LIVRE TROISIEME
— Est-elle blonde ou brune ?
— Qui?
— La reine de Suède ?
— Je n'en sais rien !
— Alors, comment veux-tu que je fasse pour entrer tout à fait dans le personnage de Sa Majesté ?
— Les habitants d'Aubécourt, mes trois ou quatre fournisseurs parisiens et ce vieil imbécile de Piédeleu n'y regarderont pas de si près !
M"" Malvina Iloudet, arrivée de Nice, venait de s'installer au Grand-Hôtel, et sa fille, la princesse Alexandrine Stradowska, était accourue pour dire à l'ancienne artiste dramatique ce qu'elle attendait du talent de la cabotine et de l'aplomb de la mère.
La veuve du capitaine au long cours parut enchantée, justement le rôle que sa fille lui destinait rentrait dans son emploi, et elle eut l'orgueil d'évoquer les tournées en France et à l'étranger où elle représenta des Majestés superbes. Tour à tour elle avait été Christine de Suède, Marie Sfuart d'Ecosse, Catherine de Russie, Elisabeth d'Angleterre et, de ces incarnations grandioses, elle conservait des bribes de dialogues, des apartés sensationnels et desaliures hautaines.
De plus, et malgré ses quarante-cinq ans, la mère d'Alexaùdrine semblait encore jeune/ avec des cheveux blondis au henné, desyeux pétillants un gracieux sourire et un teint que les cosmétiques entretenaient frais et rose; elle était grande très droite, et, vraiment, on observait dans son attitude une sorte de distinction native que les leçons d'un régisseur habile avaient élevée jusqu'à une réelle et imposante Majesté.
Elle s'informa :
— Quel âge a-t-elle, ta reine suédoise ?
— Allons, maman, fit Alexandrine, je vais te renseigner...
La princesse avait tiré de son aumônière un petit agenda, et elle lisait :
— «... Sophie, reine de Suède et Norvège, princesse de Nassau, est née en 1836, sur les bords du Rhin, tout près [de Wiesbade. Elle s'est mariée, le 6 juin 1857 à Biebrich, avec le prince héritier de Suède et Norvège, devenu deux ans plus tard le roi Oscar II... » Tu écoutes, maman ?
— Oh ! je ne perds pas un mot !
— «... Jamais l'union la plus complète n'a cessé de régner entre les époux. »
— La même chose pour ton pauvre père et moi.
— «... Et la souveraine a contribué à faire de la Cour un grand centre artistique et littéraire... »
— Voilà qui est bon à savoir !
— «... Quand Sa Majesté voyage incognito, elle prend le pseudonyme de comtesse de Haga... » Tu es donc une Nassau et tu te fais appeler Haga?
— Oui.
— Noms à citer '.d'abord tes dames d'honneur... Inutile! Tu les laisseras au Havre... Quelques illustrations du royaume; le comte de Rosen, premier maréchal de la Cour, le marquis et la marquise de Ditten, le commandant Wikànber, aide de damp, le docteur Klefberg, ton médecin, et, à Paris, M. Due, ministre de Suède et Norvège, M. Brostroëm, consul général...
— Tu vas me dicter ces noms, et je les apprendrai par cœur...
— En y joignant quelques détails sur les mœurs suédoises et norvégiennes puisés dans les guides et les dictionnaires?
— Oui, Sandrine. Mais est-elle blonde ou brune ?
— Je ne m'en souviens pas... J'ai oublié la photographie ; je te l'enverrai, ce soir...
— Ma chère, je sens le personnage, dit M""^ Houdet... Quant à la diction, écoute...
Elle se leva et, se drapant, ainsi que dans un antique péplum, de sa robe de chambre en velours cerise, brochée de fleurs d'or :
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit. Ma mère Jésabel.
— Pas de tragédie, maman ! interrompit Alexandrine : c'est de la comédie que tu dois jouer à Aubécourt !
— La comédie? Mais elle n'a pas de secrets pour moi, la comédie !... Veuxtu du Molière, de l'Augier, de l'Alexandre Dumas, du Ponsard, du Scribe, du Labiche ? Je vais t'en lâcher, tant que tu voudras!
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— Tes châteaux? Tu en as donc plusieurs?
Liv. 44
— Je ne te connaissais pas une aussi belle mémoire !
— Depuis ton départ, comme je m'ennuyais à Nice, j'ai repassé mes anciens rôles, et j'apporte avec moi ime^malle pleine de brochures... La reine de Suède, ton amie Christine, mais je la tiens : je l'ai jouée plus de cinquante l'ois à Bordeaux et à Nantes
— C'est Sophie, et non Christine !
— Ah! elle se nomme Sophie, maintenant?... M. Alexandre Dumas père l'avait baptisée Christine dans sa Christine à Fontainebleau.
— La reine actuelle n'a pas le même caractère, étoile n'a jamais fait assassiner Monaldeschi !
