit sous le choc d'une idée :

— Lumière! lumière! Ecoutez le deuxième chapitre de l'aventure... Ce matin, j'ai eu la visite de notre ami commun Léopold de La Faye, notre éternel tapeur ; il venait m'emprunter cent cinquante louis...

— Que tu lui as refusé, naturellement? fit Thibault.

— Je ne les avais pas; sans quoi, je les lui aurais donnés, car il s'agit pour lui d'un mariage; ce soir même, Léopold doit être présenté, ici, chez la princesse Alexandrine Stradowska, à sa fiancée... Et par qui, mes bons? Par Piédeleu! par Adolphe Piédeleu !

Philibert se frottait les mains :

— C'est moins idiot ! L'aventure se corse!

— Rien n'est plus simple ! éclata le chef adjoint aux Affaires étrangères... Le baron de La Faye aura lu l'annonce Piédeleu, et, comme il est arrivé au dernier degré du décavage, il saute l'obstacle, c'est-à-dire la tache, et il épouse, voilà!

— Et nous allons connaître l'héroïne ! fit Zamor.

— Elle m'intéresse! dit Baucresson.

Tous trois passèrent dans la salle de bal, et ces jeunes hommes de bonne éducation, mais que le Champagne avait rudement émoustillés, se mirent à examiner toutes les demoiselles qui circulaient au bras de leurs danseurs : ils se les indiquaient avec des gestes drôles, observant les regards, les attitudes, les manières de rire, de causer, d'agiter l'éventail, et aucune émotion de ces vierges brillantes ne trahissait le mystère.

Et comme les faiseurs de charade, un peu lassés de leur curiosité inutile et

indiscrète, se dirigeaient vers la salle de jeu, Thibault de la Noiie, séparé de ses amis, se heurta contre le marquis Raphaël de Méran : il voulut l'éviter, mais l'autre lui prit le bras et ne le lâcha pas.

Ce gentleman, sanglé dans un habit que moulait sa haute taille, était de lignes parfaites, d'une de ces régularités académiques qui sont l'orgueil des gravures de mode. Sur le blanc plastron de sa fine chemise descendait une belle barbe noire, et la couleur des cheveux s'harmonisait avec la n.uance de la barbe. Pas un poil, pas un trait, pas un pli ne se donnait libre carrière : les yeux avaient toujours le même regard aimable, les lèvres^, le même sillon, la démarche, le même ressort, et seul, le nez, par une erreur du copiste, risquait une longueur exagérée.

— Cher ami, je vous tiens ! Je vous garde ! Quoi de neuf?

— Rien, marquis.

— Tant pis ! vous n'avez pas rencontré ma femme ?

— J'ai eu l'honneur de saluer tout à l'heure M"^ la marquise do Méran...

— Et ma belle-fiUe, sans doute '

— La demoiselle qui se trouvait près de la princesse?

— Oui.,. Elle fait, ce soir, sa première entrée dans le monde... Nous avions le devoir de raccompagner...

Le marquis Raphaël, heureux de changer le tour de la conversation, arrondit le bras, et de l'ongle de son index, un ongle merveilleusement taillé en pointe, se gratta le bout du nez. Ce geste habituel, une sorte de tic, fit surgir la blancheur d'une manchette, et tandis que le jeune homme, cherchant à s'es(|uiver, égarait un œil sur le plastron raide du snob :

— Vous admirez mon linge !...riein? Quel brillant! quel éclat! Un vérilable miroir!... Et mes chaussures!... Voyez-vous, il n'y a que Londres pour nous cirer et nous blanchir! Il n'y a que Londres !

Il entraîna Thibault de la Noiie, se rapprochant de l'endroit où il avait laissé sa femme et sa belle fille, mais les dames n'étaient pas encore revenues à leurs places : la demoiselle dansait, et la marquise Laure de Méran se promenait au bras d'un gros monsieur ilécoré, à face glabre et moutonnière, marquée de la petite vérole, et dont les cheveux gris, des cheveux de savant ou d'apôtre, tombaient en boucles laineuses, sur le col d'un habit noir de forme surannée.

La marquise demanda :

— Enfin, viendra-t-il?

— Il viendra... Je l'attends à minuit.

— Il sait tout?

— A peu près, madame.

— Et... il n'a pas vu d'obstacles?

— M. le baron Léopold de La Faye est un gentilhomme assez hardi pour

braver des préjugés d'ailleurs... stupides ; il es* assez généreux pour pardonner... pour oublier, et si M"'' Henriette lui convient -r- et elle lui conviendra — - rien ne pourra empêcher le mariage.

— Ses parents?

— Il a encore un oncle très riche, mais l'oncle lui a coupé les vivres...

— Oh! mon ami ! oh! mon cher monsieur Piédeleu, il ne faudrait pas me tromper! Vous savez quel intérêt puissant j'ai à marier ma fille, et cependant, pour rien au monde, je ne voudrais la donner à un homme indigne d'elle!

— D'après mes renseignements, M. de La Faye a toutes les qualités morales, et il doit rendre une femme heureuse... Seulement, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, en dehors de son oncle, il n'est pas riche. .. il n'a pas un sou...

— Eh! que m'importe l'argent! Ce que je veux, c'est le bonheur de ma fille!... Je vous le répète, mon cher monsieur Piédeleu, êtes-yous sûr, bien sûr de vos renseignements?

Ici, l'ex-avoué eut une indignation, mais il se contint, et, suivant la marquise, l'invitant à s'asseoir en un fauteuil isolé, il gronda d'une voix basse où sifflait son ardeur de vieux procédurier :

— Madame, est-ce que vous me croyez capable de vous engager dans un alTaire qui ne présenterait pas toutes les garanties, moi, le vieil ami de votre famille?... x41ors, mieux valait vous adresser à des étrangers !

— Excusez-moi, cher maître.

Et Piédeleu, solennel, comme autrefois devant les juges :

— J'ai été l'avoué de monsieur votre père, l'avoué de madame votre mère, la duchesse Isabelle de Francade, et c'est pourquoi le conseil de famille, en l'absence de parents, m'a nommé tuteur du comte Jean de Tracy, votre premier mari... Cette mission délicate, je l'ai acceptée, et je m'en acquitte, j'ose le dire, avec zèle, désintéressement et loyauté...

— Je n'en doute pas... Mais ne parlons plus de l'absent! Occupons-nous de ma fille... Elle n'est pas encore prévenue de la rencontre... Nous aurons toujours le temj)s de la décider à ce mariage...

— Donc, madame, pour ce soir, nous nous en tiendrons à une simple présentation ?

— Oui, et, dès demain, je parlerai à îlouriclte.

— Mademoiselle votre fille n'aime personne?... Vous ne soupçonnez pas la moindre...

— Eh! comment voulez-vous que mon Henriette ait eu la moindre idée d'amour?... Toute sa jeunesse, elle l'a passée au couvent, et je lai retirée depuis une semaine...

— l'out ira bien.

— Dieu vous entende i

LF.S MAhTYRS de la VIE 199

M"" (le M«'iran avait repris sa place dans le hall, et bientôt sa fille Henriette, conduite jjar un cavalier, vint s'asseoir auprès d'elle.

Henriette arrivait, émue et rougissante, à la fois efîrayoc et charmée de tant de visions nouvelles. Les fleurs et les clartés l'étourdissaient; la musique l'énervait; sa vue se troublait; ses oreilles bourdonnaient, et ses jambes étaient si faibles qu'(;lle s'étonna d'avoir pu suivre son danseur.

Au milieu des êtres et des choses, elle se comparait à ces pauvres oiseaux de nuit que, l'autre jour encore, elle voyait, au matin, dérangés de leurs sombres retraites, voleter, éperdus dans la lumière, et se heurter, éblouis, contre les arbres et les hautes murailles du couvent. Oh! comme elle avait dû paraître sotte à ses danseurs, lorsque, tout à l'heure, ils célébraient des gens présents à la fête, des gens illustres, et que, seule, elle ignorait! Diplomates, hommes de guerre, politiques, financiers, savants, écrivains, artistes, tout le drapeau glorieux de la princesse venait de défiler, se pavanait çà et là, en des groupes, et autour de la danseuse le tumulte des conversations montait, s'enflait, puis se calmait, pour grossir de nouveau, avec des harmonies multiples qui rappelaient à la pensionnaire la voix de l'Océan, une voix lointaine exhalant son murmure, sous les cloîtres de l'abbaye.

Et, dans le bouleversement de la réalité et du rêve, devant ses yeux mi-clos, la mer humaine et joyeuse s'étalait, papillonnante, miroitante, étincelante, animée de lueurs versicolores, de têtes fleuries, blondes ou brunes, d'habits noirs ou rouges, d'épaules nues, de bras haut gantés de blanc, de poitrines chamarrées de décorations, de velours, de dentelles, de satins, de perles, de diamants, et tout cela tournoyait au soleilélectrique, en d'énormes vagues vivantes.

^es idées assombrirent Henriette, et sa pensée la reporta aux premiers jours de son enfance, dans un château de Normandie, à côté de son père, de ce père si bon et si tendre, et dont on ne lui parlait plus jamais ! Un soir d'automne, il avait disparu, tandis (]ue, petite fille, elle jouait au fond du jardin. Souvent elle demandait : « Où est papa? », et toujours, sa mère lui disait tristement : « Il est en

voyage » Elle interrogeait grand 'mère, mais grand'mère, accablée de honte

et de douleur, perdait la tête; elle interrogeait les serviteurs, et tous gardaient le silence. Puis, quelques années passées, un grand monsieur vint au château, et, un jour, la mère dit à sa fillette, en indiquant le bel étranger : « Ton père est mort, et je te donne un autre papa! » Elle se révoltait, criait : « Ce n'est pas mon papa! » On la mit au couvent; on l'y inscrivit sous le nom de s< ^léran », et on ne la fit plus sortir, jusqu'à l'heure où la marquise et son conseil, M*^ Piédeleu, décidèrent de la marier.

— Henriette! Voyons, Henriette! dit M"" de Méran, qui touchait le bras de sa fille du bout de son éventail.

Henriette sursauta, tirée de son rêve, et aperçut devant elle M. Piédeleu accompagné d'un beau jeune homme.

— Mesdames, commença l'ex-avoué, permettez-moi de vous présenter mon ami M. le baron Léopold de La Faye, qui sollicite l'honneur du vous offrir ses hommages.

Le baron s'inclina profondément, et la marquise répondit :

— Sous vos auspices, mon cher maître, M. de La Faye est certain de trouver auprès de nous le plus sympathique accueil.

Elle observait le galant matrimonial; elle le vit très correct, de moyenne taille, de formes robustes et séduisantes, vêtu d'un habit neuf à collet de velours, le dernier genre, avec un visage distingué, une chevelure et des moustaches blondes, un nez lin et droit, de grands yeux bleus, tour à tour énergiques et tendres : il était et il lui parut charmant.

M. de La Faye arrêta un long regard sur Henriette, et la jeune fille, d'abord interdite, puis agacée par cet examen, leva les yeux et ne les baissa plus.

Alors, Léopold, d'une voix douce pouitant, mais qui retentit aux oreilles dllenriette, comme une menace insolente :

— Yous me comblez, madame la marquise, et votre bienveillance m'encourage à vous prier de vouloir bien être mon interprète auprès de mademoiselle votre fille et de lui demander pour moi la première danse?

— Tu entends, mon enfant? interrogea la mère.

— Oui, maman, mais monsieur voudrabien m'excuser... Je suis fatiguée... Je ne danserai plus ce soir.

— Il le faut, Henriette ! dit rapidement la marquise à l'oreille de sa fille, pendant que, de l'autre côté, la princesse Stradowska minaudait :

— Faites cela pour moi, mademoiselle?

Gracieusement, le baron insistait; Henriette accepta son bras, et tous deux allèrent prendre place à un « Lanciers » qui s'organisait.

L'ex-avoué échangea un coup d'œil avec la maîtresse de maison, et, se tournant vers la mère d'Henriette :

— Madame la marquise, mon jeune ami Léopold de La Faye a-t-il l'heur de vous plaire?

— Mais oui. H est très bien, ce jeune homme !

— Très bien ! déclara le marquis Raphaël, debout derrière le fauteuil de sa femme. Très bien, le baron! Je gage qu'il se fait blanchir à Londres!

— Ah! vous étiez là, monsieur?

— Oui, chère amie, et dans l'admiration de vos épaules liliales qu'on dirait sorties d'un bloc de Paros?

■ — Où avez- vous encore pris cette belle phrase?

— Mais, nulle part, chère amie, nulle part? Ah ! si ! Je viens de l'entendre... Elle est d'un garçon spirituel, M. de La Noiie, mais la phrase, je la prononce

11 tirade son portefeuille un petit morceau de jouraal plié avec so'n.

beaucoup mieux que lui! Ce La Noiie, je le tenais... Il m'a glissé des mains comme une anguille!

— Ce que je comprends ça? dit Piédeleu, on s'éloignant.

Thibaut de La Noiïc, échappé des griiïes du marquis, avait rejoint Myrtil 2amor et Philibert Baucresson : les trois amis venaient d'assister à la présentation de M. tle La Faye à la famille de Méran ; ils connaissaient l'héroïne compromise, oi ils en demeuraient estomaqués, pleins d'incertitudes.

— La fille de la marquise de Méran? soutenait le petit diplomate, mais c'est une erreur, une calomnie! Ce serait d'un raide!

— Une pensionnaire ! dit le musicien.

— Elle a de beaux yeux, observa le sous-préfet... Léopold n'est pas à plaindre!

— Mais la tache...

— 11 est impossible qu'il s'agisse de M"° de Méran !

— Je ne le crois pas non plus! ajouta La Noue... ii ailleurs, le nom commence par un « T » et non par un « M »... Ah! voici mon Piédeleu... Je vais l'interviewer...

Devant son mystificateur, l'homme grêlé eut un mouvement de contrariété, mais, ne voyant pas le moyen de fuir, il bêla :

— Enchanté, monsieur de La Noïie? Véritablement enchanté... Et par quel hasard?

— Ce n'est pas un hasard, puisque je viens à toutes les soirées de la princesse. Et lui tapant sur l'épaule :

— Farceur, va ! Si vous m'aviez dit, l'autre jour, que la fille de M"" de Méran était la personne en question, c'est-à-dire « M"° de T.. . » je me serai peut-être décidé !

L'ex-avoué, tout pâle, saisit les mains du jeune homme :

— Je vous en supplie, monsieur... au nom de tout ce que vous avez de plus sacré. . . pas un mot ! . . . De grâce !

— Donc, c'est elle ?

— Oui.. Mais... silence !

— Est-ce que vous me promenez pour un vieux drôle de votre trempe? lui jeta La Noiie... Votre métier ne m'intéresse pas !

Zamor et Baucresson attendaient Thibault ; celui-ci vint leur donner sur la consultation Piédeleu une réponse évasive, et la curiosité les poussa à se ranger parmi les gens qui faisaient cercle autour des danseurs.

Ils entraînèrent, au passage, un de leurs amis, M° Edgard A^auzelet, un jeune avocat à la moustache brune, aux yeux hardis "et intclligcnis, à la musculature virile.

Sous-préfet et musicien, les langues déliées par le Champagne, bavardaiiMit.

Le mot « taclie », ils le prononcèrent, plusieurs lois : Henriette, naïve, s'imagina que sa robe était tachée, et son regard d'enfant ne découvrit sur elle que d'immaculées blancheurs; mais le nom de Méran éveillason attention, et, en même temps celle de Vauzelet; Henriette rougissait, frissonnait d'inquiétude.

Edgard tressaillit à un souvenir, et il gronda, penché vers ses amis :

— Taisez -vous !

M. de La Faye n'avait rien entendu, et il reconduisit la danseuse toute bouleversée.

Selon son habitude, la princesse Alexandrine circulait au milieu des groupes avec sur les lèvres quelque chose d'aimable pour chacun ; elle allait, venait du hall au fumoir, à la salle de jeu, au buffet, soulignant la bonne parole d'un petit accent gentil, moitié parisien, moitié russe.

Après le cotillon, un souper, par petites tables, devait réunir les invités au premier étage de l'hôtel. La princesse montait examiner le service, lorscjue dans l'antichambre précédant la monumentale salle à manger, elle trouva Piédeleu occupé à grignoter un biscuit et à s'arroser de madère.

— On voit, dit-elle, que l'amour ne vous coupe pas l'appétit !

— Je me sentais faible, madame.

— Mangez? buvez ! Je vous abreuve et je vous nourris !

Cet ancien avoué, ce malin procédurier qui adorait la noble Slave, qui voulait l'épouser, qui se ruinait et ruinait les autres pour elle, sans obtenir la moindre faveur, elle le traitait comme son domestique.

— Eh bien, la voilà contente votre M"° de Méran !

— Oui, ça a bien marché !

— Qu'est-ce le La Faye ?

— Un ponte du Cosmo... Un ponte malheureux...

— Vous m'amenez de jolis citoyens! Bah! ça m'est égal... Et comment vous êtes- vous procuré le La Faye?

— Par une annonce dans le Tonneire Parisien... J'ai évité ainsi les démarches inutiles... Du moment que le jeune homme venait à moi, sur l'appel du journal, c'est que le jeune homme ne demandait qu'à marcher.

— Evidemment ! Et, grâce à mes salons, à l'ambiance d'un milieu distingué... Enfin, j'espère que vous saurez reconnaître...

— Mais, s'écria-t-il, tout ce que jepossède, madame, je le mets à vos pieds! Elle le toisait de sa hauteur :

— Avec mes relations, je n'ai pas besoin de vous, ni de votre argent! Vous êtes né dans la basse classe et vous y resterez!

Il balbutia :

— Tout le monde ne peut pas naître prince, et j'espérais, madame, que vous daigneriez... m'élever jusqu'à vous?

20i LES MAUTiUS DE LA VIE

— M™" Piédeleu... Voyez-vous ça!

— Simon nom n'est pas illustre, il est intact... Je suis avoué honoraire... chevalier de la Légion d'honneur... . '

La princesse lui éclata de rire au nez :

— Piédeleu, soyez archimillionnaire... Ça vous décrassera, et nous verrons! « Mes relations! » Elle parlait toujours de ses relations", et c'était, aux yeux

illuminés du procédurier, une correspondance superbe, chiffrée, d'allures authentiques, des lettres de reines et d'impératrices où Les Majestés nommaient la Stradowska : « Ma cousine », lui confiaient leurs secrets les plus chers et le vieil homme, égaré par l'amour, obéissait, tel un esclave, à cette royale aventurière.

— Insultcz-moi ! accablez-moi ! sanglota-t-il... Je vous adore! Alexandrine descendait; il l'escorta, humble et craintif.

En bas, le cotillon battait son plein lorsque la princesse rejoignit la famille de Méran, prête à partir.

— Déjà? reprochait l'idole de Piédeleu.

La marquise, ayant prétexté la grande fatigue d'Henriette, si peu habituée aux plaisirs mondains, quitta le bal, suivie de son mari et de sa fille.

Au vestiaire, le gentilhomme arrachait des mains d'une domestique la sortie rose de sa femme, et en couvrait les épaules admirées :

— Laure, ma belle Laure, c'est à moi, à moi seul qu'il appartient de vous servir !

Sous la pluie des éloges, sous le torrent des politesses et des fadeurs classiques, elle dit :

— On n'aime pas comme ça! '

— Comment, on n'aime pas comme ça?

— Mais non... Pas tout le temps!

Dans la voiture, les deux femmes se taisaient; le marquis donna libre cours à son snobisme, rééditant et glorifiant des banalités et des platitudes, s'enorgueillissant de la pensée des autres, incarnant le type bien parisien et qui manque aux Caractères de La Bruyère et aux Maximes de La Rochefoucaud : L'IIomme-Reflei.

M"'"" de Méran en était lassée, énervée. Henriette le devina; mais elle, la dame frivole, ne pouvait remarquer l'agitation extrême de sa noble créature, et c'est avec la plus grande surprise que, de retour à leur hôtel du boulevard Malesherbes, elle vit Henriette se pencher vers elle et l'entendit murmurer d'une voix étranglée par les sanglots :

— Mère, il faut que je te parle...

— H est bien tard... Demain...

— Non., tout de suite!... Je t'en prie?

— Soit! D'ailleurs, l'ai à te parler^ moi aussi...

Elles répondirent au salut de M. de Méran, et la jeune fille commença, loyale et très brave :

— Pourquoi m'as-tu obligée à danser avec M. de La Faye?

— Parce que le baron est le mari que je te destine.

— Et pourquoi désires-tu me marier?

— Ma fille, tu vas avoir dix-sept ans, et à ton âge, j'étais déjà mariée, moi

— Avec... mon père?

— Oui... avec ton père... Je suis seule, hélas! à veiller sur toi, et c'est mon devoir de te choisir un mari.

— ïu en as donc assez de moi? tu veux donc m'cloigner, me chasser encore?

La marquise enveloppa Henriette de ses bras, et entre des larmes et des baisers :

— Mais, malheureuse enfant, je t'aime de toute mon âme! Henriette se dégagea doucement, et, pleine d'amertume :

— Je te crois, maman, bien que tu ne me l'aies guère prouvé.

— Ne m'accuse pas, Henriette, je t'en supplie, ne m'accuse pas! Ce que j'ai fait était nécessaire !

— Comme il est nécessaire que je me marie?

— Le baron de La Faye est digne de toi.

— Je n'épouserai jamais que l'bomme que j'aimera

— Enfant, tu aimeras M, de La Faye !

— Est-ce qu'il m'aime, lui? H m'a vu, ce soir, pour la première fois! Ce qu'il cherche, sans doule, c'est ma dot. .. le million!

Etrangement embarrassée, la mère eut recours à un artifice de langage :

— Tu es injuste, chérie... M. de La Faye te savait bonne, jolie, spirituelle, et ce soir, il t'a trouvée adorable...

— Assez! oh ! assez de mensonges! éclata Henriette. Il y a autour de moi un mystère que- j'entends éclaircir! Du reste, tout est mystérieux dans ce qui est arrivé chez nous, depuis la mort de mou j)ère I Vous m'avez éloigné de vous pour m'enfermer en un couvent, et sous un nom qui n'est pas le mien ! Ma présence vous pesait au château, et je n'étais pourtant pas bien gênante, bien encombrante!... Souvent, au milieu de ma solitude, je me suis demandé comment il se faisait qu'une mère qui paraissait aimer son enfant — car je uie rappelais vos caresses et vos baisers! — se fût brusquement décidée à se séparer de moi, toute petite?... Votre mariage avec M. de Méran, peut-être!... Non!... Vous connaissiez ma docilité, mon respect, et vous étiez certaine que, malgré mon chagrin de voir un autre homme à la place de mon père, je me serais habituée peu à peu à la présence de l'étranger, et que je lui aurais caché, pour l'amour devons, ce qui se passait en mon cœur! Eh! quoi, alors? J'ai le droit

de VOUS interroger aujourd'hui, que vous voulez m'éloigner par le mariage comme jadis vous m'avez éloignée par le couvent; j'ai ce droit, madame, et je vous demande compte de l'isolement dans lequel votis m'avez laissée — isolement qui a, du moins, ce bon côté d'avoir trempé mon àme et de m'avoir rendue courageuse^ assez forte, même polir vous résister!

La marquise demeurait là, agitée, nerveuse-; sa poitrine se soulevait en de profondes oscillations, et de grosses larmes roulaient sur ses joues décolorées; Henriette voyait que sa mère avait quelque chose à lui dire, quelque chose de terrible, puisque les paroles ne pouvaient sortir des lèvres tremblantes.

— Enfant, sais-tu pourquoi j'ai épousé le marquis de Méran?

— Parce que vous l'aimiez, sans doute.

: — Je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais M. de Méran!

— Alors, pourquoi?

— Pour la raison qui fait que je te supplie de devenir l'épouse de M, de La Faye !

— Ils ne mentaient donc pas, dit Henriette, plus verte que l'herbe, ils ne mea talent donc pas les hommes qui, au bal, en parlant de notre famille, ont prononcé le mot : tache?

— iVon, ils ne mentaient pas, gémit la marquise. - Et, très grave :

— Henriette, j'ai épousé le marquis de Méran pour me débarrasser du nom que je portais !

— Celui de mon père ?

— Oui, celui de ton père, et ce nom, tu dois le quitter aussi, car il est déshonoré !M, de Tracyn'estpas mortcomnie on te l'a laissé croire jusqu'à présent... Ton père est. . . au bagne i

Henriette avait écouté, sans la force d'une parole, la révélation de la marquise, elle ne demandait aucun discours, aucun témoignage; elle n'exigeait aucune preuve du crime de son père, et elle se laissa conduire par M"'* de Méran jusque dans sa chambre virginale, au premier étage de l'hôtel, sur les jardins : là, toutes

r.ES MAUTYHS DE LA VIE 201

deux s'embrassèrent, et M"" de Tracy, ayant refusé l'aide des servantes, resta debout, en toilette de bal, immobile, glacée.

Dans le grand silence de cette nuit d'biver, un changement physique et moral s'opérait en la jeune fille, une réaction brusque et violente. Elle eut un étourdissement; le parquet flottait sous ses jambes; elle luttait pour ne pas défaillir, se tramant vers la couche; mais ses muscles et ses nerfs se détendirent, ses pensées mêmes l'abandonnaient, ses yeux se voilèrent; elle tomba.

