‹ Les martyres de la vieChapitre 13 sur 83 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Il avait été convenu que M. de Tracy — le nouveau Bernard Jousselin — demeurerait chez les Vauzelet le temps utile à lui trouver un appartement qui présentât des garanties de sécurité contre les investigations policières.

Edgard se mit en campagne. On devait éviter les maisons trop peuplées, les concierges bavards ; il fallait aussi repousser les quartiers trop paisibles, sortes de provinces ouvertes à tous les commérages sur l'arrivant ; il fallait une mesure moyenne de bien-être, une zon& moyenne de lumière et de vie.

La banalité des proverbes enseigne que Paris est la ville où l'on se cache le mieux ; cela est vrai pour les « chevaux de retour », et rien n'est moins exact pour un brave homme inhabile dans l'art des métamorphoses. Il serait plus original de soutenir que Paris est la ville où l'on se cache [le mieux — à la condition de ne pas se cacher ; mais ce dernier genre demande l'aplomb et le cynisme des aventuriers qui, malgré douze années de bagne, manquaient au gentilhomme. D'ailleurs, nulle hâte. Les Vauzelet accordaient une hospitalité fraternelle à leur ami, l'incitant à un repos nécessaire, avant d'entreprendre les démarches dont ils redoutaient les dangers, sans en espérer le moindre avantage.

Aux yeux des domestiques, M. Bernard Jousselin était un parent de M""' Vauzelet, et les serviteurs, si on les avait interrogés, eussent répondu^ dans l'innocence de leur âme, que M. Bernard Jousselin habitait ordinairement une commune des environs de Marseille, et ils eussent ajouté que l'hôte gardaitla chambre ou ne sortait pas de la maison, parce qu'il souffrait de douleurs rhumatismales.

L'évadé partageait les repas de la famille, et, en son hounneur, on so privait volontiers de recevoir, d'aller au théâtre et dans le monde. Quelles douces soirées, quelles aimables causeries, après les longs silences du bagne, les amer-

tumcs de l'exil et les ançjoisses de la traversée! Devant les domestiques, le gentilhomme savait se contraindre, et il ne laissait échapper ni un mot. ni un geste. en dehors de la situation bourgeoise acceptée ; mais la valetaille disparue, il redevenait le comte de Tracy, avec tous ses beaux souvenirs, tout son esprit, toute sa grâce. C'était un charmeur qui s'éveillait d'un songe de misère et de honte : la misère et la honte, il les oubliait, joyeux de vivre : entre Tamour de sa fille et le dévouement des amis, il oubliait les ombres lointaines et infâmes dans cette , ombre amicale et tutélaire présageant la justice, la liberté.

On ne lui parlait jamais de son ancienne femme, morte pour lui, et toujours le nom d'Henriette jaillissait des conversations intimes, et ce nom, les Yauzelet aimaient à l'écouter et à le redire.

Pendant une semaine, M"* de Tracy vint voir son père chaque jour; puis elle eut l'énergie d'abréger ses visites et de les rendre moins fréquentes, afin d'éloigner les soupçons de la mère, aussi dangereux peut-être qu'un appel à la police et à la magistrature; car M°* de Méran, incapable de dénoncer sou ex-mari, pouvait s'allumer d'une jalousie maternelle et paralyser l'élan de^sa fille à l'heure de l'action.

En des entretiens rapides, le père apprit l'enfance malheureuse d'Henriette, sa jeunesse isolée, ses larmes et son deuil ; les douze ans de couvent avaient été moins rudes que les douze années de bagne ; mais, lui. il croyait sa fille vivante et ingrate, et elle le croyait mort et, le sachant vivant, elle foulait aux pieds le verdict des juges I

Le comte, après le départ d'Henriette et pour dissimuler son chagrin aux Yauzelet, s'enfermait dans la bibliothèque de l'avocat non loin du salon où un portrait le représentait heureux et jeune. Il essayait de lire, enlevait un volume des rayons, le feuilletait, en cherchait un autre : ses idées erraient ailleurs, vers cette maison du boulevard Malesherbes qui abritait l'ex-épouse, l'ancien ami devenu époux, la douairière de Francade, bégayant encore le nom du premier gendre et sa divine Henriette.

Toute lecture lui était impossible : les lettres dansaient, papillonnaient en des envolements d'atomes noirs, et quelquefois, sur les marges blanches, les châteaux de Tracy et d'Aubécourt, dont sa fille lui avait annoncé la vente, projetaient la silhouette minuscule de leurs tourelles.

Certain jom\ il prit au hasard, un in- 12 assez opais. à tranches variées, /e^ Code^ et les Lois usuelles. Il étudiait sa situation judiciaire et arrivait à un article du Code pénal : l'article lui révéla que tous les citoyens, à l'exception des ascendants ou descendants, des époux ou" épouses même divorcés, frères ou sœurs ou alliés aux mêmes degrés, qui auront donné asile à des criminels, seront passibles de l'emprisonnement. Or. il ne pouvait invoquer aucune pîirenté, ni aucune

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allianco uvec les Vauzoiet, et M' Ambroise, (\m évidoniment connaissait larlicle, s'exposait à ùtre traduit cm justice et condamné!

Si le genlilhonnne adiiiirail la liravoiiro (h; l'ami qui a\ait ouNcrt toutes j^randi's les [tories de sa niaJNon au fugitif, ract(> lui paraissait plus grave, les deux Vau/elet exer«;anl la profession d'avocat, le pt!>re se trouvant membre du conseil de l'Ordre, et il ne voulut pas rester une heure de plus en cet asiln où sa présence était un dangei'. A l*aris, gnlce au nom de Heriuird Jousseliii, il s'inquiélerail d'une hospit^ilité payée mais il ne pouvait fuir sans avertir et remercier son généreux défenseur, et connue il allaiiuail, ému et vibraul, la iMcniiëre phrase d'adieu. M" Ambroise entra dans la bibliolliéque :

— ;- Bonjour, nmn cher comte... Pardon, je vous dérange... Vous écrivit'/ ?

— .V vous, mon cher ami.

— A moi ? Vous me voyez tous les jours !

— Je vous écrivais pour vous saluer, vous et les vôtres, du meilleur do mou cœur... ,1e pars...

— Vous partez ? Pourquoi ? Mais c'est de la folie !

— C'est de la sagesse !... C'est mon devoir! Et il lui mit devant les yeux l'article du Code. L'avocat fi'rma le livre et le jeta sur la table :

— Le danger qui nie menace n'est rien auprès do celui auquel vous vous exposez, eu quittant cette maison, alors que vous n'avez pas d'abri assuré... Je vous garde, nuui cher comte, je vous garde !

— Mais vous jouez Noli'e position ! C'csl à nu)i de vous dire que votre générosité est do la folie !

— Folie ou non, je tiens à mener jusqu'au bout la tàchb que j'ai entreprise, et vous ne m'arrêterez pas avec >os enfantillages 1

— Enlanli liages? Il s'agit de l'honneur professionnel des Vauzelet, de leur liberté peut-être, du repos de votre femme !

— Ma femme et mon lils ne pensent pas autrement que moi, et ils me blâmeraient de vous laisser partir !... Vos craintes sont illusoires ! On chercherait partout le comte de Tracy avant de le relancer chez l'avocat Vauzelet!

Puis il ajouta d'une voix pleine d'amertume :

— Dans ma carrière déjà longue, il m'est arrivé de sauver dos couitablos, et, aux assises de Rouen, j'ai été battu, malgré votre innocence ! Je le disais dernièrement à mon lils : <.< 11 y a on nn>i un remords et une honte! » Et je vous dis à vous : « Si la lumière se fait et qu'on vous accorde justice, eh bien, ce sera ma propre réhabilitation ! »

Mais les scrupules de l'ovado noudemeuraiont pas moins entiers, et on dut lui obéir.

Edgard annonça qu'il avait loué pour le comte un appartement, en haut des

Batigiiolles, dans la cité des Fleurs, et le choix et la manière du visiteur témoignaient d'une circonspection merveilleuse. Le jeune homme s'était présenté à la concierge, sous le nom d'Edgard Jousselin, neveu de l'oncle Bernard, un petit rentier de Marseille, qui venait habiter Paris. Avant de s'engager, il se renseigna sur les locataires, tous des gens tranquilles, un percepteur en retraite, une dame espagnole, professeur de dessin, deux vieilles demoiselles honorables, un employé à la gare des Batignolles; pas de boutiques immédiates, donc, pas de boîtes à cancans! Un vrai paradis bourgeois, moitié parisien et moitié province, avec des fleurs et des verdures ! La cité communiquait par une grille à l'avenue de Clichy, à deux pas de la porte de Saint-Ouen, et Edgard tenait au rez-dechaussée, sur le jardinet, parce que l'oncle gravissait difficilement les étages — et, aussi, parce que l'évasion, en cas d'alerte, semblait très facile.

M. et M"^ Vauzelet et le comte approuvèrent l'ami d'Henriette, et on décida que les meubles achetés chez un tapissier du faubourg Saint-Antoine, seraient expédiés au nom de Bernard Jousselin, en gare de Lyon, et que de là, on les dirigerait, comme venant de Marseille, à la cité des Fleurs. Pour le linge, M^^'Vauzelet se chargeait des commandes, et elle n'oublierait pas les initiales B. J. et le linge suivrait le mobilier.

Un matin, le comte partit, accompagné du père et du fils Vauzelet, et d'un domestique veillant sur les bagages, et bien persuadé que le parent de sa maîtresse retournait à Marseille.

Gare de Lyon, M'' Ambroise renvoya le domestique ; puis, les trois hommes montèrent en voiture et se firent conduire au logement de l'évadé.

Tout était prêt pour l'installation de M. Jousselin, et, pendant que M. Vauzelet échangeait de fraternelles paroles avec le gentilhomme, Edgard, très malignement, ouvrit son âme à M"^ Tourte, la concierge, qui devait s'occuper du ménage :

— L'oncle Bernard, dit-il, est un excellent homme, un peu casanier... Mon père et lui, les deux frères, s'adorent, et l'oncle nous aime bien, ma sœur et moi.

— Ah ! monsieur a une sœur?

— Oui... Elle se nomme Henriette... Nous demeurons aux Ternes, dans notre famille, et nous viendrons, l'un ou l'autre, voir souvent le bon oncle !

Ensuite, il lui donna des détails sur la vie passée et les habitudes actuelles de M. Jousselin. Il avait beaucoup voyagé, l'oncle Bernard, cequi expliquaitson manque d'accent méridional ; il avait besoin de repos. Vraiment, il ne sortait pas assez, et lui, Edgard, et la sœur Henriette essaieraient de le promener. Mais voilà, les rhumatismes ne le lâchaient pas toujours ! Allons! Allons! la jambe guérissait, et l'oncle marcherait, au bras de l'un ou de l'autre deses neveux, loin de l'horrible fournaise de Marseille — à la douce et printanière chaleur des Batignolles !

Les agents vont cerner la maison. Venez

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La concierge pouvait, sans danger, clabauder cette histoire, et c'ost pourquoi le neveu lui demanda lé silence.

Au matin, selon les ordres, cette femme entra chez son locataire auquel elle apportait les journaux etune lettre d'Henriette informant lisolé de sa prochaine visite et l'exaltant de ses espérances immortelles.

Petite et grosse, la poitrine rebondie sous un caraco de futaine, la croupe enserrée dans un jupon assez court pour laisser voir ses jambes vêtues de bas de coton blanc et ses pieds chaussés de pantoufles en tapisserie, M"' Eiisa Tourte avait le visage d'une Auvergnate bien portante, une chevelure noire crépue, un nez aux ailes exagérées, des dents larges comme les touches d'un piano d'enfant et l'esprit du « cordon » ; elle aimait et défendait ses locataires, et, les locataires disparus, elle n'hésitait pas à les déchirer et à les flétrir.

Elle saluale nouveau locataire qui, en veston de chambre, arpentait les trois pièces de son logis, une retraite des plus bourgeoises, avec des meubles en noyer, un luxe dandrinople et quelques souvenirs aHistiques, les dons des Vauzelet.

Vous vous plairez à la cité, monsieur Jousselin !... N'est-ce pas que ce

n'est pas cher, douze cents francs?

— Mais non, madame !

Et cette vue!... On entre, on sort, on est chez soi... Vous avez votre carré

de jardin, à côté de celui du percepteur... Aimez-vous les oiseaux?

— Certainement.

— Moi, j'en ai une pleinecage, dans ma loge !... Vous les verrez, monsieur!... Us -chantent mieux que des artisses d'Opéra, surtout Kiki, un Hollandais, un trésor quoi! le trésor à sa maman!.. Hier, monsieur votre frère et monsieur votre neveu m'ont complimentée sur ma crème,... Je vous ferai une bonne popotte... La. cuisi-ne, ça me connaît!... Le pauvre Tourte était si gourmand... H buvait aussi, hélas! et il est mort de la boisson, mais quel brave homme !... Ah! je ne boude pas devant l'ouvrage ! M"' Lopez est là pour le dire !

— M""^ Lopez?

— Votre voisine, en face, au quatrième... Je la sers depuis deux ans, si vous voulez vous renseigner...

— Inutile !

— Une Espagnole, M""^ Lopez... Elle a été riche; son mari lui a tout mangé, et elle donne des leçons de dessin... Une artisse, mon cher monsieur, une grande artisse!... Elle a fait le portrait de M. Nervilhac, l'ancien percepteur, et celui des sœurs Quinsonas...

M. de- Tracy laissait bavarder la concierge et voyait le moyen de faciliter les sorties d'Henriette :

— Elle reçoit des élèves, cette dame?

— Je crois bien qu'elle en reçoit, et des demoiselles de la haute !

— Ma nièce prendra des leçons.

— La sœur de M. Edgard?

— Oui... la fille de mon frère... M"® Henriette Jousselin...

— Ah! que M'""' Lopez va être contente!... Si j'allais lui annoncer...

— Non... Attendez... Je veux prévenir ma nièce...

La concierge achevait le labeur de la maison, et le locataire, debout, près de la porte vitrée, laissait errer son regard sur un jardinet plein d'arbustes et de fleurs. Une allée menant à T^^venue principale de la villa coupait en deux parties cette humble végétation, léchée par un peu de soleil; à gauche, les oiseaux de M™" Tourte s'égosillaient dans leur cage, et d'autres oiseaux leur répondaient dans les ramures d'un grand arbre; à droite, M. Nervilhac, l'ex-percopteur, un bourgeois épais, en bras de chemise, taillait ses rosiers; en face, une croisée encadrait deux vieilles demoiselles très maigres et habillées de noir, les sœurs Quinsonas ; plus haut, derrière une baie éclairant l'atelier de M""' Lopez, le gentilhomme put observer la beauté grave et âgée de l'Espagnole, et une blouse qui passait, la blouse de l'employé à la gare des Batignolles, vint justifier les bénédictions de la concierge sur ses locataires honorables et tranquilles.