— Tant pis ! Je l'ai dans le sang-, celle-là, et elle m'a valu bien des bravos, bien des honneurs!... Je te montrerai les journaux de l'époque... Faut voir!... « La belle Malvina par-ci, la belle Malvina par-là!... Cette superbe Malvina!.. ,» Oui ! oui!... Ah! mon Alexandrine, ta mère peut se vanter d'en avoir remporté, des succès ! Ah ! si tu m'avais vu !...
— Je te verrai à Aubécourt...
— Aubécourt, un petit port, n'est-ce pas ?
— Oui. C'est là que sont situés mes châteaux.
— Tes châteaux? Tu en as donc plusieurs?
— Deux seulement, mais magnifiques !
M""" Iloudetse mit à rire :
— Quoi de plus naturel, avec une mère sur le trône de Suède !
— Et de Norvège ! ajouta, en riant aussi, la fille de l'artiste.
— Quand partons-nous ?
— Voilà. Dès ce soir, tu te diriges vers le Havre; moi, je me rends à Aubécourt et, après-demain, je vais te chercher...
— En bicyclette? en tandem?
— Non, en yacht... Mon yacht est amarré dans le port d'Aubécourt... Nous arrivons ensemble, et la fête, maman, la fête commence!
— Et les costumes?
— Rien d'extraordinaire... Tu voyages incognito... Ta suite est demeurée au Havre, et je reçois dans Tintimité la plus grande M""' la comtesse de llaga... Le préfet de Rouen n'a pas à se déranger, mais, à Aubécourt, tout le monde sait que ma voyageuse est la reine de Suède... Piédeleu, Birbin, le curé Desmier, le maire Yalbois et son conseil municipal s'inclinent, et les fournisseurs de Paris viennent te présenter leurs hommages et solliciter de nouveaux ordres.
— Nouveaux?
— Je t'expliquerai ça, au Havre... Un diadème et un manteau de cour suffisent à te « royaliser »... Nous les joindrons à tes bagages !
Déjà, M'^ Piédeleu et les Birbin avaient tout préparé au château d'Aubécourt
ils attendaient l'hôte illustre et discrète, et ce soir-là, dans un cabaret sur la place de l'église, on discutait, on s'échauffait devant des pots de cidre.
— Moi, je soutiens, cria Claude, le dragon libéré du service, qu'il est d'usage de tirer cent et un coups de canon à l'arrivée d'une Majesté étrangère débarquant sur le sol de France !
— C'est mon avis^, dit Hylas, le cabaretier, une grosse tête normande et rabelaisienne, égayée de voir ingurgiter des liquides.
— Mais oui, intervint Baptiste, le maréchal ferrant, on aurait dû demander un canon à Paris !
Le maire, M. Valbois, fit entendre que, d'après les ordres de la princesse, on s'en tenait au pavoisemcnt, aux i'iluminations des maisons et des édifices publics et à un cérémonial des plus convenables.
Piédeleu et Birbin, qui entraient, émirent une opinion pareille à celle de M. Valbois, et les deux malfaiteurs ordonnèrent à Hylas de leur apporter du cidre en dehors de la maison, sous la tonnelle verdoyante. Ils étaient seuls.
— Birbin, fit l'ex-avoué, qui donc, excepté vous, avait intérêt à dénoncer le comte de Tracy?
— Vous, monsieur Piédeleu !
— Vous êtes un âne, Birbin!
— Pourquoi me chicanez-vous toujours sur cette histoire?... Qu'il vienne, le comte! Je l'attends de pied ferme!
— Vos livres, Sicaire, ne sont pas en règle!
— Ni les vôtres, monsieur Piédeleu!
Tous deux se regardaient; ils se comprirent, sans d'autres paroles, et Birbin noya ses inquiétudes dans la boisson.
Le lendemain, à midi, par un soleil joyeux, tout le village, en habit de fête, descendait vers le petit port d'Aubécourt, avec le cortège des autorités : M. Valbois et son conseil municipal, les gendarmes, les pompiers, la fanfare, puis une longue théorie de fillettes blanches qui portaient des corbeilles de roses effeuillées, comme pour une procession, où l'on distinguait la petite Victoire Birbin, la dernière de Baptiste, âgée de cinq ans, et ployant sous le faix d'un énorme bouquet aux couleurs suédoises.
Des hurrahs s'élevèrent à l'entrée du yacht, et Piédeleu, en habit noir, cravaté de blanc, accompagna le maire sur la passerelle pour offrir ses hommages aux voyageuses, tandis que la fanfare, en son ignorance de l'hymme national suédois, attaq-uait la Marseillaise.
Le maire, ceint de l'écharpe tricolore, agita son gibus :
— Vive la reine de Suède !
Gendarmes et pompiers présentaient les armes, et, dans la sonnerie des cloches de l'église, la foule hurlait :
— Vive la reine de Suède !