Quand elle reyint à elle, un doute assaillit son esprit. Les paroles de la mère, ces paroles maudites : « Ton père est au bagne ! » les avait-elle réellement entendues? iS'était-elle pas plutôt le jouet de son imagination surexcité? Vaincue par la lassitude de cette nuit bruyante, ne s'était-elle pas endormie, en reptrant dans sa chambre, sans avoir eu le temps de se déshabiller? N'avait-elle pas rêvé, et maintenant encore, n'était elle pas sous l'étreinte d'un abominable songe?

M"*' de Tracy se releva et alla appliquer son front brûlant sur l'une des vitres de la fenêtre oîi la gelée de novembre gravait les arabesques de sa flore céleste. Les jardins dormaient, et, au clair de lune, les squelettes des arbres, comme des vieillards tristes, imploraient la lumière et la vie. Au tableau enchanteur du bal succédait, en ce coin de terre parisienne, la mort de la nature, et une voix qui n'était plus seulement la voix maternelle fragile et douce, mais l'ouragan déchaîné d'une puissance mystérieuse et souveraine, une voix traversait ce deuil, et hurlait à Henriette, l'emplissant toute de son glas funèbre, et la réveillant de sa léthargie : « Ton père est au bagne ! »

A genoux devant le €hrist, devant la Vierge, elle entendait la même chanson : « Ton père est au bagne ! », et ces mots revenaient, tonnaient, l'accablaient avec des lourdeurs de marteau.

Le jour naissait, un jour gris et sinistre, chargé de brumes gonflées de neige, et Henriette, blanche de froid, la tête bourdonnante, les paupières rougies, les bras tremblants, les jambes molles, attendait, assise, l'heure du réveil.

Une cérébralité lumineuse et consciente l'animait. Rien ne l'autorisait à imaginer que la mère, qui l'avait trompée charitablement avec l'histoire du mort, lui mentirait de nouveau, avec l'histoire du for(;at. Oui, son père vivant était au bagne! Mais son père était innocent; mais son père était une victime, un martvr! Tout le disait à son pauvre cœur — l'orgueil de son sang généreux et pur. ses souvenirs de petite fille adorée, sa jeunesse loyale ; tout le disait en elle, sa chasteté de vierge, sa foi de chrétienne; tout le disait, tout le criait, sa piété filiale, outragée, sa bravoure dans le malheur, son espérance en la rédem[)tion, Dieu lui-même !

Elle s'incriminait, la grande demoiselle, d'avoir été un moment abîittue sous le choc; elle aurait dû interroger sa mère, apprendre d'elle, et en même temps que la flétrissure, l'erreur de la justice — et protester!

Mais, du moins, en la famille, personne n'avait accepté le verdictdes juges. Sa mère, sa grand'mère, la duchesse de Francade, ces deux patriciennes allaient la consoler et lui dire: « Les hommes ont menti! »M. de Mcran, le nouvel époux, ne devait pas admettre d'autre croyance ! Oh ! oui, toute la parenté, même cette grand'maman dont l'âge oblitérait la mémoire, retrouverait une lueur, une indignation, et cela lui ferait du bien à elle d'entendre, au milieu de ses angoisses et de ses larmes, une révolte familiale ; cela lui donnerait l'énergie nécessaire à la grande mission qu'elle entrevoyait et acceptait, vaillante.

Au dehors, il faisait très clair ; les moineaux pépiaient sur la croisée,, les pattes dans la neige, et l'on entendait le va-et-vient des hommes d'écurie, les uns balayant la cour, les autres pansant les chevaux, astiquant les harnais ou lavant les voitures.

Henriette sonna et dit à la femme de chambre qui entrait:

— Voyez si ma mère peut me recevoir?

— Mademoiselle ignore sans doute qu'il ne fait jour chez la M^Ma marquise qu'à dix heures, ordinairement, et pas avant midi, les lendemains de bal.

— Elle dort! elle peut dormir ! gronda Henriette. Et tout haut, à la servante :

— Ma grand'mère, M"* la duchesse de Francade, est trop âgée, n'est-ce pas... trop bouleversée... pour se souvenir du passé?

— Madame la duchesse ne se souvient de rien, et Léontine la garde comme on garde les en fants ...

— Thérèse, dès que ma mère sera levée, vous viendrez me prévenir. La femme de chambre s'inquiéta :

— Mademoiselle est toute pâle... Le lit n'est pas défait... Mademoiselle ne s'est pas déshabillée... Mademoiselle serait-elle malade?

— Non, mais, cette nuit, en rentrant du bal, j'étais tellement fatiguée que je me suis endormie sur un fauteuil, et tout à l'heure j'ai été réveillée par le chant des oiseaux... Thérèse?

— Mademoiselle !

— Depuis combien de temps êtes-vous au service de ma mère?

— Depuis deux ans, mademoiselle.

— Il doit y avoir des domestiques plus anciens que vous dans la maison !

Ce fut M""" de Méran qui répondit, arrêtant la conversation par son arrivée subite. Elle s'était enveloppée, à la hâte, d'un peignoir; elle, si coquette n'avait pas pris le temps de rafraîchir et d'orner ses grâces matinales, et la pâleur de ses traits et ses yeux battus afiirmaient qu'elle aussi venait de vivre une nuit sans sommeil.

— Pourquoi interroges-tu cette fille, Henriette?... De telles familiarités sont déplacées!

M« Adolphe Picdeleu, ce malin- là, assisde\aiit la cheminée flambante

Liv, 27

D'un signe, elle congédia Thérèse, et comme elle cherchait à détourner avec des phrases équivoques la pensée obsédante, Henriette la ramena à la question :

— Mère, je veux tout savoir... tout!

— Je n'ai rien à ajouter à ce que je t'ai dit.

— Vous m'avez dit seulement que mon père se trouvait parmi les voleurs, les faussaires et les assassins, et j'ai le droit de vous demander pourquoi il a été condamné ?

— Je ne te répondrai pas.

— Vous parlerez!

— Non !

— Vous parlerez, mère, ou bien je m'adresserai aux étrangers, aux domestiques eux-mêmes !

— Dieu merci, les domestiques nouveaux ignorent notre malheur, et les étrangers... les rares amis qui fréquentent chez nous, auront pitié de ta jeunesse et de ton infortune !

— -Je n'ai pas besoin de pitié, et si votre entourage garde le silence, je me renseignerai au dehors ! Encore une fois, mère, j'aime mieux apprendre de vous, et de vous seule, le crime pour lequel mon père est au bagne? Parlez, madame, parlez !

— M. de Tracy a été condamné... pour assassinat..,

— Un assassin, le comte de Tracy? AMons donc ! Est-ce que vous avez cru une chose pareille?

— D'abord, non... Mais les preuves étaient là, nombreuses et irréfutables...

— Mon père a avoué ?

— Non... Jamais !

— Eh bien, alors?

■ — Hélas, vingt personnes se sont présentées, et leurs témoignages devaient le confondre...

— On a menti!... Ah! si j'avais été là, grande, forte et résolue comme aujourd'hui, j'aurais bien su le protéger, démasquer ses accusateure et faire éclater la vérité !

— Imagines-tu donc, ma pauvre Henriette, que ta mère n'a pas rempli son devoir, tout son devoir?... J'ai mandé à Rouen le meilleur avocatde Paris... un ami de collège de ton père... Moi-même, j'ai vu le procureurgénéral, le président des assises... mais... contre l'évidence...

. Henriette se redressa de toute sa taille et, l'œil allumé, d'une voix terrible :

— Madame, il fallait attendre, il fallait espérer, il fallait lutter, au lieu de sanction»er par votre divorce et un second mariage le crime de la justice !

— Oh ! ,

— Oui, vous étiez la dernière à qui il appartenait d'abandonner toute espépérance, car ceux qui doutaient encore ne pouvaient plus douter au spectacle de votre union nouvelle, de votre désertion!

Ces paroles vengeresses, M""" de Méran les écoutait, la tête baissée; elle gémit:

— Je suis bien punie, va!...

Et après avoir révélé à sa lille que le comte de Tracy expiait au bagne, et à perpétuité, l'assassinat d'un grand-oncle, elle se lança dans un éloge enthousiaste des premières années de sonmariage initial. Ons'aimait, on s'adorait ! Quelle joie lors de la naissance d'Henriette! Que de rêves charmants i Tout à coup, la foudre tombait en ce milieu d'amour et d'honneur, et elle, par crainte de la solitude, avec le désir de vaincre les amertumes de son bonheur llétri et d'abriter sous un nom nouveau l'orgueil de sa race blessée, obtint le divorce et choisit un nouvel époux.

Maintenant, elle établissait un parallèle entre les deux gentilshommes, entre le premier mari, spirituel, original, distingué, do haute et noble allure, et le second, très correct, d'une correction monotone, et, pour tout dire, d'une banalité énervante.

Si la marquise donnait toujours aux secondes noces l'excuse du blason taché, elle oubliait d'ajouter que le changement de nom auraitpu lui être accordé, en dehors du mariage : en effets son conseil, M° Adolphe Piédeleu, le tuteur légal de M. de Tracy, ne lui avait pas laissé ignorer que la loi autorise, en pareille matière, les modifications de l'état civil; mais la question du nom lui permettait de masquer une erreur tardive sur le deuxième conjoint — l'ombre de la divorcée et son remords.

]VI'^° de Tracy, qui prenait un intérêt médiocre aux lassitudes de l'épouse', n'osait pas imposer à la mère une histoire détaillée du crime, et elle observa :

— Je le trouve brave, moi, ce M. de La Fayc, de vouloir bien m'épouser quand même ! Il sait tout, n'est-ce pas ?

— Oui. . . tout ! dit M""' de Méran.

-^ Très brave ou très... ignoble! continua Henriette. Une femme ou une fille de forçat, aux yeuxd'un prétendant, ce n'est pas la même chose, car l'épouse est en droit d'invoquer, un jour, sa naissance, et de déclarer : « Avant mon mariage avec cet homme, je n'étais pour lui qu'une étrangère ! » ; mais la liUe. elle. — qu'elle le veuille ou non — est de la chair et du sang de l'homme, et ne peut dissimuler son originel... Mon père, où est-il? \

— A Nouméa.

— Et... il y est pour toujours?

— A moins que la clémence du Président delà République...

— Il connaît votre second mariage ?

— Oui.

— Ecrit-il quelquefois?

I — Jamais.

— Alors, depuis douze ans, on ne s'est pas inquiété de lui... on n'a pas cherché à savoir de ses nouvelles ?

— Si... M. Piédeieu en a eu plusieurs fois par le ministère de l'intérieur et le ministère des Colonies... Ils ont même échangé des lettres...

— Le Piédeieu qui a présenté, hier soir, M. de La Faye?

— Oui, c'est un vieil ami de ton père, le tien aussi... Il t'a vue, toute petite... Maintenant que tu sais ce que nous Adulions te cacher le plus longtemps possible, rien ne t'empêche de lui écrire à ce malheureux!.,. Ce sera pour lui une consolation...

— Je vous remercie de songer à cela... après douze ans ! gronda Henriette^ vibrante de sarcasme... Je ferai mieux que de lui écrire... J'irai.

— Tu iras? tu iras? Oii ça ? cria la marquise.

— Là-bas... où il est.

— En Nouvelle-Calédonie ?

— Oui, en Nouvelle-Calédonie,

— C'est de la folie, Henriette ! -

— Non, madame, non! Je veux apprendre de la bouche de mon père s'il est coupable du crime dont il subit le châtiment, et selon ce qu'il me répondra, ou je lui pardonnerai et je m'enfermerai dans un couvent, ou bien, j'obtiendrai la réhabilitation du martyr et je l'aimerai comme il mérite d'être aimé !

— Je suis ta mère, ta tutrice, et je saurai bien te ramener à la raison !

— Vous êtes ma mère, c'est vrai, mais vous n'êtes plus sa femme à lui, et moi, moi... je m'honore d'être toujours sa fille !

II y eut un silence.

M""" de Méran et sa fille, toutes deux plus calmes et bien résolues à ne pas trahir leurs émotions, se livrèrent aux soins dos femmes de chambre et parurent en la salle à manger, pour le déjeuner de midi,

A l'entrée de la marquise, M. de Méran, vêtu d'un élégant costume matinal, s'avança, frais comme la gerbe de roses qu'il tenait à la main :

— Permettez-moi, chère amie, de vous offrir ces fleurs cueillies pour vous dans la serre...

Chaque jour, à midi, il olTruit un bouquet — avec la même phrase Elle prit les roses, d'un geste las, et après un « Merci, monsieur, » ordonna a une servante de les mettre tremper en un vase. Le marquis se tournait vers Henriette :

— J'espère que ma charmante belle-fille a bien dormi, malgré les émotions d'une première soirée de bal?

— Oui, monsieur, très bien!

— Je le vois à votre visage gracieux et vermeil !

11 était toujours et sempiternellement ainsi, galant, empressé, dénué d'observation, frivole, nul. Le matin, il montait à cheval, rentrait à l'hôtel du boulevard Malesherbes, changeait de toilette et ne quittait plus sa femme jusqu'à l'heure de l'apéritif où il allait « raser dans les grands prix », suivant l'expression de M, de la Noue, ses collègues du Cosmopolitan-Club.

Toute la journée, la marquise le voyait enthousiasmé de l'éclat de son linge, préoccupé de l'élévation, de la courbe et des brisures de son col de chemise, du renouvellement quotidien de ses boutdns de manchettes et de son épingle de cravate, enorgueilli du pli neuf de son pantalon et du luisant de sa barde noire; toute la journée, elle l'entendait murmurer les phrases des autres, et, la nuit, elle le surprenait, au moment du coucher, glissant sa belle barbe en un fourreau de soie, à l'instar d'un de ses amis du cercle.

Oh ! combien elle eût préféré une vague houleuse à ce coin de lac limpide que pas un frisson ne troublait, et dont le miroir reflétait les ombres des vivants!

Le marquis Raphaël n'avait aucun vice; on ne lui connaissait pas même de défaut. Il n'était pas libertin, ni volage, ni joueur, ni gourmand, ni buveur, et les longues stations de table ne lui servaient qu'à lancer un madrigal échappé de ses papiers de famille, de la correspondance d'un aïeul à talon rouge et à jabot de dentelles.

Une seule fois, dans l'espace de huit ans, il s'anima d'une grande colère, parce que son linge blanchi venait de manquer le train et le bateau de Londres.

Près de ce reflet des humains, de ce grand saob, de cette merveille d'horlogerie mondaine, la pauvre Laure, ex-comtesse de Tracy, devait supporter une cruelle épreuve.

Il l'aimait, il l'aimait, il l'aimait ! il l'aimait trop ! il l'aimait à la rendre hostile, réfractaire à l'amour !

On attendait la duchesse douairière Isabelle de Francade. Elle entra, emmitouflée d'une pelisse de soie vieil or, toute recroquevillée par le poids de ses quatre-vingts ans, coiffée d'un bonnet aux noires dentelles, la chevelure blanche et soyeuse, le visage osseux et jauni, les yeux un peu égarés, quelquefois sillonnés d'une lueur de braise mal éteinte.

La marquise et sa fille coururent au-devant de la duchesse qui les embrassa toutes deux ; elles l'aidèrent à s'asseoir, et la vieille interpella en ces termes le marquis de Méran :

— Bonjour, Tracy ! Je ne vous ai pas vu... Comment allez- vous, Tracy ?

— Encore ce nom ! toujours ce nom ! soupira la marquise, irritée.

A table, la ducliesse dit à Henriette :

— Pourquoi me nommez -vous « grand'mère » ? Vous voulez me tromper, mademoiselle... Vous êtes une de mes nièces, et non ma petite-fil le... Henriette, elle, a cinq ans... C'est un mignon bébé !... Elle joue dans le parc... Tracy l'aime bien, son Henriette!... H l'adore !...

Secouée et brisée par la catastrophe de son gendre bien-aimé, la douairière se croyait reportée à douze ans de distance. Pour elle, la maison du boulevard Malesherbes figurait le château de Tracy, aux environs de Dieppe, et le marquis Raphaël incarnait M. de Tracy lui-même, le premier époux de sa fille.

C'est en vain que M™" de Méran s'ingéniait à lui faire entendre une partie de la vérité, à lui jurer qu'elle parlait, non pas d'un forçat, mais d'un mort ; en vain, elle cherchait à éloigner de la pensée malade l'éternelle vision, M"*= de Francadedédaignait le présent et revivait les années heureuses.

La mère d'Henriette gémissait Quel supplice ! Ah ! c'étaitbien la peinod'avoir et dans le seul but de changer de nom, épousé un homme qu'elle n'aimait pas. Vraiment, c'était bien la peine de se remarier, pour que le nom de l'autre — ce nom vengeur — éclatât à ses oreilles et la bouleversât, à tout^propos !

Evidemment, le marquis Raphaël accueillait sans enthoysiasme le nom de son prédécesseur, mais l'erreur ne l'inquiétait pas outre mesure, et quelquefois même, par bonté, le snob encourageait le rêve généreux et les douces illusions de la vieille dame.

— Tracy ?

— Maman.

— Vous n'allez pas à la chasse ?

— Non... demain.

— Tracy, quelle heure est-il ?

— Une heure, maman.

— Tracy ?

— Oh ! c'en est trop ! rugit la marquise, hors d'elle-même.

Sans attendre la suite du déjeuner, elle appela la femme de chambre préposée à la garde de la douairière :

— Léontine, reconduisez M"^ la duchesse dans ses appartements ! Vous la servirez là-haut!

Henriette se leva pour accompagner l'aïeule : ces deux faiblesses, l'une, à l'aurore de la vie, l'autre^ au déclin de sa longue carrière, sentaient la nécessité de s'unir. Loin d'en vouloir à grand'maman de son erreur sur la personne, ]y]eue de Tracy lui était reconnaissante de ne pas oublier le nom taché, et la hantise de l'ancienne lui paraissait à la fois douloureuse et utile, car elle en dégageait pour sa mère une leçon, et pour elle-même une espérance.

Au salon M""' de Méran feuilletait un journal de modes, et le marquis, installé

sur un tabouret, devant le piano, exécutait d'un doigt son air habituel d'opérette, lorqu'un domestique vint annoncer la visite de M. Sicaire Birbin, le régisseur des domaines de Tracy.

— Birbin, un excellent homme ! dit Raphaël.

La marquise donna l'ordre d'introduire le personnage.

Sicaire Birbin s'approchait, grand, épais et lourd, très âgé mais encore robuste, l'œil doux t— un œil de bête soumise, — les cheveux plats *et d'un blanc jaune, la figure grasse avec un nez camard, un menton proéminent, des lèvres rasées, une bouche dégarnie, souriant des gencives, un collier de barbe grisâtre ; vêtu d'une blouse noire, entre-bâillée sur une jaquette de drap que décorait le verl ruban du Mérite agricole, il tenait à l'une de ses mains, effroyablement larges et osseuses, un gibus à demi-forme ; à son poignet gauche s'enroulait le cuir d'un bâton normand, — et ce paysan-monsieur avait toute la tranquillité d'une belle vieillesse, tout l'orgueil contenu de sa longue et honorable servitude.

Ancien valet de la famille de Tracy, puis intendant et homme d'affaires de l'oncle assassiné, Birbin aimait à dire que les domestiques ne sont pas responsables des crimes de leurs maîtres.

Le comte Jean de Tracy, en état d'interdiction légale et exclu de la succession de sa victime pour cause d'indignité, sa fille Henriette venant à la succession de son chef et sans le secours de la représentation, devait, aux termes de la loi et malgré le crime du père, recueillir l'héritage de l'oncle Raoul de Tracy.

Cet héritage, la mère l'accepta, aujioni de sa fille mineure, et pendant que M* Piédeleu, tuteur, chargeait Birbin de gérer les domaines personnels du forçat, M""" de Méran confiait à ce même Birbin la gestion de ses terres. Le régisseur faisait deux voyages annuels, de la contrée normande à Paris, et apportait les fermages de la marquise et de l'ancien avoué, mais, avant de payer madame, il se laissait un peu tirer l'oreille, invoquant les mauvaises récoltes, les réparations des bâtiments, et parvenant toujours à glaner une bonne somme, en dehors de ses droits, de ses comptes mensongers, de ses articles additionnels et de ses nombreuses rapines.

Et comment la marquise aurait-elle pu se montrer dure envers ce vieux serviteur, si afiligé de l'horrible fin du maître, envers ce gardien du château d'Aubécourt — la maison du mort — et du château de Tracy — la maison de l'absent ? Comment aurait-elle osé jiiarchander avec l'homme qui vivait, en bourgeois, dans une maisonnette — entre les nobles demeures endeuillées, — qui jouissait do l'estime de ses concitoyens, qui trônait au conseil municipal, que le ministre de l'Agriculture avait récompensé pour son jardinage, et dont le gibus à crêpe et la blouse noire témoignaient un deuil éternel ?

D'ailleurs, cette antique et solide carcasse s'honorait d'attentions aimables. Le matin, Sicaire était allé porter un lièvre chez M. Piédeleu, cl, quand la mar-

quise l'eut invité à s'asseoir, il glorifia de sa voix traînarde la gibecière déposée à l'office.

— On n'a pas oublié madame... Deux faisans... deux lièvres... huit perdreaux... douze lapins... Il y a du gibier, cette année, et si madame la marquise et monsieur le marquis désiraient organiser une battue...

— Là-bas? Jamais ! interrompit la mère d'Henriette.

— Sicaire, ne réveillez donc pas les mauvais souvenirs ! hasarda Raphaël. Mais l'autre menait son rôle hypocrite; il questionnait la grande dame, afin

d'ôtre bien sûr qu'elle ne viendrait jamais le troubler, et la brute campagnarde prenait plaisir à illuminer le tableau du crime, à rouvrir la blessure, à étaler la honte, et sa pitié larmoyante et perfide s'enfonçait comme un glaive dans le cœur et les chairs de celle qui fut la femme d'un assassin.

Henriette, qui descendait de la chambre de grand'maman, écouta les dernières phrases de l'homme, et son instinct parut l'éloigner de la blouse noire et mettre en doute les regrets et les larmes. Déjà, le régisseur s'empressait autour d'elle. Eh! quoi, c'était là M"^ Henriette — la petite maîtresse que sa femme et lui-même avaient fait danser respectueusement sur leurs genoux? Gomme il la trouvait grandie, jolie, et de fière allure ! Il l'admirait, la célébrait, mais un mot de paysan lui échappa : M"^ Henriette ressemblait. Dieu merci ! beaucoup plus à M"" de Méran qu'à l'autre... monsieur !

— Cène doit pas être vrai ! fit-elle, dédaigneuse et hautaine... Alors, votre idée est que mon père est coupable ?

M. et M""® de Méran intervinrent — elle :

— Ne répondez pas, Sicaire !

Et, lui :

— Voyons, Henriette, abandonnez ce triste sujet de conversation !

Le vieux Normand écartait les bras, en un geste qui, selon son origine, ne disait ni oui ni non ; puis, essuyant une grosse larme, il déclara, le verbe haut :

— J'ai soutenu M. le comte devant le jury... malgré les preuves !

Elle le remercia d'un sourire navré, et comme il parlait de rendre des comptes bientôt à sa jeune maîtresse, avec l'espoir qu'elle serait aussi bonne, aussi charitable que M"^ la marquise ; et comme il estimait l'avoir paternel et la succession de l'oncle, Henriette devint très pâle :

— Héritière, moi? Héritière de qui?

— De mon pauvre maître ! De la pauvre victime!

jyjue (Je Tracy se révoltait; elle ne voulait pas de ces champs du sang :

— Mère, vous auriez bien fait de refuser en mon nom ce mauvais héritage !

— Je n'en avais pas le droit !

Après le départ de Birbin, ime femme de chambre remit à la marquise un pli cacheté de rouge, orné de deux initiales gothiques, sous un tortil de baron.

LES MARTTnS DE LA VIE

Ainsi, madame, vous me vendiez.

LiYi. 2e

— De M. de La Faye ! dit M"'' de Méran, à la suite d'une lecture... Il espère que nous lui ferons l'honneur de le recevoir demain... Il viendrait, accompagné^ de M* Piédeleu... Que dois-je lui répondre," Henriette?

La jeune fille demeura un instant songeuse :

— Il faut lui répondre qu'il vienne!

— Donc, tu es raisonnable, intelligente... Tu consens?

— Je n'en sais rien, mais il ne me déplaît pas de causer avec ce jeune homme...

— Très heureux, véritablement enchanté de le recevoir ! observa Raphaël, Et cherchant dans sa mémoire :

— La Faye ? baron de La Faye ?... Il me semble, Laure, que j'ai ouï parler de ce. gentilhomme ?

— Vous l'avez vu, hier, au bal, chez la princesse Stradowska !

— C'est, pardieu, vrai !... La Faye, bonne noblesse... de province, assurément !

Raphaël consultait sa montre :

— L'heure du Cosmo... Je vais m'habiller... Vous permettez?

Il baisa la main de la marquise, et indiquant le bouquet dç roses :'

— Avant de m'éloigner, amie, je vous prierai de me fleurir...

La marquise l'orna d'une rose ; elle le vit disparaître sans émotion, et attirai Henriette contre son cœur :

— Ah ! je savais que tu obéirais, que tu ne voudrais pasdésobliger ta mère !... Ma fille, tu épouseras le baron de La Faye !,.. C'est un mariage d'honneur et de raison !