Maintenant M. de Tracy recevait les visites des Vauzelet et celles de sa fille. Grâce au prétexte des leçons de dessin, Henriette obtenait trois fois la semaine, deux heures de liberté, et comme elle abrégeait la leçon pour entrer bien vite chez « l'oncle, » M"' Lopez admira la bonne âme de son élève, et M™'' Tourte en conclut que la nièce soignait un oncle à héritage.

On s'enhardit. Père et fille se promenaient dans l'avenue de la cité, et, le soir, au clair de lune, les Vauzelet accompagnaient leur ami, le long des boulevards extérieurs. A la villa, M. Jousselin saluait M™"' Lopez, répondait au coup de chapeau de M. Nervilhac, et l'on devinait qu'âne intimité plus grande ne tarderait pas à s'établir.

Edgard faisait des voyagesde Paris à Rouen etdansles environs d'Aubécourt, mais, outre que les preuves de l'innocence semblaient très difficiles, une préoccupation matérielle augmentait les angoisses du gentilhomme. La petite somme d'argent rapportée de Nouméa, s'épuisait, et le comte voyait le jour où il seraitobligé de s'adresser aux Vauzelet. Certes, il n'en doutait pas, M*^ Ambroise lui prêterait, avec grand plaisir, l'argent nécessaire à sa modeste vie, mais une démarche de cette nature lui répugnait; de plus, il fallait bien que l'évadé remboursât la somme si libéralement avancée par son ancien patron, au bagne.

Malgré les offres gracieuses des Vauzelet, le comte avait tenu à payer les meu blés; il se disait beaucoup plus riche qu'il ne l'était, afin de ne pas inquiéter ses amis, et, bientôt, il serait sans ressources !

Sans ressources, lui, le comte Jean dont les revenus s'accumulaient, depuis douze^ années, entre les mains de Piédeleu? Au fait, pourquoi ne s'adressait-il pas

à ce brave homme que le conseil de famille, sous ia présidence du juge de paix d'Aubécourt, lui nomma comme tuteur?

Obéissant à une instinctive pudeur de vierge et au désir de ne pas gâter les joies mystérieuses, TI(?tiriette n'avait rien dit à son père du rôle interlope de l'exavoué dans l'histoire matrimoniale, chez la princesse Stradowska, et M. deTracy croyait toujours en la droiture de M" Adolphe Piédoleu. Il s'en voulut presque de ne pas avoir averti de son évasion l'homme autrefois dévoué aux intérêts de la famille; il ne s'expliqua pas le silence des Vauzelet, et, en dehors du besoin d'argent, il eut la pensée que l'administrateur pourrait aider à sa réhabilitation.

Ce jour-là, Bernard Jousselin sortit seul et descendit l'avenue de Clichy, marchant vers le faubourg Poissonnière. Dans le tumulte des tramways, des omnibus et des voitures, avec sur le trottoir le coudoiement des passants^, unecrainte vague s'empara de l'évadé. Il hésitait, stationnait, rasait les maisons, et, de temps à autre, se garait, comme si une lourde main allait le saisir ; et cette main, il s'imaginait la sentir, s'arrêtait, prêt à se défendre, levait la tête, et contemplait un badaud qui lui riait au nez; toutes les voix devinrent menaçantes, tous les regards, ennemis. Rué de Londres, à la glace d'une devanture, il se vit, tremblant et livide, et il lui fallut bien admettre que nous sommes les jouets de nos destinées puisque lui, innocent, avait l'image et les gestes d'un malfaiteur.

Mais, la volonté est la .rloire des hommes et, au contact delà foule parisienne, déjà perdu dans le mouvement des êtres et des choses. M. de Tracy arrivait, assez calme, à la maison du boulevard Poissonnière.

Il ordonna au domestique:

— Annoncez M. Bernard Jousselin.

Simon, le valet de chambre, demeurait cloué surplace, examinant le visiteur, d'un œil atone. Depuis une quinzaine d'années, il était au service de M* Piédeleu et jadis, en Normandie, il avait salué le comte de Tracy; il avait assisté à l'audience de la Cour d'assises, et il revoyait là, devant lui, un peu changé, mais reconnaissable, l'homme du bagne.

Il balbutia:

— C'est monsieur... Bernard Jousselin que je dois annoncer à mon maître, M. Piédeleu?

— Oui, mon ami... Bernard Jousselin, de Marseille.

Dans le clair obscur de l'anticbambre, M. deTracy ne distinguait pas le visage décomposé du Normand, et le valet, ayant fait passer le gentilhomme au salon, se précipita vers le cabinet de son maître :

— Ah! monsieur!... Ah! monsieur!...

M' Adolphe Piédeleu, en grande toilette, mettait ses gants pour sortir :

— Hein?... quoi?... qu'y a-t-il? ^

— Il y a... il y a... que M. le comte de Tracy demande à vous parler!

— Tu es fou !

— Oh! non, monsieur, j'ai encore ma tête!... Je l'ai deviné, bien que sa barbe et ses cheveux aient blanchi !

— Il t'a dit son nom? fit Piédeleu, avec un commencement d'inquiétude.

— Il m'a dit d'annoncer M. Bernard Jousselin...

— Tu vois bien, imbécile '

— Ça n'empêche pas que c'est M. de Tracy!... J'en suis sûr!

L'ex-avoué soulevait à demi une portière et explorait des yeux la pièce voisine, tout de suite, il reconnut le gentilhomme, mais pas un muscle de sa figure ne bougea, et pas une parole ni un geste ne trahirent son émotion intérieure.

— Eh bien, oui, dit-il, en laissant retomber la portière, tu ne t'es pas trompé... C'est lui! Et je suis bien aise de le revoir, ce cher comte!

— Monsieur n'a pas peur?

— Peur de quoi?

— Eh ! . . . un assassin !

Piédeleu haussa les épaules :

— Allons, va!... J'introduirai moi-même le visiteur... Attends mes ordres dans l'antichambre, et pas de curiosité déplacée, n'est-ce pas?

Mais, Simon disparu, les façons de l'ex-avoué changèrent, et la voûte menaçant de crouler sur sa tête ne lui eût pas occasionné une plus grande alarme. Par quel miracle le comte se trouvait-il à Paris? Gracié, sans doute ! Et il venait réclamer ce qui lui appartenait, l'argent et les immeubles? C'était la ruine, le déshonneur, la fin des amours avec la princesse Stradowska !...

Cependant, il fallait agir. L'autre attendait! Impossible de ne pas le recevoir, mais, que lui dire, et de quels mensonges enguirlander les spoliations?... Bah ! la loi, la bonne loi accorde des délais pour préparer les comptes de tutelle, et c'est, armé de la loi et le sourire aux lèvres, que le tuteur s'avança et dit :

— Veuillez entrer, monsieur Bernard Jousselin... Le comte pénétra dans le cabinet :

— Piédeleu, vous êtes un brave homme, et je n'ai pas hésité à venir chez vous...

Alors, seulement, le tuteur feignit de reconnaître son pupille légal, le pria de s'asseoir et, débordant d'émotion :

— Monsieur le comte?... Oh! quelle joie!... Quel bonheur.!.. Votre retour m'enchante... Je n'ai jamais voulu croire à votre culpabilité... J'ignorais votre grâce... Permettez-moi de vous serrer la main... C'est une journée heureuse; elle me rajeunit de vingt ans!

— Piédeleu, continua M. de Tracy, on ne m'a pas gracié; je ne veux'pas l'être... Vous voyez en moi un évadé qui se livre à vous, à votre honneur...

Un gros soupir de soulagement que le gentilhomme prit pour un soupir de tristesse s'exhala de la bouche normande. « Evadé ! » Ce mot égayait et rassurait le tuteur. A un évadé, il n'avait aucun compte à rendre, aucune explication à donner sur sa gestion malhonnête, mais, tout de même, alin d'éviter une demande, il indiqua des dossiers :

— Mon cher monsieur de ïracy, je m'occupais de vos affaires, il y a un instant. .. Vous ne m'envoudrez pas d'avoir aliéné, à votre avantage, vos propriétés...

— Ma fille Henriette m'a dit ces choSes... Tracy ! Aubécourt! Tout est vendu.

— Et remplacé, selon la loi... Voici les titres de vos nouveaux domaines dans les Landes. . . Une opération merveilleuse ! . . .

— Tracy s'appelait Tracy, déclara le père d'Henriette, et je tenais à ma maison. Piédeleu objecta :

— La vue d'Aubécourt vous eût... chagriné... Désirez-vous examiner les bordereaux de placement ? Valeurs de premier ordre : chemins de fer, grandes Compagnies métallurgiques et autres,

Si M. de Tracy avait accepté l'étalage de sa fortuae, Piédeleu lui auraitmontré les actes justifiant le remploi frauduleux des immeubles et les bordereaux mentionnant l'achat de rentes ; quant aux titres, depuis longtemps ils étaient vendus, et leur produit était passé dans les cofîres de la princesse.

— Mon cher maître, j'ai confiance en vous, et d'ailleurs, je n'ai pas le droit de régler la moindre affaire !

— = Voyons, monsieur de Tracy, que puis-je pour vous ? Me faites-vous le grand honneur de me demander asile ?... Oh ! chez moi, vous serez bien gardé, et on me marchera sur le corps, avant d'arriver à vous, je le jure !

— Non, Piédeleu, ce n'est pas cela qui m'amène.

— Vous êtes en sûreté, au moins, là où vous logez ?

— Oui, je crois.

M. de Tracy exposa l'objet de sa visite. H savait bien que Piédeleu ne pouvait se dessaisir en sa faveur d'aucune somme, mais il croyait que le tuteur lui avancerait l'argent nécessaire pour vivre et lui permettre de travailler à sa réhabilitation.

— Ah! fit l'ex-avoué, vous espérez la réhabilitation ?

— Oui, puisque les douze années écoulées m'empêchent d'obtenir la revision de mon procès.

A cette nouvelle, les angoisses du Normand le reprirent, et le danger flamboya à ses yeux, moins immédiat, il est vrai, mais aussi certain que lorsque, tout à l'heure, le procédurier imaginait la grâce et non l'évasion.

H pensait à envoyer Simon quérir la police, mais le comte arrêté chez lui et sur sa plainte, on chercherait le mobile auquel obéissait le dénonciateur, et outre

que l'acte paraîtrait incorrect à la princesse, les malversations seraient dévoilées! Oui, mille fois, oui, pour la sécurité de Piédeleu, il était urgent de signaler l'évadé, mais le coup devait venir d'un autre !

Et dans le rêve de son plan de bataille, le drôle oublia de s'informerdu domicile de sa victime :

— Quelle somme voulez- vous, monsieur le comte ?

— Cinq mille francs me suffiront...

Piédeleu courut à la caisse et revint avec la somme demandée :

— Voici, monsieur le comte... Trop heureux... Toujours à votre service... Bernard Jousselin, sans être inquiété, rentra à la cité des Fleurs.

Ce jour-là — bien qu'on ne fût pas encore au 14 juillet -^ Sicaire Birbin arbora sa belle redingote noire et s'installa dans le premier train de Paris.

La chose était prodigieuse, unique, en dehors de la Fête Nationale, mais pour K le régisseur des châteaux de Tracy et d'Aubécourt, il y allait tout bonnement de la gloire !

En effet, quelques semaines auparavant, Birbin avait envoyé à l'Exposition d'horticulture, ouverte au Pavillon de la Ville de Paris, une botte d'asperges phénoménales, et il espérait la médaille d'or. Le régisseur ne voulait pas jouir seul de son triomphe; il emmenait avec lui Baptiste, son fils aîné, et en cette circonstance, très loin de son habituelle parcimonie, il s'était « fendu » de deux secondes classes, et réservait au maréchal ferrant une journée de plaisir.

A deux heures, ils pénétrèrent dans l'Exposition et, dédaigneux des merveilles fleuries qui s'étalaient le long du hall, Birbin entraîna son fils vers les échantillons des potagers.

Sa botte d'asperges, telle une reine au milieu des vassales, trônait parmi ses congénères : elle trônait, caressée par le soleil qui descendait de la voiite; elle trônait, superbe, orgueilleuse de l'épaisseur blanche de ses bases et de Textrémité violacée de ses pointes, et autour d'elle un cercle de curieux admirait. 3Iais, dès que le citoyen eut aperçu l'étiquette émaillée couronnant son envoi et aflirmant la plus haute récompense, il bondit :

— Ça y est!.., La médaille d'or!,.. Enfoncés les exposants d'Argenteuil!... Ça y est !... Ils vont devenir enragés à Aiibécourt!... C'est ]VP° la princesse qui mangera la botte d'asperges!... Baptiste, nous nous griserons, ce soir ! Baptiste, je te paie le théâtre, Baptiste, je te paie tout ce que tu voudras !

Il en pleurait, le vieux, redressait sa taille, indigné du calme des spectateurs. Les éloges ne lui manquèrent pas, un peu ironiques peut-être, mais doux à sott âme campagnarde.

Un jeune homme qui 'passait, avec à son bras une demoiselle en toilette tapageuse, demanda :

— C'est vous, monsieur, quiètes l'auteur de ce chef-d'œuvre horticole?

— Oui, monsieur, c'est moi ! répondit le Normand, flatté.

— Je croyais la terre de Chanaan seule capable de produire ces magnificences !

— J'habite Aubécourt, arrondissement de Dieppe, Seine-Inférieure.

— Aubécourt? Mais, alors, vous connaissez M™» la princesse Stradowska ?

— Je suis le régisseur de ses châteaux... Sicaire Birbin, conseiller municipal à Aubécourt... Monsieur est du jury?

— Pas encore !... Mais j'ai été invité par M""^ la princesse aux grandes chasses d'automne... Vous avez du gibier là-bas?

— Oh! oui, monsieur ! intervint Baptiste.

— C'est mon gas, l'aîné ! reprit Sicaire, en désignant le maréchal.

— Baptiste Birbin, pour vous servir, si monsieur a des chevaux...

— Y a-t-il un piano à Aubécourt?

Birbin déclara :

— Chez M""*^ la princesse,, il y a de tout!