— Vive la princesse Stradowska ! •
— Vive la reine de Suède ! Vive la reine ! vive la reine !
Malvina Iloudet, ayant à sa droite la princesse, ne bronchait pas. et la tête haute, avec quelque chose de majestueux, elle écouta la phrase de la petite du maréchal et donna à l'enfant un baiser. Le maire s'avança, prêt au discours. Elle lui dit gentiment, mais sur un ton qui affirmait sa personne royale :
— Je vous en prie, monsieur le maire, pas de réception officielle; pas de discours! Ce n'est pas une reine qui débarque en votre contrée ; c'est une amie qui vient voir son amie...
Elle voulut bien tout de même autoriser Alexandrine à lui nommer quelques notables, avant de s'installer dans la calèche à la daumont qui l'attendait, non loin du rivage, avec ses quatre chevaux et ses postillons harnachés et brillants.
Le tour de Piédeleu arriva , et Alexandrine s'exprima en ces termes :
— Que Votre Majesté me permette d'insister sur la présentation de M. Adolphe Piédeleu, ancien avoué de première instance à Rouen, un de mes meilleurs amis.
La reine eut un gracieux sourire :
— Ma cousine, la princesse Stradowska, m'a souvent parlé de vous, monsieur, et je suis charmé 3 de vou s connaître . ..
Piédeleu s'enorgueillit de baiser la main auguste, et bientôt l'équipage prit au galop de ses quatre pur sang la route d'Aubécourt, salué des acclamations de la foule.
Un grand diner réunit les autorités, du village et, pas un instant, la nature vulgaire de Malvina Houdet ne balança la majesté de la reine du Nord. Tout le répertoire de l'artiste y passait, toutes les répliques du théâtre trouvaient leur emploi dans les causeries diverses, et jamais souveraine authentique, voyageant à l'étranger, n'obtint en huit jours la popularité que l'ancienne marchande de tabac sut enlever en vingt-quatre heures.
Mais ce n'était pas seulement pour exhiber aux populations naïves d'Aubécourt une majesté en villégiature qu'Alëxandrine avait couronné sa mère. Il s'ao-issait d'éblouir et ensuite de récolter. Ah ! les belles moissons ! D'abord, la comédie se joua entre les aventurières et Piédeleu l'ex -a voué, malade d'amour, vit enfin célébrer ses fiançailles avec la princesse, sous les yeux bienveillants de la reine. On lui octroyait, de par le roi Oscar, le titre de comte; on le nommait chevalier de l'Étoile-Polaire et, devant ces distinctions et la promesse de mariage, ce nouveau gentilhomme suédois consentit à ouvrir toute grande sa bourse et celle de l'autre — àhypothécjuer les domaines de Tracy et d Aubécourt. Tous les fournisseurs de Paris, M'"'iLaisné, modiste, Vestris, couturier, Schwinger, tapissier, et Gustave, marchand de chevaux, accoururent pour rece-
voir des ordres, et M. Maze lui-même, de la maison Maze et Roby, le joaillier qui menaçait Alexandrine de la police correctionnelle, s'excusa, honoré d'une commande' importante.
Ces braves fournisseurs, ils avaient vu la reine ; ils n'en dormaient pas ! Et les affaires marchant doucement à Paris, ils se rattrapaient avec des expéditions royales vers la contrée normande. Ils l'avaient vue !
La reine promit d'éclairer le village à l'électricité, de donner à l'église des ornements nouveaux, de créer des papeteries, des chocolateries, d'utiliser la mer et ses affluents, défaire d'Aubécourt sa villégiature et la capitale des plages suédoises et françaises.
M. Valbois, Sicaire Birbin, Hylas, Baptiste et quelques autres notables tirèrent de leurs bas de laine des sommes destinées à un emprunt d'Etat encore mystérieux et des plus avantageux, dont Malvina signait les bons provisoires et dont le gouvernement de Suède et de Norvège allait envoyer les titres.
Ils avaient vu la reine !
« M. Barthel, juge d'instruction près'le Tribunal civil de la Seine, invite M"« de Tracy (Henriette) à se présenter à son cabinet, au Palais de Justice, le mercredi 7 juin 1893, à deux heures de l'après-midi, pour être entendue sur les fait qui lui seront énoncés. »
En lisant cette lettre la fille de M"""^ de Méran comprit tout de suite qu'il s'agissait de son père, et elle eut une grande inquiétude; mais un télégramme venu de Dieppe, quelques heures plus tard, lui vipportado bonnes nouvelles de l'évadé, et elle se fit conduire rue Saint-Florentin pour se renseigner sur l'œuvre de justice auprès de M** Ambroise Vauzelet.