— Mère, je n'ai pas dit que j'épouserais M. de La Faye ; j'ai dit seulement que je désirais l'entendre...

Rien n'encourageait la fille du forçat à croire en l'innocence de son pè.re,^et. tout le monde l'en détournait, depuis l'épousedivorcée, esprit frivole, mère bieniveillante, et le gentilhomme, le second mari, bizarre, mais discret, loyal et respectueux, jusqu'au modèle des serviteurs, — et cependant la conviction de W}^ de Tracy était immuable.

M^ Ad' l|)hc Piédeleu — le tuteur du comte de Tracy, le marieur d'Henriette — ce vieil avoué décoré qui, par un juste retour des procédures équivoques, versait de gros honoraires à la princesse Alexandriiie Stradowska, sans jamais voir admettre, en ses audiences amoureuses et ses référés brûlants, les conclusions nuptiales dont il espérait s'enorgueillir, occupait un appartement, au deuxième étage sur le boulevard Poissonnière.

Veuf, sans enfants, il vivait là, envieux garçon, méthodique et rangé: les concierges l'estimaient, et ses deux serviteurs, un valet de chambre normand el une cuisinière picarde, disaient de lui le plus grand bien. Il allait beaucoup dans le monde, assistait à toutes les Premières, donnait à déjeuner aux amis du Gosmopolitam-club, et, ce qui rehaussait la considération de ce bourgeois aimable — homme d'affaires, mais si peu! — c'est que, fort souvent, des voitures armoriées s'arrêtaient à sa porte, amenant pour lui d'élégantes visiteuses, et que, quelquefois, des plis cachetés lui étaient apportéspar de gardes municipaux à cheval.

Grâce à la princesse Stradowska, on recevait Piédeleu au ministère de l'Intérieur, aux Affaires étrangères, et même au palais de l'Elysée.

L'appartement de l'ex-avoué de Rouen se composait d'une vaste antichambre garnie de banquettes, et outre la cuisine où fonctionnait la Picarde, véritable cordon bleu, d'un salon bourré de tableaux de maîtres et de rares bibelots, d'un cabinet de travail, avec tous les monuments de la Jurisprudence, d'un petit fumoir et d'une chambre à coucher, discrète, sévère, interdite aux erreurs de vieillesse.

Enveloppé d'une robe de chambre à larges carreaux rouges et bruns, le chef couvert d'une calotte de velours noir, les pieilsàl'aisocn des pantouffes orientales, M* Adolphe Piédeleu, ce matin-là, assis devant la cheminée ffambante, tenait un volumineux dossier. Il y avait là des paperasses diverses, et d'abord, la chemise : «x Tutelle du comte Jean de Jr«cy (1880-18...) » puis, des actes enregistrés, des licitations, des homologiitions, marqués de ces mots : ^^Etudede AI" Pie'deleu^ avoué à Rouen iSeine-lnf(''rieure) », et encore un numéro des Affiches /*arme?iwe5, exhibant une page intéressante, déjà poussiéreuse, avec, à l'angle

delà main noire traditionnelle :« £"/«(/e de M' X...^ avoué à Paris, rue de la Grange-Batelière.

« D'un jugement rendu par la deuxième chambre du tribunal civil de leSeinc, le quatre décembre mil huit cent quatre-vingt-deux, enregistré et signifié ;

« Au profit de M™' la comtesse Laure de Tracy, née de Erancade, épouse de M. le comte de Tracy, ladite dame demeurant à Paris, boulevard Malesherbes.

« Par défaut contre M. Jean de Tracy, demeurant anciennement au château de Tracy, près Aubécourt (Seine -Inférieure) et actuellement détenu en Nouvelle- Calédonie ;

« Il appert :

« Que le divorce a été prononcé entre les époux de Tracy, à la requête et au profit de M""" la comtesse de Tracy;

' « Ledit jugement, n'ayant pu être signifié à la personne du condamné, la présente insertion est ainsi faite, en vertu d'une ordonnance rendue par M. le Président de la deuxième chambre du Tribunal civil de la ^« .ne, etc., etc. »

Entre ces procédures légales, M' Piédeleu, tuteur du forçat, venait de maquignonner, pour soutenir le train de maison de la princesse, et il ne s'alarmait pas, nourri de cetCe espérance que son pupille ne reviendrait jamais lui demander des comptes, que le subrogé-tuteur, un gentilhomme absorbé dans les travaux agricoles, ne doutait pas de sa loyauté, et que le mariage de M"* Henriette couvrirait toutes les spoliations.

La justice, en effet, avait autorisé le tuteur à des remplois de biens et de titres, et ces remplois étaient illusoires; de plus, l'autorisation d'organiser une dot pour l'établissement de la fille iu forçat allait permettre de nouvelles ignominies : il s'agissait d'un galant envoyé par l'annonce du Tonnerre parisien, et le galant, qui passait sur la faute et cherchait le million, devrait, lui sans-le-sou, modérer l'ardeur de son rêve.

— Simon!

A la voix du maître, le domestiqu'e, un homme aux cheveux gris, cessa d'épousseter les cadres, et, en manches de lustrine, bedonnant sous un tablier à poche centrale, se planta devant Piédeleu. L'ex-avoué lui dit :

— Tu es allé, ce matin, chez le baron de La Faye?

— Rue de Provence, oui, monsieur.

— Tu l'as vu?

— Le baron était encore couché; il avait défendu sa porte, mais, dès qu'il a su que je m'amenais de la part de monsieur, il m'a fait entrer tout de suite dans sa chambre. Ah! monsieur, quelle chambre! De la soie, de la dentelle, des tapis si moelleux qu'on jurerait marcher dans la crème! Et le lit, monsieur, un lit à colonnes, avec une estrade et des armes bleues et dorées ! Et sa chemise donc ! Là, vrai, je suis sûr que pas une de ces belles dames qui viennent consulter mon-

sieur, quand ça serait M"" la princesse Stradowska elle-même, n'en a jamais porté de pareille!

— Assez, animal!... Le baron va-t-il venir?

— Monsieur le baron a pris connaissance de votre lettre et, aussitôt, il a appelé son groom et lui a ordonné d'atteler le coupé... Je m'étonne que Monsieur le baron ne soit pas encore ici, mais... les grands seigneurs...

— Assez!

Quelques minutes plus tard, le baron Léopold de La Faye se fit annoncer chez Piédeleu. Il entra, comme on entre dans une mauvaise demeure, le chapeau sur la tète, un stick à la main, vêtu d'un complet bleu, le visage défait, les yeux boursouflés, et paraissant pouvoir à peine maintenir son équilibre.

Il s'assit.

— Qu'est-ce qu'il y a, baron? interrogea l'ex-avoué. Est-ce que vous êtes malade?

— Non, pas malade... Jamais malade... Santé de fer!... Levé de trop bonne heure, voilà tout !... Il a fallu votre nom et l'urgence... Sans quoi... Avant trois ou quatre heures, pas visible, le baron !

— Oh ! je sais, vous la menez joyeuse !

— Ce n'est pas moi qm la mène ; c'est elle, la vie, qui me dirige ! Elle n'est pas toujours drôle !

— Soyons sérieux, baron, voulez- vous?

— Je vous attendais.

— Que pensez-vous de M"° de jTracy ?

— Elle est ravissante ! J'épouse... Je suis un type, moi, et je connais l'art de se plier aux circonstances...

— N'allons pas si vite.

— La famille doit être pressée, puisqu'elle a fait mettre la demoiselle dans journal?

— Ce n'est pas la famille, c'est moi !... La famille ignore l'annonce en question, et, dans votre intérêt, je vous engage à ne pas en ouvrir la bouche.

— Bien. Après?

— Vous avez écrit à M™' de Méran, comme je vous l'ai recommandé.

— Oui, j'ai écrit, en rentrant du Cosmo... J'étais monté au cercle, histoire de semer la fête de la princesse...

— Et de jouer?

— Je ne joue plus... Pas d'argent!

— La réponse de la marquise?

— M""* la marquise nous attend, ce soir, chez elle, à cinq heures.

— Nous irons, mon ami !

— Vous devenez familier!... Alors, c'est vous qui, sans autorisation de la

mè:'e. ni du beau-père, avez pris sous votre bonnet de lancer la petite note sensationnelle? Vous ne manquez pas de toupet, cher maître!

— J'avais besoin d'un homme tel que vous — et j'ai réussi, vous choisissant entre dix-sept gentlemen qui se sont présentés, alléchés par le million.

— Pourquoi moi plutôt qu'un autre ?

L'ex-avou6 répondit sur un ton ému, presque paternel:

— Je vous ai choisi, monsieur le baron, parce que j'estime que, malgré votre vie déréglée, malgré certaines peccadilles, et certaines... erreurs très graves, il y a encore en vous des qualités excellentes, de l'esprit, de l'intelligence, de la tenue... Vous avez dans les veines du sang de braves gens, et j'ose espérer que M' " de Traçy ne se repentira pas de vous avoir épousé, de devenir baronne de La Faye... Est-ce vrai?

M. de La Faye observait le procédurier, et le regard du jeune gentilhomme s'anima d'un éclat loyal :

— PiédeleUj ce que vous dites là est plus vrai que vous ne l'imaginez peutêtre... Je commets une infamie, je le sais, en épousant cette jeune fille pour son argent... Mais il le faut ! Je suis étranglé ! C'est le seul moyen qui me reste d'éviter une catastrophe! Je passerai par toutes les exigences qu'il vous plaira de m'iniposer ; mais, une fois nos affaires liquidées, une fois que je vous aurai remis le prix de votre transaction matrimoniale, lavé de cette boue, de cette honte, je tâcherai de me réhabiliter âmes propres yeux, en me conduisant comme un gentilhomme, en aimant, en honorant, en protégeant celle qui m'aura sauvé!

Piédeleu eut un ricanement sinistre :

— Jeune homme, descendez de ces hauteurs lyriques et revenez sur terre! Nous sommes ici pour traiter une affaire, et non pour discuter les inopportunes sentimentalités de l'amour^ de l'honneur et du devoir!

Et tirant des paperasses de sa poche :

— Ceci, monsieur, est votre dossier.

— Mon dossier? J'ai un dossier? Des dossiers, n'en faut pas! goguenarda Léopold, ressaisi par sa belle humeur de fêtard.

Mais l'autre, énergique et brutal, sous ses allures moutonnières ;

— Je vous tiens ! ,

— Oh! oh!

— Vous en doutez, monsieur?... Et bien, pretez-moi deux minutes d'attention.

— Soit ! je vous écoute, fit le gentilhomme qui s'étendit sur un canapé et alluma une cigarette.

Alors, Piédeleu commença. la lecture de son grimoire :

— Vous êtes né le 15 mars 18C8, au château de La Faye, arrondissement de Bapuume, département du Pas-de-Calais, — de Hugues -Edouard, baron de La

Faye et de dame Christine-Antonia Verez y Miranda une très noble Espagnole. Votre père (Hait l'honneur même et Madame votre mère une sainte femme; d'abord, on vous donna un précepteur, mais vous vous montriez irrespectueux envers votre abbé, et vos parents crurent bien agir, en vous envoyant au lycée d'Arras oïj vous avez fait des études à peu près convenables...

— Comment. . . à peu près convenables? se récria le baron... Je suis bachelierl Vous me direz que le baccalauréat est le tirage à cinq... Mais j'ai mon diplôme de licencié en droit...

— La mort (le votre père, survenue en 1888, vous a exempté du service... Vous voilà majeur! Vous dissipez l'avoir paternel, et vos folies ne sont pas étrangères à la mort de M"" de La Faye...

— Pas vrai ! Ma mère m'adorait ; j'adorais ma mère, et, avant de mourir, elle m'a embrassé et pardonné !

Il n'en est pas moins établi que huit cent mille francs se sont fondus entre

vos doigts aristocratiques, et que, ruiné, abandonné par votre oncle, vous avez vécu d'expédients... Vous en êtes arrivé à acheter des bateaux de charbon, du vin, des carrières de marbre, que vous revendiez à vil prix... Enfin, l'autre jour, vous n'avez pas craint de vous adresser à une femme, à Jenny Maudier, votre maîtresse, qui a engagé ses bijoux, en votre honneur, qui vous a prêté dix mille francs pour lesquels vous souscriviez un billet à ordre, resté impayé, ce qui n'est pas très propre, connaissant l'origine des ressources de la demoiselle !

— Mouchard! glapit Léopold.

— Le mouchard vous sauve l'honneur...

— Et la vie ! ajouta franchement le baron, car le jour où, par le plus grand des hasards, l'annonce du Tonnerre Parisien m'est tombé sous le monocle, j'hésitais... Je cherchais une manière inédite de me brûler la cervelle!

— Ma prose est venue vous rattacher à l'existence... Décidément, la littérature a du bon !

Puis, avec solennité :

— Monsieur, j'ai là, dans ce dossier, une plainte en escroquerie contre vous, toute prête à être expédiée à M. le Procureur de la République... Je possède, on outre, le billet signé « Baron de la Faye » et souscrit à M"^ Jenny Maudier, artiste lyrique... Vous voyez donc qu'il serait difficile de ne pas accepter les petites propositions que je vais avoir l'honneur de vous faire...

— Eli ! monsieur, puisque je les acceptais d'avance, vos propositions, les menaces étaient inutiles!... Inutiles, mon cher maître... chanteur!...

— Je vous prie de le remarijuer : je ne menaçais pas ; je tenais seulement à vous prouver que j'étais armé et bien armé contre vous, dans le cas où la fantaisie vous viendrait de voux dérober aux engagements que vous allez prendre.

— Vos propositions, Piédeleu, et finissons-en!

— Pas encore... Vous déjeunez chez moi. et nous causerons à table de nos petites histoires... Quelques bonnes bouteilles de château-yquem vont égayer la transaction matrimoniale !

Bras dessus, bras dessous, ils se dirigèrent vers la salle à manger.

Tout le long du repas, M. de la Faye s'efforça d'amener la conversation sur son prochain mariage ; mais, toujours, Piédeleu lui coupait la parole, l'entretenant de choses diverses et mondaines, l'obligeant à boire, lui bourrant son assiette de victuailles, l'étourdissant de sa faconde juridique! Avec ses finasseries d'avoué retors et doublé de Normand, il scrutait cette malheureuse jeunesse, lui dressait des embûches, la pénétrait, la retournait en mille systèmes, la fouillait de son œil de mouton enragé, la domptait, l'énervait, l'épouvantait, criait à la justice, à la police correctionnelle. — et, sûr de la maîtriser, de la courber, de la voler :

— Alors, mon pauvre Léopold, si l'annonce du Tonnerre Parisien avait été ajournée, vous vous faisiez sauterie caisson ?

— Froidement. D'abord je rêvais une mise en scène, dans ma garçonnière, rue de Provence. Un merveilleux souper avec pour convives une douzaine d'amis — les plus faux ! — et autant de filles de théâtre. Des roses ^et des rosses ! Le dessert venu, à la suite d'un speech sur la fragilité humaine. Léopold, baron de la Faye, levait son revolver, et tombait parmi les roses — les dames! — Ensuite, il me sembla plus original de me tuer au Cosmo... Le banquier abattait neuf, et je m'abattais avec les cartes...

— C'était idiot ! Le préfet aurait bouclé le cercle, et j'ai des actions, moi !

— J'avoue que je n'y avais pas songé.

— Le mariage vous délivrera de ces cauchemars...

— Oui, bien que ce ne soit pas amusant d'épouser la fille d'un monsieur qui est en prison...

— Au bagne ! rectifia Piédeleu.

— yous m'aviez dit : en prison ?

— Je voulais vous ménager ; mais il vaut mieux que vous connaissiez toute l'histoire... Je serai bref... Le comte et la comtesse de Tracy vivaient, riches, heureux, considérés, enleurchâteau, près deDieppe,lorsqu'unsoir(roclobre 1880 les gendarmes vinrent arrêter le père de M"^^ Henriette, accusé d'assassinat sur la personne de son oncle, M. Raoul de Tracy, un vieillard qui habitait le château d'Aubecourt... Ce vieillard était mort étranglé... Deux raisons déterminèrent le juge à lancer un mandat d'amener contre le neveu : l'assassin avait emporté une liasse d'obligations de chemins de fer, et ces mêmes valeurs, le comte de Tracy venait de les veudre, à Paris, chez un agent de change auquel il ne s'adressait pas habituellement; déplus, le comte qui jamais ne s'absentait du château sans le dire, avait passé une partie de la nuit du crime hors de sa

11 s'agenouilla pour y mettre un baiser...

Liv.29

demeure, et plusieurs personnes, entre autres, Jacques Désémery, l'un des serviteurs du mort, affirmaient — tout en protég^eant M. de Tracy — ravoir, vuisortir, à l'aube, de la maison, et comme l'accusé était l'unique héritier dii! vieuE gentilhomme, en vertu de cet axiome : « h fecit cm prodest » on envoyai ibe comte aux assises de Rouen.

— Il se défendit?

— Lui? Non! Il restait atterré, livide, mais la voixéloquentéde Ml Atnbroisft- Vauzelet, du barreau de Paris, nous valut une belle séance. Oui, le comte s'étaitt absenté la nuit du crime, et sans prévenir la famille ni les domestiques^ROur-se^ rendre chez l'oncle; oui, il avait vendu les obligations! Tout cela, il la reconnaissait ! Mais, s'il avait quitté le château clandestinement, c'était pouir cacher à sa femme une démarche qu'il hasardait auprès de son vieil oncle afîm de lui emprunter une somme d'argent destinée à payer une dette que devait ignorer M"'^ de Tracy, la dette d'un de ses collègues du cercle, M. de Guillerville., La somme d'argent que M. Raoul de Tracy possédait (une vingj;aine de millet francs) étant insuffisante, le vieillard avait donné des- obligations au porteur, eÉ*». alors que l'accusé gardait le silence, M. de Guillerville témoignait à la barrent déclarait toute la vérité !... Le& jurés admirent. les circonstances atténuantes,, e41 M. de Tracy fut condamné à perpétuité.

— Dites donc, Piédeleu,en avez- vous encore pour longtemps?... Sa\'«z, nmi^, les choses lugubres... les drames...

— J'ai fini, quant au père :il ne nous ennuiera gas; nouSf-ne lé verrons jumaisJ' Je ne m'étendrai point sur la noblesse résignée atttduchante de l'ex-M!"" dé Tracjîiqui H épousé le marquis Raphaël de Méran, son voisin de campagna; je ne m'étendrai pas davantage sur la beauté et les vertus de M'^ Henriette, votre fiancée... Je vous donne mii tt^sor et j'arrive à nos convention &>>.. Bn> lîabsenoe de M. de Tracy, je gèi"© ses-biens, comme tuteur... Or, d'après mie délihératiom du conseil de famille^ homologuée par le Tribunal, Mll«^ Henriette recevra en dût; côté paternel, cinq cent. mille ff^ncs... La marquis© lui: alloue, de ses daniei-s^. une somme égale, ce qui constitue le joli million annoncé dans le lonnerr» Parisien.

— Oui, mais... at' von»??

— Moi, je me oontènteraii dès cinq cent mille francs que je dois veiserv.aui nom de M. Tracy.

— C'est rai do ! c'est dur!

— Le canon d'un revolver est -il plus tendre? Le banc de la correction neile est-il plus moelleux?

Devant ces arguments, Léopold baissa la tète :

— Vous voulez un reçu... d'avance?

— Non!... La loi exige que cet argent soit versé chez le notaire; il le sera, vous toucherez, et vous me remettrez la somme de la main à la main.

— Et vous n'avez pas peirr?

— Je vous tiens, baron... Je n'ai pas peur, et je vous offrirai môme un cadeau de noces : le remboursement du billet « Jenny Maudier », artiste lyrique !

Vers cinq heures, le vieil avoué et le jeune baron se présentèrent à l'hôtel du boulevard Malesherbes, Piédeleu on grave redingote, et Léopold, en smoking, de five o'clock, ganté de chevreau, exhalant un parfum de white-rose, mêlé de peau d'JJspagne.

On les introduisit tous deux dans le grand salon où les hautes lampes et les flammes du foyer accrochaient des étincelles à la galerie ancestrale des Francade et des Méran.

Les saints échangés, Piédeleu entama une conversation avec le marquis et la marquise, demanda des nouvelles de la douairière, n'hésita pas à en donner, et de très bonnes, de la princesse Alexandrine. Que diable! Si l'on ne descendait pas des Croisades, on était tout de même homme du monde, et cela enorgueillissait le bourgeois de patronner l'aventurière qui se riait de lui, et de frotter sa mauvaise roture aux blasons de la clientèle. Bah ! il obtiendrait, un jour, le titre de comte romain, et le comte Piédeleu mènerait à l'autel sa grande princesse!

M. de La Faye observait Henriette; il la voyait non pas plus jolie que l'autre nuit, au bal, mais d'une beauté différente et presque religieuse. M"' de Tracv lui apparut telle une de ces vierges, une de ces saintes que l'on admire, pâles et recueillies, et brusquement transfigurées, sur les viti-aux des cathédrales : elle en avait la même douleur, le même regard extasié, mais, comme pour les saintes, le regard s'animait, brillait d'enthousiasme, de foi et d'espérance, puis, les yeux de la vivante erraient, dans l'accablement des angoisses humaines.

Sombre et glacée, elle ne répondait que par des monosyllabes ou de légers signes de tète aux questions de l'entourage.

— Baron, dit la marquise, Henriette et moi nous allons vous faire les honneurs du jardin d'hiver.

M""' de Méran prit le bras de Léopold; Henriette les suivit au jardin, et bientôt, la marquise s'éloigna, invoquant un prétexte d'ordres à la maison pour laisser seuls les fiancés.

Autour d'eux, sous la coupole vitrée, des globes électriques allumaient la cime des arbustes, les treillages d'or où des camélias épanouissaient leurs cocardes de pourpre où de neige, les dentelures des graminées bordant les massifs et les aigrettes des jacinthes ; plus loin, des palmiers chevelus balainNiient leurs éventails, dos aloès montraient leurs i^riffos. des feuilles de velours se baignaient en de larges vasques, à la chaleur des eaux.

2i8 LES MARTY15S DE LA VIE

La serre était coquette, bien parfumée et fleurie, toute pleine de suggestives tendresses; le galant était frais, jeune et beau, respectueux bien que brûlant d'amour, et cependant, aucune de ces rougeurs délicieuses qui sont l'orgueil des amoureux, n'embrasait le visage d'Henriette; aucune émotion, aucun trouble ne l'agitaient.

— Monsieur, dit-elle, ma mère vient de m'instruire du grand honneur que vous me réservez; mais, comme je suis franche et énergique, ie parlerai à cœur ouvert.

— Parlez, mademoiselle... Je vous répondrai avec loyauté.

— Comment se fait-il que, sans me connaître, sans m'avoir vue, en dehors de quelques minutes, au bal, vous ayez songé à moi pour votre femme?

Il balbutia :

— Mademoiselle, tous les jours, on voit des mariages aboutir dans des circonstances analogues...

— Vous m'avez promis d'être loyal?

— Oui, mademoiselle, et je le serai.

— C'est mon million qui vous a amené ici, n'est-ce pas? Léopold garda le silence et fit un geste vague de dénégation.

— C'est mon million ! reprit Henriette. J'ensuis sûre!... Il lie peut en être autrement...

— Oh ! depuis que votre beauté...

— Je vous en supplie, monsieur, pas de galanteries fades et, surtout, pas de mensonges!... Vous avez cherché l'argent, car vous n'ignoriez pas, sans doute, le malheur qui ma frappée et qui plane encore sur mon existence?

— Je n'ignorais rien, mademoiselle... Piédeleu m'a tout dit...

— Vous savez que mon père. ..

— Je sais tout.

— Eh bien?

— Eh bien, si le million m'a attiré — ce que j'avoue et ce que je déplore -~ votre malheur, loin de vous abaisser, vous grandit à mes yeux !

— Je vous remercie de votre générosité, mais je ne me marierai pas avant d'avoir obtenu justice, c'est-à-dire la réhabilitation de mon père... Je n'ai jamais aijué; je ne sais si j'aimerai unjour, mais ce dont je suis bien certaine, c'est que, ce jour-là, je dirai à mon fiancé : « Attendons! »

— Alors, mademoiselle, vous m'autorisez à espérer?

— Non, monsieur... non!

— Pourquoi?

— N'insistez pas, monsieur.

— Oh! oui, je vous comprends, gémit Léopold, bouleversé... Vous doutez de moi, et vous avez raison! Je viens à vous, honteux, et le souvenir de la prosen-

tation me désole ; mais je pouvais vous rencontrer dans le monde, belle et charmante, comme vous êtes... Je vous aurais aimée, et j'aurais demandé votre main, sans m'in(|ui6ter de votre fortune... J'en donne ma parole de gentilhomme!

En parlant ainsi, le jeune baron de La Faye oubliait la misère qui l'étreignait; il oubliait les ordres et les menaces du procédurier, et tout le noble sang, appauvri dans ses veines par une vie de débauche inconsciente, mais beaucoup moins malhonnête que Piédeleu ne le laissait entendre, se réveillait, circulait, bouillonnait, au souffle de cette pureté, de cette grandeur.

Tristement il dit :

— Vous ne me croyez pas?