— De tout!... Ah! vous êtes un heureux homme, monsieur Birbin ! Avec une telle maîtresse et de telles asperges, l'une poussant les antres, il est évident*que le petit ruban vert qui orne votre boutonnière fleurira un jour et deviendra écarlate ! Vous me plaisez ainsi; vous avez de la beauté dans la contemplation naïve de ces phénomènes de la terre, et votre extase mérite une double médaille!... Cincinnatus, consul romain, deux fois dictateur, quitta la charrue pour sauver son pays, et vous abandonneriez vos asperges, si la France se trouvait en danger!... Vos asperges sont poétiques, elles révèlent la fraîcheur de vos idées? la générosité du sol normand d'oii elles jaillirent, et Virgile les eût chantées !... Quand vous verrez M"^ la princesse, vous la saluerez de ma part... MyrtilZamor, poète-compositeur... Bonjour, monsieur Birbin! Soyez nature... comme vos asperges !

Et le virtuose des assises, l'ami d» corbeau mort et du corbeau vivant, s'éloigna avec sa compagne, et elle et lui pouffèrent de rire.

— Ce monsieur se moque de nous ! observa Baptiste.

NùD, Birbin, je ne plaisante pas.

Si Caire grondait :

— Nous lui revaudrons ça à Aubécourt !... Les artistes, c'est tout de la canaille! On devrait les donner en repas aux bêtes!

Les gardiens criant la fermeture trouvèrent le régisseur planté devant ses asperges; Baptiste, qui désespérait d'arracher le lauréat à la contemplation naïve dont avait parlé le poète, s'était assis sur un banc et ronflait, sa canne entre les jambes.

Us sortirent enfin, et Sicaire voulut aller tout de suite chez sa nouvelle maîtresse M'"*' Stradowska, chez ses anciens maîtres, les Méran, et chez ce bon M. Piédeleu pour leur apprendre la grande nouvelle.

On héla une voiture, père et fils occupaient tour à tour la gauche du cocher, afin de mieux voir la ville, descendaient s'abreuver à tous les comptoirs de marchands de vin et trinquaient avec l'automédon, devenu leur ami. Après une visite à l'hôtel des Champs-Elysées et une autre visite à l'hôtel du boulevard Malesherbes où [ils saluèrent M"^ de Tracy, les Birbin gravirent l'escalier de Piédeleu.

Depuis la veille, l'ex-avoué était d'une humeur de dogue,; l'arrivée à Paris du comte Jean l'exacerbait! Ne voulant pas écrire lui-même la [lettre dénonciatrice, et n'osant pas s'adressera son domestique, dans la crainte que le valet reconnu comme auteur, on ne soupçonnât le maître de lavoir inspiré, l'homme d'affaires jeherchait le moyen malhonnête et discret de renvoyer M. de Tracy au bagne. Il -songea à découper les mots imprimés d'un journal ou d'un livre et d'en former, en les collant les uns à côté des autres, l'anonyme accusation; il adoptait ce genre de goujaterie, lorsque Simon annonça les Birbin. D'abord, Piédeleu leur refusa l'entrée. Son état d'âme ne le disposait pas à subir les hommages hypocrites du régisseur de la princesse. En voilà un auquel il ne croyait pas, comme 'les autres! Il le savait infidèle et voleur, et la vente des domaines de Tracy et d'Aubécourt mettait entre eux le plus beau des « cadavres » : Sicaire avait flairé les remplois dans les Landes et en Sologne, mais Piédeleu tenait Sicaire par les grosses commissions allouées sur les échanges d'immeubles... Alors, pourquoi ne pas utiliser Birbin? pourquoi ne pas faire marcher Birbin?

— Simon, ordonna-t-il, introduis ces braves gens ! Les deux hommes s'avançaient. Il les pria de s'asseoir.

— Eh ! qu.el bon vent vous amène à Paris ?

— Les asperges du père, dit le maréchal-f errant.

— La médaille d'or ! articula le vieux.

•Piédeleu dut entendre le récit du médaillé agricole, s'informa des nouvelles de M"^ Gertrude Birbin et de Claude, le dragon de Yersailles, et apprit que les ouvriers de la princesse allaient bientôt achever la métamorphose des châteaux. Ce serait merveilleux ! Là-bas, tout le monde adorait cette bonne dame qui venait

d'odrir une bannière à Torpliéon, des ornements à Téglise et une horloge à la mairie d'Aubécourt ! En son deuil éternel, Birbin s'estimait heureux d'avoir une telle maîtresse. Oh ! jamais il n'oublierait son ancien maître, M. Raoul; mais, enfin, il aurait pu tomber sur des propriétaires incapables de comprendre et de respecter sa douleur, et elle, M"*^ la princesse, ne lui en voulait pas de ses regrets et de ses larmes.

— Et vous, Baptiste, demanda l'ex-avoué... la maréchalerie ?

— Ça boulotte, monsieur Piédeleu.

— Vous êtes appelé à ferrer les chevaux de M""" la princesse et même des montures royales !

— Ah !

— On attend Mgr le prince de Galles, Leurs Altesses les grands archiducs d'Autriche et Sa Majesté la reine de Suède... Pour les chasses d'automne, les princes enverront des chevaux anglais et hongrois !

Ce procédurier, habile dans la basoche et jobard dans la galanterie, s'exaltait au souvenir des belles phrases de la Stradowska, mais, à la glorification de son idole, l'idée de sa victime lui revint, obsédante. Baptiste le gênait.

Il dit :

— Sicaire, oi^i comptez-vous passer votre soirée?

— J'ai promis à Baptiste de le mener au restaurant et au théâtre.

— Eh bien, allons au restaurant! C'est moi qui vous invite ! Que diable! votre triomphe honore la commune d'Aubécourt tout entière, et il faut bien arroser les asperges !

Adolphe Piédeleu mena ses convives en un restaurant du boulevard Poissonnière et fit servir dans un cabinet particulier les meilleuis plats et les vins les plus capiteux.

Sous l'action des liquides, rex-avouc et le régisseur discutèrent des comptes, et le maréchal ferrant se rendit seul au théâtre de l'Ambigu.

— Birbin, dit Piédeleu, en versant de l'alcool à son invité, déjà ivre, mon cher Birbin, nous nous arrangerons toujours !

— Mais oui !

— Je vous aime beaucoup, Sicaire.

— Et moi aussi, je vous aime, monsieur Piédeleu... La bourgeoise et mes fils vous sont attachés... dévoués...

— C'est pour cela que je ne voudrais pas qu'il vous arrivât des désaoréments...

— Quels désagréments? bafouilla l'autre.

— J'exige que vous me promettiez, que vous me juriez de garder le silence... Il s'agit (Je la liberté d'un homnio...

— Des désagréments?... La liberté?...

— J'ai votre parole... Eh bien mon pauvre Sicaire, M. Jean de Tracy, 1& neveu de votre ancien maître, s'est échappé de Nouméa et il est à Paris 1

Le lauréat de l'agriculture eutunhaut-le-corps; il prévoyait que l'amphitryon allait frapper un grand coup, mais il ne s'attendait pas à un choc aussi intime et violent. Cette nouvelle l'avait dégrisé ; il pâlit ; ses dents claquèrent; ses yeux s'arrondirent, illuminés de terreur, comme des yeux de bête blessée ; puis, se domptant lui-même, il grinça un affreux sourire:

— Monsieur Piédeleu s'amuse !

— Non, Birbin, je ne plaisante pas... J'ai reçu, hier, la visite de M. de Tracy.

— Vraiment, il a osé?...

— Oh ! il a en moi la plus grande confiance ! Très calme, le régisseur hasarda:

— Que m'importe que M. de Tracy soit évadé ou non?

— Hélas! mon ami, le fait vous intéresse!... Le comte Jean a examiné mes livres... et il a relevé... commentdirais-jepour ne pas vous froisser?... des oublis... des erreurs... En somme, pendant ces douze années, vous avez canalisé à votre profit plus de soixante mille francs...

— Ce n'est pas vrai !

— Ne mentez donc pas !... Vous serez obligé de restituer cet argent et la commission sur la vente des châteaux...

— Mais vous, monsieur Piédeleu, est-ce que vous rembourserez la grosse galette des échanges ?

— Je n'ai rien gagné...

— Farceur !

Et, se croisant les bras ;

— Si je paye, monsieur, vous et M"" la princesse payerez au centuple ! Je mangerai le morceau! On apprendra que les domaines des Landes ont une valeur fictive, et que, d'accord avec le notaire, vous avez barboté!

Une lutte d'injures et de menaces s'établit entre les Normands, mais Birbin parut déserter la bataille, quand Piédeleu révéla que le gentilhomme avait le plus grand espoir, grâce à sa liberté reconquise, de prouver son innocence et de démasquer le meurtrier. Cependant, le médaillé agricole, qui se voyait observé, sut expliquer le tremblement de sa voix et l'altération de son visage :

— Que voulez-vous, monsieur Piédeleu, c'est plus fort que moi ! Je suis toujours geignant, lorsque je pense à mon maître !... L'honneur des Tracy!... L'honneur de la maison!... Ah ! tenez, regardez ce bras-là? Eh bien, je le ferais couper tout de suite pour que M. le comte arrivât à prouver que ce n'est pas lui qui a étranglé mon pauvre M. Raoul!

— Vous avez une belle âme, Birbin!

— J'ai rame d'un vieux serviteur !... Que Dieu pardonne à M. le comte Jean, comme je lui ai pardonné moi-même.

— C'est beau ! c'est chrétien ! c'est sublime!

Alors, l'ex-avoué, hésitant sur la voie du mystère, invoqua le danger financier, et bien certain que l'homme d'Aubécourt, effrayé par l'obligation de restituer les sommes volées, dénoncerait M. de Tracy, il conclut :

— Pas de bavardage !... Une lettre anonyme est si vite écrite et envoyée à M. le préfet de police !... Pas de bavardage !...

Vers minuit, Baptiste rentrait du théâtre. Les Birbin quittèrent l'ex-avoué et se firent conduire à la gare de l'Ouest ; mais le vieux ayant prétexté une grande fatigue, ils résolurent de coucher à Paris et s'arrêtèrent à l'hôtel du Havre, rue d'Amsterdam, où le lauréat jeta orgueilleusement ses noms et qualités sur le livre des voyageurs.

Et tandis que le maréchal ferrant, nature honnête et naïve, écoutait, en un songe, se mêler au bruit familier de l'enclume les voix héroïques du drame de l'Ambigu, le régisseur, les yeux allumés, la barbe en désordre, écrivait, cherchait des phrases à la lueur d'un bougeoir, et sanglotait, esclave de l'habitude :

— Mon maître ! . . , mon pauvre maître ! . . . Il se relut avec complaisance, en grondant :

— Est-il bête, cet animal de Piédeleu d'avoir oublié de demander l'adresse du type !... Au bagne, monsieur le comte!... Au bagne !... au bagne !...

Le lendemain matin, il expédiait la lettre suivante :

Paris, 15 mai 1893.

« Monsieur le Préfet de police,

« Je crois remplir mon devoir, en vous signalant la présence à Paris du nommé Jean de Tracy, condamné, il y a douze ans, par la Cour d'assises de la Seine-Inférieure aux travaux forcés à perpétuité, pour crime d'assassinat sur la personne de M. le vicomte Raoul de Tracy, .son oncle, propriétaire à Aubécourt.

« Cet individu n'a été l'objet d'aucune grâce, ni totale, ni partielle, et il est hors de doute qu'il s'est évadé de la Nouvelle-Calédonie.

« Hier, je l'ai vu, bien vu ; je pouvais le désigner à un appariteur et le faire arrêter; j'ai mieux aimé m'en remettre à la clairvoyance de votro admirable police.

« Veuillez agréer, monsieur le Préfet, l'hommage de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.

« Un bon citoyen. »

Ce fut Théodore Dardanne, inspecteur principal, l'ancien ami du baron Léo-

pold de La Faye, que le Préfet de police et le chef de la sûreté chargèrent, de retrouver l'évadé.

A la cité des Fleurs, le comte de Tracy et Henriette menaient une existence mystérieuse et charmante.

Presque tous les jours, M""= de Tracy sortait de l'hôtel du boulevard Malesherbes, accompagnée de sa femme de chambre pour se rendre aux Batignolles, chez la maîtresse de dessin : là, elle congédiait Thérèse, avec ordre de venir la chercher deux heures plus tard, hâtait la leçon et se glissait chez i'oncle Bernard. Quelquefois, elle y rencontrait Edgard Vauzelet, et le jeune avocat parlait de l'avenir.

Il l'adorait, mais elle, enflammée de l'idée de vaincre, attardait le printemps des amours.

Rue Saint-Florentin, les Vauzelet travaillaient à la réhabilitation du gentilhomme. On avait demandé le dossier de l'affaire au greffe de Rouen, et bien que M*^ Amboise eût plaidé jadis de tout son cœur, il ne désespérait pas de voir la vérité surgir des ombres, à l'aurore de la treizième année : une étude plus approfondie des pièces lui montrait des lacunes dans l'interrogatoire et des contradictions dans les témoignages, et l'illustre avocat, devenu juge, peinait à la recherche du coupable.

Henriette voulait partir pour le lieu du crime : il lui semblait, dans l'ardeur de son amour filial, que, si le hasard la mettait en présence de l'assassin du grandioncle, elle le devinerait et saurait le confondre! Mais, avec l'espoir des Vauzelet, avec l'obstacle de M"^ de Méran, le père et la fille se laissaient aller à la joie d'être réunis. Ah! comme il la guettait, plus tremblant qu'un amant orgueilleux de sa belle ! Caché derrière un rideau, il la voyait passer, son carton sous le bras, il l'entendait souhaiter le bonjour à M™'' Tourte, donner des ordres à la servante et l'heure obligatoire chez M"^ Lopez lui paraissait bien longue !

La femme de chambre gardait le silence sur l'oncle Jousselin dont la concierge célébrait les vertus, et, à l'hôtel du boulevard Malesherbes, le marquis Raphaël et la marquise Laure étaient charmés de voir Henriette moins triste.

M""® de Méran s'occupait de sa fille et joignait aux études brillantes du couvent une éducation mondaine : elle donna à Henriette des maîtres qui la perfectionnaient en l'urt de danser et de faire des grâces, d'autres qui lui enseignèrent à monter à cheval et à conduire le buggy et même le mail-coach.

Docile, forte de son secret et de son grand devoir, Henriette acceptait toutes les leçons; mais, pendant cette trêve bienfaisante et bénie, l'inspecteur principal dressait une liste de personnages à interroger ou à surveiller: 1" M'^ Ambroise Vauzelet, avocat à la Cour d'appel, ancien défenseur du comte, aux assises de Rouen; 2° Adolphe Piédeleu, ex-avoué, tuteur de l'interdit légal; 3" M'"^ la marquise Laure de Méran, ex-épouse de M. de Tracy, et M"'' Henriette, sa fille.