Henriette trouva l'illustre défenseur souriant et paisible, et cependant lui aussi était convoqué chez le juge d'instruction, mais non comme témoin : ou le mandait ainsi que son fils Edgard, et on l'obligeait à répondre du délit prévu par l'article 248 du Gode pénal, visant l'hospitalité donnée au baron de Tracy, et — en langage juridique — le recel d'une personne qu'il savait avoir commis un crime, qu'il savait condamnée à une peine afllictive.
M" Ambi'oise s'honorait du devoir accompli, et le minimum, trois mois d'emprisonnement, et le maximum, deux ans, ne l'épouvantèrent pas.
Alheure dite, ce mercredi-là, lesdeuxVauzeletetM"°deTracy arrivaient dans le couloir qui sert d'antichambre aux cabinets des juges d'instruction et rencontraient, à la porte de M. Barthel, des visages familiers: debout, en groupe et parlant à voix basse, MM. Thibault de la Noue, Philibert Baucresson et Myrtil Zamor; un peu plus loin, le docteur Rousseau s'entretenant avecM. Gazalis, procureur de la République, et assise sur un des larges bancs de chêne rivés dans la muraille, vernis par l'usure et faisant face aux portes des juges, M^^-euve Elisa Tourte en grande toilette, un peu effrayée, sa lettre de convocation à la main ; autour d'elle, les trois domestiques de M*' Ambroise, des agents en bourgeois et quelques locataires de la cité des Fleurs. Puis, on vit s'avancer Piédeleu, tout de noir vêtu, Piédeleu très pâle, l'air sournois et inquiet, suivi de son fidèle Simon.
Un huissier appela:
MM. Vauzelet, père et fils!
M^'^ deTracy alla s'asseoir sur le banc, à côté de M™*^ Tourte, et les Vauzelet pénétrèrent dans le cabinet du juge d'instruction.
Ils connaissaient pourtant bien tous les deux ce cabinet banal et son papier vert, la pendule de marbre, les fauteuils et les chaises de cuir fatigué, et le bureau d'acajou derrière lequel les attendait M. Barthel, et la petite table où écrivait le greffier, et tout de même, en entrant, ils ne purent se défendre d'un sentiment de méfiance et de gêne.
Eux, les avocats, ils avaient la même appréhension que leurs clients devant ce magistrat et son autorité sans limites.
Ce pouvoir que le Gode met entre les mains d'un homme, le pouvoir du juge d'instruction, c'est la pierre de touche humaine et sacrée : avec son traitement modeste, il faut une âme virile à ce juge pour dédaigner, s'il n'est pas riche, l'appât de l'or, et les législateurs anglais l'ont bien senti, en accordant à leurs magistrats la haute indépendance du métal ; chez nous., avec les avatars ministériels et le népotisme quotidien et flagrant, le juge, s'il est obscur et ambitieux, doit immoler ou au moins réprimer l'idée de grandir.
Rien n'est plus beau qu'un juge de France ou rien n'est plus abominable.
M. Charles Barthel était un magistrat indépendant et loyal, jeune encore, évidemment heureux de la cause mondaine et retentissante qui devait le servir dans la carrière, mais incapable d'une forfaiture, en sa toute-puissance.
Droit, osseux et maigre, sous la redingote noire, le visage glabre, l'œil vif, le geste courtois, il se leva, à l'entrée des Vauzelet, les pria de s'asseoir et, installé à son bureau, il dit:
LES MAinVHS I)K LA VIE 3dI
— Messieurs, c'est une bien dure tâche qui m'incombe, mais vous êtes liommes de loi, et vous comprendrez qu'il m'était impossible de m'y soustraire.
Et se tournant vers le greffier :
— Etes-vous prêt, Deville ?
Celui-ci, un petit homme à barbiche grisâtre, s'inclinait ; le juge demanda:
— Monsieur Ambroise Yauzelet, vous n'ignorez pas le délit que je dois instruire contre vous?
— Je vous serai obligé de le préciser, monsieur le juge d'instruction.
— L'inculpation relève contre vous le faitd'avoir dans la soirée du 5 mai dernier, et pendant plusieurs jours ensuite, donné asile au sieur Jean de ïracy, condamné par la Cour d'assise de la Seiiie-lnférieure aux travaux forcés à perpétuité, le 16 novembre 4880, et présentement évadé du pénitencier de Nouméa. Qu'avez-vous à répondre ?
— Absolument rien pour le moment, monsieur le juge d'instruction.
— Vous ne niez pas avoir reçu, à la date que je vous indique, c'est-à-dire le 5 mai à neuf heures du soir environ, la visite d'un individu se faisant appeler Bernard Jousselin ?
— Le fait peut être vrai, mais je reçois tant de monde..,
— JNous allons aider votre mémoire.
Le juge d'instruction fit comparaître en même temps M. de La Noiie, le musicien Zamor, le sous-préfet de Chaville-sur-Bièvre, le docteur Rousseau et M. Cazalis, procureur de la République, et lorsque ces témoins eurent juré de dire la vérité, il procéda à leur interrogatoire.