— Non, je ne vous crois pas!... Lorsque M. Piédeleu, l'homme d'alTaires de M"* de Méran, est allé vous trouver pour vous proposer ce mariage, la personne vous était étrangère, et le million vous a ébloui! Mon père est innocent, mais vous auriez épousé la fille d'un criminel!

Le baron se voyait deviné; il voulut, à l'aide d'une grande franchise, racheter une partie de sa faute :

— Oui, mademoiselle, c'est vrai!... Ah! vous ne pouvez imaginer tout ce que j'ai souflert et combien j'ai lutté, avant d'en arriver là!... Je me sentais perdu... Mon honneur était engagé... Prenez pitié, mademoiselle?... Un homme va se noyer, et tout à coup... Je vous ennuie avec mes phrases?... La vérité?... Eh bien, l'annonce du journal m'apparaissait comme le salut, comme un rayon d'aurore !

— L'annonce? Quelle annonce?

— Gomment, vous ne savez pas?

Dans le tumulte de son esprit, Léopold ne songeait pas à la recommandation de Piédeleu. Et, d'ailleurs, que lui faisaient les vengeances du gros homme, maintenant que sa ruine était consommée?

— Non, je ne sais pas... Quelque nouvelle infamie? Allons, parlez! ordonna Henriette.

M. de La Faye tira de sa poche un exemplaire du Tonnerre Parisien et mit devant les yeux de la jeune fille une annonce soulignée au crayon rouge.

Henriette ne comprit pas d'abord, mais, dès que la lumière jaillit en son cerveau, elle étouff"a une plainte :

— La demoiselle... dont on parle, dans ce journal... « M"- de T*** *, c'est moi?

— Oui!

— On me vendait!

Elle prit le journal, courut au salon, et, toute livide, interpellant sa mère, entourée de Piédeleu et du marquis Raphaël :

— Ainsi, madame, vous me vendiez? Vous offriez votre fille au premier venu?... M"* de Tracy est une marchandise?

— Henriette!... Henriette!...

— Lisez, madame... Mais, lisez donc!... Là!... là!... M"'^ de Méran dut lire le passage du Tonnerre Parisien :

— Il ne s'agit pas de toi, ma chère fille !

— Mais non! hasarda le marquis.

— Evidemment non! accentua l'ex-avoué.

— Vous mentez, Piédeleu ! intervint La Faye... « M"^ de T*** », la jeune fille « tachée », dont l'annonce évoquait une fléti'issure personnelle, et non un malheur, c'est M"' de Tracy !... L'annonce est de vous, Piédeleu; vous me l'avez déclaré, ce matin !

— Vous me payerez ça, baron ! gronda le Normand.

— Et j'ajouterai, dit Léopold, très brave, que vous êtes un misérable! Vous m'avez proposé de vous abandonner cinq cents francs sur le million !

Il s'inclina et sortit, pendant que le procédurier hurlait :

— Ce jeune homme est fou!

Déjà. Piédeleu, dédaignant les insultes de Léopold, se confondait en excuses auprès des dames : il reconnaissait être l'auteur de l'annonce et, s'il iie l'avait pas reconnu tout de suite, c'est que vraiment il craignait d'affliger M"° Henriette. Il célébrait sa tutelle désintéressée et loyale, prêt à rendte des comptes, et mêlait aux excuses une verte leçon : en admettant une fausse application du mot ^< tache », l'erreur tournait à l'avantage de la noble demoiselle, car, dans le même monde, avec le môme argent, une fille de forçat était plus dure à marier qu'une fille perdue !

Si, mi soir de fête, quelque étranger de Chicago ou quelque provincial de Brive-la-Gaillarde avait demandé au Tout-Paris son opinion sur la princesse Stradowska, le Tout-Paris aurait répondu: « Charmante!.,. Femme supérieure!... Très sélect!,.. Mécène des artistes et des fonctionnaires I... Arbitre des élégances mondaines !,.. Née princesse !... Divorcée d'un prince!... A ménager !... A séduire!... Grande fortune! Relations européennes universelles!...», — et personne n'eût osé dire la vérité : « Connais pas! »

Il fallait la connaître, sous peine de ne pas exister soi-même, et entre sesbals merveilleux on la. voyait au Bois, achevai, ou, dans une calèche timbrée à ses armes, aux courses, ou dans sa loge, à l'Opéra, toujours jolie, toujours élégante, souriant à l'idée des prochaines agapes qui réuniraient en son hôtel les ministres, les ambassadeurs, les sénateurs, les députés, des grands seigneurs, comme le marquis de Méran, des artistes en vue, comme Myrtil Zamor, de jeunes fonctionrnaires désireux d'arriver, comme Thibault de La Noiie et Philibert Baucresson.

Elle aimait à rendre service, à jouer de ses hautes influences ministérielles, parlementaires et diplomatiques, à évoquer ses intimités royales et impériales.

lamais femme ne fut moins discrète et plus mystérieuse ; jamais aventurière ne poussa plus loin le mensonge et ne s'égaya autant qu'elle de la naïveté de ses dupes et des adorations de ses protégés.

En pleine réalité, elle vivait un roman.

Fille d'un capitaine de marine marchande, Alexandrine Iloudet, dite princesse Stradowska, naquit sur le bateau paternel, au large de l'otéan Atlantique: ainsi, de par la nature, elle flottait sur toutes les eaux, sans appartenir à aucun monde, mais les lois heurtent la nature, et, issue de parents français, née sous le pavillon de France, Alexandrine était Française.

Cependant, sa naissance lui laissait toujours du vague à l'àme, un désir ardent de liberté, une soif innée de cosmopolitisme que développèrent des voyages lointains et des études commencées, arrêtées, puis reprises, dans les ports maritimes deFrance et de l'étranger.

Le capitaine échoua misérablement à Nice, titulaire d'un bureau de tabac,

avenue de la Gare. M""" Malvina Houdet, une ancienne artiste dramatique, fort

prétentieuse, gérait le bureau, tandis que M"* Alexandrine, à l'aide d'une bourse

municipale, terminait une éducation des plus variées et des plusbrillantesenl'un

. des pensionnats de la ville.

I ■ A la mort du capitaine, Malvina, gratifiée de la recette buraliste, fit venir sa fille auprès d'elle, et toutes deux continuèrent à vendre des trabucos etdu scaferlati jusqu'au jour où Alexandrine, en ayant assez, déclara à la maman que ce il labeur d'esclave, au fond d'un magasin vulgaire, n'était en rappoit ni avec ses h goûts, ni avec son instruction, ni surtout avec sa jeunesse et sa beauté. . ; -!- Maman, si j'essayais du théâtre?

— Le théâtre, ça ne vaut plus rien! Pas de théâtre !

On sous-loua le débit, et les dames Iloudet s'enorgueillirent d'habiter un appartement, sur la Promenade des Anglais.

Toutes les économies de Malvina passaient en achats de riches toilettes, mais la mère s'identifiait da*is cet objectif : « Un mari pour Alexandrine! » Pourquoi la demoiselle n'aurait-elle pas la chance de tant d'autres créatures, moins jolies, moins intelligentes, moins « femmes » que sa Drinette? Au milieu des batailles

de fleurs, dans les corsos rouges ou blancs, elle distinguerait l'être rêvé, et doucemenl, maternellement, elle aiderait au bonheur légitime de la mignonne... Un beau mariage, voilà le vrai rôle!

Ambitieuse, la fille du cabotage et du cabotinage voulait choisir : elle tenait de son père l'art de se diriger au long cours et, de sa mère, l'art de sourire et de briller.

Un soir, à un veglione, au théâtre italien, M"* Houdet aperçut, du haut de sa loge, parmi la foule hurlante et gesticulante des masques, un monsieur qui lui sembla l'évocation idéale d'un des héros de la République de Venise.

Il portait le petit collet de satin blanc sur un pourpoint brodé d'argent et de rouge ; derrière le pourpoint, en verrouille, pendait une épée au fourreau de velours, et sur sa toque empanachée luisait, telle une étoile en un ciel oriental, une agrafe de diamants.

D'abord, la jeune fille ne vit que le bijou et dit à sa mère :

— Voici une agrafe qui vaut cinquante mille francs! Ne trouves-tu pas qu'elle ferait aussi bien à mon corsage que sur la toque de ce gentilhomme?

Elle observait l'étranger :

— Sais-tu qu'il est très bien, ce descendant des Doges !

L'inconnu marchait, dominant de sa haute taille les autres hommes et éveillant de sa noble prestance la curiosité des femmes : il avait de grands yeux bleus, tour à tour énergiques et doux, un front large, un nez volontaire, une barbe blonde en éventail, et la grâce et la force dans le sourire des lèvres amoureuses.

A ce moment, plusieurs masques entrèrent saluer les dames Houdet.

Alexandrine demanda :

— Quel est donc ce monsieur qui fait lever toutes les têtes? Quelqu'un s'empressa de la renseigner :

— C'est le prince Nicolas Stradowski.

— Un Russe?

— Oui, mais d'origine polonaise... Je m'étonne que vous ne le connaissiez pas... Il était aux Régates, l'année dernière, avec son yacht...

— Riche, alors, le prince?

— Follement! Il possède dans l'Oural des propriétés grandes comme le Limousin et la Charente, et si nous devions compter ses roubles, nous compterions encore, à l'Exposition universelle de 1900!

Les masques disparus, Alexandrine se tourna vers M"" Houdet.

— Eh ! maman, si je devenais princesse ?

— Tu es assez belle pour cela ! répondit l'ex-comédienne.

— Il ne suffit pas d'être belle ; il faut être habile !

— Je m'en rapporte à toi.

Il allait, venait, le long des blanches statues.

— Mère, tu as raison, et si, dans un an, je ne m'appelle pas la princesse Stradowska, je me déclare indigène de vivre!

Mais l'ambiance du veglione pouvait amener des erreurs, et Faventurière iErouva moyen de se faire distinguer par le gentilhomme russe, à un bal de la préfecture des Alpes-Maritimes. Elle employa toutes les ressources de son intellect, joua le « coup de foudre » avec des émotions virginales, des pudeurs exquises, des alarmes officielles. Hélas ! le prince voyait autre chose, car il se permit d'adres* ser à la belle, en môme temps qu'un bouquet de lilas blancs et roses, l'agrafe dont Alexandrine célébrait la valeur et l'éclat.

Il y eut des visites, des promenades à Monte-Carlo, à San Remo, le long de la côte d'azur, et, un beau matin. M™* Iloud^t lisait un télégramme, daté de Paris, lui révélant que sa fille, après un bon voyage, ne quittait pas le prince logé au Grand-Hôtel.

Pour sauvegarder les apparences, M"^ Houdet avait obtenu du gentilhomme l'autorisation de s'inscrire sous le nom de « Princesse Stradowska » ; ses cartes et ses bijoux portaient la couronne et les armes du prince; les magasins expédiaient les commandes à la « princesse. Stradowska ». Ce nom et ce titre, elle les semait à profusion, et Nicolas en riait, n'imaginant pas que sa maîtresse échafaudât un plan d'avenir.

Lui ne s'était engage à rien envers elle, et c'est librement qu'elle accepta la main gauche, après avoir osé implorer la droite.

Certain jour, Nicolas Stradowski se fit annoncer à Alexandrine. H était en costume de voyage et. avant de parler, il déposa sur le guéridon de la chambre un lourd portefeuille de cuir russe, marqué — non de ses armes et de sa couronne, mais des initiales de sa maîtresse,

— Donc, ma chère, dit-il avec cet accent un peu traînard que prennent les Russes, en articulant la langue française, je viens vous faire mes adieux.

— Vos adieux, monseigneur?... Vous partez?... Où allez-vous?

— A Saint-Pétersbourg; une dépèche du Tsar me rappelle et, quand le Tsar commande, il faut obéir... Je suis désolée...

— Une absence de quelques semaines... Vous reviendrez ?

— Jamais, probablement.

— Alors, vous me laissez? vous m'abandonnez ? C'est épouvantable!

— Donc, ma chère, ne nous fâchons pas... Voulez-vous retourner à Nice ou bien demeurer à Paris !

— Emmenez-moi à Saint-Pétersbourg... J'aime mieux ça!...

— Impossible ! j'y vais pour me marier...

— Vous maTÏer ?

— Le Tsar le veut!

— J^h bien, que vous importe que je reste à Paris ou que je retourne à Nice ?

— Doue, ma chère, j'ai songé à Paris, et je viens de vous acheter un hôtel aux Champs-Elysées... Les titres de propriété sont dans ce portefeuille... ainsi qu'un petit souvenir de moi...

Le prince Stradovvski baisa la maind'Alexandrine, et Alexandrine se consola du départ de ce gentilhomme, en admirant le portefeuille qui renfermait les titres de l'hôtel élyséen et deux cent mille francs, en billets de banque — une entrée de jeu pour l'aventurière !

Bientôt, la princesse Stradowska annonçait qu'elle allait rejoindre son mari; puis, de retour de voyage, occupait l'hôtel des Champs-Elysées.

C'est là que, sans la moindre fortune, en dehors des deux cent mille francs écornés du prince, avec l'obligation de nourrir sa mère, l'ex-comédicnne toujours isolée à Nice, elle vivait sur le pied de trois cent mille livres de rentes.

Sa situation d'épouse divorcée d'un des plus grands seigneurs moscovites, libre de sa personne et de ses immenses richesses, lui ouvrit toutes les portes: on se souvenait du passage à Paris de la Royale Altesse, en compagnie du prince, son époux, et aucun doute ne s'éleva sur l'authenticité de la noble étrangère. D'ailleurs, Alexandrine, très orgueilleuse de ses facultés assimilatrices, ardentes et géniales, menait si bien son rôle de grande dame que les clients de la petite marchande de tabac auraient pu s'y tromper.

L'hôtel des Champs-Elysées devint le rendez-vous des célébrités parisiennes, un terrain neutre et élégant où la politique croisait les arts, sous le voile gracieux^ de la haute diplomatie, et quelques nominations enlevées aux ministres par Alexandrine, en faveur de jeunes amis, rehaussèrent encore le prestige de M''^" Stradowska.

Elle honorait de ses commandes les fournisseurs à la mode, elle honorait de ses emprunts les gentilshommes et leurs femmes. Oh! elle n'avait besoin de rien, elle si riche, mais elle était contente d'associer les amis à toutes les fournitures dont la chargeaient les têtes couronnées !

A l'aurore de cette existence, M^^Ioudet trembla de voir apparqjlLre le prince Stradowski; ensuite, les craintes s'évanouirent : elle apprit que Nicolas, maintenant marié et père de famille, habitait ses domaines de l'OuVal, et la princesse ne se gêna plus.

Désireuse d'accréditer la fable élaborée par elle, Alexandrine faisait chaque année plusieurs voyages. Ses intimes recevaient des lettres datées des palais impériaux ou royaux de Danemark, d'Autriche ou de Grèce; à son retour, elle montrait les cadeaux de ses royales et impériales amies, et les cadeaux demeuraient exposés dans les vitrines des salons. Elle possédait aussi des albums disséminés sur les meubles, et ces albums maguiiiquement reliés aux armes de la princesse, contenaient des photographies soulignées d'amicales dédicaces : on y voyait le portrait de l'impératrice d'Autriche, avec un mot charm:?int pour « sa

petite amie » la princesse Slradowska; celui de la reine de Grèce, et celui encore de la reine de Suède qui la nommait « sa bien chère Alexandrine » ; des portraits d'empereurs et des rois s'étalaient au-dessus de leurs majestueux autographes, et Ml''' Houdet appelait, dans une simplicité touchante, l'attention des visiteuses sur les vers français que lui avait composés « sa chère Altesse », le prince de Galles.

Si, malgré toutes les roueries, l'argent manquait à l'hôtel des Champs-Elysées, la fille de l'ex-cabotine haussait les épaules, bien certaine qu'une originalité grandiose viendrait augmenter le nombre de ces dupes.

Et, dans le torrent joyeux qui l'emportait, ne songeant qu'à briller, qu'à éblouir, qu'à fasciner les autres de son luxe, de sa beauté et de ses largesses, elle avait le dédain des escroqueries banales et vulgaires et l'ambition d'en inventer de nouvelles, de vraiment inédites et amusantes, car elle riait ellemême, et de bon cœur, de ses meilleurs tours.

Philosophe de salon, et non de boudoir, la chair tranquille, l'esprit éveillé, elle se donnait la comédie, agitant les ficelles des pantins, et notamment la grosse corde de M° Adolphe Piédeleu, l'ancien avoué de Rouen, le marieur du pauvre gentilhomme Léopold, le tuteur du forçat Jean de Tracy.

Depuis longtemps, Piédeleu désirait être présenté à la grande dame qu'on disait si riche, si belle et surtout si influente. Qui sait, peut-être, grâce à elle, obtiendrait-il ce qu'il souhaitait de toute son âme : une recette générale, en Normandie? L'occasion arriya; l'ex-avoué fit son entrée dans les salons de la princesse, et Alexandrine ayant appris que le nouveau venu, libéré de sa femme et de son étude, passait pour millionnaire, n'hésita pas à lui accorder sa bienveillance.

Lui, de son côté, subit le charme de l'enjôleuse. Jamais il n'avait admiré pareille distinction, pareille noblesse et beauté plus éclatante. Ce n'était pas de l'amour, ni du respect, ni de la crainte, mais tous ces sentiments se confondaient chez Piédeleu en une adoration bourgeoise.

Aussi, quand la princesse eut daigné parler à ce vieil liomme des inconvénients inhérents à toute grande fortune, des embarras 'momentanés que traversait sa cousine à elle, la reine de Suède — l'amie qui la faisait coucher dans sa chambre, au palais de Stockholm où, toutes deux, toute la nuit, bavardaient comme des pensionnaires — quand elle eut étalé, sous les yeux du visiteur, les albums, véritables succursales de l'almanach Gotha, et des lettres de ministres, de sénateurs et de députés, mêlant ses amitiés royales à ses influences républicaines, Piédeleu s'enorgueillit moins de venir en aide à une majesté gênée que de conquérir les bonnes grâces de l'amie des ministres.

Elle lui jura de décrocher, en son honneur, une trésorerie normande, et l'adorateur lui avança, à diverses reprises, des sommes considérables, sur son

avoir personnel, d'abord, et ensuite sur la fortune du comte de Trâcy, dont il était le dépositaire. On sait de quelle façon il opérait et par quelles ruses notariales, il échangeait des rentes et des biens contre des terres lointaines, de prix équivalent dans l'acte, mais sans valeur.

Toute la finesse professionnelle du vieillard s'évanouissait devant l'idole : Alexandrine le connaissait tout entier; il ne savait rien d'elle, et Piédeleu se laissait dépouiller, attendant à la fois une recette générale.. . et le mariage.

— Eh bien, Piédeleu?

— Votre serviteur, madame la princesse, fit l'ex-avoué, en s'inclinant.

Elle lui lendit, par charité, sa main aristocratique, et il s'agenouilla pour y mettre un baiser.

— Relevez-vous, Piédeleu, et asseyez-vous. Il dut obéir.

— Eh bien, continua-t-elle, insouciante, ]\P'° de Tracy épouse le baron de LaFaye?

— Non, balbutia-t-il, ça ne va pas !

— Le baron hésite, à cause du père?

' — Le baron accepterait; c'est la demoiselle...

— Mais, ce M. de La Faye est très gentil...

— Oui, et de noble maison !

— Bah ! vous trouverez un autre mari à M"* Henriette!... J'aime autant que la rencontre ait lieu ailleurs que chez moi... Je ne veux pas transformer mon hôtel en une agence de mariages...

La blonde princesse, vêtue d'un péplum de soie mauve fleurdelisé d'or, qui s'harmonisait avec les tentures du boudoir, alluma une cigarette orientale et s'allongea, sur le divan oii elle était assise :

— Ah ! mon pauvre Adolphe, vos ennuis ne sont rien auprès des miens ! Souriant à son prénom^ flatté de cette grande familiarité inaccoutumée, il

demanda, toujours respectueux :

— Qu'y a-t-il, madame? Que vous est-il arrivé?

— Inutile, mon ami...

— Parlez, madame?

— Je vous dois tant d'argent que je n'ose...

— C'est vrai, soupira Piédeleu, malgré lui... beaucoup d'argent l

— Quatre cent mille francs au moins?

— Quatre cent soixante mille...

Elle se dressait :

— Vous n'avez pas l'ombre d'un doute, n'est-ce pas? Oh! si vous avez des craintes... Un mot?... Je télégraphie à Saint-Pétersbourg, et vous serez remboursé...

— Je n'ai pas peur, madame, et, du reste, il y aurait un moyen d'arranger les choses... Je vous aime!

Les déelaratioias amoureuses de son tiailleur de fonds avaient ordinairenoieni le pouvoir d'égayer la princesse; mais, ce jou-r-là, très sérieuse., elle répondit ;

— Je le sais, Adolphe, et j'en soiiis touchée.

— Hélas! vous ne consentirez jamais à changer votre nom aristocratique et royal contre le nom plébéien qui m'afflige !

— Qui sait?

— Alors, je puis espérer?

— La veuve d'un grand empereur a bien pris pour mari un officier de fortune... Pourquoi la femme divorcée d'un prince russe n'épouserait-elle pas l'homme intelligent et bon que vous êtes?

— Cet homme sera comte, madame! Oui, comte de Sa Sainteté le Pape, ou de l'empereur d'Autriche ou du roi de Portugal ! Nous choisirons ; vous déciderez, vous m'aiderez! La princesse Stradowska reculait devant Piédeleu ex-avoué, mais elle acceptera de devenir comtesse Piédeleu!

— Et je ferai nommer le comte Piédeleu trésorier-payeur général!

— Peut-être est-il plus adroit de commencer par la recette générale des finances... Un comte, en République...

— La République, mon cher, adore les blasons!

Alexandrine se laissa encore baiser les doigts ; elle avait des factures personnelles et urgentes, et elle ne rudoyait pas la tête moutonnière :

— Je viens d'écrire à mon intendant de Nijni-Novogorod et à ma cousine, la reine de Suède et Norvège... Elle est insatiable, ma chère cousine! Elle me demande de lui faire monter chez mon joaillier un collier d'émeraiides et de saphirs, pareil à celui que je portais, un soir de gala, à sa cour...

Rien n'est plus aisé !

— Oui, si elle m'envoyait l'argent, mais des avances, toujours des avances !.. Vous allez être gentilhomme, Piédeleu, et je me risque à vous dire des choses... très délicates... à vous initier à des mystères que j'aurais voulu garder et qui me déshonoreraient si, par malheur, il^ arrivaient aux oreilles du vulgaire... Vous serez discret, Adolphe?

— Comme un tombeau!

— La reine me doit une somme énorme !

— Votre argent est bien placé...

— Oui, mais vous n'imaginez pas la lenteur des remboursements !.. Les formalités durent des cinq à six mois... On est princesse... on ne veut pas ennuyer des Majestés !... Les Majestés, elles, toutes Les Majestés de l'Europe savent que je suis très riche,.. J'ai déjà obligé mon autre amie, la reine de Grèce ; j'ai payé le mobilier de ses appartements du Palais-Royal, et me voilà sans le sou, '.avec des

créances admirables et les retards d^mesnombreux fermiers deNijni-Novogorod! L'ex-avoué promit de l'argent, et la conversation roula sur une nouvelle fantaisie d'Alexandrine :

— M"* de Méran est-elle toujours décidée à vendre les domaines de Tracy qui lui rappellent de mauvais souvenirs ?

— Plus que jamais !

— 11 y a deux châteaux ?

— C'est exact... Château de Tracy et château d'Aubécourt.

— Voisins ?

— A une portée de fusil, l'un de l'autre... La marquise et moi sommes autorisés, elle, comme -tutrice de sa fille, et moi comme tuteur de l'interdit légal, à aliéner ces immeubles et à faire remploi,.. J'ajouterai que la marquise m'a chargé de la vente et du remploi qui la concernent...

— . Un de ces jours^ Piédeleu, nous irons voir les châteaux, et peut-être, je m'en rendrai acquéreur...

— Des deux ?

— Mais, oui ! J'ai des idées... très Versailles !... Un grand et un petit Trianon... Je pourrais recevoir là-bas Leurs Majestés !

— Entendu, princesse!

Et il partit, exacerbé d'amour et d'orgueil, courant à la ruine, au déshonneur futur, avec la naïveté d'un jeune homme à son premier rendez-vous, plein de confiance en celte aventurière, abominablement roulé par elle, lui le procédurier malin, qui en avait roulé tant d'autres 1

Inscrit au barreau de Paris, à la suite de brillants examens. Edgard Vauzelet retour du 21" d'artillerie où il venait d'accomplir une année de service, occupait maintenant près de son illustre père les fonctions de secrétaire particulier.

Laborieux, spirituel, éloquent, d'une éloquence chaude et mâle, parfois satirique et violente, Edgard avait déjà plaidé et gagné des causes, et le vieil avocat s'enorgueillissait de voir revivre en son fils les qualités maîtresses qui faisaient de lui, Ambroise Vauzelet, une des gloires du barreau.

Ce matin-là, rue Saint-Florentin, dans le cabinet de M* Ambroise, un cabinet style Henri II avec vastes bibliothèques garnies de livres juridiques, — de ces mêmes livres qui aident les Piédeleu à voler leurs clients et les Vauzel à les défendre, — Edgard étudiait le « dossier Morel ».