Dardanne imagina que si, comme le prétendait la lettre anonyme, le comte Jean était à Paris, une ou plusieurs de ces personnes devaient en être instruites. Les détails de la dénonciation, les noms et prénoms de l'assassin et de la victime affirmaient un familier des Tracy, et le mot « appariteur » utilisé dans la lettre pour désigner un agent de police, ce mot ne s'employant en ce sens qu'en Normandie, annonçait un compatriote de l'évadé.

Le policier, ardent et ambitieux, demandait, on s'en souvient, au baron de La Faye, alors que le gentilhomme lui disait son aventure matrimoniale : « Est-ce que ton M. de Tracy n'est pas un peu au bagne? » A ce moment, on ignorait l'évasion. Dardanne connaissait donc M. de Tracy? Pas du tout ! Mais, depuis sa jeunesse, Théodore aimait à noter et à étudier les grandes causes criminelles et mondaines, et le procès de Rouen, il l'avait découpé dans la Gazette des Tribunaux, marquant déjà une vocation sérieuse, irrésistible.

Rien ne l'aidait en ses démarches, ft seul, le génie de l'homme allait suppléer aux ignorances policières. A l'hôtel de Méran, il se sentit battu : M"^ Henriette ne parlait jamais de son père à la valetaille, et la marquise croyait toujours son mari au bagne. Chez Piédeleu, auquel il se présenta comme un ancien débiteur du comte, il demeurait perplexe, malgré l'embarras hypocrite de l'ex-avoué; chez l'avocat, un domestique lui apprit qu'un parent de M°"= Vauzelet, un M . Bernard Jousselin, avait passé quelques jours à Paris, dans la famille, et qu'il venait de rentrer à Marseille.

Flairant une piste, Dardanne écrivit à Marseille ; on lui répondit que personne du nom de « Bernard Jousselin » n'habitait le chef-lieu des Bouches-du- Rhône, ni ses environs. Il compara le signalement de M. de Tracy, expédié de Rouen, avec le portrait oral qu'il sut obtenir du domestique de l'avocat, et, fai^^ant la juste part de la vieillesse hâtive causée par le bagne, il s'anima de la pensée que Bernard Jousselin et M. de Tracy incarnaient le même individu.

De deux choses l'une, ou le forçat évadé s'était enfui à l'étranger, et jusqu'à nouvel ordre, il n'y avait plus à s'en occuper, ou bien le forçat vivait à Paris, et en cette dernière hypothèse, le terrible Dardanne jurait de le prendre. Quelle lumière ! Les Vauzelet donnaient asile à Bernard Jousselin, et, ensuite, ils simulaient un départ à là gare de Lyon et menaient leur hôte en une maison obscure et lointaine ! Mais ils ne l'abandonnaient pas et, en les surveillant, on arrivait au comte de Tracy !

L'inspecteur principal de la sûretéchargea deux de ses hommes de filer l'avocat de la rue Saint-Florentin, et huit jou''s s'écoulèrent sans amener aucun résultat. Pas une fois, en ces huit jours, M* Vauzelet ni son hls ne se rendirent à'ia cité des Batignolles. :

Alors, Théodore Dardanne eut une idée peu chevaleresque, mais pratique, • celle de trahir l^.père |i l'aide de la fille. Il songea au baron de La Faye, eble

douloureux amour du pauvre gentilhomme lui apparut comme un admirable instrument. Il irait avertir La Faye en bon camarade et le baron s'empresserait d'informer M"" Henriette du danger qui menaçait le comte; et si la noble demoiselle savait quelque chose, elle se hâterait de courir chez son père, et si elle ne savait rien, elle aiderait la police à le chercher! Et lui, Dardanne, grâce à elle, serait tout-puissant, car l'âme d'une fille a des divinations ignorées d'un poli-

cier

Égayé de l'idée du diable suivant l'ange, Dardanne entrait, ce matin-là, au ministère de l'Intérieur et faisait passer sa carte au baron de La Faye, récemment nommé chef adjoint du secrétariat particulier du ministre.

Théodore n'avait pas revu son ami depuis leur rencontre sur le boulevard Poissonnière; il n'espérait pas un accueil enthousiaste, mais il se disait que le service amical allait atténuer l'origine professionnelle.

Un huissier à chaîne introduisit le visiteur dans le cabinet de M. de La Faye, et Théodore ne se troubla pas devant les allures du jeune fonctionnaire, de ce gentilhomme autrefois si mondain et maintenant presque classique sous la redingote noire, la livrée administrative.

— Mon cher Léopold, dit-il, avec sa bonhomie habituelle, je te demande pardon de te relancer jusqu'ici, mais tu me sauras gré de ma démarche...

Le baron lui indiqua un siège :

— Tu es toujours employé à la Préfecture?

— Oui... toujours, et c'est grâce à mes fonctions que je puis être utile à une pei sonne qui t'intéresse.

— Et cette personne a maille à partir avec la police ? Dardanne prit un air lugubre :

■ — Il m'est dur de t'entendre me questionner d'un ton si dégagé, lorsque, par amitié pour toi, je risque ma position! Et brusquement :

— Léopold, tu aimes encore M'^'' de Tracy ? tu l'aimes, n'est-ce pas ?

— Qu'est-ce que cela peut bien te faire ?

Mais l'autre, lui plantant dans les yeux son regard verdâtre :

— Oh ! tu l'aimes, j'en suis sûr, et tu serais désolé de la savoir malheureuse 1 M. de La Faye se taisait; l'inspecteur principal baissa la voix :

— Le comte Jean de Tracy, le père de M'" Henriette, condamné aux travaux forcés à perpétuité, s'est évadé de la Nouvelle-Calédonie; il est à Paris; je sais où il demeure ; je connais le nom sous lequel il se cache, et je suis chargé de l'arrêter... Tu hésites?... tu doutes?.'.. Voici le mandat d'amener !

Il exhibait un papier signé du juge d'instruction:

— Mon beau Léopold, je te devine ! Tu crois à un tour policier, et tu cherches quel intérêt me fait agir... On ne trahit pas son devoir... sans une raison

LES MAPirvus i)i: la vie

Si graTC mademoiselle, que,^ malgré tout mon respect, je n'aurais pas hésite, devant un refus, à forcer

votre porte.

Liv. 39

majeure 1... L'amitié elle-mCMne ne suffirait pas à justiiier ce croc-en-jambe à la loi... ïu as été réservé; moi, je serai franc, loyal! J'étais venu dans l'intention de ne te livrer mon secret que contre une promesse... J'ai réfléchi que je parlais à un gentilhomme, et j'ai mieux aimé tout te dij-e d'abord avant d'arriver à la récompense... pour le service rendu...

Cette nouvelle embûche du policier, loin de convaincre le gentilhomme, le mit sur ses gardes, et le très honorable fonctionnaire de la place Beauveau, un peu cassant et hautain, jeta cette phrase au Machiavel de la Préfecture :

— Je vous aiderai, Dardaniie, si cela est en mon pouvoir ; quant au service, il ne m'est pas utile ; je n'ai plus aucune relation avec les Méran, et je ne vois pas d'obstacle à l'accomplissement de votre mandat.

— On ne se tutoie plus?... Soit!... Alors, vous laisserez arrêter le père de celle que vous aimez, lorsque d'un mot vous pourriez le sauver, en le faisant avertir ?

Je" n'aime plus M"^ de Tracy, et les affaires du comte ne me regardent pas !

— Et moi qui espérais obtenir ma première classe... Ah! si Si"'' la princesse de Stradowska, votre amie, daignait s'intéresser à moi!... Oli! si vous étiez assez bon pour me recommander!... Elle est si influente!... Oii m'a dit que vous lui deviez voire nomination au cabinet du ministre?

— On vous dit trop de choses à la fois, mon cher !... Enfin, je verrai...

— Au revoir, baron !

— Adieu, Dardanne, adicii !

Un quart d'heure plus tard, M. de La Faye arrivait en voiture à l'hôtel de Méran. 11 était parti du ministère, sans réflexion, poussé par le désir de sauver le comte de Tracy. Mais comment allail-il se présenter devant Henriette? Comment allait-elle le recevoir? Oh! oui, il l'aimait encore, il l'aimait de toutes les forces de son âme, et cependant il avait lutté pour l'oublier ! En son ignorance du retour de M. de ïracy,il s'abstenait de paraître dans le monde avec la crainte d'y rencontrer Henriette, et voilà cpie tout à coup il se trouvait cliez elle, exalté de l'idée de la protéger et de la servir ! Il a\ait eu l'habileté de cacher son émotion au policier Dardanne, et il aurait encore l'énergie de dompter son amour, elle présente.

Thérèse, la femme de chamUre, reçut le gentilhomme à la porte de l'hôtel.

Il commença :

— Veuillez dire à M"^ de Tracv que le baron de La Fkye la prie... la supplie de lui accorder un moment d'entretien?

— M. le marquis et M™'" la niar.|uise de Méran ne sont pas à l'hôtel, et mademoiselle ne reçoit jamais en leur absence.

— Jl faut que je lui j)arl(' I

— Impossible, monsieur le baron.

— Il le faut, entendez-vous, il le faut!

— Monsieur le baron sait bien que M"" Henriette ne peut pas, ne doit pas recevoir...

— Je veux lui parler!... Dites-lui mon nom... Remettez-lui ma carte...

— Non, monsieur.

— Je vous donne ma parole d'honneur que, pour votre maîtresse, il s'agit d'une question... des plus importantes... des plus urgentes !...

Thérèse l'observait; il était si ému, si tremblant, qu'elle eut peur ou pitié et se décida à annoncer le gentilhomme. Bientôt, elle revint :

— M"'^ de Tracy attend monsieur le baron de La Faye au grand salon. Henriette, en toilette de ville, se tenait à l'extrémité de la pièce; elle répondi

par une légère inclination de tète au profond salut que Léopold lui adressait, et, comme il balbutiait des excuses, elle hasarda :

— Monsieur, la nouvelle que vous m'apportez doit être bien grave, pour que vous vous présentiez ici et m'obligiez à vous entendre, seule?

— Si grave, mademoiselle, que, malgré tout mon respect, je n'aurais pas hésité, devant un refus, à forcer voire porte!

— Monsieur!

— Oh ! ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles ! Je dis qu'il n'y a pas une minute à perdre!... Votre père est en danger!... Si vous savez où le trouver, courez, courez vite!... La police est avertie de son retour!... On le cherche! on va l'arrêter!

M"'' de Tracy, d'abord frappée de stupeur, leva des yeux énergiques sur le gentilhomme :

— Oi^i avez-vous appris cela, monsieur?

— Au ministère de l'Intérieur... Mademoiselle, hâtez-vous! de grâce, hàtezvous !

Elle le regarda encore et certaine qu'il ne la trompait pas :

— Merci, monsieur, et soyez béni si je le sauve !

Tous deux sortirent. Le ba.ron lit monter Henriette dans la voiture qui l'avait amené; il entendit, sans le vouloir, l'adresse qu'elle donnait au cocher, et cette adresse vint frapper l'oreille de Dardaiine aux aguets.

M. de La Faye ne jugeait pas sa mission terminée; il héla un fiacre et suivit Henriette dans la direction des Batignolles.

En haut de l'avenue de Clichy, la fille du forçat renvoyait sa voiture et accé ferait le pas vers la cité des Fleurs; aux abords de la maison, par prudence, elle ralentit sa marche et sut se composer une figure, afin de ne pas éveiller les curiosités de M"'® Tourte et des locataires.

A. chaque visite, l'élève de M"" Lopez avait l'habitude d'échanger quelques

paroles avec la concierge, et il lui sembla utile de ne modifier en rien ses petites allures.

— Bonjour, mailame Tourte, dit -elle en passant... Mon oncle est chez lui? .

— Oui, mademoiselle... Ah 1 quel brave homme, votre oncle Jousselin ! Le percepteur l'adore !... Et votre frère, M. Edgard. il va bien?

— Très bien... merci... '

— M. Edgard, on voilà un qui ne sera pas difficile à marier !... Il est doux, il est gentil, il cause comme un ange !... Il me plaît, ce gaiçon-ià !... Il doit faire tourner la tête à toutes les demoiselles !

Mais, en entrant chez son père, Henriette oublia la résolution qu'elle avait prise de préparer l'évadé à la douloureuse nouvelle, et elle se jeta dans ses bras :

— Père, tu esdécouvert ! père, on vat'arrèter !... Je suis venue te chercher!... Il faut partir ! . . .

Le comte de Tracy, avec ce sang-froid de l'homme véritablement brave à l'heure du danger, calmait sa fille, et Henriette lui révélait en tous ses détails la visite du baron de La Faye.

— Es-tu bien sûre, interrogea le comte, de l'amitié de ce ^î. de La Faye?... Dans notre situation, les amis sont rares!

— Je suis sûre de l'honorabilité de ce gentilhomme ! Et elle ajouta logiquement :

— Pourquoi m'aurait-il prévenue de l'arrivée de la police, s'il ne s'intéressait pas à nous?

Et, cette explication admise, devant l'imminence du péril, M. de Tracy et sa fille réunirent à la hâte dans un sac de voyage les quelques objets nécessaires au fugitif. Elle et lui décidaient de quitter, l'un après Tautre, la maison: Henriette monterait saluer M"'*' Lopez et s'en irait ensuite au boulevardMalesherbes; l'oncle Jousselin annoncerait à la concierge une villégiature; puis il se logerait en un hôtel de la banlieue et Henriette connaîtrait dès le lendemain, par les Vauzelet, la retraite de son père. '

Ils allaient sortir. Quelqu'un frappa à la porte. C'était La Faye. Marchant derrière Henriette, il l'avait vue s'arrêter chez la concierge, pénétrer chez l'oncle Jousselin ; il guettait, pour leur ofîrir son aide, et il entra bouleversé:

— Mademoiselle... monsieur... les agents vont cerner la maison !... Venez, monsieur, venez ! Il est temps!... Venez!...

M. de Tracy questionnait sa fille du regard; elle l'embrassa et dit, les mains dans les mains deLéopold, en écoutant l'adresse du refuge :

— Oui... va !

— Mais... toi?

— Eh ! qu'est-ce qu'ils peuvent contre moi?... D'ailleurs, je sors...

De la fenêtre, elle les vit partir en voiture, et comme elle se disposait à se rendre chez M^^Lopez, des coups violents retentirent à la porte d'entrée, et Dar- (lanne fit irruption dans la chambre, suivi de ses hommes.

L'inspecteur principal demanda :

— Oii est l'individu qui se fait appeler Bernard Jousselin ? M"'' de Tracy le contemplait, hautaine :

— C'est à moi que vous parlez ?

— C'est à vous !... Répondez !... Et, d'abord, qui êtes- vous

— Je n'ai rien à vous dire.

— Moi, j'insiste! Où est Jousselin-Tracy ?

— Cherchez! C'est votre métier !