Tous répondirent qu'effectivement dans la soirée du 5 mai, après le dîner, le maître de la maison avait été appelé par son domestique pourrecevoir un visiteur et que bientôt il était rentré au salon pour n'en plus sortir jusqu'au départ denses invités.
— Vous ignorez le nom sous lequel le visiteur s'est présenté, monsieur le procureur de la République ?
— Je l'ignore.
— Et vous, monsieur de La Noiie?
— Moi aussi.
— Et vous, monsieur le docteur Rousseau ?
— Je suis un peu dur d'oreille, et, si ce que je ne crois pas, ce nom a été prononcé, je ne l'ai pas entendu.
— Monsieur Myrtil Zamor, vous avez diné aussi le 5 mai, chez M* Yauzelet?
— Et très bien dîné, monsieur le juge d'instruction !
— Il ne s'agit pas de cela! Pouvoz-vous.rae dire si M" Vauzelet, après a\"oir reçu la visite de l'individu en question, avait l'air préoccupé ?
— Oh! moi, monsieur, j'étais au piano et, quaiidjg suis au piano je vis dans
des sphères tellement élevées que j'oublie les choses d'ici-bas! A ce moment, il me souvient, j'attaquais le final en si bémol majeur des Cimbres et des Teutons, et je charmais peut-être beaucoup plus les habitants de la planète Mars que les honorables invités de la rue Saint-Florentin !
— Monsieur Zamor, dit sévèrement M. Barthel, je vous engage à quitter ce ton léger! Nous ne sommes pas ici dans un atelier d'artiste!
— Tant pis ! soupira Myrtil à l'oreille de Thibault de La Noue, ça serait plus gai !
Le magistrat s'adressa au sous-préfet de Chaville-sur-Bièvre :
— Monsieur Baucresson, pouvoz-vous répondre à la question que je posais à M. Zamor?
— M" Yauzelet n'avait en rien modifié ses allures habituelles.
— Est-ce votre avis, monsieur le procureur de la République?
— M*' Vauzelet m'a semblé plus joyeux que de coutume... Je me rappelle lui en avoir fait la remarque, et je crois qu'il nous a dit que la personne était un client.
— Un client à neuf heures du soir? C'est inadmissible! Ambroise Vauzelet intervint :
— Les avocats n'ont pas d'heures obligatoires d'audience, et, en ma qualité de membre du conseil de l'Ordre, je n'accepte pas l'observation !
Entra le valet de chambre de M" Ambroise.
— La loi, continuait le juge, m'interdit de vous interroger comme témoin, puisque vous êtes au service du prévenu; je vous ai fait venir à titre de ren.seignements, mais souvenez-vous que vous devez, quand même, dire la vérité tout entière. C'est vous qui, le 5 mai dernier, vers neuf heures du soir, avez annoncé à votre maître, et, dans le salon oiî il était en compagnie des personnes que vous voyez ici, que quelqu'un le demandait dans son cabinet de travail?
— Oui, monsieur, c'est moi.
— Savez- vous le nom de celui qui se présentait?
Le domestique leva un regard de détresse sur son maître et demeura silencieux.
— Ce n'est pas votre maître qu'il faut regarder, c'est le juge qui vous interroge!... Savez-vous le nom de l'individu qui se présentait?
— Je Tai su le lendemain, seulement.
— Quel était ce nom?
— Bernard Jousselin.
— Il se faisait passer pour le parent, le cousin, je crois, de M"* Vauzelet?
— 11 ne se faisait pas passer, monsieur le juge... il ne se faisait pas passer !... M. Bernard est le cousin de madame.
— Ce soir-là, il est resté dans la maison; il y a couché, et il a prolongé son séjour pendant une semaine?
LES MAiaVUS liE I.A VIE
De quoi m'accme-t-on d'abord ? 3'e;na avec véhémence le jeune avocat.
— Oui, monsieur le juge.
— Et après?
— Il est parti.
— Pour où?
— Pour Marseille?
— Vous en êtes sûr?
— • Je l'ai accompag-ué avec ses bagages à la gare de Lyon.
— C'est bien... Ah! encore une question? Pendant le temps que ce... Bernard Jousselin a habité chez vos maîtres, vous n'avez jamais entendu personne lui donner un autre nom?
— Jamais.
— Celui de « Tracy » par exemple ?
— Monsieur le juge confond... Ce nom de « Tracy » appartient à une jeune demoiselle, amie de la famille Vauzeletet non au parent de madame.
— Personne ne l'a nommé « monsieur le comte »?
— Personne.
— Retirez -vous'
Le domestique sortit, et M. Barthel dit aux témoins restés dans son cabinet :
— Messieurs, c'est maintenant un fait acquis à l'instruction que l'individu qui s'est présenté, le 5 mai dernier, pendant que vous assistiez à une soirée chez M® Ambroise Yauzelet, se faisait appeler Bernard Jousselin et que ce Bernard Jousselin est demeuré plusieurs jours l'hôte de M. Vauzelet!... En poursuivant l'interrogatoire des prévenus, je vais établir que ce Bernard Jousselin n'est autre que le comte Jean de Tracy, évadé de Nouméa, le 23 février dernier... Vous pouvez vous retirez, messieurs les témoins...