Grand, droit, magnifique de prestance et de belle humeur, en redingote noire, avec l'embonpoint normal de la cinquantaine, les cheveux et les favoris grisonnants, le visage frais, le regard superbe, M® Ambroise se promenait de long en large à travers la pièce. Il s'arrêta de marcher, et jetant un coup d'œil sur les papiers du secrétaire :

— La tiens-tu, oui ou non, cette défense ? Le jeune homme levait les yeux :

— Je le crois, père ! Mais... j'ai peur!

— Peur de quoi, mon enfant ?

— De moi-même ! De ne pas pouvoir, comme je le désire, faire partager au jury la conviction ardente, profonde, absolue, que j'ai de l'innocence de ce malheureux homme !... Toi, père, avec ton grand talent, tu le sauverais !... Et si tu voulais...

— Si je voulais tu me passerais le dossier ?

— Oui.

— Allons donc, Edgard! On ne déserte pas devant sa croyance! Je ne veux pas te voler ta gloire, et tu triompheras !

Et après une réflexion :

— Est-il aussi innocent que cela, ton Morel ?

— Oh ! oui j'en suis sûr !

— Que crains-tu, alors?

— La défaite!... Songe donc, père, c'est la plus grave affaire qu'il m'ait encore été donné de plaider?... Si le jury condamne Morel, j'en aurai une honte et un remords !

— Bah ! question d'habitude .... Mon cher Edgard, tu t'y feras!

— Tu n'as pas toujours parlé ainsi, reprocha doucement le secrétaire.

— C'est vrai !... Rien ne me serait plus cruel pour toi qu'une défaite, lorsque ta raison et ton honnêteté proclament la victoire!... L'affaire ne vient que demain ; nous l'étudierons ensemble, cette nuit, et demain, si tu l'exiges, le vieux plaidera à la place du jeune...

Edgard rectifia, orgueilleux : Le maître à la place de l'apprenti !

Un nuage de mélancolie assombrissait le front de M* Ambroise : son fils lui rappelait une autre cause que lui-même avait plaidée jadis, animé de toute la conviction d'une nature honnête, de toute la chaleur de l'amitié, de toute l'éloquence géniale qui faisait l'admiration et la terreur de ses adversaires, et que cependant il avait perdue.

Je vous ai mal jugée, mademoiselle, il faut me pardonner.

Liv. 31

LES MAllTYUS DE LA VIE

— Père, observa Edgai'd, Lu y penses Jonc toujours à cette affaire d'il y a douze ans?

— Oui, et j'y penserai, toute ma vie, à cette journée de tristesse et de deuil!... On me considéniit déjà comme un bon avocat d'assises, ou toutau moins, comme un défenseur heureux!... Et, ce jour-là, entends-tu, je me suis trompé!... La cause était à peu près la même que celle de ton Morel... Un assassinat et, au bout, l'héritage!... J'avais seulement à opposer des preuves morales aux preuves matérielles de l'accusation... Mais, que m'importaient le réquisitoire du ministère public et les balivernes des témoins '... La vie, toute d'honneur, de l'accusé valait mieux que nos paroles !

— Le coup a été d'autant plus dur, n'est-ce pas, que M. de Tracy fut l'un de tes amis?

— il l'est encore!

M'= Ambroise se dominait :

— Pauvre Jean ! . . . Mon camarade de collège ... Le gentilhomme loyal et charmant qui poussait le scrupule, malgré la menace de l'échafaud ou du bagne, àne pas trahir la parole donnée... Oui, l'un de ses amis, M. de Gi^illerville, avait eu besoin d'argent pour éviter des poursuites ennuyeuses... Tracy emprunta h son oncle... M. Je Guillerville voyageait en Angleterre, lors deTinstruction du procès et, si M. de Guillerville n'était venu courageusement déposer à l'audience et révéler le service amical, nous en serions à ignorer le pourquoi de l'escapade nocliirne lie M. de Tracy...

Il éclata...

— Vois-tu, Edgard, il y a de braves gens dans les jurys de France, mais il y a encore plus de vaniteux et d'imbéciles!... Les petits rentiers, les gros boutiquiers, les bureaucrates que l'on arrache, pour une quinzaine, à leurs écritures, à leurs promenades ou à leurs boutiques, sont affolés de «jouer aux magistrats»! A Paris, les concierges -ne reconnaissent pas en ces personnages solennels, arrogants et mystérieux, leurs locataires si longtemps paisibles et aimables : l'ignorance des lois les. égare; l'autorité des verdicts éventuels les grise! Ces bons bourgeois se démènent, se passionnent; ils voudraient comprendre le Code, et, embrouillés dans l'art de la logique, ils n'ont môme plus la grâce d'état rêvée par Montesquieu — la raison simple d'un père de famille! En dehors des choses anarchistes, ils ne refusent jamais de circonstances atténuantes à un meurtrier, si le vol n'a pas été le mobile du crime; ils condamneront sans pitié une domestique malheureuse et chargée de gosses qui aura forcé un tiroir et volé vingt francs à sa maîtresse, et ils absoudront la galante vexée qui tuera son amant! Chez eux, ainsi que le disait un philosophe : « L'argent est plus sacré qtie la vie humaine! »... A Rouen, nous avions dans le jury une bonne moitié de campagnards. J'eus le malheur de laisser échapper cette phrase : « Le comte de Tracy

n\ist pus un paysan pressé d'hériter... » C'était là une constatation morale et non une allusion! Eh bien, je vis une demi-douzaine de figures s'allonger, s'enténebrer; elles étaient horribles, les figures; elles avaient l'air de se chercher et de se dire : « Alors, un paysan, ça ne vaut pas un noble ?... » Quelle sottise!... Ajoute à cela que M. de ïracy, conseiller général, posait sa candidature royaliste aux élections législatives, et que la majorité du jury normand se procl^miait républicaine... Enfin, mon ami, étant sûr de mon client, je n'ai pas plaidé les circonstances atténuantes : il n'en voulait pas; je n'en voulais pas pour lui, et, vaincu, je suis bien obligé de couvrir d'excuses rhon désastre!... Mais, j ai l'orgueil de garder une idée immuable :M. de Tracy est innocent!... Hélas! il a été abandonné par l'être qui devait le plus le chérir, par sa femme, une coquette, qui, au lieu de porter en son cœur un deuil éternel, un deuil bien autrement sacré que celui d'un mort, justifie le verdict, efface les pages d'honneur, le nom de la victime et son amour, et se lave du forçat-martyr dans une nouvelle union !... Cette grande dame-là, elle n'a pas vendu son Dieu, mais elle a menti à son origine et à son devoir; elle a autorisé contre l'époux la jetée de pierres des Pharisiens, et si elle n'était inconsciente, elle serait la femme de Judas! Puis, sur un ton plus calme :

— Et la voilà pimpante et gaie, accommodée d'un homme nul, une sorte de gentillâtre, un M. de Méran qui remplace, sans le faire oublier, mon pauvre de Tracy !

— - Justement, père, je me suis trouvé avec elle, au dernier bal de la princesse Stradowska.

— Avec ^J""' de Méran?... Danse-t-elle encore?

— Je ne sais pas si elle danse... Il y avait tant de monde au bal!... Elle s'intéressait beaucoup à sa fille... M"* de Tracy faisait, ce soir-là, son entrée dans le monde, une entrée... douloureuse.

— Sa fille?... Elle doit avoir de seize à dix-sept ans... L'image de la mère!

— Elle m'a paru charmante !

— Bien charmante, en effet, et pleine de cœur aussi, une fille qui ne s'inquiète pas plus de son père que s'il n'avait jamais existé!... Jamais elle n'a daigné répondre aux lettres du malheureux !

— Ne la blâme pas sans la connaître, père ! s'écria le jeune Vauzelet, en im élan d'enthousiasme qui étonna M' Ambroise... J'ai vu à ce bal M'^" de Tracy, pour la première fois; je ne lui ai parlé que quelques instants, on dansant avec elle, et cependant, je l'ai jugée et j'ai deviné tout ce qu'il y a en elle de loyauté et de cœur!

— Pour un avocat de talent, mon pauvre Edgard, tu es bien peu physionomiste!

244 LES MAirrYHS DE LA VIE

— Dans la soirée, un incident fâcheux est venu afiirmer ce que je pensais de ma danseuse. A un [moment, comme M"^ de Tracy prenait part à un « Lanciers », tous les yeux se tournèrent vers elle, et il y eut des chuchotements mêlés de moqueries. J'ignore quelle mauvaise langue avait fait circuler le mot « tache », en désignant M"" de Tracy. Moi seul peut-être qui savais, j'ai pu saisir le véritable sens de la méchanceté ; les autres y voyaient une signification directe et injurieuse, quant à la personne même. Longtemps, elle resta souriante, à mille lieues de songer que c'était d'elle dont on s'occupait... Naïve, elle examinait, à la dérobée, sa blanche toilette... Mais, lorsqu'elle eut compris, oh! père, si tu avais vu l'indignation de ses grands yeux noirs, l'effarement, le bouleversement, et bientôt, la stupeur de ce visage de vierge, il te serait impossible de douter de M"" Henriette !

— Je ne la soupçonne pas de se mal conduire ! Je lui reproche, ainsi qu'à la mère — et c'est bien assez! — à l'une, d'avoir déserté ses obligations morales d'épouse, à Fautif, de manquer de piété filiale !

Et observant le jeune homme :

— Est-ce que tu es amoureux de cette demoiselle?

— Non, père... je ne crois pas... balbutia Edgard...Et, d'ailleurs, cet amour, s'il existait, demeurerait sans espérance... M"* de Tracy va se marier; on lui a présenté son fiancé^ le baron Léopold de La Faye... Un noceur! un joueur!

— Eh bien, que t'importe?

— Je suis navré de voir M"' de Tracy faire un mauvais mariage !

— Gela ne nous regarde pas ! conclut M* Ambroise.

Originaire de la Bretagne, issu d'une famille de magistrats et d'avocats, marié à l'unique héritière d'un armateur du Havre, M. Vauzelet avait augmenté les patrimoines déjà considérables par son talent et un labeur de vingt-cinq années. Il menait entre sa femme et son fils l'existence d'un bourgeois sérieux et rangé, ce qui ne l'empêchait pas d'ouvrir, chaque mois, ses salons aux politiques, aux lettrés, aux artistes, aux notabilités de la magistrature et du barreau, et de recevoir, tous les lundis, à sa table, des collègues du Palais et les amis d'Edgard.

Membre du conseil de l'Ordre, ancien bâtonnier, il joignait à son instruction juridique le goût des arts et des lettres.

A rencontre des médecins qui écrivent tous avec aisance et quelques-uns avec distinction, les avocats les plus remarquables sont de médiocres stylistes : dans le torrent de l'éloquence, les mots abondent, les phrases jaillissent, et le propre de l'art oratoire est, non de les étudier, de les buriner, de les préciser, mais seulement de les allumer et les répandre. L'écriture, elle, est moins chaude, moins heurtée, plus réfléchie et plus exacte; elle est aussi moins puissante et communicative. Jamais la lecture d'une page — fùt-elle déclamée par le même orateur — ne donnera l'émotion de la seule parole. H y a

là un appel direct, et, selon un ancien, il faut « entendre le monstre lui-même!»

La place d'un homme possédant à la fois le don de la parole et la science de l'écriture était marquée à l'Académie française : APVauzelet se présenta, échoua et ne voulut point recommencer les démarches.

On s'étonnait de voir sa boutonnière encore vierge, mais cela lui déplaisait de solliciter un ruban rouge et, depuis un refus célèbre, le gouvernement ne se hasardait plus à décorer les gens, malgré eux.

Si, dans les grandes batailles d'assises, il planait au sommet de l'éloquence judiciaire, chez lui, en petit comité, il redescendait volontiers de ces hauteurs, et l'on ne savait lequel des deux le plus admirer, du « monstre » dont la voix rugissait et tonnait à la barre ou du causeur bienveillant, aimable, spirituel.

Adoré de sa femme et de son fils, heureux et digne du bonheur, il se montrait charitable envers les clients intéressants et pauvres.

C'est pourquoi, le lendemain, à onze heures, après une nuit de veille, M' Ambroise et son fils, tous deux en robe, traversaient la salle des Pas-Perdus, au Palais de justice.

Le bruit courait que le grand Vauzelet allait parler dans l'affaire Morel, et ce procès insignifiant (un maçon accusé d'assassinat) prit, en moins d'une demiheure, des proportions énormes.

La salle d'audience s'emplit d'avocats et de stagiaires. On écoulait d'une oreille distraite l'acte d'accusation, l'interrogatoire, les témoins, le réquisitoire, et les visages furent attentifs pendant la plaidoirie de M* Vauzelet.

Jamais l'illustre avocat ne parut plus en verve que dans l'histoire de ce « Morel », un vieillard timide et grêle, qui baissait les yeux devant les robes rouges, des yeux clignotants, eiïrayés de toute cette pompe. A douze ans de distance — tant la cause du prolétaire était semblable à celle du gentilhomme — M" Vauzelet se retrouvait en face du procès de M. de Tracy, aux assises de Rouen, et l'amitié lui inspira ces phrases ironiques: « Eh! qui donc disait que les natures simples, les ouvriers ou les campagnards avaient parfois des idées hàtivcs de succession ?... Il errait, celui-là, et il perdit sa cause!...» Puis, tout à coup, la voix hurlante, étranglée de sanglots: «Messieurs, il y a douze années, à Rouen, le jury a envoyé au bagne un de mes amis que je défendais, qui n'était pas coupable ! Jurés parisiens, ne m'infligez pas avec ce malheureux, avec cet autre innocent, une nouvelle angoisse et une nouvelle honte ! »

Morel acquitté, les confrères du barreau vinrent féliciter M* Ambroise, et celui-ci dit à son fils, tout rayonnant de la gloire paternelle :

— Douze ans trop tard !

En quittant le Palais de Justice, le jeune avocat reconduisit son père à leur maison de la rue Saint-Florentin, et il poursuivit la route jusqu'au jardin des Tuileries. Il désirait être seul, déjà envahi d'une grande tristesse, au sortir de

l'orgueil filial ; il songeait à Henriette, et la question du père: «Est-ce que tu es amoureux de cette demoiselle? » lui revint à la mémoire. Certes non, il n'était pas amoureux de M"" de Tracy, mais, la croyant fiancée au baron de La Faye, il la plaignait de toute son âme, et il aurait voulu avoir le droit de la protéger.

Il marchait à l'aventure, sous les grands arbres morts, dans la tombée grisâtre du soir; il allait, venait, le long des blanches statues, plus pâle et plus froid que les marbres, et accablé d'une peine dont il essayait de se dissimuler l'ardeur loujours plus vivante.

Las, il franchit les grilles, arriva sur la place de la Concorde, suivit la rue Royale. Des idées se heurtèrent en son cerveau brusquement chauffé: Peut-être avait-il manqué de sincérité envers lui-même ? Peut-être aimait-il Henriette? S'il l'aimait, il en résulterait une grande douleur, puisque la jeune fille devait épouser M. de La Faye. Or ce La Faye. il le haïssait, mais il était encore moins haineux que jaloux !... Donc, il aimait Henriette; il l'aimait!... H ne pouvait plus en douter !

Troublé comme s'il venait d'apprendre le secret d'un mourant ou comme s'il entendait la confession d'un péché irréparable, il essaya de se démentir : chez la femme, son idéal exigeait les cheveux blonds et les yeux bleus, et Henriette était brune, avec des yeux noirs! L'argent. Ses parents à lui possédaient une grande fortune, et lui ignorait la dot promise ! Alors, pourquoi rêvait-il d'Henriette ? Il rêvait d'elle parce que sa bonté d'âme et son courage viriU'entrainaient vers cette souffrance injuste et cette faiblesse !

Edgard longeait la place de l'Opéra. Quelqu'un lui frappa sur l'épaule, et aux lueurs des globes électriques il reconnut Philibert Baucresson, le sous-préfet de Chaville.

— Bonjour, Yauzelet!

— Bonjour, Baucresson!... Et la sous-préfecture?

— Va très bien! Je la dérange le moins possible... J'adore Paris, et l'on ne peut pas être partout!... Oh! tu n'as pas l'air gai? ^

Les deux amis se rendirent au Cosmopolitan-Glub, rue Castiglione, où Thibault de La Nolie, le chef adjoint du cabinet au ministère des Affaires étrangères, et le compositeur AJyrtil Zamor lisaient les journeaux.

— Mes compliments, mon cher Edgard, fit La Noue. IL paraît que monsieur votre père s'est payé aujourd'hui un de ses habituels succès?

— j\lon père a été magnifique ! répondit Vauzclet. . . Ah ! si vous saviez comme j'en suis fier de ce papa-là!

— Aux assises? demanda Baucresson.

— Oui, aux assises.

Myrtil intervint -

— Les assises! Ah! les assises!... Voyez-vous, il n'y a que ça!... Le décor

est splendide et imposant en diable! On ne va pas là pour blaguer comme à la correctionnelle!... Décidément, je mettrai, un jour, une audience en musique!... r Chœur des assistants. — 2° Solo du greffier. — 3° Duo du président et de l'accusé... Chœur des témoins... Romance du ministère [public... Romance de l'avocat... Gardes municipaux... Chœur des jurés... Je vois de tout, là-dedans, des quinquettes, des septuors, sans oublier la partie comique, chantée par l'huissier : « La Cour, messieurs!... Chapeau bas!... Silence, messieurs!... » et le rondeau du verdict, et le trio de la Cour, et le solo final du président, et le chœur des Belles-Mesdames, à la sortie :

Oh ! ma chère !

Quelle affaire 1 On évoquait un mort saignant, Et je trouvais ça, répugnant 1 Mais, à la Cour d'assises, Nous étions bien assises; La sueur perlait, tout le long de ma peau, Mais j'arborais, sur un joli chapeau, Une voilette.

Fraîche et coquette...

— Zamor, mon ami, tu finiras à Charenton! pronostiqua Thibault.

— Ou à l'Institut, mon vieux ! riposta le jeune poète-compositeur, et en attendant je travaille à ma pantomime.

— Quelle pantomime?

— Lca Cimbreset les Teutons, œuvre qui doit être exécutée chez la princesse Stradowska... J'en rafTole, moi, de la princesse!... Elle encourage les arts!... Maître Vauzelet, vous étiez, je crois, à son dernier bal?

— Oui, j'y étais..,

— Que dites-vous du petit scandale?

— Je dis que c'est une infamie, et que celui qui l'a propagée mériterait qu'on lui tirât les oreilles !

Thibault se mordit les lèvres et avoua loyalement :

— La propagation, venue de moi, s'est arrêter à nos amis Zamor et Baucresson, et le véritable propagateur, c'est Piédeleu, dans le lonnerre Parisien... Que le Piédeleu ait menti, cela ne m'étonne pas outre mesure !

— Je te sais incapable d'une lâcheté, et je tiens à te déclarer, à te jurer que M"° de Tracy est la. vertu même !

— Alors pas de « tache » ? dit le sous-préfet.

— La fille de la marquise porte le poids d'un malheur... immérité... d'un parent...

— Et elle est énergique, cette « Mademoiselle de T*** », puisqu'elle a mis ce pauvre La Faye àla porte !.. . Beaucoup plus paresseux que mauvais, La Faye !... Ce mariag-e le retapait, et le voilà toujours sans le sou, inquiet, navré...

— Il y a de quoi ! grimaça Myrtil, ironique. Un million de fichu !... Moi, j'en ferais une maladie... ou une chanson !

— Thibault, interrogea vivement Egdard, es-tu bien sûr que le mariage est rompu ?

— Très sûr !.., On dirait que ça te fait plaisir?

— A moi ?... Pourquoi?

— Dame !

Il était cinq heures, lorsque le jeune Vauzelet quitta le cercle pour rentrer chez lui. Au moment où il arrivait rue Saint-Florentin, un fiacre, qui l'avait dépassé, s'arrêta devant sa maison. Deux femmes en descendirent, et Edgard, tremblant, crut reconnaître M"' de Tracy, en toilette noire, et suivie d'une domestique.

Les femmes entrèrent et, marchant derrière elles, l'avocat entendit demander par la jeune fille à la concierge:

— Maître Ambroise Vauzelet.

Respectueux, il s'avança:

— Mademoiselle, jesuis lefils de M^ Vauzelet... J'ai eu l'honneur de vous rencontrer au bal de la princesse Stradowska, et, si vous le voulezbien, je vais avoir l'honneur de vous accompagner chez mon père...

Henriette le salua tristement, et ils gravirent les marches, sans parler En haut, l'amoureux introduisit sa bien-aimée au grand salon et, pendant que la domestique restait à l'antichambre, il courut prévenir son père et obtint de lui qu'il recevrait la visiteuse, avant tous les autres clients ; puis, la promesse exécutée, il s'enferma dans son cabinet de travail.

M* Ambroise offrit un siège à Henriette, et, d'un ton glacé :

— A quel hasard, mademoiselle, dois-je la faveur de votre visite?

Elle attendait un autre accueil de l'homme demeuré quand même l'ami de son père, et elle balbutia :

— Monsieur, je venais vous parler... vous consulter... demander aide et protection... J'espérais que le nom que je porte m'assurerait votre bienveillance, mais, hélas! je me suis trompée...

— C'est justement, parce que ce nom m'est cher et sacré que votre démarche auprès de moi me semble tout au moins hasardée, mademoiselle !

— Je ne vous comprends pas, monsieur !

— Enfin que désirez-vous ?

— Je voudrais écrire à mon père, et je viens solliciter de vous le moyen de lui faire parvenir ma lettre.

^v^M^^mmkM^^^m^\

Après le dessert, Myrlil chanta au piaao ses compositions nouvelles.

LiYi. 32

2o0 LES MARTYRS DE LA VIE

— Ail! ail ! fît Vauzelet, dans un éclat de sarcasine, vous vous décidez?... Mieux vaut tavd que jamais!... Depuis douze ans, en sera la première fois que vous lui donnerez de vos nouvelles !

M"'' de Tracy le regarda av-ec dé grands yeux étonnés :

— Comment lui aurais- je écrit plutôt ? Je croyais mon cher père mort, et il n'y a que deux jours que je sais (|ii'il existe !

Vauzelet commençait à comprendre ; son attitude changea, et il dit plein de douceur :

— Chère enfant, on vous avait laissé croire que M. de Tracy était...

— Mort... Oui, monsieur, et je le pleurais !

— Qui donc a commis ce mensonge ?

— Ma mère.:. M. le marquis de Méran... tout le monde...

— Et il ne s'est rencontré personne pour vous détromper ?

— Personne... Ni au couvent... ni à la maison... ni parmi les étrangers... ni purmi les serviteurs . . . -

— ■ C'est ahominable !... *es autres ont le droit d"ignorer la vérité... Le marquis ?... N'en parlons pas!-... Mais... votre ni:ère !

— Elle s'est imaginée, sans dbute,bi^n a'gir... Nos amis et les élrangers sont persuadés que mon père estcoupable...

— Et vous?

Superbe de foi, ffenrietfese'dktegsfti^ :•

— Oh ! moi, je suis sûre qxi'il est innocent!

Le grand avocat ne répondît pas tout de suite. Une émotion violente et saine l'étranglait : il se mit à arpenter, en longues enjambées, son cabinet de travail et s'inclina devant nenriette :

— .îe vous ai' fflÈal' jugée, ffladenidiseiïb.~...l'lf^iit mw[5ttï'di(Mwev.^.,. Bïoà^ amitié pour votre père ef 1-égoïsme désastres, voilà mon exeifôie ! Jiais la fille d^un Tracy ne pouvait être une ingrate !

Il la fil asseoi'v pliis prés de lui, et l'abritant sous sort' cegard d'ebraA^e honîme:

— Dites-moi iiout, mon enfant... Considérez-mm comme votre s^Gond père, ^©mme votre ami ï'e pl'us dévoué... Ne me cachez rieîi!.., 3e voas y aidlevai. je vous protégerai 1 (D»n veut vous marieit,. ff'esl-cc pas, à un liiGrtiime q\ie vous connaissez à peine ?

— Le baron de LaFaye et moi avons eu une explication loyale, ei. »;e i^o.niiiilhomme retire sa demande, non sans avoir démasqué el corrigé M. Piéih^len, le tuteur de mon père, qui pousse l'insi^lence jusqu'à m'olfrir au pi-emier venu, dans un journal.

— Vous êtes bien une Tracy ! Je lis en vos yeux une volonté forte, et je devine en votre poitrine un cœur viril !

— Entre une mère, oublieuse et insonciaiite, une grand'maman lonilx'c en

f.i:S M ART Y us DE F. A VIE 2ol

enfance, un beaii-père frivole, et ce Piédeleii hypocrite et rusé, je n'avais ric^ à espérer ; j'ai songé à vous, et je vous remercie de me donner courage ! Parlezmoi (le mon père ?

— Il y a cinq grands mois que je n'ai reçu de ses nouvelles ; mais, en sa dernière lettre il me disait qu'il était... matériellement heureux... Grâce à sa bonne conduite, il jouit d'une liberté relative... 11 est employé à Nouméa dans un établissement de serrurerie où il tient les livres... Ses chefs sont humain avec lui.

— Et quand pourrai-je lui écrire?