— Le nommé Jean de Tracy, contre lequel je suis porteur d'un mandat d'amener, est caché dans cette maison, et la présence de sa fille en est un témoignage,.. Mademoiselle, je veux une réponse ! Étes-vous, oui ou non, mademoiselle de Tracy ?.... Vous refusez de répondre !

— Je refuse.

— Alors, vous vous expliquerez devant M. le commissaire de police. Et il ordonna à un agent ;

— Assurez-vous de cette personne !

Elle se débattit :

— Vous n'avez pas le droit de m'arrêter !

— Non, mais puisque vous refusez de me dire qui vous êtes, j'ai le droit de m'assurer de votre identité !... J'ai ce droit, mademoiselle !

Un gardien de la paix veillait [sur Henriette, et les autres hommes, avec [le chef, scrutèrent l'appartement et la cité, depuis la^loge de M""® Tourte, le second de M. Nervilhac, l'ex-percepteur, et l'atelier de M""^ Lopez, jusqu'à la mansarde de l'employé à la gare des Batignolles ; ils revinrent auprès d'Henriette pour vider les tiroirs et s'emparer des papiers de l'évadé.

Le bruit d'une descente de police s'était répandu dans le quartier, et toutes les maisons, toutes les boutiques avaient déversé leur ^îontingent de curieux ; des hommes, des femmes, par groupes, bavardaient. On ne 'savait pas les motifs de la venue de Dardanne, et les hypothèses les plus merveilleuses agitaient les cerveaux de la badauderie parisienne. ■]

— Trois cambrioleurs ont été surpris chez M. Jousselin. ^

— Le pauvre monsieur a reçu un coup de couteau !

— Il est mort !

— Mais non ! C'est une bombe qu'on a déposée chez M"' Lopez, la maîtresse de dessin !

Déjà, le peuple envahissait la cité, et les badauds ne parlaient plus de cambrioleurs, ni d'explosion, mais bien d'une famille que la misère avait poussée au

310 LKS MARTYRS DE LA Vif-:

suicide. On attaqua Ire bureau de bienfaisance de l'arrondissement, l'Assistance publique, la Chambre des députés, les sénateurs, les ministres — et les voix glapissantes des gamins, sortis de l'école, se mêlèrent à ce concert d'imprécations. Voyant son jardin saccagé et la volière de ses oiseaux en péril, la gardienne de l'immeuble, les poings sur les hanches, grondait :

— Tas de badauds, vous ne feriez donc pas mieux de vous rentrer ?... C'est rigolo, n'est-ce pas, de voir emmené r une pauvre jeune iille?

Une jeune fille ? Ah ! c'était pour une jeune fille qu^ la force publique manœuvrait? Chacun voulut paraître bien renseigné, et une marchande des quatre saisons, qui avait arrêté son éventaire à la grille, s'avança :

— Un infanticide!... On a retiré un nouveau-né de la fosse d'aisances, et la mère a tout avoué à la police !

— Quelle gueuse !

— Quelle gredine !

— On devrait la brûler vive ! -•

— Ou l'envoyer tout droit à l'échafaud !

— Bah! aux assises, les jurés l'acquitteront, comme les autres! Cependant l'inspecteur principal avait achevé la saisie des papiers, et, lorsque

Henriette parut, entre les deux agents, une clameur monta de tous côtés, et des bras se dressèrent pour la massacrer.. A grands coups de poing et à grands coups de bottes, les gardiens de la paix se frayaient un passage, mais, avant leur arrivée à la grille où stationnait un fiacre, la main hideuse d'une mégère enleva le chapeau de M"'' de Tracy ; une autre, de ses ongles, lui laboura le visage, et le peuple se mit à hurler autour de la grande et noble prisonnière :

— A mort, la tueuse d'enfants !

— A mort, la faiseuse d'anges !

— A mort ! à mort ! ' à mort !

Échevelée, sanglante, M"'' de Tracy fut hissée dans la voiture; elle murmurait :

— Que me veulent ces» gens? que leur ai-je fait?

Le policier, très pâle, assis près d'elle, tourmentait la crosse de son revolver et déclarait :

— Ils ne savent ce qu'ils disent 1... Ce sont des imbéciles!... N'ayez pas peur, mademoiselle!... Nous sommes là et nous vous protégeons!

Enfin, on arriva au commissariat de police, square des Batignolles,et les portes se refermèrent entre M"" de Tracy et les misérables qui avaient escorté la voiture en chantant des ignominies.

Théodore Dardanne attendait le commissaire ; il s'excusait de n'avoir pu empêcher la brutalité des deux citoyennes inconnues, jurait de les châtier, si on les retrouvait, donnait de l'eau à Henriette qui lava sa plaie heureusement légère

LES M A UT Y US l)K LA VIE 3H

et Henriette eut la satisfaction de rencontrer en M. Plassard, un magistrat aimable et assez bienveillant.

— Faites-lui peur et elle causera! glissa Dardanne à l'oreille du corauiissaire.

M. Plassard, un petit vieux, à barbe grise et aux yeux malins, attaquait :

— Ainsi, mademoisedle, vous refusez d'éclairer la justice sur votre identité?... Vous n'ignorez pas que rien ne nous est plus facile que de l'établir?

— Monsieur, j'avais des raisons à la cité des Fleurs pour garder le silence, mais, ici, je suis prête à vous répondre.

— Alors, vous vous nommez ?

^r- Henriette de Tracy, et j'habite chez ma mère, la marquise de Méran, boulevard Malesherbes.

— Prouvez-moi, mademoiselle, que vous êtes bien la personne que vous dites, et je vous fais remettre immédiatement en liberté.

— Ma parole ne vous suffitpas?

— Je suis magistrat, et un magistrat n'a pas le droit de s'en rapporter à une simple parole, lorsqu'il lui est possible d'obtenir des preuves... Voulez-vous que l'on prévienne votre famille?

. — Oh ! non, monsieur !

— Connaissez-vous dans le quartier quelqu'un de sérieux, un commerçant établi, que l'on pourrait appeler?

— Non, monsieur, je ne connais personne. L'inspecteur crut devoir intervenir:

— Monsieur le commissaire, je puis aller cliercher M""" Tourte, la concierge de la cité des Fleurs, et la concierge déclarera que mademoiselle se nomme non pas Tracy, mais Jousselin, et qu'elle est la nibce de ce Jousselin... Elle avou€ son nom, et j'affirme que mademoiselle est bien M"" de Tracy...

— Vous le saviez ?... Alors, pourquoi l'avez-vous arrêtée?

— Pour apprendre les misons qui l'amenaient à la cité des Fleurs.

— Il n'y a pas de tlagrant délit, et c'est une question que je ne permettrai point de poser, conclut le magistrat.

Et, saluant Henriette :

— Mademoiselle de Tracy, vous êtes libre ! Dehors, Henriette se sentit envahie d'une lassitude immense. Le square dos

ktignoUes s'étendait devant elle, rempli d'enfants qui jouaient ; elle y dirigea îs pas, et tomba, épuisée, sur un banc, au milieu des verdures. Elle dormait. Jvait. Les heures passèrent. De gros nuages assombrissaient le ciel ; de largos mttes chaudes faisaient fumer la terre et les gazons, et tout le monde, dans le isastre orageux, quittait le jardin.

L'horfoge de Sainte-Marie sonnasixhcuros. Jamais Henriettene s'était ab>enloe

aussi longtemps ; mais l'idée de rentrer en cheveux à l'hôtel du boulevard Malesherbes l'inquiétait ; tout le contenu de sa petite bourse, elle l'avait jointà l'arguent de son père, et ne pouvant acheter un chapeau chez une modiste des environs, elle n'osait se présenter, tète nue, à sagrandefournisseusehabituelle. Que diraient les domestiques et que penserait la modiste? Il y avait bien là de quoi alarmer une jeune fille du monde, et cependant la joie de savoir son père en liberté, sous la protection d'un brave gentilhomme, annihilait le danger mondain.

Elle se leva, marcha. Une épouvantable douleur 'lui étreignait le cerveau ; les éclairs d'orage l'éblouissaient et, dans la pluie battante, à la station, cllene trouva pas de voiture .

Brisée par la souffance, parles émotions successives de cette journée, elle dut attendre, sous une porte cochère, le passage d'un fiacre. Il vint, aux lueurs del'arc-en-cicl; Henriette eut à peine la force de s'installer, de donner à l'automédon, un maraudeur égrillard, l'adresse de l'hôtel du boulevard Malesherbes, et, lasse de tant d'opprobres, elle s'évanouit.

M""" de Méran avait employé la matinée et toute la journée à courir, avec son amie la princesse Alexandrine Stradowska, les couturiers, les modistes, les grands magasins, et elle rapportait pour sa fille un joli éventail.

— Benoît, dit-elle au valet de pied qui ouvrait la portière du landau, prévenez Thérèseque je désire parler à M"*" Henriette... Thérèse priera mademoiselle de venir dans ma chambre...

Une des servantes, Léontine, celle qui surveillait M""* de Francade, déclara à sa maîtresse :

— Mademoiselle n'est pas à l'hôtel.

— Vous en êtes sûre, Léontine ?

— Oui, madame la marquise.

Alors M"'*' de Méran se rendit au salon où devisaient la douairière Isabelle et le marquis Raphaël :

— Je croyais Henriette ici ? Vous ne l'avez pas vue?

— Non, ma chère amie, affirma le gentilhomme, et je suis inquiet... Ma belle-fille, partie de l'hôtel à onze heures, ce matin, n'est pas encore rentrée, à sept heures du soir...

— Il fallait m'avertir !

— Je vous ferai observer, ma toute belle, que cela était impossible, attendu que, si Henriette est absente depuis onze heures du matin, vous avez disparu, et sans revenir, à dix heures de la même matinée.

— J'ai déjeuné chez la princesse Stradowska, et, d'ailleurs, je vais où il me plaît!

— Oh ! ce n'est pas un reproche que je vous adresse, c'est une simple explication que je vous donne !

LES M ART Y lis DK I.A V I H

Vers onze heures, et je dois dire à M"'» la marquise que le concierge a remarqué l'ygilarion de

M'ie Henri .'lie.

31i LES MAUTYKS DE LA VIE

— C'est très heureux !... Henri elle ?

— Interrogez sa femme de chambre... Cette fille doit en savoir plus long que moi.

— Comment ? elle n'a pas emmené Thérèse avec elle ?

— A ce qu'il paraît !

La douairière Isabelle dressa hi tète et, de sa voix blanche, de cette voix épurée qui se trainait, ilotlait, comme une religieuse psalmodie:

— Henriette? Vous demandez Henriette ? Je sais oiî elle est, moi ! Elle court dans le parc du château après les papillons ! Elle s'aniuie trop, cette enfant ! Elle doit avoir chaud ! Elle prendra du mal !

Et se tournant vers le marquis Raphaël :

— Tracy, mon cher ïracy, appelez votre fille ! Mais la marquise lui coupa la parole :

— Je vous en supplie, ma mère !

— Laure, voulez- vous que je sonne Thérèse ? fit le gentilhomme.

— Merci... J'aime mieux lui parler, là-haut...

De nouveau, la vieille évoquait l'absent et le mort :

— Tu vas probablement à Aubécourt chez l'oncle Raoul?... Tracy, mon cher gendre, dites donc à votre femme d'inviter à dîner le vicomte Raoul !I1 est le parrain, et moi, je suis la marraine de notre Henriette !... On fera un whist !... Il aime le whist, l'oncle Raoul !... Tracy, voyons, Tracy?

Pendant que le marquis Raphaël souriait aux divagations deM^^de Francade. la marquise Laure gravissait l'escalier et allait rejoindre Thérèse. Colle-ci travaillait à l'aiguille dans une petite pièce attenant à l'appartement de M"'' Henriette.

— Eh bien, Thérèse, pourquoi n'avez-vous pas accompagné ma fille?

— Mademoiselle est sortie, sans prévenir, après avoir reçu la visite de M. le baron...

— Quel baron ?

— M. le baron Léopold de La Faye.

— Vous devez vous tromper ?

— Non, madame la marquise... C'est moi qui ai introduit M. de La Faye au grand salon, et sur l'ordre de mademoiselle.

— A quelle heure ?

— Vers onze heures, et je dois dire à madame la marquise que le concierge a remarqué Tagitation de M'i^^ Henriette...

M""" de Méran ne savait plus que penser, et, malgré la piété et les vertus d'Henriette, des doutes l'accablèrent, augmentés d'un maternel remords. Sous peine d'être chassée, la servante avoua que sa jeune maîtresse la congédiait tout le temps que duraient les leçons de dessin à la cité des Fleurs; et hésitant encore

LKS M A in Y ii S DE I.A VIE 31 -^

à flétrir sa créature, à imaginer une histoire d'amour, la marquise s'accusa d'avoir été une mauvaise mère, d'avoir manqué d'autorité et de vigilance; puis, certaine de l'honneur de son sang à elle, du sang des Franeade, assez robuste pour résister au mélange criminel d'un Tracy, elle inventa une histoire de chantage, organisée par le mystérieux visiteur; et le brave La Faye, l'amoureux évincé, elle se ■plut à le dégrader, à le charger de toutes les souillures avant de le livrer à la justice! Sa fille était riche; il l'avait débauchée! Mais la Icte d'oiseau, la tète à l'envers, au souvenir de tout le bien que la princesse Stradowska disait du baron, et au souvenir de la noble conduite de ce gentilhomme devant Piédeleu, s'indignait do l'abominable hypothèse.

Elle se préparait à descendre, lorsque Benoît accourut :

— Madame ! . , . madame ! . . . Un malheur ! . . . un grand malheur ! . . . Oii vient de trouver M"" Henriette évanouie dans une voiture qui la ramenait à l'hôtel... M. le marquis l'a prise entre ses bras, et il a porté mademoiselle au grand salon...

La marquise et Thérèse bondirent dans l'escalier.

M'"' de ïracy, plus blanche (|ue les blanches dentelles de sa mère, gisait, étendue sur un canapé; le marquis lui frictionnait les tempes avec du vinaigre et tous les domestiques, consternés, faisaient cercle, attendant des ordres.

M"'" de Méran vint se jeter à genoux: auprès de sa tille; elle muruiui-ait, larmoyante et plaintive :

— Henriette'... mon Henriette!... ma chérie!... ma bien-aimée, reviens à loi!... ('/est ta mère, c'est ta maman qui te parle?...

Impassible et debout, M""* de Franeade observait le douloureux spectacle, et réternelle psalmodie vibra dans le silence :

— J'en ai vu mourir beaucoup dans la famille, mais jamais je n'en ai vu d'aussi pâles !