M. Cazalis, le docteur Rousseau, MM.Zamor, de La Noue et le sous-préfet de- Chaville-sur-Biëvre signèrent leurs dépositions que le greffier leur présenta, et, après avoir salué le magistrat et serré les mains des Vauzelet, ils quittèrent le cabinet du juge.
Et M. Barthel, ayant toujours en face de lui les deux avocats, poursuivit l'interrogatoire :
- — Maître Vauzelet, croyez-vous devoir soutenir encore que votre visiteur de la soirée du 5 mai se nomme Bernard Jousselin et est le parent de votre femme?"
L'avocat se disposait à répondre, mais, d'un geste amical, le juge lui arrêta, les paroles sur les lèvres :
— Prenez garde à ce que vous allez dire, maître Ambroise ! El, tenez, plutôt que de vous laisser enfermer dans des explications embarrassantes, j'aime mieux vous faire connaître tout de suite ce que nous savons de « Bernard Jousselin » du vrai, et non do celui auquel vous avez donné l'hospitalilé... Le véritable Bernard Jousselin est un employé d'une maison de commerce de Nouméa...
LES MARTYRS DE F. A VIE r6'6
11 vieiil d'être condamné parle tribunal de cette ville à deux ans de prison et cent francs d'amende pour avoir fourni ses propres papiers au comte Jean de Tracy et favorisé son évasion à bord d'un bateau anglais. Le patron, qui se trouvait en relations d'affaires avec le capitaine du bateau et qui avait aidé à l'évasion, est frappé de la même peine. Si vous en doutez, je puis vous montrer l'extrait du jugement...
11 indiquait un dossier et, devant le mutisme de l'adversaire, il changea de tactique :
— C'est vous qui avez défendu autrefois, à Rouen, le comte de Tracy ?
— Pas assez bien, puisque, malgré son innocence, il a été condamné !
— Avant sa condamnation il était un de vos amis ?
— Avant et après... et l'un des plus chers !
— 11 faut qu'il en soit ainsi pour que vous, avocat, qui connaissez la sévérité de la loi, vous vous soyez exposé à recevoir chez vous, à cacher, à dérober aux recherches de la justice un forçat en rupture de ban ?
— Nous ne nous entendrons pas, monsieur le juge d'instruction ! Vous prétendez que Bernard Jousselin et le comte de Tracy sont la même personne, et moi, j'affirme le contraire ! J'attends vos preuves !
M. Barthel eut un drôle de sourire, le sourire légal, le sourire d'un mauvais sauveteur qui agiterait une longue perche, avec l'idée de ramener le naufragé et de le pendre au bâton fixé en terre de justice :
— Allons ! allons ! maître Vauzelet, vous avez tort, grand tort, et votre système de défense me désole ! Avouez donc, maître Ambroise? Votre amitié pour le comte de Tracy, votre conviction inébranlable qu'il a été victime d'une erreur judiciaire, l'impossibilité chevaleresque de le mettre à la porte, le soir où il vint demander asile, et enfin voire passé d'honneur et de probité, autant d'éléments, autant de circonstances qui atténuent le délit ! Maître, si vous avez péché, vous avez péché par excès de cœur, et la justice vous en doit et vous en tiendra largement compte !... Je le répète, votre système de défense est déplorable !
— Mais, c'est vous qui plaidez, monsieur le juge d'instruction, et j'estimeque le client n'est pas si mal défendu!... Le client, ce n'est pas moi, et, dans l'hypothèse, je vous sais gré de rendre hommage à ma vie do hbeur... et sans tache.
— Nous continuerons dans un instant...
— Quand il vous plaira.
— Je vais interroger M. Edgard Vauzelet, votre fils,
— Mon fils ne peut être poursuivi pour avoir donné asile à un évadé, déclara M" Ambroise, et en admettant que le comte de Tracy ait été recueilli dans ma maison, rue Saint-Florentin, c'est moi seul qui en assume la responsabilité !
— Ce n est pas de ce chef que M. Edgard est poursuivi...
— De quoi m'accuse-t-on alors? s'écria avec véhémence le jeune avocat.
— 'Vous allez le savoir monsieur. Mais pas d'emportements, je vous prie! Ne me forcez pas à vous rappeler le respect que vous devez à la magistrature 1... Vous êtes prévenu d'avoir soustrait aux recherches de la justice un évadé du pénitencier de Nouméa, en lui donnant asile dans un appartement loué par vous," cité dos Fleurs.
— Je ne veux pas répondre !