^ — Le courrier de Calédonie part le vingt-cinq de cha [ue mois, via d'Angleterre, et, le vingt-sept, via française... Nous sommes au dix-huit novembre... Vous avez toute une semaine... Vous reviendrez ici pour écrire votre lettre; j'y ajouterai quelques lignes... 11 ne faudra pas lui parler de votre mère, dont le maj-iage lui a occasionné un lourd chagrin.

— Qvie vous êtes bon, monsieur, et que je suis heureuse d'être venue! Et, saisie d'une idée :

— Vous avez dit, tout à l'heure, que vous lisiez dans mes yeux une volonté forte... Eh bien, cette volonté, je l'emploierai, non pas à solliciter la grâce de mon père, — car, en présence d'une telle accusation, un Tracy ne voudrait pas de grâce 1 mais, à obtenir, à imposer un jugement nouveau !

— La revision du procès est impossible !

— Je la tenterai 1

— Et vous échouerez, ma pauvre enfant! Depuis douze ans, je cherche, moi, et je ne suis pas plus avancé qu'au premier jour!... Cependant un espoir me reste bien faible, bien vague... Si le coupable existe encore, il n'a plus rien à redoutc^r de la justice... L'action publique et l'action civile, résultant d'un crime de nature à eivti-ainer la peine de mort ou des peines afilictives perpétuelles, etc. — je vous récite l'article 637 du Gode d'instruction crimivelle — « se prescriront après dix années révolues, à compter du jour où le crime aura été commis, si dans cet intervalle, il n'a été fait aucun acte d'instruction, ni de poursuite... » Il arrive parfois que la certitude de l'impunité engage les coupables à avouer leurs crimes...

Yi" Vauzelet réservait une surprise à Henriette. Il la mena on un salon voisin et, d'un geste grave, lui indiqua un portrait aux armes des Tracy, Le portrait d'un jeune et brun gentilhomme, en costume de chasse, la lèvre rieuse. les moustaches .'.u vent, lu regard plein d'amour et d'honneur, joyeux de vivre.

— C'est lui! fit-elle, émue et vibrante; c'est mon père!

Alors M*' Ambroise raconta que, fors du mariage de M'""'deTracy etM.deMéran. il avait obtenu de la divorcée ce souvenir inutile pour elle et qu'il so proposait de rendre, un jour, à l'orpheline du père vivant; mais Henriette n'a vaut jamais manifesté le moindre désir de correspondre avec son père. ni la moindre envie de

252 LES MARTYRS IF- i.A VIE

posséder cette image sacrée, le portrait * tait demeuré là, sous la sauvegarde du défenseur humilié et de l'ami fidèle.

Henriette s'agenouilla, pria longtemps devant l'image et, comme elle se rele vait, elle aperçut autour d'elle M. et M"°^ Vauzelet et Edgard, tous trois, les yeuî mouillés de larmes.

D'une pâleur de morte, les dents serrées, broyant l'angoisse, à l'idée du crime des hommes et au souffle de la Rédemption, elle n'avait pas pleuré ;mais, vaincue par les larmes des autres, elle éclata en sanglots. M""" Vauzelet, une bourgeoise douce et simple, Fembrassa, et le grand avocat dit à son fils :

— Donne-lui la main... Je veux qu'elle soit ta sœur!

V'^ivemcnt, le baron Léopold de La Faye sauta du lit, un lit à colonnes et à estrade, capitonné et drapé de satin bleu aux passementeries vieil or; il courut à an meuble de Boule, en tira un revolver, mit son pantalon et vint s'asseoir sur le bord de la litée.

La main droite tenait le pistolet ; elle se levait vers la tempe: ce gentilhomme hésitait, non pas qu'il fût lâche, mais parce qu'il avait peur de se manquer.

M. de La Faye prit une règle et. tout en la fixant à l'arme, il explora lachambre, d'un œil triste. Elle était mignonne et bien parisienne, cette bonbonnière de la rue de Provence, avec ses grands rideaux de lampas brochés, ses divans, ses fauteuils, ses chaises, de couleurs tendres, sa glace artistement habillée, ses bibelots, ses tableaux, ses souvenirs de femmes et d'amis !

Sur un guéridon, il aperçut son stick à pomme d'écaillé, son chapeau, ses gants, jetés là, à la rentrée nocturne ; plus bas, ses bottines vernies piquaient de deux points brillants la blanche toison d'une peau d'ours, et tous ces objets, à la lueur hivernale du jour, lui crièrent de vivre.

Vivre? Eh ! parbleu, il ne demandait que ça ! Mais, comment ?

Il posa le revolver à portée de sa main et, sans y songer, il ramena contre son corps les chaudes et fines couvertures. Oh! ce n'était pas de gaieté d'àme qu'il en arrivait au bonjour suprême ! La misère — cette femme noireet vieille — le guelluit, cl La Faye se voyait, sans le sou, dans la rue, en redingote fripée, en

bottines éculées, en chapeau crasseux! On avait tout saisi, tout, jusqu'à ses vêtements: aujourd'hui, le mobilier allait prendre le chemin de l'hôtel des Ventes, et ce soir, en admettant que le propriétaire, désintéressé, acceptât un locataire veuf de ses meubles, le baron coucherait entre quatre murailles nues !

Quel brave cœur, mais quel imbécile, ce La Faye ! Piédeleu le menaçait de la police correctionnelle ; Piédeleu parlait d'escroqueries et d'abus de confiance, et lui, La Faye, licencié en droit, baissait la tête 1

Oui, le baron avait des créanciers ; il avait même pour créancière Jenny Maudier, artiste lyrique, son ancienne maîtresse ; mais, en sa délicate veulerie, La Faye oubliait de rappeler que ses créanciers étaient des fournisseurs habituels et que la susdite Jenny venait de lui dévorer plus de deux cent mille francs !

Piédeleu le savait et, malgré l'algarade à l'hôtel du boulevard Malesherbes, le maître chanteur eut la sagesse d'endormir le dossier.

Nature molle, prompte à la désespérance, mais que la moindre lueur d'espoir réconfortait, Léopold vit briller quelque chose sur la cheminée; ilregarda mieux, fit un effort de mémoire, et envoya un sourire au disque étincelant, — un louis emprunté ou plutôt arraché, la veille, à un garçon du Gosmopolitain-Club.

Joueur, il s'étonnait d'être parti du cercle, sans risquer la dernière pièce, et il attribua ce changement à l'amour dont il cherchait à se délivrer ; Henriette, la vierge sainte, l'immaculée, il ne la voulait plus pour femme, se croyant indigne d'elle, mais il aurait été fier de la servir !

Le baron s'habilla, déjeuna au restaurant, et, le soir, vers six heures, après des visites infructueuses à ses amis et à des usuriers, après une halte devant la maison d'Henriette et une promenade incertaine et rapide, il se trouvait à l'entrée du Gosmopolitan-Club, rue Castiglione,

Dans la crainte du garçon auquel il désirait rendre les vingt francs déjà bien écornés par le déjeuner et l'achat de cigares, Léopold n'osa pas monter : le reste du louis, il le lui fallait pour manger un morceau n'importe où et coucher a l'hôtel, puisque, à l'heure présente, son appartement devait être vide. Il se souvint qu'un soir il avait dîné près de la Bastille, et, enveloppé de sa chaude et luxueuse fourrure, il hâta le pas.

A l'angle du boulevard Poissonnière, en face de chez Piédeleu, une voix sortit des ombres :

— Tiens, La Faye !

Le gentilhomme distingua un monsieur de son âge, rasé comme un acteur, l'œil très variable, les cheveux noirs coupés en brosse, assez bien vêtu et coiffe d'un chapeau melon :

— Dardanne!... Théodore Dardanne !... Ah! par exemple, si je m'attendais...

— Et moi donc, il y a bien dix ans, n'est-ce pas, que l'on ne s'est vu?

— Depuis le lycée d'Arras...

— Tu habites Paris !

— Oui, et toi?

— Moi aussi... On ne te rencontre jamais, Théodore?

— C'est que probablement nous ne fréquentons pas le même monde,.. Et tu es content?... Ça marche?...

M. de L;i Faye songeait à répondre, en demandant l'adresse d'une gargotte lointaine où il pourrait finir sa bourse et sa vie; mais l'air jovial et aisé de Dardanne lui dicta cette phrase :

— Mais oui, ça marche!

Dardanne braqua sur le regard désespéré de l'autre ses yeux flamboyants, d'une coloration tour à tour jaune et verdâtre, si chauds et si intenses qu'ils semblaient traverser les os du cr^ne pour s'en aller fouiller dans les idées de « derrière la tête », et, satisfait de son examen :

— Tant mieux, ma vieille, tant mieux! Viens prendre un apéritif... Nous causerons !,.,

Bientôt, ils s'installèrent en une brasserie du faubourg Saint-Denis.

Théodore commanda deux absinthes, et le baron remarqua que son ami promenait sur les consommateurs de la salle le regard dont lui-même n'avait pu soutenir l'étrange et fulgurante lumière :

— Tu attends quelqu'un?

— Non, ,. Pourquoi?

— Mais, tu paraissais chercher...

— Oh! moi, dit en riant Dardanne^ je cherche toujours... quelqu'un ou quelque chose ! C'est dans ma nature!... Qu'est-ce tu fais, Léopold?

— Mais, Théodore, tu le vois, j'essaie de boire cette absinthe qui est détestable !

— Prends un vermouth, si tu veux !... Quel est ton état? quelle est ta situation ?

— Je ne fais absolument rien.

— Rentier?.., Bigre, tu as de la chance !... Tu t'amuses ?

— Enormément! grimaça le gentilhomme, d'un ton lugubre.. Alors, tu travailles, toi ?

— Oui, j'ai une spécialité.

— Et tu gagnes de l'argent?

— Ça dépend des opérations,

— De Bourse ?

' — Non Je n'ai jamais joué, et je ne commencerais pas à vingt-huit ans ! '

— J'y suis... Dentiste!... Au premier abord avec ton visage rasé, je m'imaginais que tu étais acteur...

— Je m'occupe de découvertes. ..

— Scientifiques?... C'est vrai ! Je me souviens, maintenant... Au lycée, tu as remporté les premiers prix de physique et de chimie...

— Je m'occupe plutôt de psycliologie et de questions sociales,.. Mais, toi, Léopold, tu es un homme lancé... Le grand monde, les cercles à la mode, hein ?

— Mon Dieu, oui !

Dardanne examina le chapeau de son ami de collège, placé à côté d'eux, sur orte chaise et, dans le fond, il aperçut un tortil de baron couronnant les initiales entrelacées.

— Et puis, tues baron!

— Je l'ai toujours été.

— Je n'en doute pas !

Ennuyé par le questionnaire de Théodore, et animé du désirhautain de cacher sa détresse aux yeux qui observaient ses gestes, ses réticences et le trouble inlini de toute sa personne, La Faye parla des maisons où il fréquentait, des gentilshommes dont il s'honorait d'être le camarade intime, et il en arrivait, malgré lui, dans un besoin de soulagement, à dire l'histoire de son escarmouche matrimoniale, chez la princesse Stradowska.

— Vraiment, dit Théodore, tu as failli te marier... Avec qui? Avec la princesse ? Avec cette noble étrangère?

— Pas du tout... Avec la belle-fille d'un des gentilshommes appartenant à la meilleure noblesse de France.

— Qui se nomme ?

— Le marquis de Méran.

— Ah !... Et c'est la lille de M. de Méran que tu- rêvais d'épouser?

— Mais non ! Sa belle-filie, la fille de sa i'emme. M"'= de Tracy !

Depuis un moment, Dardanne avait tiré un petit carnet de sa poche, et tout en consultant des notes, il bavardait.

Puis il s'arrêta de lire, et, regardant Léopold bien en face :

— Dis donc, monsieur le baron, est-ce qu'il n'est pas toujours uu pou au bagne, ton M. de Tracy ?

— Oui... Je crois... balbutia l'ex-fiancé d'Henriette.

— Tu épousais quand même? Bigre ! Et les préjugés?

— C'est ce qui a fait rater la noce...

Théodore haussa les épaules, et d'une voix comiqucment attendrie :

— lîaron, ce n'est pas chic de mentir à un vieux copain !

— Je ne meus pas !

— Si... Tu luens!

— Dardanne !

— Chut!... chut!... Mais, malheureux, tu no vois donc pas que je lis en toi

comme en un livre ouvert?... Baron, oui, baron, tu voulais épouser cette jeune fille, parce que tu es ruiné, parce que tu es vidé, parce que tu ne sais plus oii donner de la tête! Ah ! mon pauvre Léopold, tu as grandement tort de ne pas te fier à un vieil ami qui pourrait peut-être te tendre une main secourable et t'arrêter au bord du précipice !... Le titre de baron te rend vaniteux, mon cher!

Léopold se sentait deviné, pénétré ; il rougit du mensonge qu'il venait de commettre, et il eut la bravoure de déclarer :

— Je n'ai pas l'habitude de mentir, et si tu m'avais infligé un démenti, sans raison, je t'aurais souffleté !... L'orgueil — un sot orgueil — est l'explication de ce mensonge !... La vérité? M"* de ïracy n'a pas aouIu de moi, et moi, je l'aurais épousée, malgré son malheur, et, si j'étais riche, millionnaire, je l'épouserais encore !

— C'est très chevaleresque ! Mais voilà! Tu n'as plus le sou?

— Plus le sou!

— Et des dettes?

— Hélas!

— Et tu ne penses pas à travailler, naturellement ?

— Travailler? Je veux bien ! Mais... à quoi? — J'ai une occupation à te proposer.

-Va! '

— Cette occupation te permettrait de ne rien changera tes ha'iiludes de viveur, et même de satisfaire des goûts encore plus dispendieux...

— Fichtre !

— Je parlerai de toi au grand chef.

— Quel grand chef?

— : Le Préfet de police. . .

— Ah ! glapit La Faye, en essayant de boire pour chasser un dégoût, comme si la révélation de l'autre était plus amère et moins odieuse que la verte liqueur falsifiée... Ah! tu...

— Oui... Depuis neuf ans... Sûreté générale... A la boîle, on manque d' «indicateurs »pour le monde et les grands cercles...

— « Indicateur»!... Un mouchard, moi?...

Sur ces mots, le gentilhomme se leva, jeta à un garçon une pièce de monnaie, et dit, railleur, penché vers Dardaniie :

— Mon cher, si je me décidais, un jour, à entrer dans la police, eh bien, ce serait comme Préfet !

Il ne crut pas cependant devoir refuser la main à son ancien camarade, établissant une distinction légitime entre la police de la sûreté, qui est utile à l'ordre social, et la police... mondaine qui le déshonore, et il blâma Dardanne de le juger capable d'une aide quelconque en ce dernier genre.

Une lutlc allait s'ena-ager.

Liv. 33

LES MAi;TYilS HE LA VIE

Toute la soirée, le baron desceiidil. remonta les grands boulevards. Il n'avait j)lus faim, ni soif.

Machiiipleinont. il arrivait rue de Provence et sonnait à la porte de sa maison. Le concierge était couché. M. de La Faye gravit l'escalier sans lumière, et au troisième étage, en ouvrant, il eut l'idée que rien ne devait être changé : mais, le premier pas qu'il fil dans l'antichambre résonna avec des sonorités de cathédrale, et le locataire ne sentit plus sous ses pieds les tapis moelleux. Il s'éclaira d'allumettes-bougie, et, h ces rapides et intermittentes lueurs, il constata l'absence de tous les objets familiers. Plus un meuble ! plus un rideau ! Pas une chaise et pas même un bougeoir! Seul, le lit étendait sa surface blanche, dépouillé de ses garnitures et de ses draperies éclatantes.

Les allumettes se succédèrent et il vit les planchers recouverts d'une couche poussiéreuse sur laquelle des pas d'hommes marquaient; de gros clous à crochets demeuraient piqués aux murailles, à l'endroit où, le matin encore, pendaient les tableaux; un trou noir remplaçait au plafond l'anneau d'or du lustre enlevé, et çà et là, autour des foyers morts, s'entassaient des paperasses intimes, des cartes d'invitation à dos diaers et à des bals, des cartes de courses.

Dans le lavatory, en avait fermé l'eau et coupé la conduite de gaz, et devant le spectacle de cette solitude, La Faye résolut de terminer la nuit au cercle.

Il y rencontra Myrtil Zamor. L'artiste lui prêta de qao i rembourser le garçon, lui offrit à souper, etl'invita à déjeuner pour ie lendemain.

Alors, le cœur moins gros, Léopold s'endormit sur un des fauteuils du salon de lecture.

Ce fui Myrlil lui-même qui, le jour suivant, à midi, vint ouvrir au gentilhomme la porte de son appartement, à un septième, rue Lepic, un atelier de peintre dont le clair vitrage dominait toutes les cheminées environnantes.

— Asseyez-vous, baron! dit-il, en indiquant une immense litée, sous un dais oriental. C'est la place d'honneur! Baucresson et la Noiie sont des nôtres, et Caiiiabite est allé chercher des huîtres, des côtelettes et un homard...

— Canlahile']

— Oui... ma bonne!... Son nom est Julie, mais, ce vocable ne me semblait pas assez musical !

Régénéré par un bain et une station chez le coiffeur, Léopold observa le décor. C'était un capharnaïmi artistique et pittoresque; on voyait là un grand poêle hollandais, une chaire d'église espagnole, une galerie vénitienne, des statues de marbre et de bronze, un piano à queue, un autre piano droit, un harmonium, une bicyclette, des escabeaux moyen âge et, accrochés le long des murs peints en jaune, des instruments de musique, anciens et modernes, un rébec, un ophicléidc, dos violes, des violons avec leurs archets, des trompes de chasso, une guitare, un cornet à piston, des tambourins, une guzlii arabe, des

LKS MARTYRS DE f.A VIE 2j9

castagnettes, un cornet à bouquin, un gong- chinois, puis des armes, des masijues japonais, des kriss javanais, et. en des cadres bizarres, des portraits de poètes et de compositeurs, des œuvres de peintres célèbres et, au milieu de ce temple, le Myrtil. une gambicr à la bouche, en complet de velours vert d'eau, chaussé de mules rouges, coiffe d'un fez, et souriant dans sa belle barbe dorée.

Sur le piano à queue, un corbeau empaillé et sur le piano droit, un corbeau vivant, les deux frères.

— Mes corbeaux, voilà une jolie antithèse! reprit Zamor Le défunt se nommail Forte ■,i\ m'dblige naturellement à penser au trépas, mais, le vivant s'appelle FoiHissimo : il est dans sa centième année, si j'en crois mes aïeux, et il me Jonne l'illusion de l'immortalité !

Philibert Baucresson et Thibault de la Noue entrèrent et, déjà initiés au malheur de La Faye et à sa noble conduite chez Id"" de Tracy, ils eurent des égards pour le gentilhomme.

Canfalnle, une vieille gouvernante moustachue, servit le déjeuner et, selon son habitude, l'amphytrion amusa les convives de sa verve joyeuse.

Après le dessert, Myrtil chanta au piano ses compositions nouvelles, et il se lança dans un éloge enthousiaste du vieux corbeau, perché sur son épaule :

— 11 est loyal, lui, /^or/^5.s^mo.' 11 ne m'arrose pas d'eau bénite de cour; il s'intéresse aux mystères de la fugue et du contrepoint, à l'élégance île mes rimes et, dès que je rembète, il m'invite à tirer le cordon du vitrail, et il s'en va !

— Où ? demanda le sous-préfet, hilare.

— Il voyage! 11 s'en va faire la cour aux corneilles du Sacré-Cœur ; il entre dans les palais de la République, à l'Elysée, au Bourbon, au Luxembourg. Le soir, il revient, frappe à la croisée avec son bec, et il n'oublie jamais de me rapporter quelque chose: l'autre jour, c'était une souris, et, hier, une cuiller d'argent!

Et, très philosophe :

— La police correctionnelle le guette, mais il est doué d'une grande énergie d'assimilation : il a vu des financiers et des politiques voler, et imitant les humains, il obtiendra une ordonnance de nondieu!

Mais, à la suite de ces gaietés, Myrtil s'occupa de La Faye :

— La Noue ?

— Mon ami ?

— Tu es bien avec ton ministre ?

— Oui, très bien.

— Ne pourrais-tu pas lui recommander notre ami Léopold?

— Je le recommanderais volontiers, mais, aux Affaires étrangères, on n'arrive que par le concours...

260 LES MARTYRS DE La VIE

— Et toi, Bau cresson ?

— Je n'ai pas d'influence à l'Intérieur... Mes allées et venues de Chavilie à Paris désolent le ministre, et sans la princesse Stradowska...

— Stradowska? bondit Myrtil... Je suis un âne de ne pas y avoir songé plutôt!.,. Mais, Léopold. vous connaissez comme nous la belle Alexandrine?

— Non, pas comme vous... Je ne lui ai été présenté que le soir où cette vieille canaille de Piédeleum'amisenrapporl avec la famille de Méran... Depuis j'ai déposé ma carte à l'hôtel des Champs-Elysées, et c'est tout.

— Mon cher baron, il faut voir la princesse Stradowska!

— Elle aime à rendre service ! dit La Noue.

— Et elle a le bras distingué, potelé... et de longueur, ajouta Baucresson.

— Je vous suis très reconnaissant, chers amis, déclara Léopold, mais Piédeleu est là pour paralyser la bonne volonté de cette étrangère !

Zamor affirmait :

— La princesse Alexandrine se moque autant de Piédeleu que de sa première bague!... Je vous mènerai chez elle, baron ! je vous y mènerai !

Quelques semaines plus tard, M. de La Paye entrait au cabinet du ministre de l'Intérieur, sur la haute recommandation de la princesse Stradowska.

— Bonjour, Tracy î... Comment allez-vous?

C'était la vieille M"' de Francade qui — pour la consolation de son pauvre cœur et pour l'ahurissement de sa fille — interpellait en ces termes le gendre nouveau, le marquis Raphaël de Méran.

Si l'erreur sur la personne n'amusait pas le gentilhomme, elle irritait de plus en plus la marquise Laure, mais la douairière Isabelle, dans son immobile souvenir, en dehors de cette vengeance ignorée, qui avait quelque chose de biblique, ne menaçait personne, et il fallait bien la supporter.

M'"<= de Méran, occupée de ses toilettes et de ses plaisirs, laissait une liberté relative à sa fdle, et W' Tracy sortait, rentrait, demeurait absente des demijournées, invoquant des visites à ses amies de pension et gardant le secret des démarches, avec la crainte qu'on arrêtât ses généreuses ardeurs.

Un armistice venait de s'établir entre les deux femmes. On ne parlait plus de mariage à Henriette, et Henriette ne prononçait plus jamais le nom de son père. Seule, la vieille criait ce nom, chéri de l'une et abhorré de l'autre : « Tracy !... Tracy !... Tracy !... »

Henriette, à la fois charmée et bouleversée par l'évocation, soignait M™' de Francade, elle la dorlotait, lui lisait des histoires, et, malgré sa tristesse, lui chantait des romances au piano, et grand'mère écoutait, dans le ravissement, cette voix jeune et pure, et contemplait, ignorante des inquiétudes et des larmes, le visage étranger — la demoiselle trop vite grandie.

— Ma petite Henriette joue toujours dans le parc, n'est-ce pas?

— Oui... toujours !

Et Henriette ne voulait pas détromper grand'mère, car, le voile enlevé, les yeux eussent cherché l'absent !

Mais la visite presque journalière aux Vauzolet donnait de l'âme à la blessée et activait sa foi en l'avenir.

La femme de l'illustre avocat admirait la bravoure de cette jeune fille de dixsept ans, l'élévation de ses idées, l'héroïsme qu'elle entendait germer et croître, sous les ombres du malheur.

M"^ de Tracy l'enflamma de ses espérances, l'illumina de son rayonnement, et M°® Cécile Vauzelet, une grande bourgeoise à la chevelure grise, une bourgeoise aimable et distinguée, bonne chrétienne, la plus dévouée des épouses et la plus tendre des mères, en vint à la considérer comme un être idéal planant audessus des injustices, des bassesses et des lâchetés, comme l'élue de Dieu, comme une vierge sainte.

A l'hôtel du boulevard Malesherbes, Henriette avait inutilement cherché la photographie de son père; elle soupçonnait M"* de Méran d'avoir caché ou détruit les images qui devaient exister. M' Ambroise lui offrit de lui rendre le grand portrait du comte; elle n'accepta pas; elle craignait une nouvelle sottise de sa mère, une nouvelle injure, et elle obtint l'autorisation de copier le portrait sur une page d'album.

Chaque jour, vers une heure, elle arrivait rue Saint-Florentin, avec sa servante, disait à Thérèse de l'attendre, et se mettait à l'œuvre.

Près d'elle, la maîtresse de maison travaillait à un ouvrage de tapisserie, et on engageait une conversation amicale. M"** Cécile rappelait tout le bien que son mari pensait de l'absent et ajoutait que M* Ambroise, homme énergique, plein de tendresse et d'honneur, se connaissait en hommes. Elle célébrait l'intelligence et les vertus de l'époux, et sa maternité se glorifiait d'Edgard. Oh ! son fils, elle Taimait, l'adorait ! Elle prit plaisir à raconter toute la vie du jeune homme, depuis son enfance jusqu'au jour où il affronta les luttes du Barreau ; elle glissa sous les yeux d'Henriette les photographies d'Edgard à tous les âges : d'abord,

2oi LES MARTYRS DE LA. VIE

un mii^non bébé de trois ou quatre ans; ensuite, un adolescent sérieux, dans la tunique du collégien, et, pour clôturer la gamme ascendante des portraits : Edgard, en avocat, sa robe ornée, à l'épaule, de la double hermine du docteur et Edgard, en officier d'artillerie de réserve.