Sur l'ordre du D" Rousseau, mandé en toute hâte, les servantes avaient transporté leur jeune maîtresse dans sa chambre; elles la déshabillèrent, la mirent au lit, sans que la douce Henriette, éveillée, recouvrât la notion des êtres et des choses. Une fièvre intense la brûlait, allumant les prunelles, et entre ses incohérentes paroles, ses gros sanglots et ses rires nerveux, elle se dressait comme pour repoutser quelque horrible vision.

— Fièvre cérébrale, murmura le médecin.

Et à M""* de Méran qui se tenait au chevet de sa fille :

— Il faut que la chère demoiselle ait éprouvé aujourd'hui une grande douleur morale ; mais nous n'avons ni le pouvoir, ni le temps de l'intoiTOger... Soio-nonsla ! guérissons-la !

Le D"" Rousseau ordonna de la glace sur la lèlo, mais la fièvre redoublait ef, toute la nuit, M"" de Tracy lutta contre la mort.

En son délire, les mains jointes, les yeux on extase, belle de limumable

316 LFS MAliTYHS DE LA VI!

beauté dos vierges des tombeaux, avec des roses de vie dans la pâleur marmoréenne de ses joues, elle suppliait :

— 0 mon Dieu, faites-moi la grâce de me laisser vivre !... Je ne suis pas au bout du calvaire, et pour lui, pour le bien-aimé, après le calvaire, c'est la Rédemption !...

Et la vieille douairière, à côte;, saluait cette voix d'un refrain de cantique :

— La Rédemption !

C'est à Asnières, dans la petite maison qu'il habitait sur les bords du fleuve, que Léopold venait de conduire M. de Tracy.

— Monsieur le comte, lui dit le gentilhomme, vous êtes chez vous ! L'évadé, redoutant pour le chef adjoint au cabinet du ministre de l'Intérieur

les mômes dangers que pour M* Ambroise Vauzelet, lors de son arrivée à Paris, voulut s'éloigner le soir même, et M. de La Faye objecta :

— Si vous partiez, monsieur le comte, vous tomberiez entre les mains de Dardanne... Or, j'ai répondu de votre liberté à' M"* Henriette... C'est un engagement dhonneur, le plus sacré de ma vie, le plus redoutalile.,. et le plus charmant!... Vous ne voulez pas me déshonorer?

La princesse Alexandrine Stradowska, fort en beauté dans son rouge péplum, étendue sur une chaise longue dont le velours sombre accusait, tel un camée romain, l'ovale séduisant de son visage, avec quelque chose de grec, l'arrangement de sa blonde chevelure, et quelque chose de très moderne, ses longs bas noirs et soyeux, au bout desquels se jouaient de mignonnes pantoufles, venait de lire un journal du matin narrant les détails de la descente de police à la cité des Fleurs et l'interrogatoire de M""^ Henriette au commissariat des Batignolles.

Elle soupira :

— Décidément elle n'a pas de chance, cette pauvre petite Tracy !

Mais d'autres idées la sollicitèrent; eile appuya un doigt de sa main constellée de bagues sur le bouton d'un timbre électrique.

Un valet de chambre, en culotte courte, parut, et la belle Slave demanda, rêveuse :

— Beaucoup de monde à l'antichambre ?

— Cinq personnes, madame la princesse.

— Qui se nomment?

— M. Vestris, le couturier de lavenuo de l'Opéra ; M. .Maze. Je Ui maison Maze et Roby, les joailliers de la rue de la Paix; il y a aussi M"* Laisnn. la modiste; Gustave, le marchand de chevaux, et Schwinger, le tapissier.

— C'est tout?

— Absolument tout.

— Qu'ils attendent, et quand je sonnerai, vous introduirez d'abord M. Vestris,

— Oui, madame la princesse.

Le domestique s'éloigna, et la grande aventurière se mit à réfléchir, car les cinq fournisseurs représentaient pour elle plus de deux cent mille francs de dettes, et ils commençaient à gronder, à menacer, et ce n'était pas lâche aisée do les renvoyer aujourd'hui — la dixième fois — satisfaits, les mains vides.

— Et encore, s'il n'y avait eu que ceux-là! Mais il en existait bien d'autres à Paris, et des créanciers de tous genres, sans compter la valetaille, et, en Normandie. un vent d'inquiétude agitait les architectes et les entrepreneurs chargés des embellissements des châteaux de Tracy et d'Aubécourt.

Grâce aux trésors de M* Piédeleu et à divers emprunts effectués, çà et là, dans le meilleur monde^et surtout chez sa nouvelle amie,îa niarquise Laure de Méran, Alexandrine aVait pu continuer son existence, et rien ne paraissait troubler les dîners et les bals de l'hôtel des Champs-Elysées : on y rencontrait toujours M.Thibault de laNoiie, le chef adjoint au cabinet du ministre des afi'aires étrangères, M. Philibert Baucresson, le sous-préfet idéal, M. Myrtil Zamor, le poètecompositeur et ces jeunes gens, un peu désabusés sur les hautes influences de l'étrangère, n'en célébraient pas moins son amabilité. En somme, elle venait d'obtenir la nomination de M. de La Faye à l'Intérieur; elle avait empêche de tomber une brave nature, et les camarades de La Faye lui savaient gré de ce premier exploit.

— Vous aurez, leur disait-elle, votre tourl ■Se vous inquiétez pas, mes bons amis!... J'irai voir les ministres, les directeurs de l'Opéra, le président de la République I...

Elle les amusait, les étourdissait de sa verve. leur parlait des empereurs, des impératrices, des rois et des reines, et eux, les Parisiens sceptiques, devant ces évocations que justifiaient des autographes et des cadeaux, ils en irrivaieut, aussi naïfs que Piédeleu, à admettre les gros mensonges.

Son audace extraordinain» la menait, un jour, à dire au ministre de l'Intérieur, président du Conseil :

— Le traité de commerce avec la Suède?... Pas un mot, et j'en réponds I

Et le ministre s'inclina, jobard émerveillé, et peut-être Alexandrine se vitelle allouer une partie des fonds secrets, en révélant un mystère.

Mais de temps à autre, il lui fallait descendre de ces hauteurs officielles à la

comédie de ménage, cl au sourire qu'elle envoya à son couturier qui s'avançait, on devinait en elle une étoile de première envergure.

— Ah! vous voilà, mon cher monsieur Vestris... J'allais justement vous écrire... Asseyez-vous...

Vestris, un petit homme, sec et nerveux, à barbe brune, prit place sur le bord d'un fauteuil, et elle ajouta, avec ce sourire de grar^de dame qui avait l'air tion d'une bienveillance, mais d'une commisération mondaine.

— Je suis sûre que vous venez pour votre petite note?

— Je l'avoue, madame la princesse.

— Voyons ?

Le couturier tendit à Alexandrine un papier qu'elle jeta négligemment sur le guéridon voisin.

— D'abord, monsieur, la bonne nouvelle !... Sa Majesté la reine de Suède est ravie de son manteau de cour...

— Elle l'a donc reçu ?

— Mais oui ! C'est moi qui l'ai expédié !.,. Pourquoi cette question? Il balbutiait :

— C'est que... c'est que... madame la princesse...

La Stradowska releva la tète, et sévère : '

— Monsieur Vestris, je n'aime pas les réticences 1... Parlez, je le veux!

— Eh bien, madame, voyant que, malgré mes lettres et mes visites, je ne pouvais me faire payer ici, j'ai écrit là-bas.

— En Suède?

— Oui, madame, à Stockholm... La somme est importante pour moi.

— Vingt mille francs! fit la princesse, dédaigneuse... On vous a répondu?

— Oui, madame, on m'a répondu que Ton ne comprenait rien à ma demande et que Sa Majesté n'avait jamais commandé de manteau de coiu' à Paris !

Alexandrine eut le pouvoir de dominer son trouble et d'accentuer sa pitié :

— Mon cher monsieur, vous me désolez! Ah ! vous avez fait une- belle affaire !... Vous manquez tout bonnement le titre de fournisseur breveté de la Cour de Suède que j'attendais pour vous !... C'est une énormité, monsieur 1

— Puisqu'on ne lui fournit rien du tout à la Cour de Suède!

— Qui vous a dit cela ?

— La personne à qui j'ai écrit... le comte de Wrengel, secrétaire des commandements de Sa Majesté...

Un long et bruyant éclat de rire de la princesse vint interrompre l'aveu du maître tailleur:

— Comment, c'est à Wrengel que vous vous êtes adressé ? Ah ! ah ! ah ! Laissez-moi m'-égayer !... C'est si drôle!

— Je ne vois rien de drôle là-dedans, murmura Vestris décontenancé.

LKS MAMTYHS DH I.A VIE 319

— Vous?... Mais moi!...

Elle continuait à s'esclatrer, comme s'il se lût agi de l'aventure la ]»lus comique des deux mondes :

— A WrengeU... Ecrire à Wrengel, l'homme chargé par le roi Oscar de contrôler les dépenses de cette pauvre Sophie! J'aurais voulu assister à la scène intime, lorsque Leurs Majestés ont abordé la question du manteau de cour! Ah! Vestris, Arthur Vestris, vous êtes peut-être un bon commerçant, mais vous ne serez jamais un diplomate !

— Madame la princesse daignera-t-elle m'expliquer?

— Expliquer quoi ? Vous ignorez donc, monsieur, que les reines sont comme toutes les autres femmes, et que les limites du budget conjugal peuvent les astreindre à dissimuler certaines dépenses à leur mari?... Vous n'avez donc pas lu l'histoire de Napoléon l"' et de l'Impératrice Joséphine? Lisez-la, monsieur, lisez-la !

— Alors, je puis espérer?

— Etre payé? J'imagine que vous n'en doutez pas?

— Et le brevet, madame la princesse?

— On vous paiera ! Ouant au brevet, n'y comptez plus !

— Avec votre haute protection, madame...

— Evidemment, avec nia protection, la chose serait possible, mais je vous la i-efuse !

— Madame la princesse, suppliait le couturier do l'avenue de l'Opéra, si vous saviez comme ça fait bien, dans le commerce et sur les glaces d'une devanture, de pouvoir se dire fournisseur d'une Cour étrangère?

— Je le sais, monsieur, je le sais I

— Gela vous donnerait si peu de peine...

— Et ça vous occasionnerait bien du plaisir, surtout si l'on joignait au titre de fournisseur royal un bout de ruban?

— Oli ! madame !

— Tenez, Vestris, j'ai pitié de vous, et j'oublie votre faute lourde, grossière, indigne d'un artiste... Je vais écrire à ma cousine et plaider votre double cause...

— Que de remerciements, madame la princesse !

— Vous me remercierez plus tard... Votre petite facture...

— J'attendrai, madame la princesse, j'attendrai, tant qu'il plaira à Sa Gracieuse Majesté !

Dès que l'industriel fut sorti, l'aventurière colla un timbre mobile sur le mémoire laissé par Vestris, et, d'une écriture masculine, elle traça ces mots : « Pour acquit : Arthur Vestris. »

Ensuite, et comme une femme qui n'a rien à cacher, elle donna l'ordre d'introduire en même temps M"* Laisné, la modiste, Schwinger, le tapissier, et Gus-

tavo, le marchand de chevaux, réservant pour la grande bataille, M. Maze, l'illustre joaillier.

Modiste, tapissier et maquignon entrèrent. Elle les salua de la main, et ils se groupèrent — inquiets et d'ebout — autour de la chaise longue oii Alexandrine s'était replacée :

— Je vous ai fait entrer ensemble, dil-elle, parce que j'ai la même réponse à vous communiquer à tous les trois... Pas d'argent pour vous aujourd'hui, mes amis !

— Pas d'argent pour nous? gronda le tapissier, une tête carrée et rougeaude d'Allemagne,

La princesse montra la facture de Vestris :

— Ce diable de couturier vient de m'enlever vingt mille francs ; c'est tout ce que j'avais à l'hôtel !

Schwinger implorait :

— Faites-moi un chèque ?

— A moi aussi? dit la modiste, une grosse brune à l'œil étincelant.

— A moi aussi? continuait Gustave, énorme gaillard aux moustaches blondes. Mais la Stradowska murmurait de belles phrases. Elle avait eu des dépenses

folles en ses châteaux de Iracy et d'Aubécourt, et le carnet de chèques exigeait des provisions qui ne tarderaient pas à la Société générale et au Crédit Lyonnais, les provisions des fermiers de Nijni-Novogorod et les remboursements de Sa Majesté de Suède.

Ils ne Fécoutaient plus. Tous trois s'unissaient en des lamentations et des menaces, et elle regretta, ayant espéré les tenir les uns par les autres, de ne pouvoir les combattre isolément. Ah! oui, connu ! Toujours les fermiers de Nijni- Novogorod ! Toujours la reine de Suède et les autres Majestés et les autres Altesses, qu'on ne voyait jamais ! Usée, madame la princesse, cette corde-là !

Majestueuse comme une impératrice de la vieille Rome, elle les toisa de son regard d'aigle :

— Ah ! vous n'y croyez pas à mes amitiés impériales et royales ! C'est bien! Laissez vos mémoires, et on vous soldera!... Mais j'attends la reine de Suède, à Aubécourt, et ce n'est pas vous, madame Laisné, qui lui prendrez mesure, et ce n'est pas vous, monsieur Schwinger, qui lui vendrez des meubles et des tapis, et ce n'est pas vous, monsieur Gustave, qui lui amènerez des chevaux !

— Quand arrive Sa Majesté V hasarda Gustave.

— Dans quinze jours, monsieur!

Alors les créanciers s'aplatirent,, et la princesse les autorisa à venir saluer Sa Majesté, en Normandie ; la reine voyageait incognito, et leur intérêt même commandait le silence le plus absolu, s'ils ne voulaient pas se voir distancer par d'autres fournisseurs.

LES MARTYUS l)K I,A VIE

Ih échangèrent une poigaée de main.

Liv. 41

C'était le tour de M. Maze, de la maison Maze et Roby. Le joaillier, un long monsieur au visage glabre, très correct en redingote noire, s'inclina profondément devant Aiexandrine, et il dit d'une voix mesurée :

— Madame la princesse, la démarche que j'accomplis auprès de vous, de la part de la maison dont je suis 1 associé, m'est pénible, car c'est un ultimatum, délibéré en conseil, que je viens vous apporter.

La princesse l'ut elîrayée des allures solennelles du visiteur, et cependant, elle plaisanta, en jouant de l'éventail :

— Un ultimatum, monsieur ? Et pourquoi ce grand mot parlementaire, officiel, diplomatique ?

C'est le seul qui convienne à ma démarche.

— Et quel est-il, cet ultimatum ?

— Madame, si dans les vingt-quatre heures, les cent trente mille francs du diadème que notre maison a fourni ne nous sont pas intégralement remboursés, nous aurons le regret de porter plainte au Parquet contre vous.