— Donc, vous niez vous être rendu à la cité des Fleurs poury louer un appartement destiné à un oncle... de Marseille et avoir pris pour opérer cette location le nom d'Edgard Jousselin?
— Encore une fois, monsieur le juge d'instruction, je ne veux pas répondre à l'interrogatoire !
— La nouvelle école!... C'est bien ! D'autres répondront tout à l'heure... Il revint au père, et lui montrant une carte-album tirée du dossier :
— J'imagine, monsieur Vauzelet, que vous ne fere'z pas de difficultés pour reconnaître que cette photographie est bien celle du comte de Tracy, votre ami?
M"" Ambroise, qui flairait un piège duvieux jeu et admirait le silence d'Edgard, brillant élève de la nouvelle école, examina le portrait :
— Non, je ne reconnais pas le comte de Tracy.
— Bernard Jousselin, peut-être ?
— Pas davantage.
Aussitôt, le juge dit à l'huissier :
— Introduisez M. Adolphe Piédeleu.
L'ex-avoué, — celui qui voulait marier « Mademoiselle de T *** » — jeta un regard circulaire sur le cabinetde M. Barthcl, et la crainte le saisit de ne sortirde là que pour aller à Mazas. Cependant, la présence de Vauzelet le rassurait un peu et ce fut d'un ton assezferme qu'il prêta le serment d'usage et répondit auxquestions préparatoires.
— C'est vous, monsieur Piédeleu, que le conseil de famille a nommé tuteur de Jean de Tracy, interdit légal?
Cette demande éleva au paroxysme les terreurs de l'ex-avoué. Piédeleu eut la pensée qu'il était appelé devant la juticc pour rendre compte de sa gestion malhonnête, de tous ses tripotages avec la princesse Stradowska ; mais la basoche a ses états de grâce, et le vieux renard, blanchi sous les dossiers, s'arcbouta sur le terrain :
— Oui, monsieur le juge d'instruction, c'est moi que le conseil de famille a nommé tuteur de mon ancien client, M. de Tracy.
— Et combien y a-t-il de temps que vous ne l'avez vu ?
— Le comte?
— Oui, le comte.
PiéJeleu regarda le juge d'un air ellaré, ne comprenant pas, ne voulant pas comprendre.
— Ma question vous embarrasse ? fit M. Barthel, le chasseur de la loi, plus naïf que le braconnier de la procédure, en cette humaine battue.
— Elle ne m'embarrasse pas, elle m'étonne, monsieur le juged'instruction... Il y a douze ans passés que le comte de Tracy est à la Nouvelle-Calédonie, et comme je ne voyage guère à l'étranger et surtout en ces lointains parages...
— Je vous dis cela parce que le comte est évadé !
— Evadé, lui ?.., évadé?... Oh! .. Ce n'est pas possible!
Devant l'étonnement bien joué du misérable, M. Barthel n'insista pas et demanda :
— Si je faisais passer sous vos yeux le portrait de M, de Tracy, vous le reconnaîtriez, n'est-ce pas.
— Entre mille!... Mon client avait une si belle physionomie aristocratique ! Et, le nez sur le portrait :
— C'est lui ! Ah ! c'est bien lui ! L'épreuvo est en tout pareille aune autre que j'ai chez moi et que je conserve, en souvenir d'un homme qui, dans une heure de folie, s'est laissé aller jusqu'à commettre un crime, mais qui n'en était pas moins mon client et mon ami 1
— Le comte de Tracy est innocent ! gronda M"" Ambroise, révolté contre les allures hypocrites de Piédeleu.
— Oui, il est innocent ! éclata Edgard, et le témoin le sait aussi bien que nous ! M. Barthel dut imposer silence aux deux prévenus :
— Maître Ambroise Vauzelet, maître Edgard Vauzelet, nous ne sommes pas à l'instruction pour refaire le procès du comte de Tracy ! Le sieur de Tracy n'est pas en cause ! Forçat évadé, la police le recherche, et c'est son affaire de le retrouver!... Nous n'avons ici qu'à nous occuper de l'accusation qui pèse sur vous, messieurs, et que vous me semblez trop, oublier, l'un et l'autre!
Il congédia le témoin et reprit avec plus de douceur :
— Vous le voyez, maître Ambroise, le témoignage de M. Piédeleu ne laisse aucun doute sur la personne dont cette épreuve photographique est le portrait!.. C'est bien M. Jean de Tracy !
— Est-ce que cela prouve que M. de Tracy et Bernard Jousselin soient la même personne ?
— J'espère le démontrer malgré les longues années écoulées entre cette photographie du comte et l'évasion de... Bernard Jousselin.
Parut la concierge de la cité des Fleurs. Elle s'avança, rouge comme une pivoine dans sa robe de mérinos toute neuve et coiffée d'un bonnet à fleurs des champs.
3a8 LES MA UT Y US DE LA VIE
— Votre nom ? dit le juge.