M"* Vauzelet était loin de s'imaginer que ses maternelles paroles, que ses éloges fiévreux développaient dans le cœur de la jeune fille un sentiment de plus en plus vivace et toujours contenu.

Lorsque, après avoir rangé ses crayons en leur boîte, Henriette suivait le chemin de l'hôtel do Méran, elle pensait à Edgard, à beau ce jeune homme de vingt-cinq ans, si attentif, si gracieux, déjà presque célèbre, et, se refusant le droit d'aimer et d'être heureuse avant l'accomplissement de la mission sacrée, elle étouffait le germe d'amour.

Dès le lendemain de sa première visite chez l'avocat, la fille de M"^ de Méran donna lecture à M'^ Vauzelet de la lettre qu'elle écrivait au comte Jean de Tracy — une lettre oij elle suppliait son père d'oublier le long silence, lui disait son ardente amitié et sa rébellion contre l'injustice des hommes. Elle cachait au forçat qu'on l'avait fait passer pour mort et ne parlait pas du divorce ni du mariage de l'épouse-mère.

La lettre se terminait ainsi :

«... Votre fille croit en vous et à votre honneur comme en la majesté et la miséricorde de Dieu lui-même !... Hors de vous, rien ne m'est plusl Insouciante du monde et de ses joies, je suis prête à gravir le calvaire pour aider à votre rédemption!

« Au nom de Dieu, au nom de la Vierge, père, je vous embrasse et je vous salue ! »

Henriette venait de se renseigner sur les délais nécessaires à la réponse d'un envoi en Nouvelle-Calédonie; elle trouvait les heures bien longues; elle voulait faire précéder sa lettre d'un télégramme, mais elle s'inclina devant les objections de M"" Ambroise : après douze années de silence, une dépêche inquiéterait le prisonnier, et peut-être même, le ministère de l'Intérieur abrégerait-il ou intercepterait-il le télégramme, en ce cabinet noir qui existe entre les, détenus et leur correspondants.

Un jour; M. et M°* Vauzelet, avec leur fils Edgard, admirèrent le portrait presque achevé du comte de Tracy. ]\P Ambroise s'étonnait que dans les couvents on formât de telles artistes, et Henriette lui dit ces paroles :

— La main est inhabile, mais l'esprit est si éveillé et le cœur si plein de souvenirs que la main a obéi au cœur ! Cotte image me rapellera ce qu'il était, et mes angoisses me révéleront ce qu'il doit être, à la suite de ses malheurs immérités et de rindiiïérence... de l'apostasie de sa femme... son plus dur châtiment!

— Mais, si votre mère voit ce porlrait?

— Je le garderai daus ma chambre, loin de ses yeux... Et, se dressant, exaltée :

— El puis, est-ce qu'une enfant n'a pas le droit de posséder chez elle le portrait de son père ?

— Oui, elle a ce droit! dit Edgard.

— Assurément ! fit M^ Vauzelet. Ce n'est pas là une question juridique, mais une question de haute morale !... Et rien de nouveau, rien... de dangereux autour de vous, chère demoiselle?

— Rien de nouveau...

— Vous n'avez plus entendu parler du baron de La Paye?

— Non... Jamais... Quand je déclare qu'il n'y a rien de nouveau, je me trompe... Nous avons reçu, hier encore, la visite de M. Sicaire Birbin, le régisseur des châteaux de Tracy et d'Aubécourt...

— Ah!... que demandait-il, cet homme?

— Il sollicitait l'autorisation de vendre des arbres, dans les domaines qui appartiennent à ma mère... C'est la seconde fois que je le voyais, en peu de temps, et mon impression n'a pas changé : M. et M"'^ de Méran le considèrent comme un brave homme, et, moi, j'éprouve, à sa vue, une antipathie instinctive...

— Birbin?... Sicaire Birbin, le serviteur du... grand-oncle?... Mais, il a témoigné en faveur de votre père!... Henriette, ma bonne Henriette, votre aversion n'est pas juste !

— J'essaierai de la dominer... Et ma déhance est-elle plus légitime envers M'Piédeleu?

— Piédeleu, ex-avoué... Je ne le connais pas... Le fils intervint :

— Je le connais, moi, par mes amis de La Noue, Baucrcsson et Zamor... Ils ne l'évoquent jamais sans dire : « Cette vieille canaille de Piédeleu!... » Ou le marie avec la princesse Stradowska, la fournisseuse brevetée des cours royales et impériales !

Depuis un instant, M""* Vauzelet donnait des ordres à l'office; bientôt, le grand avocat dut se rendre auprès de ses clients, et les jeunes amis restèrent silencieux, chacun à sa place, lui, très ému, elle, profondément troublée.

Edgard aidait Henriette à envelopper d'un papier de soie l'œuvre merveilleuse et sacrée; leurs doigts se touchaient, et une même émotion les ht tour à tour et pâlir et rougir; mais M"' de Tracy arrêta l'aveu des lèvres murmurantes et eut la hardiesse de vaincre son cœur :

— Monsieur Edgard, je vous ai deviné... Mais il ne faut pas m'aimer! il ne le faut pas !

Il balbutiait encore des phrases amoureuses, douces à son âme, et qu'elle interrompait, résolue :

— Non! non! Je ne vous entendrai pas!... Ce serait notre malheur!,.. Il vaut mieux nous taire!... Il vaut mieux demeurer les bons camarades que nous sommes!

— Henriette! Henriette!... Je vous en supplie?

— Je redoutais ce qui arrive... Eh bien, soit!... Expliquons-nous, une fois pour toutes...

Elle lui prit la main, et lui, brûlant de fièvre, la sentit glacée :

— Oh! vous ne m'aimez pas! gérait-il à travers ses larmes.

— Je vous aime... Je crois que je vous aime... Je suis trop loyale pour ne pas l'avouer, mais il est une chose que je mettrai toujours au-dessus de mes sentiments, c'est mon devoir!.,. Si vous voulez que je revienne chez vos parents, j'exige que vous ne me parliez jamais de votre amour... J'ai besoin de toutes mes idées, de toutes mes forces, de toute ma liberté!... Un jour, votre père a dit : « Je veux qu'elle soit ta sœur!... » Monsieur Edgard, voulez-vous être mon frère?

De nouvelles et grosses larmes jaillissaient des yeux du jeune avocat et emperlaient son visage, sans qu'il songeât à les essuyer; un sanglot, longtemps contenu, souleva sa poitrine. Ce fut tout. Il revint au calme, et, très brave :

— Que votre volonté soit faite, ma sœur!

M""* Vauzelet rentrait. Edgard, pour dissimuler son émotion, marcha vers la fenêtre et regarda dans la rue, tandis que la jeune fille se couvrait d'une mante et offrait son front virginal au baiser de la vieille dame :

— Je vous aime bien, madame Cécile...

— Et moi, je vous adore, mademoiselle Henriette!... A bientôt, n'est-ce pas?

— Oui, madame, à bientôt !

— Edgard, eh bien, Edgard, cria la femme de M* Ambroise, tu ne vois pas que M"* Henriette s'en va?... Tu ne lui dis pas adieu?

Sous les yeux de la maman, ils échangèrent une poignée de main fraternelle.

Alors, de retour au boulevard Malesherbes, M"® de Tracy monta droit à sa chambre, se mit en sûreté, et après avoir détaché les plus belles roses de ses jardinières, entoura d'un cadre fleuri le portrait de l'absent.

Elle plaça l'image sur la cheminée, au-dessous d'une branche bénite et pas loin de la Vierge ; elle ne redoutait plus les observations de sa mère et s'accusait presque de la mal juger : M""^ de Méran avait caché ou détruit les autres images — cela se justifiait par l'éloignement d'Henriette et la nouvelle union de l'ex-comtesse, — mais, Henriette présente, la mère n'oserait pas attrister, humilier la fille du forçat!

Quand elle descendit au salon, la marquise Laure et le marquis Raphaël luimôme observèrent en elle une moins grande tristesse, et elle les salua, joyeuse

Un homme l'y attendait.

Liv. 34

266 LES MATxTYRS DE LA VIE

de sa victoire. Oh! de quelle action héroïque ne serait-elle pas capable, en l'honneur du père, celle qui avait l'orgueil de dompter l'amour? Oui, certes, elle aimait Edgard, elle croyait l'aimer de toute la chaleur, de toute la pureté de son jeune sang! Mais, cet amour, elle le tiendrait endormi, pour ne le réveiller, sanctifié, que le jour où elle aurait accompli son devoir — son devoir de fille — et, en l'absence de la mère, son devoir de patricienne !

M"*® de Méran allait dans le monde pour y briller et surtout pour se dégager de plus en plus, au bras de son mari, de l'ancienne et funeste alliance. Qu'avaitclle de commun avec M. de ïracy? Rien ! Et elle tenait à le démontrer!

Henriette ne refusa pas de la suivre, animée d'un sentiment opposé. Si la mère prouvait, par son attitude, qu'elle s'était lavée de la souillure matrimoniale, en épousant un honorable gentilhomme, Henriette prétondait faire voir au monde qu'elle ne rougissait pas du nom de la victime, qu'elle n'avait pas besoin du nom de « Méran » ni du pseudonyme de « Mademoiselle de T*** », et, un soir de bal, à un jeune homme qui la priait à danser, elle déclara :

— Vous vous trompez, monsieur; je ne m'appelle pas M"* de Méran; je me nomme M^'*^ de Tracy...

— Mais, tais-toi donc ! groada la mère.

— M"' de Tracy! répéta Henriette.

Au milieu des chuchotements et des rires, ie jeune homme, inquiet, s'éloigna. Il en vint un autre. C'était M. Thibault de la Noiie, secrétaire d'ambassade, chef adjoint au cabinet du ministre des Affaires étrangères :

— Mademoiselle, c'est bien à M"^ de Tracy que j"ai le grand honneur d'ofïrir mon bras.

Et ils dansèrent, pendant que, groupés autour d'eux, les Vauzclct remerciaient La Noiie, que, respectueusement, J 'artiste Zamor et le sous-préfet Baucresson s'inclinaient et que, là-bas, isolé, le baron. Léopold de La Faye, le nouvel attaché au cabinet du ministre de l'Intérieur,, admirait Henriette, en serrant ses poings d'hercule, prêt à surgir et à la défendre.

Cette manifestation des étrangers ne désarma pas la mère; elle y vit une pitié et non une justice.

Or, un matin, la demoiselle rentrait de chez les Vauzelet, attendant toujours la lettre qui n'arrivait pas.

Dans sa chambre, elle trouva la marquis^î, irritée, devant lïmage de son ex-mari :

— Qui t'a donné cela ?

- — Personne... J'ai fait, moi-même, ce portrait.

— C'est faux!

— Je n'ai jamais menti.

— Alors, ajouta M'"" de Méran, avec un geste nerveux qui lit tomber les

fleurs nouvelles du cadre, m'expliqueras-tu comment lu as obtenu cette ressemblance ? Tu le connais à peine... C'est bien lui!... On dirait qu'il va parler!

— EL peut-être... maudire!

— Réponds!

— J'ai copié... sur le grand tableau... rue Saint-Florentin.

— Je l'avais oublié... le tableau!... Mais la place de ce portrait n'est pas ici !

— Oh ! dans ma chambre...

— Je ne le veux ni dans ta chambre, ni ailleurs ! Tes amies ou les servantes peuvent le voir, t'interroger, nous accabler ensuite de leur médisances... Gô portrait ne restera pas à la maison !

— Il y restera, madame, ou je m'en irai!

— Il n'y restera pas !

M™" de Méran se précipitait sur l'image, mais Henriette lui barra la route ;

— Vous n'êtes plus la femme du comte de Tracy, et moi, madame, je suis sa fille! J'empêcherai une profanation!

Une lutte allait s'engager, lorsque, toujours souriant en sa barbe noire, .toujours frais et rose, toujours impeccable en son linge venu de Londres et en son costume matinal, le marquis Raphaël parut sur le seuil :

— Eh bien, qu^y a-t-il donc, mesdames ? On se fâche ?

Il excusait son arrivée insolite dans la chambre de la jeune fille par ie désir de s'opposer à une bataille, et jetait un coup d'oeil sur le portrait de son prédécesseur ; il bégaya :

— Tracy !... Ah!... Tra...cy!... Et, s'adressant à Henriette :

— C'est probablement votre œuvre, ma clière bolle-fille, et je en vousfélicite. Il est évident que le portrait me désobligerait chez ma femme, mais chez vous, sa place est indiquée, bien naturelle, et l'idée est louable, n''est-ce pas, Laure?... J'aime ça, moi, les enfants, qui, quoi qu'il advienne, ont le culte de leurs parents morts ou... absents!

11 n'était plus ridicule du tout, le gentilhomme, en articulant ces parole?, et Henriette vint lui prendre les mains :

— Monsieur, je vous remercie !

Hélas ! le snobisme et la vanité triomphèreat de l'élan du cœur.

— Laure, ma belle Laure, murmura le marquis penché à l'oreille de sa femme... Tracy... et moi... La comparaison physique n'est-elle pas encore à mon avantage ?

— Vous m'ennuyez ! vous m'agacez ! vous m'énervez !

Grâce à l'intervention du gentilhomme, il fut entendu que M"« de Tracy garderait — mais, en le cachant — le portrait de son père.

La nuit, aux lueurs des lampes, elle regardait l'image fleurie, la baisait, puis dans l'ombre rêvait de l'absent.

Vlîl

Bâtis en face l'un de l'autre, au sommet de deux collines, les châteaux d'Aubécourt et de Tracy semblaient plonger l'un dans l'autre le regard inquisiteur de leur multitude de fenêtres, tandis que leurs parcs immenses, dévalant sur la déclivité du terrain, se réunissaient presque en la vallée oh s'étendait Aubécourt.

C'était un de ces villages normands, à proximité de la mer, assez pareils aux contrées limousines, dans la nuit hivernale, avec les chemins creux, enchevêtrés de ronces et de rosiers sauvages, la plaine frissonnante, humide et nue, les demeures basses, mais une terre plus gaie, par cette belle saison, avec des verdures neuves et tendres, moins majestueuses que les hautes châtaigneraies, et une joie des yeux — l'éclat des pommiers en fleurs.

L'église, le presbytère, la mairie, servant aussi de maison d'école, bordaient, d'un côté, une petite place triangulaire, plantée de tilleuls, et, sur la rive opposée, parmi les bourgeoises demeures, et non loin d'un cabaret, se distinguait la maison de Sicaire Birbin^ régisseur des châteaux, conseiller municipal, une blanche maison aux volets verts; la route départementale, après avoir contourné le château d'Aubécourl, longeait le troisième angle de la place et allait se perdre derrière le mur du parc de Tracy, et les châteaux de l'absent et du mort — ces manoirs du xni* siècle — s'interrogeaient toujours, dans la tranquillité immuable de leurs ouvertures, planant au-dessus des constructions modernes.

En cette belle matinée du dimanche — on était au printemps — Sicaire ^ Birbin, assis sur un banc de bois, devant sa porte, à l'ombre des tilleuls, les jambes allongées, le corps veule, fumait sa pipe de bruyère et regardait les gens 1^ entrer à l'église, pour la messe. Sa femme, une maigre vieille à la chevelure d'argent, coiftee d'un bonnet noir, vive et proprette en sa robe de mérinos que recouvrait une pèlerine de tulle, sortit de la maison, un livre d'heures à la main. -

— Ah! le voilà, Gerlrude?... Eli bien, les petits pois sont-ils finis de ramer?

— Pas encore, Sicaire, mais le lieu n'en a pas pour longtemps.

— Claude?

— Nou, l'aine, Baptiste, le maréchal... Il passait... Je l'ai appelé...

— Claude, où est-il donc?

— Le fils à Lombarl. son camarade de régiment, est venu le demander pendant que tu étais à la mairie... Je crois qu ils vont à la chasse...

Birbin retira la pipe de sa bouche, en grondant :

— La chasse t la chasse?... En temps prohibé, et sur mes domaines?... Je Daime pas ça?... Claude donne un mauvais exemple aux autres du village!...

— Faut qu'il s'amuse un peu. en congé... Il trime tant au régiment!

— Assez, la vieille! Ne parle pasde ce que tu ignores!... As-tu retiré la bâche de mes plaus de laitues?

— Oui, depuis le lever, et ça pousse !

— Je crois bien que ça pousse! Et mes haricots i Et mes griffes d asperges ! Et mes fraisiers, et les arbres, ei tout ce que j'ensemence et tout ce que je cultive? Ça pousse! ça pousse, la \ieille!

Son œil glissa complaisamment sur le ruban qui verdissait sa veste de drap bmn :

— Ce n'est pas en allant au cabaret du père Hylas jou^r à la manille et boire du cidre qu on l'on gagne le Mérite agricole !

Gerlrude reprit :

— Sicaire, tu ne viens pas à la messe?

— Non... J'attends le facteur... une lettre do M. Piédeleu, au sujet de notre nouvelle propriétaire...

— Qui a un si drôle de nom?

— La princesse Stradowska.

— Je ne pourrai jamais m'habituer à elle... Ah ! mon pauvTe homme, qui se serait douté que nous verrions filer ces deux beaux domaines en d'autres mains que celles des héritiers légitimes de notre défunt et cher maître, M. le vicomte Raoul?

Toutes les fois qu'on lui parlait de son ancien maître. Birbin s'etîorçait de détourner la conversation, et Gertrude Tennuyait de ses souvenirs à elle : sa jeunesse et les plus belles années de la maturité, elle les avait passées au château d'Aubécourt. employée à la lingerie du maître, alors que Sicaire incarnait le t\-pe modèle des valets de chambre. Ils s'étaient unis sous la protection bienveillante et désintéressée du vieux gentilhomme, ignorant les amours ancillaires.et là-bas, Gertrude éleva ses deux gas, Baptiste et Claude, .e premier, aujourd'hui marié, y établi maréchal dans le bourg, et ie cadet, qui terminait son service au 8* dra-

gons, à Versailles.

i Longtemps Gertrude pleura le maître, et toujours elle resta une bonne et j douce villageoise; Sicaire le pleurait aussi, mais il devint < un monsieur >.

Si, dans ses voyages a Paris et ses visites chez la marquise de Méran et che2 Piédeleu, Birbin portait la blouse noire et le demi-gibus, à Aubécourt, le diman-

che et les jours de fête, il arborait le haut-de-forme, au 14 Juillet, la redingote, et son titre déconseiller municipal et sa situation de régisseur des deux plus grandes propriétés de l'arrondissement lui valaient une énorme importance.

Depuis sa grandeur, le domestique, né du peuple, haïssait le peuple et la misère humaine ;il la flagellait, dressant des procès-verbaux à toutes les malheureuses qui ramassaient du bois mort en ses landes, jetant à la correctionnelle le vagabond inoffensif, mais sans asile et sans pain, déshonorant de sa rapacité les terres seigneuriales pour se coucher à plat ventre devant les riches, libres de leurs trésors.

Cette brute, hypocrite et servile,joyeuse de la liberté, gardait toujours le deuil du maître, et, lorsque les bourgeois virent Sicaire Birbin, chaque année, payer de ses deniers la messe anniversaire du crime et y assister, seul, au défaut de la famille noble, il se créa autour de lui, et malgré les pauvres, une légende de considération et de respect. On le respectait beaucoup — et on le craignait plus encore.

Pendant que la vieille Gertrude entrait à l'église, le facteur remit une lettre à Birbin, et justement celle que l'homme en deuil attendait. Elle était de Piédeleu et lui ordonnait de tout préparer au château d'Aubécourt, afin d'y recevoir la princesse Stradowska et sa suite.

Le régisseur eut un geste farouche à l'idée que la nouvelle maîtresse choississait Aubécourt plutôt que Tracy pour sa résidence : il tenait les deux maisons habitables, les maisons arrangées, appropriées, le jour de la vente, mais le château de l'absent était moins triste, à ses yeux, que le château du mort.

Les cloches de l'église annonçaient l'élévation. Sicaire fit le signe de la croix et traversa le couloir menant au jardin. En bras de chemise, sous le soleil, Baptiste, un grand diable à la barbe noirâtre, éclaircie par les étincelles de la forge, achevait le labeur des petits pois, taillait à coups de serpe les rames, les piquait dans la terre grasse, et, le long de la forêt naissante, le vieillard contemplait son jardin à lui, son œuvre, sa gloire. Oh! superbe, ce potager avec ses récoltes printanières ! Des allées bien droites, bordées de buis, séparaient les primeurs, dont le vert tendre évoquait le rbcn {u'elles avaient accroché sur la poitrine de Birbin ; çà et là, des arbreo fruitiers en pyramide, d'autres, en espalier, harmonisaient le rose et le blanc de leurs pétales, entre des feuillages à peine jaillis, désireux de s'épanouir. Une odeur de miel se dégageait de toutes ces choses; des insectes bourdonnaient autour des arbustes; la vie circulait, généreuse et féconde, et c'est là, au milieu de cette nature, avec le spectacle des vastes horizons, que Sicaire aimait à promener sa robuste vieillesse.

— Ça pousse ! ça pousse ! ça pousse I

Quelquefois un refrain lui venait aux lèvres, une de ces bonnes chansons normandes où l'on maudit les Anglais et où l'on célèbre les amours patriotiques.

— Voilà qui est fini, père ! dit Baptiste, en essayant son front de ses larges doigts... La messe aussi est terminée... On sort de l'église...

Au carillon deseloehes lancées à toute volée, Gertrude parut, bientôt suivie du cadet, le militaire, qui rentrait de la chasse.

Birbin offrit un verre de cidre au maréchal, et la famille passa dans la salle du rez-de-chaussée, le salon-réfectoire, dont les bahuts étincelaient de poteries et de cristaux multicolores. Le maître gourmanda un peu le braconnier, et il s'assit entre ses deux fils, devant les gobelets que Gertrude, debout, venait de remplir.

Sicaire psalmodiait :

— J'ai reçu une lettre de M. Piédeleu m'annonçant pour ce soir l'arrivée de APMa princesse Stradowska... Nous monterons au château, tous trois, avec la mère, et nous vérifierons si tout est en ordre, et si rien ne manque... chez madame.

-r- A Tracy ? demanda Gertrude.

— Non... à Aubécourt, répondit sourdement Birbin.

— Chez le mort? gémit la vieille. C'est à vous ôter l'estomac!... Je rage de voir cette dame prendre la place de notre maître 1

Le vieillard levait les yeux au plafond,

— Il faut soutfrir ce que l'on ne peut empêcher !

— Pour moi, déclara le maréchal ferrant, très ouvert et très honnête, je ne la renverrai pas ! La princesse a plus de vingt chevaux, et elle va me donner sa pratique...

— Egoïste! cria le mari de Gertrude.

Claude, uu gas de vingt-deux ans, à la moustache brune, hardi et loyal comme son frère, vêtu d'une blouse blanche par-dessus le rouge pantalon doublé de cuira mi-hauliiur des jambes, grillait une cigarette :

— Voyons, père, on dit que cette dame est une bonté, que. dès sa première visite, elle a distribué de l'argent à tous ceux qui en voulaient... Ce n'est pas ordinaire, ça !... Etpuis, ilfautse faire une raison... M. Raoul de Tracy est mort... C'est une grande perte ! Mais il y a douze ans déjà, et M. le vicomte entrait dans sa soixante-seizième ou soixante-dix-septième année, et s'il ne lui était pas arrivé d'accident, il est plus que probable qu'à l'heure actuelle, nous l'aurions enterré tout de môme, le pau\Te homme!

— Tais-toi, fit le régisseur, qui versait à boire.

— Tu sais bien, Claude, observa Baptiste, que le père n'ainie pas qu'on lui parle de M. de Tracy.

— Où vois-tu cela? répliqua Sicaire, larmoyant.

— Est-ce que tu t'imagines que je ne m'en suis pas aperçu ?

— Garde tes réflexions !

La bourgeoise intervint :

— Baptiste, ton père adorait le maître, et le souvenir du crime le désole !

— Je l'a... dorais ! fit, dans un hoquet, le chevalier de l'Agriculture.

— On ne me fera jamais croire, dit le dragon, que M. le comte de Tracy est un assassin !

Gertrude approuva :

— M. le comte de Tracy a été bon pour nous et tu as raison de le défendre!... Il y a du louche dans cette histoire,, et la preuve, c'est que ces Messieurs de Rouen n'ont pas osé voter la mort !

Baptiste demanda, d'une voix exaltée :

— Alors, mère, tu crois que M. le comte est innocent?

— Je ne crois rien... On doute, voilà tout ! Et se tournant vers son mari :

— N'est-ce pas, Sicaire, que tu ne jurerais pas que c'est M. Jean qui a tué notre pauvre maître ?

— Jurerais pas... Jurerais pas... Tout le monde l'affirma! Mais le maréchal-ferrant s'emportait :

— Non, pas tout le monde !... Père, on ne parle jamais de l'événement, en ta présence, de crainte de te chagriner, et, lautre soir, M. Hylas...