— Mais c'est de la folie ! Lorsque j'ai expédié ce joyau à la reine, je vous ai averti qu'il ne serait payé que dans trois mois, et si je m'en souviens bien, la livraison ne date pas plus de six semaines.

— Oui, rnadame, mais le bijou n'a pas été envoyé en Suède.

— Ah ! par exemple !

— Le bijou a été engagé au Mont-de-Piété qui a prêté quacimte mille francs.

— Erreur, monsieur !

— La reconnaissance a été vendue à un de mes confrères qui nous l'aproposée.

— Et qui vous dit que cet objet soit le diadème acheté chez vous ?

' — Le numéro de notre fabrication et son signalement, car nous avons obtenu de visiter le diadème déposé rue des Blancs-Manteaux ..

— Il aura été volé en route !

— Non, madame, noji ! il a été engagé, le jour môme de la vente, et par une femme qui porte votre prénom... Aiexandrine... Houdet... de Nice... Desirezvous, madame, que l'on recherche cette Aiexandrine ? Si c'est une voleuse, elle a volé le bijou, non pas en route, mais à Paris!

Dans la crainte d'une enquête désastreuse, l' ex-marchande de tabac fit une confession partielle. Mon Dieu, oui, gênée, obérée, entre l'achat des terres normandes et le retard des fermiers de Nijni-Novogorod, ne voulant pas harceler sa cousine, la reine de Suède, débitrice de grosses sommes, elle avait chargé une de ses servantes, Aiexandrine Iloudet, une provinciale, sa filleule, d'engager le le diadème au Mont-de-Piété, et puis, toujours ennuyée, elle dut céder la reconnaissance. Eh bien, voilà! Le diadème, (^lle le gardait à son compte, et la maison Maze et Roby en monterail un plus beau pour l'arrivée prochaine de Sa Majesté î au château d'Aubécourt !

Le joaillier observa :

— Madame, ce qui s'est passé change nos conventions primitives, et vous me payerez intégralement dans les vingt-quatre heures, ou bien, vous irez en police correctionelle.

Et il sortit.

Vingt-quatre heures! Cent trente mille francs! Que devenir? L'hôtel était hypothéqué au delà de sa valeur, et Adolphe Pi édeleu, vexé, refusait la délivrance des titres do propriété en Normandie! Les titres, Alexandrine les voulait pour contracter un emprunt, et, comme elle n'ignorait pas que les formalités légales demanderaient plus de vingt-quatre heures, elle entendait solliciter ou imposer un prêt immédiat.

Ses femmes rhabillèrent et bientôt, joyeuse, pimpante, embaumant l'iris, eile sonna chez Piédeleu,

M* Adolphe connaissait par les journaux du matin l'aventure de M"*" de Tracy, et il lisait un journal du soir, avec l'espérance quil se régalerait de larrestation de sa victime.

— Vous le voyez, je suis aimable, minauda la princesse, j'accours vous annoncer la grande nouvelle !

Déjà, sous l'idée fixe, il allait s'écrier : « Est-ce que Tracy est pris? », mais il tourna sa langue :

— La grande nouvelle?

— Sa Majesté de Suède m'a écrit, ce matin, qu'elle s'embarquait incognito pour Aubécourt.

— Ah ! ah !

— Vous n'y croyez pas?

— Vous me l'avez si souvent dit!

— Mon yacht doit l'attendre au Havre... Ingrat, réjouissez-vous!... La reine vous nomme comte^ et nous célébrons...

— Notre mariage? éclata le vieil amoureux qui \\o songeait plus à la n^cette générale des finances.

— Oui, mon ami... si vous m'aimez toujours? Il haletait de bonheur et d'orgueil :

— Alexandrine, vous ne me trompez pas?

— Oh! non, Adolphe, je ne vous trompe pas. et je suis bien aise do vous prouver mon afiection... Vous avez été si gentil, si charmant...

A l'amour sénile et à la gloriole du parvenu se joignait le désir de rentrer dans les sommes avancées : Tracy et Aubécourt seraient à lui !

Oh ! combien do fois il avait déploré, n'osant ou ne pouvant faire l'opération du remploi dos immeubles pour son compte, de ne pas avoir choisi un homme de paille, au lieu de cette femme... de dentelle! Maintenant tout s'arrangeait. Il

allait vendre les domaines de Normandie, et sans se presser, car nos lois ont de sages lenteurs, et dans l'hypolhèse invraisemblable où l'évadé établirait son innocence, lui Piédeleu disparaîtrait, comme il avait toujours eu l'intention de le faire, à la majorité ou au mariage de « Mademoiselle de T*** »; il s'en irait avec sa femme, en quelque pays lointain, et le comte ou sa fille, ou bien l'un et l'autre, vivraient des rentes illusoires de la Sologne et des Landes!

— Adolphe ?

— Ma chère Alexandrine ?

— Nous nous rendrons tous deux à Aubécourt, la semaine prochaine, afin de préparer discrètement le pays au grand bonheur qui lui arrive.

— Jo suis prêt.

Elle lui tendit la main :

— Au revoir, mon ami... Je vous autorisé avenir me demander à déjeuner et à dîner, en fiancé.

Sur le seuil do la porte, elle s'arrêta:

— J'oubliais... Vous avez mes titres de propriété de Tracy et d'Aubécourt ?

— Oui, princesse.

— Donnez-les-moi.

Il refusa de se dessaisir de sa garantie:

— Yoyons, chère, c'est pour emprunter, pour hypothéquer!

— Mais non, c'est pour établir notre contrat! Le vieux procédurier hochait la tête ; elle dit:

— Ces titres, monsieur, je vous les ai confiés !

— Oui, Alexandrine, mais vous n'avez encore rien versé sur votre acquisition ?

— On va m'envoyer de l'argent de Nijni-Novogorod !

— Hum!

— Monsieur, un galant homme ne se défie pas de la femme qu'il veut épouser !

— Malheureuse, vous ne savez pas un mot de droit ! Le notaire ne vous avancera pas un franc !... J'ai l'hypothèque, le privilège du vendeur !

— Alors, vous m'avez menti? Je ne suis pas propriétaire ?

— Vous êtes propriétaire... et je vous accorde volontiers des délais... Enfin, après des larmes, des injures et des menaces, la Stradowska finit par

obtenir de Piédeleu l'argent utile à désintéresser la maison Maze et Roby, à payer ses dettes les plus criardes, et elle no songea plus qu'à recevoir dignement Sa Majesté la reine de Suède.

Mais, pour cela, il fallait en créer une !

LES MARTYRS DE l,A VIE

Alexandrine entra dans un bureau télégraphique et rédigea la dépêche suivante, à l'adresse de sa mère, l'ancienne actrice:

Madame veuve Ma/vina Hoiidet Rue Garnier

Nice.

Prend'i immédiatement express. Viens Paris. Besoin de toi. Descendras au Grand-Hôtel. Sitôt arrivée, feras prévenir avenue des Champs-Elysées.

Alexandhine.

Toute hi nuit, l'aventurière dressa des plans de campagne. Ah! M. Piédeleu se faisait tirer l'oreille I Ah I M. Piédeleu ne voulait pas autoriser un empruntsur les domaines de Tracy et d'Aubécourt ! Ah ! M. Piédeleu et les fournisseurs avaient des doutes sur lesamitiés royales! Eh bien^ on verrait si devant la maman — la Majesté niçoise, rendue propre à la fonction par ses souvenirs de théâtre — Piédeleu et les autres ne courberaient pas l'échiné ! Oh verrait jusqu'où pouvaient aller l'audace de l'aventurière et la naïveté de ses dupes!

La bêtise humaine est comme le génie : elle a parfois son torrent débordé.

Depuis son entrée au ministère de l'Intérieur, M. de La Fayo vivait des jours moins tristes. L'aide d'un oncle lui permit de solder toutes ses dettes et, si les rentes étaient médiocres et si Léopold avait besoin d'économiser, il désirait tout de même offrir une large hospitalité au comte de Tracy, en sa maison d'Asnières.

Certes, le gentilhomme demeurait plein de gratitude envers sa bienfaitrice, la princesse Stradowska,"mais les beaux yeuxd'Alexandrine ne pouvaient Tensorceler. Il rêvait d'Henriette: il serait riche peut-être, un jour, par l'héritage de l'oncle, et déjà, avec l'idée absolue que M. de Tracy allait prouver son inno-

326 LES MARTYRS Di-: LA VIE

cence, il songeait à disputer Henriette au fils Vauzelet, Pour triompher d'Edgard, le baron comptait à la fois sur l'origine aristocratique qui le rapprochait de la bien-aimée et sur un dévouement qui allait anéantir la fâcheuse histoire du Tonnerre Parisien et de la rencontre initiale de « Mademoiselle de T*** », en surpassant, il l'espérait, le dévouement de l'autre.

Et puis, l'amour ! Est-ce que chaque amoureux ne s'imagine pas savoir mieux aimer que son rival?

Le lendemain de la descente de police à la cité des Fleurs, Léopold pria un de ses collègues de le remplacer au cabinet du ministre, et les gentilshommes échangèrent de bonnes paroles.

— Monsieur de La Faye, dit le comte, je n'ai pu, hier, dans le trouble où j'éiais. vous exprimer ma reconnaissance, et j'avais hâte de vous saluer.

Simplement, Léopold répondit :

— Monsieur le comte, j'ai agi comme tout honnête homme l'eût fait à ma place; je suis encore tout à votre service, et cette maison est la vôtre.

— Alors, baron, vous êtes de ceux bien rares, hélas ! qui me croient innocent ?

'" Le père de M"° Henriette ne saurait être coupable du crime odieux pour lequel il a été condamné !

M. de La Faye évoqua sa douloureuse jeunesse et le bal mondain où il fut présenté à M"*^ de Méran et à M""^ Henriette, et, sans avouer son amour :

— Vous le voyez, monsieur le comte, j'ai à réparer bien des fautes ! Je vous demande une lourde tâche ?

— Au risque de perdre votre situation ?

— Pourquoi pas ?

— Merci, monsieur ! Je m honore de devoir le salut à un tel gentilhomme... Je n'abuserai pas longtemps de votre hospitalité; j'ai beaucoup réfléchi, celte nuit, et il me semble qu'à l'étranger seulement je puis vivre en sûreté.

— Ce n'était pas à moi, chez qui vous êtes, à vous inspirer cette idée, mais mon amitié et la raison vous y engagent.

— Je voudrais, avant de m'éloigner, prendre certaines dispositions, et il me faudrait pour cela causer un instant avec mon vieil ami Vauzelet et, à défaut th^ M. Ambroise, avec sou fils Edgard.

En entendant prononcer le nom de son rival, Léopold eut un involontaire ti'essaillement. Le comlo s'en aperçut:

— Avez- vous quelque objection à me signaler?

— Aucune. Si vous jugez utile de voir ces messieurs, écrivez-leur de venir vous trouver ici, car il y aurait imprudence grave à vous rendre chez eux à Paris.

— Vous permettez ?

— Je vous l'ai dit, monsieur le comte, cette maison est la vôtre, et vous

pouvez en user comino il vous conviendra. Préparez votre lettre; un homme sûr va la porter à Paris, rue Saint-Florentin... Je \ous prierai de ne pas dire à ces messieurs que c'est chez moi qu'ils viendront. L'adresse de la maison suffit... Qu'ils demandent « monsieur Jean », sans ajouter Aotre nom do famille, et ils seront introduits auprès de vous par mon jardinier ou sa femme que je mets tous deux à vos ordres.

Dans la journée, une connaissance plus intime se fit entre les deux hommes de môme race : M. de La Fayé ne voulut rien cacher de sa vie de paresse et de débauche, et le comte Jean, estimant le labeur et l'énergie de Léopold, devina que sa fille n'avait pas été étrangère à celte rédemption.

Pour se garer des visiteurs attendus et congédier ceux que l'on n'attendait pas, le jeune gentilhomme observait la grille de clôture, prêt à défendre sa porte le revolver au poing, si c'était Dardanne, et à laisser le champ libre, s'il reconnaissait ]\P Ambroise ou M^ Edgard. Le soir tomba, et les amis, qui achevaient de diner, sous l'ombre protectrice des feuillages virent venir la nuictée estivale : autour deux, une brise douce montait; en face, la Seine, très large, étiiicelait, au clair de la lune, et, sur les eaux, des voiles blanches glissaient, avec des chants de canotiers. Quelquefois, des péniches chargées et précédées d'un remorqueur, dessinaient un long et blanc sillage, et le hurlement lointain d'une locomotive troublait les harmonies des barques joyeuses.

On ne croyait plus à la visite, pour ce soir- là, des Vauzelet, et le jardinier et sa femme étaient allés se coucher, lorsqu'une voiture s'arrêta devant Ict porte.

Au bruit de la cloche d'entrée, M. de La Faye eut une inquiétude et, à la lueur des lanternes, peut-être la vision de Dardanne.

— Monsieur le comte, dit-il, re"nontez à votre chambre... Je vais ouvrir... Et désireux de ne pns effrayer son hôte, il ajouta :

— Probablement, des amis de Paris qui viennent me demander l'hospitalité après une excursion...

Vne lampe à la main, il se dirigea vers la grille ; mais la porte massive \\nn~ pochait de distinguer celui qui se tenait de l'autre côté, sur la route, et. en ouvrant, il s'ingéniait à ne pas trop livrer passage.

— Monsieur de La Faye! s'écria une voix stupéfaite.

— Oui, monsieur Edgard Vauzelet, moi-même, répondit le secrétaire du ministre.

— Excusez mon erreur, car ce n'est pas chez vous que je devais ni voulais sonner...

— Pardon, c'est bien ici que vous êtes attendu.

— Je ne vous comprends pas !

— Veuillez entrer et je vous donnerai toutes les explications nécessaires.

— Soit! monsieur.

Le jeune] avocat suivit Léopold dans le salon du rez-de-chaussée, et écouta ces paroles du gentilhomme :

— D'abord, monsieur, permettez-moi de vous dire que, la nuit venue, on ne vous attendait que demain, et demain, vous ne m'auriez pas trouvé dans ma maison, car j'avais le désir d'éviter une rencontre aussi pénible pour moi que pour vous-même... Ce soir, je redoutais une inquisition policière, et vous ne me blâmerez pas de protéger mon hôte, le comte de Tracy.

— Le comte de Tracy... chez vous?

— Je lui ai offert un asile, et il m'a fait l'honneur de l'accepter. Et, très digne :

— Monsieur Vauzelet, nous aimons tous deux la même femme, mais je crois que, dans la circonstance, nous avons le devoir d'oublier notre rivalité et de nous unir. Est-ce vrai, monsieur?

— C'est vrai !

Ils échangèrent une poignée de main et gravirent l'escalier qui menait à la chambre du comte. Par discrétion, Léopold allait se retirer; M. de Tracy le pria de rester, et s'adressant au fils de M" Ambroise :

— Mon cher Edgard, vous le voyez, M. de La Faye est un ami! L'amoureux d'Henriette s'inclina et dit que son père, étroitement surveillé,

ajournait sa visite dans la crainte de voir marcher derrière ses pas les agents de Dardanne; quant à lui, Edgard, il avait préféré une arrivée nocturne.

— Enfin, monsieur le comte, me voici à vos ordres. Que désirez-vous?

De nouveau, le gentilhomme exprima sa volonté de passer le plus tôt possible à l'étranger. Il s'embarquerait à Dieppe, se rendrait en Angleterre pour y attendre les événements — la justice que lui promettait M« Ambroise, et, hélas ! sans trop l'espérer.

— Monsieur le comte, dit Edgard, puisque votre résolution est irrévocable, il faut partir demain, n'est-ce pas, monsieur de La Faye?

Et comme le baron approuvait d'un geste, M. de Tracy déclara :

— Avant de partir en exil, je veux voir ma fille! je veux l'embrasser!

Les deux rivaux d'amour, luttant l'un et l'autre pour la cause du salut, invoquaient les impossibilités et les risques de l'aventure ; Edgard s'engageait à faire prendre des nouvelles de M"'= de Tracy par sa mère, et, le lendemain, il reviendrait avec les bonnes nouvelles et l'adieu de la bien-aimée.

Quand, le jour suivant, dans l'après-midi, Edgard se présenta à la maison d'Asnières, le comte fut frappé de la tristesse du visiteur et plus encore du son de sa voix.

— Ne vous effrayez pas, monsieur le comte, murmura Vauzelet... Rien de grave !

— Ma fille?...

Henriette effrayée el joyeuse se jeta dans les bras de l'é.-adé

— Oui, c'est d'elle qu'il s agit...

— Malade?...

— Oui, mais hors de danger.

— Hors de danger? s'écria le père, bouleversé... Elle a donc couru un danger? Oh ! parlez I parlez ! Ne cachez rien !

— W^'^ rienrielte s'est trouvée l'ort soutirante, après les grandes émotions qu'elle a subies; mais aucune complication n'est à craindre^ ma mère lui a annoncé que vous étiez en sûreté, et cette nouvelle l'a charmée, calmée... M"*^ Henriette a pu se lever aujourd'hui...

M. de Tracy regarda Vauzeletdans les yeux :

— Edgard, la vérité, toute la vérité?

— Votre fille est hors de danger, monsieur le comte.

— Vous me le jurez?

— - .le vous le jure, et j'ajouterai que M^^*' Henriette vous supplie de hâter votre départ.

— C'est bien, je partirai, ce soir, et seul, car je n'entends compromettre personne.

— J'avais résolu, enl'aiisence démon père que ses devoirs retiennent au Palais, de vous accompagner jusqu à Londres.

— Monsieur de La Faye ma témoigné la même amitié, et j'ai dû décliner son offre gracieuse.

— L'amitié des Vauzeletest plus ancienne ! conclut Edgard.

Puis, avant l'arrivée de M. de La Faye qui rentrait du ministère, le (ils de M*" Ambroise obligea le gentilhomme à accepter une somme d'argent — l'envoi paternel, et il lui donna le baiser d'adieu.

A sept heures du soir, le comte monta en voiture, et un nouveau baiser — celui de Léopold — laissait le forçat hésitant entre les dévoués, oublieux de l'amour, dans cette lutte de vaillance et de grandeur.

Mais, le long du chemin, des angoisses affolèrent l'évadé. Si, potar le sauver, en lui conseillant de quitter la France, Edgard l'avait trompé, si Henriette était plus malade qu'il ne le disait, qu'il ne le jurait, si son enfant était en danger de mort? Oh ! jamais il ne se pardonnerait d'avoir fui, elle moura^ite ! Et le doute cruel se transforma bientôt en une certitude, et le père eut le spectacle de l'agonie de sa hlle! Partir, s'éloigner? Non pas !Et il ordonnait au cocher d'aller vite, afin d'être plus vite près de son Henriette! Repris? Renvoyé au bagne, et là-bas, peut-être condamné àmort, selon la loi sur les évasions?Quelui importait! 11 n'avait qu'elle de sa chair ot de son sang et, malgré les nobles ami liés, il ne pourrait pas vivre, si elle le précédait au tombeau!

Boulevard Malesherbes, à une centaine de pas de l'hôtel de Méran, le gentilhomme dit au cocher de l'attendre, et il marcha vers la demeure de son ex-femme.

II n'avait qu'une idée dans l'esprit, s'assurer de l'dtat de santé d'Henriette. Mais, comment pénétrer auprès d'elle, sans être vu des hôtes de ces lieux? La chose lui semhlait im})Ossible, si sa fille n'était pas prévenue. Il erra plus d'une demi-heure, insouciant de sa propre sûreté, devant la maison où personne n'entrait et d'où personne ne sortit. Cependant, à neuf heures, Thérèse, la femme de chambre d'Henriette, parut sur le seuil, longea le boulevard, et le comte, ([ui la regardait entrer chez un pharmacien, guetta dans l'ombre et suivit la bonne, retour de l'oflicine. Elle hâtait son pas léger, sentant quelqu'un derrière ses jupes, et lui ne savait de quelle façon lui adresser la parole pour ne pas l'effaroucher et l'irriter. On arrivait à l'hôtel; il lui toucha le bras :

— Mademoiselle, je vous en prie!

Thérèse, furieuse, s'arrêta :

— Laissez-moi,monsieur, ou j'appelle les sergents de ville. ..Vous me prenez pour une autre î

— Au nom de votre jeune maîtresse, au nom de M"" de Tracy, ne refusez pas de m'entendre!

Un bec de gaz éclairait le visage du comte ; la femme de chambre se rappela d'abord l'homme de la cité des Fleurs, puis, songeant au portrait qui ornait la chambre de sa maîtresse, elle balbutia :

— L'oncle Jousselin?... Monsieur Bernard Jousselin... l'oncle de mademoiselle?

— Oui... son oncle...

Discrète, elle n'en demanda pas plus, et à cette question : « Comment va ma nièce? » elle répondit :

— Mieux, beaucoup mieux...

Elle le vit trembler de joie, et, certaine qu'elle était en présence du comte de Tracy, du malheureux père de M^^- Henriette, de ce forçat dont les journaux avaient narré l'histoire — les journaux que l'on cachait, par ordre, à la marquise, elle accepta d'annoncer le visiteur.

— Bernard Jousselin?

— Oui... monsieur le comte.

— Chut!

— Oh! dit-elle, M"'' Henriette n'aimerait pas autant son père, si monsieur le comte était un criminel!

Guidé par Thérèse, à traA'ers le dédale d'un escalier de service, M. de Tracy pénétrait chez sa fille.

Henriette, eflrayéc et joyeuse, se jeta dans les bras de l'évadé :

— Père, oh! père, quelle imprudence!

— Crois-tu donc, enfant, que je pouvais m'éloigner et vivre avec l'angoisse qui m'endolorissait, me tuait, le sachant malade et timaginant morte?

Il l'embrassait, la mouillait de ses 'armes, la contemplait, afin de la graver toute en son immortel souvenir, et elle, pale, belle de la beauté sainte du malheur, encore malade, encore blessée, encore tremblante, elle domptait la fièvre et déclarait, énergique :

— Père, il est dangereux de rester ici ; à chaque instant, ma mère peut venir, et nous serions perdus !... Mais je ne dois pas te laisser partir seul, et je veux te suivre en exil !

— Non ! non !

— Je le veux ! je le veux ! C'est mon devoir!

Le força objectait de sages raisons, et Henriette le suppliait de mettre sa bravoure à l'épreuve. Tout à coup elle tressaillit:

— Ma mère!... Je l'entends!... Elle vient!...

Alors le comte voulut fuir mais la marquise Laure posait déjà la main sur le bouton de la porte que, dans son trouble, Henriette avait oublié de fermer au verrou. Sans un mot, la vierge héroïque entraîna l'évadé dans son cabinet de toilette et rabaissa la portière,

Rouge de colère, M™" de Méran se tenait au milieu de la chambre :

— Henriette, gronda-t-elle, je savais que, sous prétexte de leçons de dessin, tu te rendais à la cité des Fleurs chez un homme avec lequel tu as des relations que je n'ose qualifier; mais je ne me doutais pas que tu pousserais l'audace jusqu'à introduire cet homme ici ?

— Vous vous trompez, madame, je vous assure que aous vous trompez! gémit Henriette.

— Inutile de nier ! Je l'ai vu! Il est là, mademoiselle !

D'un geste de menace, elle indiqua le cabinet de toilette; elle avançait; mais d'un bond, Henriette vint barrer la porte de ses mains étendues.

— Allons, place ! dit la marquise.

— Ah ! madame ! madame ! Vous regretterez toute votre vie ce que vous allez faire là !

— Place ! répéta M"^ de Méran. Ce n'était donc pas assez d'avoir un assassin pour père? Faut-il encore que tu te dégrades, que tu m'humilies, que tu te déshonores comme la dernière des filles ?

La porte du cabinet s'était ouverte, et M. de Tracy, les bras croisés, regardait son ancienne femme, et de toute sa hauteur:

— Vous mentez, madame ! Le père de M"' dcTracy n'est pas un assassin, et, mère, vous êtes indigne de la fille que vous insultez!

— Jean! s'écria la marquise, livide d'épouvante. .. Jean !...

— Oui, madame, Jean de Tracy, évadé du bagne... Appelez vos domestiqres. appelez la police!... Faites-moi arrêter! J'attends !

— Vous savez bien que je suis incapable d'une infamie !

— Je me permets de douter... Ah ! vous voilà déçue dans vos espérances, vous qui croyiez que je mourrais là-bas ?

— Dieu m'a gardée de cette mauvaise pensée !

— Ne mentez donc pas, madame !... A quoi bon?

— Monsieur, je vous jure.,.

— Vous devriez me jurer aussi que vous avez agi comme une brave et honnête femme, comme une épouse vaillante?

— Ne m'accablez pas!

— Soyez tranquille... Mon mépris pour vous est si grand que je n'ai plus de haine !

— Jean !

— Madame, vous avez dû bien vous réjouir, le soir où un jugement infâme m'a séparé de vous ?

— J'ai pleuré...

— Hypocrite, vous aimiez un autre homme, et vous vous êtes empressée de devenir M"*' de Méran ! C'était votre droit, mais il ne vous appartenait pas de tromper notre fille, en lui annonçant la mort de son père !

— Hélas ! Je croyais que jamais...

— Vous croyiez que jamais le forçat ne reparaîtrait, n'est-ce pas, femme charitable?... Mais, que vous bénissiez ou maudissiez votre erreur, cela n'importe guère, et je vous dispense de faire des vœux pour ma réhabilitation !

Sous l'ironie de l'homme, la fnarquise s'agenouillait :

— Pardon, Jean !... pardon !...

H lui montra leur fille :

— Ce n'est pas à moi qu'il faut demander pardon, mais à la sainte que vous avez calomniée!

Henriette, en peignoir blanc, venait [de se coiffer à la hâte, de s'envelopper d'un manteau, et sans que la marquise eût le temps ou la force de la retenir, elle descendit avec son père.

Devant la loge du concierge, M. de Tracy insistait pour que sa fille n'allât pas plus loin ; Henriette avait résolu de l'accompagner au chemin de fer. et tous deux prirent place en la voiture stationnée.

Le cocher partit très vite dans la direction de la gare Saint-Lazare, mais comme il tournait la rue de la Pépinière, une voiture de maître, lancée au grand trot, heurta le fiacre. Par un]mouvement habile des deux conducteurs, un désastre fut évité, et les voitures demeurèrent debout, avec une glace brisée du fiacre et une éraflure sur la caisse du coupé bourgeois.

M"*= de Tracy mit la tête à la portière et, ne voyant rien de grave, cria au cocher :

— V.h bien, qu alleiidcz- vous? Allez ! allez donc !

Mais, déjà, le oocher de maître empoignait par la bride le cheval de l'autre et réclamait la constatation des dégâts,

— Laissez-nous passer, disait Henriette, nous allons au chemin de fer ; vous nous ferez manquer le train !

— Je m'en fiche pas mal !

Il était sourd à toutes les prières ; il n'entendit pas une offre d'argent. Les curieux massés autour des voitures, discutaient, ceux-ci pour l'homme du maître, ceux-là pour l'homme de la Compagnie ; et pendant que les cochers, tous deux descendus sur la chaussée, l'un, énorme et la trogne rouge, l'autre, mince et pâle en sa livrée noire de domestique de bonne maison, grondaient, s'injuriaient, au milieu du vacarme de l'assistance, le père et la fille se tenaient blottis dans le fond de la voiture,

— Que faire? demanda Henriette, bouleversée.

— Attendre, c'est le plus sur, mignonne,,.

— Prenons la valise et rendons-nous à pied à la gare?

— Ce serait imprudent !Et, d'ailleurs, c'est impossible! Regarde...

Une foule les entourait, barrait la circulation, et les omnibus, les camions les fiacres, les coupés s'arrêtaient en un enchevêtrement prolongé de chevaux, de brancards, de lanternes allumées ; debout, sur les impériales, les voyageurs vociféraient; des têtes d'hommes et de femmes émergeaient de toutes les portières des voitures, et il sembla au fugitif que tous ces- yeux le guettaient, l'observaient avec des lueurs inconnues ; Henriette étendit la main vers le store pour le baisser, mais le forçat, craignant que cet acte ne les fît remarquer, s'y opposa, et il restèrent immobiles, muets, pleins d'incertitudes et d'angoisses devant une histoire banale et à laquelle la situation de l'évadé ajoutait un péril et une alarme extraordinaires.

Le cocher de maître signalait le dommage au cocher de la Compagnie, et celui-ci, plus aimable, haussait les épaules :

— Ben quoi!... On est assuré !... L'assurance marchera !

Alors, ce fut dans le peuple une huée contre le mode d'assurances, en cas d'accident ! Ah ! bien, oui, une belle invention, ces assurances ! H n'y avait plus de sécurité, dans les rues, pour les piétons ! Les cochers écrasaient du monde à la douzaine, et la Compagnie payait, et, quand il ne survenaitpas mort d'homme, MM. les CoUignons s'en allaient passer deux jours à la Petite-Roquette, et làbas, où l'on était si dur pour les enfants (1), on autorisait les cochers à boire, à fumer, à jouer aux cartes !

Un gamin hurla :

— Les agents !

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