— Hylas, le cabaretier et ses clients sont des ivrognes !... Va, Baptiste, les âneries d Aubécourt ne ressusciteront pas mon digne et malheureux maître I...I1 est mort, bien mort, ce bon et grand seigneur !

Birbin tira de son gousset une montre d'argent, le dernier cadeau de la victime, et il se leva :

— Une heure !... La vieille et les gas, si nous voulons que tout soit prêt, il est temps que nous montions au château d'Aubécourt... Mon petit Claude, tu préférerais jouer aux quilles ou braconner avec tes camarades... Tu iras un autre jour... J'ai besoin de toi... En route !

Lorsqu'ils arrivèrent sur la place grouillante de gens, restés après la messe, le curé, M.Desmier, un fort vieillard à la chevelure blanche, qui sortait de l'église, répondit amicalement aux hommages des Birbin, et comme l'ex-domestique s'avançait :

— Est-il vrai, monsieur le conseiller, que vous attendez M""* la princesse Stradowska ?

— Ce soir, monsieur le curé... Nous nous rendons au château pour ouvrir...

— Elle est riche, la princesse?

— Oh ! oui !

— Et déplus, à ce que j'ai entendu affimer, généreuse, serviable et puissante en haut lieu ?

Sicaire eut un geste bienveillant:

Père, père, je sais que vous êtes là.

Liv. 35

Zï

— Il y a des curés qu'on nomme évoques et qui ne le méritent pas autant que vous, mon cher monsieur Desmier.

— Je n'ai pas la moindre ambition personnelle, mais si M""* la princesse Stradowska est aussi influente que les habitants d'Aubécourt le proclament, elle devrait bien obtenir de M. le ministre des Cultes les ornements nécessaires à notre pauvre église!... Voulez-vous, cher monsieur, lui soumettre ma requête?

— Monsieur le curé, je ne suis que l'humble régisseur de madame, mais soyez tranquille... Je lui en dirai un mot, et de bon cœur!

— Je vous remercie... Dieu vous bénira!

Un peu plus loin, sur le bord de la route, ce fut M. Valbois, le minotier, maire d'Aubécourt, une barbe grise, qui arrêta le tégisseur, au passage.

]yjme Qertrude et ses deux fils marchaient en avant, et déjà gravissaient la côte du château. Le maire indiqua à Birbin une petite rivière dont les eaux tumultueuses et rapides s'engouffraient sous un pont et menaçaient d'en abattre les arches.

— Est-il permis, s'écria Valbois, de ne pas utiliser une force pareille?

— Mais il me semble, monsieur le maire, que vous ne vous en privez pas de cette bonne Vivette, dans votre minoterie?

— Oui, sans doute, et la papeterie de MM. Ratiot frères, et la raffinerie de M""" Laburthe et nombre d'usines, ont comme moi, les eaux à leur service, mais ce n'est pas le minotier, c'est le maire d'Aubécourt qui parle, le maire qui désire voir notre village éclairé à l'électricité... Il faudrait de l'argent, pas mal d'argent^ et la commune est pauvre... Aussi, j'ai imaginé que M""' la princesse...

— Monsieur le maire, je lui annoncerai votre visite, et vous expliquerez vous-même l'histoire de l'éclairage.

— Très obligé, mon cher Birbin...

— Comptez sur moi !

Maintenant Sicaire, la tête basse, l'œil pensif, atteignait les hauteurs d'Aubécourt et suivait l'avenue ombreuse du château, sans oser regarder la maison du mort, les tourelles coiffées d'ardoises et les armes inscrites au-dessus du portail. Il entra dans la cour où sa famille, augmentée du jardinier et de sa femme, seuls gardiens de l'immeuble, l'atlendaU, et, près du perron à double évolution, il distribua l'ouvrage.

Claude, Baptiste, le jardinier et Birbin lui-même se mirent à racler les alléeSr du parc, à laver les écuries et les remises, tandis que les deux femmes balayaient les chambres, épousselaienL les meubles et donnaient de l'air aux appartements.

— Ouvrez! ouvrez partout! leur criait, d'en bas, le régisseur.

Et le brouhaha des uns et des autres calmait ses horribles souvenirs, et la vue des fenêtres ouvertes lui faisait du bien^ comme si l'air qui pénétrait dans

LES MARTYRS DE LA VIE 27o

cette demeure, eût allégé l'angoisse de l'être, en dissipant « les larmes des choses».

Dans la journée, les voitures et les domestiques avaient devancé la maîtresse. A sept heures du soir, un landau attelé de deux mecklembourgeois ramena de la gare la princesse Alexandrine et son ami Adolphe Piédeleu. Une grande partie des habitants d'Aubécourt escortait l'équipage, s'entassait le long des grilles, et le château du mort prit des allures joyeuses, avec le perron verdoyant et fleuri et les lumières élevées par les serviteurs.

Tout de suite, la princesse, qui connaissait à peine le château de Tracy et ignorait absolument le château d'Aubécourt, voulut visiter l'immeuble, et. suivie de M'' Piédeleu, elle ordonna à Birbin de l'accompagner.

Sicaire, armé d'un flambeau, précédait les voyageurs.

L'ex-avoué remarqua l'agitation du conseiller municipal :

— Eh! qu'avez-vous donc, mon brave?

— Rien, monsieur...

— Vous tremblez?... Vous êtes malade?

— La joie... l'orgueil... de faire les honneurs du château à M"^ la princesse... D'abord, ils inspectèrent le salon de réception ouvrant sur le hall d'entrée,

une immense pièce aux murs peints en gris, rechampis d'or, et le mobilier de style Empire éveilla un dégoût sur les lèvres de la châtelaine :

— Piédeleu, vous enverrez, demain matin, un télégramme à mon tapissier... C'est ici que logera ma cousine S. M. la reine de Suède, et je veux qu'elle trouve des appartements dignes d'elle !

— Le château de Tracy est plus gai 1

— Oui, mais Aubécourt est plus féodal !

— Pardon, fit l'ex-domestique, les deux manoirs sont du xm»...

— Mais, pas les meubles? reprit Alexandrine.

— Non, madame, pas tous...

— C'est dommage!... On aurait bibeloté!

Toujours éclairés par le régisseur, Alexandrine] et son cavalier visitèrent successivement la salle à manger, les chambres à coucher, les boudoirs, les vestibules, et la châtelaine projeta de nombreuses modifications. Rien n'était assez beau, assez riche, assez grandiose'pour les hôtes illustres qu'elle allait héberger, à l'automne ! Elle parla de donnerdes chasses auxquelles assisteraient lesgrands archiducs d'Autriche et le prince de Galles, avec ses meutes d'Angleterre, et des garden-parties et des bals où elle réunirait toute la noblesse et la haute bourgeoisie de la Seine-Inférieure.

On circulait. Elle demanda :

— Est-ce tout?

— 11 y a encore, dit Piédeleu, le cabinet de travail, la salle d'armes et la bibliothèque... Allons, Birbin, conduisez nous !

Le régisseur ne bougeait pas.

— La bibliothèque, gémit-il... C'est là que mon pauvre maître est mort...

— Conduisez-nous, Birbin! répéta l'ox-avoué.

Il tremblait, le conseiller municipal ; une sueur descendait le long de ses lèvres rasées et de son menton barbu, et, en pénétrant dans la bibliothèque, les voyageurs respectèrent son oiïroyable angoisse. Autour d'eux, le décor n'avait pas été changé depuis l'assassinat de M. Raoul de Tracy; quelques papiers insignifiants, dédaignés par la police, restaient, épars, sur le bureau encombré de livres, et le fauteuil de cuir, à demi-tourné, présentait ses grands bras sculptés, comme pour y recevoir le maître. Dans une armoire entre -baillée, on voyait,, accrochés, le chapeau de jardin et la veste en toile du vieux gentilhomme ; sa canne à bec de corbin reposait près de la cheminée. Tous les meubles, par un détail, évoquaient le mort, aux yeux et à la pensée de Sicaire.

— Piédeleu, murmura Alexandrine, plus grave, ccst ici que le comte Jean a frappé son oncle ?

— Oui, madame.

— Un gentilhomme ?... Oh!

Un sanglot de Birbin valut à cet homme l'attention de la princesse,

— Vous l'aimiez bien, votre^ maître, mon pauvre garçon, puisque, après douze ans, vous le pleurez encore ?

— Je le pleurerai toute ma vie !

— Quel brave homme !... Je vous conserverai toujours la place de régisseur de mes châteaux !

— Madame la princesse est aussi généreuse que mon maître a été généreux l

— Vous étiez là, quand l'événement est arrivé?

— Non, madame, je n'étais pas là... Mais, je vous en prie, ne m'interrogez plus... Je ne sais rien de plus que ce que j'ai dit à l'audience, comme témoin à décharge de M. Jean de Tracy.

— Vous croyiez donc alors à l'innocence du comte ?

— Je n'y croyais pas; je n'y avais jamais cru, mais je voulais sauver l'honneur de la maison !

— C'est admirable !

— J'ai fait mon devoir, et je le ferai toujours, madame la Princesse.

— Eh bien. Princesse, interrogea Piédeleu, avais-je raison de vous dire que l'ami Sicaire est le modèle des serviteurs?

Gentiment, la châtelaine tendit la main au conseiller municipal.

— Mon brave Sicaire, vous méritez un prix de vertu, et je vous recommanderai à l'Académie française !

Ce soir-là, Alexandrine dîna en tête-à- tête avec l'ex-avoué. Les jours suivants pendant une quinzaine^ elle reçut à sa table les principaux habitants du village, et, lorsqu'elle partit, une centaine d'ouvriers bouleversaient le château d'Aubécourt et une autre centaine attaquaient le château de Tracy — les deux Trianon.

Derrière elle, M""' Stradowska laissait l'espérance dans toutes lésâmes; le curé, M. Desmier, voyait déjà son église enrichie de merveilleux ornements; le maire, M. Valbois, apercevait le village d' Aubécourt. métamorphosé, au milieu des flamboiements électriques; Baptiste Birbin embauchait des ouvriers pour suffire au ferrage de la cavalerie du château, et tous, du plus grand au plus petit, le juge de paix, le receveur des domaines, le percepteur, le ^-eceveur des contributions indirectes, -le chef de gare, le brigadier de gendarmerie, la receveuse des postes, l'instituteur, le facteur rural et les cantonniers bénissaient la nouvelle Providedce.

Henriette apprit de sa mère la vente des domaines et des châteaux normands, et le remploi de ces immeubles, effectué en Sologne et dans les Landes par M° Piédeleu.

Insouciante des affaires, elle proteskiit seulement contre l'aliénation des demeures ancestrales ; mais la marquise oDJecta que la maison ensanglantée et la maison déshonorée allaient s' évanouir ainsi, et plus vite, de leurs mémoires, et la jeune fille garda le silence.

Une autre idée la préoccupait, l'absorbait : sa lettre, envoyée en Nouvelle- Calédonie, depuis quatre mois, était sans réponse, et le forçat avait eu le temps d'écrire !

Chaque j ou r. M"'' de Tracy arrivait, toute livide, chez M'' Vauzelet, rue Saint-Florentin :

— Mon père est-il mort ? est-il vivant ?

Deux hautes lampes sur la cheminée, une autre lampe à console, près du piano, et deux candélabres à bougies brûlant sur une table de jeu, éclairaient, ce soir-là, le salon de M" Vauzelet, un salon meublé avec goût et peuplé d'œuvres d'art.

La maîtresse de maison, en robe de soie noire montante et bonnetdc dentelles, servait le thé ou le café à Une vingtaine de convives, aidée par des amies, les femmes des invités, celles-ci déjà mûres et aux toilettes graves, celles-là, plus jeunes et d'aspect moins rigide. Elle s'approcha d'un groupe d'habits noirs où se distinguaient Myrtil Zamor, Thibault de La Noue, Philibert Baucresson, et oii pérorait, entre M"' Ambroise et son fils, un long monsieur à favoris roux, au sourire un peu froid, les yeux éveillés et chercheurs :

— Du café ou du thé, monsieur le procureur de la République ?

— Du thé, je vous prie, chère madame, répondit le magistrat.

Et, la tasse à la main, pendant que M""^ Vauzelet retournait à la bouillote et au samovar, M. Lucien Cazalis, procureur de la République, à Paris, continua la discussion avec le D"" Rousseau :

— Le secret professionnel!... Mais, docteur, l'article 378 du Code pénal est limpide ! Hors le cas où la loi vous oblige à vous porter dénonciateur, vous devez, sous peine de l'amende et de la prison, garder les secrets dont vous êtes dépositaire !

— Pas toujours! répliqua le D"" Rousseau, une moustachue grise très indépendante. La loi n'a pas prévu et ne pouvait prévoir certaines circonstances... Exemple : Un jeune homme est sur le point de se marier; il est mon client, et je vois dans son ascendance des parents épileptiques ou déments, ou bien, le jeune homme lai-même est affligé d'une maladie constitutionnelle. Que je sois ou non le médecin de la maison qu'il va contaminer, après m'être efforcé de vaincre l'idée du mariage de ce jeune homme, si je n'y arrive pas, si le jeune homme m'oppose son amour irrésistible, s'il invoque le salut qu'il espère de cette union, ma conscience — et non la loi — m'oblige à prévenir les parents de la jeune fille ! Est-ce vrai, maître Vauzelet?

— Assurément.

— Oui, dit M. Cazalis, il y a des exceptions honorables, mais le principe demeure !

M* Ambroise intervint :

— C'est un beau langage dans la bouche d'un magistrat! Que deviendrait la défense, sans le secret professionnel? Les clients et les accusés n'ayant plus de garantie, ne pouvant plus livrer leurs secrets à leurs défenseurs, avec un entier abandon et une sécurité absolue, les avocats n'auraient plus de liberté, et les tribunaux jugeraient à l'aventure!

— Et pas comme au théâtre!... Ils jugeraient et quelquefois ils jugent devant des chandelles mortes! psalmodia Myrtil.

Puis, toujours narquois et joyeux, sa belle tête dorée flambant au-dessus de son corps mal équilibré :

— Aumoins,monsieurleprocureur,lescompositeursdemusiqu§,ptusheureux

que les romanciers et les peintres, sont à l'abri des foudres judiciaires... Par CCS temps de morale^ on n'a pas encore relevé d'outrage aux mœurs dans la musique...

— Tais-toi donc ! fit la Nolle... Entre les portées, tu écris des vers...

— Et il blague la cour- d'assises! ajouta en riant Baucresson.

— Avec esprit! déclara Edgard Vauzelet.

— Je ne parle pas de mes vers; il s'agit de mes notes!... La musique obscène?... Voilàune accusation qui lancerait un jeuneministère public... Sij'étais l'un de vos substituts, monsieur le procureur, je voudrais découvrir ça!

Loin de se fâcher, le magistrat, homme du monde, se joignit volontiers à toutes les dames qui priaient Myrtil Zamor de chanter, au piano, ses dernières créations.

On applaudissait les fugues et les rimes du poète-compositeur, mais le whist habituel ne perdait pas ses droits, et, comme M'^ Ambroise allait s'installer à la table de jeu avec le procureur et le médecin, un domestique lui remit un pli cacheté.

Vauzelet s'excusa de lire, eut la force de dominer une grande émotion, demanda à Edgard de prendre les cartes et marcha vers son cabinet de travail.

Un homme l'y attendait, debout, en complet de drap brun, son chapeau de voyage à la main. Il était de moyenne taille, un peu courbé, et sous le vieillir hàtif, malgré les cheveux et la barbe blanchis, avant la cinquantaine^ il avait encore de l'allure, de la race, un sang de jeunesse : les yeux noirs brillaient d'un rayon de printemps et le sourire gardait l'expression d'une infinie douceur".

— Traoy!... Oh! mon pauvre Jean!... oh! mon cher comte !... oh! mon ami !

Le condamné et son défenseU'P restèrent quelques minutes enlacés, dans l'une de ces fraternelles étreintes qui sont l'orgueil des hommes et valent toutes seules la peine que l'on vive.

— Gracié? demanda l'avocat.

— Non... Evadé.

— Evadé?... Ah! malheureux, pourquoi êtes- vous revenu en France?

— Vous le savez bien... Pour obtenir justice... accomplir mon devoir envers mes parents, mes amis et moi-même...

Et vivement :

— Ma fille?

— M"° Henriette a été retirée du couvent; elle est à Paris, chez... sa mère, elle viendra nous voir demain.

W Ambroise se disait que le miuistère de l'Intérieur et le parquet devaient être informés de l'évasion du comte, et la présence du magistrat, en sa maison, exaspérait son inquiétude.

— Mon cher comte, pour votre sûreté, [il est important que je rentre au salon, où j'ai du monde... Vous êtes ici chez vous... Je vais vous faire donner une chambre, et, dès que mes invités seront partis, je m'empresserai de vous rejoindre.

— Un mot encore? insista M. de Tracy... Ma fille... C'est une grande demoiselle maintenant, n'est-ce pas?

, — Grande et belle. Je la vois souvent... M"" Vauzelet et moi nous l'aimons beaucoup.

— Elle parle de son père, quelquefois?

— Tous les jours.

' — Alors, pourquoi ne m'a-t-elle jamais écrit? Sa mère est excusable, puisqu'elle ne m'est plus rien... mais elle... elle... ma fille?...

— La première lettre de M"^ Henriette est arrivée, à Nouméa, après votre évasion... Jusqu'ici on avait dû lui cacher...

— Que son père était... là-bas au milieu des voleurs et des assassins?... Parbleu ! on a bien fait!... Alors elle me suppose libre, à l'étranger?

— Non.

; — Comment a-t-on pu lui expliquer mon absence?

— Vous étiez condamné à perpétuité, vous ne vouliez pas de la grâce, on n'avait plus d'espoir en la justice, et afin d'éviter les questions embarrassantes de M"*" Henriette, on lui a annoncé... votre mort...

— Et M""® de Méran a permis un tel mensonge ?

— Hélas!

— Ma fille sait la vérité à présent, puisqu'elle parle de moi, puisqu'elle m'a écrit, dites- vous, au bagne...

— Votre fille vous aime et vous respecte... Tout à coup, le comte s'anima :

— Je veux la voir!

l\ était superbe dans le débordement de sa paternelle tendresse. H oubliait le danger menaçant ; il oubliait l'horreur des bagnes ; il ne songeait pas que la moindre imprudence allait le renvoyer là-bas d'où il venait, et l'y murer, cette fois^ pour toujours !

Le gentilhomme saisit Vauzelet par le bras :

— Il faut me dire où elle demeure !... Une voiture que j'ai laissée à la porte me conduira... J'ai besoin de voir Henriette... J'ai besoin... là... J'ai besoin de voir ma fille !... J'ai besoin de l'embrasser !

L'avocat tremblait que la voix du gentilhomme ne franchît la muraille qui, seule, les séparait du grand salon, et n'arrivât aux oreilles de M.Lucien Cazalis:

— Mon cher comte, je vous en prie, ne vous exaltez pas ?... Ne criez pas si fort ?

La concierge achevait le labeur de la maison.

Liv. 36

— Ne suis-je pas chez un ami?

— Certes, mais il y a, tout près de nous, parmi mes invités^ un homme qui, d'un mot, pourrait vous perdre...

— Et fffli donc ?

— Le procureur de la République...

— C'est vrai, balbutia le gentilhomme, je suis une bête de chasse que l'on va poursuivre, sans trêve, jusqua l'heure de la curée...

— Nous vous défendrons !

M* Ambroise conduisit son ami dans la chambre qu il lui réservait, donna l'ordre à un domestique de renvoyer la voiture et de monter le bagage de l'hôte, et il joua la comédie pour dérouter les curiosités du serviteur :

— Ah! c'est vraiment dommage, mon cher cousin, que vous n'ayez pas apporté votre habit noir !... La soirée est charmante !... A tout à l'heure !

L'avocat revint au salon oij Edgard le suppléait à la table do whist.

— Yous paraissez tout joyeux, cher maître? observa le procureur de la République.

— Une bonne nouvelle? fit le docteur Rousseau.

— Non... un client... ordinaire!

Jamais amphitryon ne désira plus ardemment le départ de "ses invités. Enfin, seul avec sa femme et son fils, M"^ Ambroise leur ouvrit son cœur :

— Je viens d'éprouver une grande joie ; il nous reste à accomplir un grand devoir... Le comte de Tracy s'est évadé du bagne, et il est notre hôte I... Vous le verrez, demain... Cette nuit, je vais l'entendre et m'occuper de son salut... Vous m'aiderez !

Laissant M"'' Cécile et Edgard sous le choc de la stupéfiante et bienheureuse révélation. M* Ambroise courut rejoindre le père d'Henriette auquel il avait fait servir la fleur du souper et son vin le plus généreux.

— Mon cher comte, dit Vauzelet, en s'asseyant près du gentilhomme, nous avons des dispositions à prendre, votre liberté à sauvegarder... Parlez-moi ouvertement, comme à un ami, un frère?... Vous ne vous êtes pas évadé dans le seul but de reconquérir une liberté, pire encore peut-être que votre détention?

— Je veux d'abord embrasser mon enfant... et, ensuite, rechercher le coupable et obtenir la reAàsion de mon procès.

— Avez- vous un indice quelconque, un plan arrêté ?

— Je n'ai rien de tout cela, mais je suis libre, et, si le bagne m'a vieilli, il ne m'a pas enlevé mon courage !

— Vous ignorez un article de loi...

— ^ Qui pourra se douter que Bernard Jousselin, usé par les fatigues et le malheur, est le même homme, jeune et robuste, que les gendarmes emmenèrent, il y a douze ans, du château de Tracy.

— Bernard Jousselin ?

— Oui, c'est le nom que je porte, le nom do l'un des amis qui ont favorisé mon évasion...

M.Jean de Tracy exposa comment il était parvenu à s'échapper du bagne. Après huit ans de misère, grâce à sa bonne conduite, on l'autorisait à travailler chez un entrepreneur de serrurerie, dans Nouméa. 11 y vécut quatre années, et le patron, un brave homme qui croyait à l'innocence du forçat, lui offrit, un jour, de l'aider à partir sur un na\ire anglais, Bernard Jousselin, un employé de la maison, lui donna son passeport et ses papiers de famille ; le patron lui avança quelques milliers de francs, et le gentilhomme, dont les cheveux et la barbe venaient de pousser, le long de la traversée, rentrait en France, absolument méconnaissable, sans aucun artifice, et muni d'un bon état civil.

— Le danger d'une arrestation est moins grand que je ne l'imaginais, dit M" Ambroise ; vous pourrez vivre, je crois, à Paris, mais en isolant, dans son avatar, le « Bernard Jousselin »de tous ceux qui ont connu, aimé ou haï le comte Jean... Vous ne devrez vous livrer à personne, en dehors de votre fille, de ]yjmc Vauzelet, de mon fils et de moi-même...

— Et surtout, je devrai me délier de mon ancienne femme. .. de celle que j'adorais, et qui m'a jugé avec les juges, sans avoir pour son mari l'inquiétude ou la pitié des étrangers I

— Oui, il vaut mieux que M'"*' de Méran ignore votre retour ; mais Henriette votre fille, vous reste ; elle est aussi bonne que belle, et elle fera descendre en vous un peu de soleil !

Dans la matinée, M*^ Vauzelet écrivit à Henriette de passer rue Saint-Florentin ; puis il présenta le comte à sa femme et, devant l'accueil chairmant de M'"^ Cécile et la robuste poignée de main du jeune Edgard, l'évadé comprit qu'il n'était pas l'errant auquel on donne asile par devoir ou pitié, mais l'ami honoré, respecté de ses hôtes.

M"'^ de Tracy accourut, inquiète et souriante ; et les Vauzelet, redoutant une émotion trop forte, voulurent la préparer à son grand bonheur.

On entrait au salon.

— C'est une lettre de mon père, n'est-ce pas ? dit Henriette.

Avant de répondre, M"^ Cécile l'embrassa, bien plus émue qu'elle ne désirait le laisser paraître.

— Non, mon enfant, ce n'est pas une lettre... non...

— Mais, tout de môme, une grande nouvelle ! ajouta M*" Ambroise.

— Une nouvelle joyeuse 1 continua Edgard... Un ami de votre père est arrivé de... là-bas...

Henriette l'inteiTompit anxieuse :

— Cet ami, pourquoi n'est-il pas là?... Pourquoi ?...

28i LES MARTYRS DE LA VIE

Debout au milieu d'eux, elle les regardait ; ils hésitaient encore, mais si trouMés qu'elle eut la sensation d'une chose extraordinaire et devina sur leurs lèvres des pai-oles de joie prêtes à s'envoler.

Alors elle cria :

— Mon père est revenu ! Il est ici!...

Et, comme dans une invocation religieuse :

— Père! père je sais que vous êtes là !Je sais que vous m'entendez! Venez! oh ! venez ! je n'ai pas peur !

11 s'avançait les mains tremblantes d'amour, et cet homme, ce martyr, qui brava les hontes de la Cour d'assises et subit douze années de galères, n'avait plus la force de marcher, ni de parler. Le bonheur l'étoufîait de voir sa fille si belle et si vaillante. Il chancela. Ou crut qu'il allait défaillir, et les Vauzelet se précipitaient vers lui; mais, déjà, Henriette l'entourait de ses bras et le ranimait de ses baisers.

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