— Elisa Boulain, veuve Tourte.
— Votre âge?
— Je friso la cinquantaine.
— Vous êtes concierge de la maison portant le numéro vingt-huit de la cité des Fleurs, aux Batignolles?
— Depuis quinze ans.
— Vous n'êtes ni parente, ni alliée, ni au service des prévenus ?
— Des prévenus ?... Qui ça, les prévenus, monsieur le commissaire ?
— Appelez-moi M. le juge d'instruction.
— Pour moi c'est la même chose !
— Je vous ai demandé si vous étiez parente, alliée ou au service des prévenus.
— Et moi, monsieur le commissaire, je vous ai répondu : « Qui ça les prévenus ? »
— MM. Vauzelet.
— Vauzelet? Connais pas!
— Ces messieurs qui sont là !
La concierge sourit au père et au fils :
— Bonjour, messieurs Jousselin...
Puis," larmoyante :
— Ce sont les parents de ce pauvre M. Bernard que la rousse est venue chercher dans notre maison et que tout le monde aimait !
— Vous entendez, messieurs, vous entendez, monsieur Edgard Vauzelet ? triompha le juge.
Et tout aux assises de l'interrogatoire:
— Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ?
— Ellisa n'a jamais menti, monsieur le commissaire.
— Levez la main droite et dites : « Je le jure ! »
La femme du peuple obéit et crut affirmer son serment en craclianl par terre. M. Barthel tira du dossier la photographie de l'évadé :
— Connaissez-vous ce monsieur ?
— Non.
— Regardez bien ?
— Oui... Il a quelque chose de M. Bernard... En plusjeune!... en plusbeau !... Celui-ci n'a que les moustaches, l'autre porte toute la barbe, etilestplus vieux!... Oui... C'est mon locataire! c'est M.Bernard Jousselin, l'oncle de ce gentil jeune homme qui est là et de la belle demoiselle que vous laissez se morfondre dans l'antichambre,
Quand, après M"'^ Tourte, le domestique de Piédeleu et les habitants de la cité
desFleurs eurent formulé les ressemblances positives de Bernard Jousselinavecle p.or trait du comte, M. Barthel, un peu amer, dit aux avocats :
— Eh bien, messieurs, l'incarnation du sieur de Tracy en Bernard Jousselin est-elle suffisamment établie, et suis-je endroit de conclure que c'est bien à'M. de Tracy que vous avez donné asile, chez vous, rue Saint-Florentin, maître Ambroise Vauzelet ?que c'est bien l'évadé du pénitencier de Nouméa, maître Edgard Vauzelet, que vous avez soustrait aux recherches de la police et caché dans un appartement, loué par vous et sous un faux nom, à la cité desFleurs ?... Vous décidez-vous à un aveu ?
— Non!
— Non!
— J'ai terminé avec vous, messieurs, mais j'aurai peut-être besoin de. votre présence pendant l'interrogatoire que va subir M. Léopoldde La Faye, accusé du môme délit que vous, et son affaire étant connexe à la vôtre, je vous prie de rester encore quelques minutes.
Le juge ordonna d'introduire en même temps Mi'" Henriette de Tracy et le baron Léopold de La Faye, qui venait d'arriver au Palais de Justice,
Ni l'un ni l'autre n'avaient à prêter le serment d'usage, lui, comme prévenu, elle, devant être interrogée à simple titre de renseignements.
— Monsieur de La Faye, articulait le magistrat, vous êtes inculpé d'avoir, de complicité avec M^''^ Henriette de Tracy, favorisé la fuite du sieur Jean de Tracy, au moment oi^i il allait être arrêté à la cité des Fleurs, afin de lui donner asile en votre maison d'Asnières. Le flagrant délit n'a pu être constaté ; les agents ne sont arrivés chez vous qu'après le départ de l'évadé pour une destination encore inconnue , mais d'après leur rapport, le sauvetage de la cité des Fleurs, qui n'est pas punissable, et le recel, qui l'est, ne semblent pas doutçux, M"" de Tracy a aidé au recel du forçat : l'article 248 du Gode pénal met votre complice en dehors des poursuites, mais vous, monsieur, vous ne jouissez pas de cette immunité. Qu'avez-vous à répondre ?
C'est le front baissé et presque timide que le jeune baron avait écouté le magistrat; il releva la tête, et hautement :
— Rien, monsieur le juge d'instruction. Si vous croyez devoir me poursuivre, faites.
— Monsieur de La Faye, vous prenez une altitude incompatible avec les fonctions que vous remplissez au ministère de l'Intérieur !
— Je l'ai tellement compris, monsieur, que, le jour même où j'ai reçu l'assignation à comparaître devant vous, j'ai envoyé ma démission au ministre. N'étant plus fonctionnaire,je retrouve ma liberté d'action, et j'cnuse enmc taisant.
— Alors je parlerai pour vous. Voici ce qui s'est passé. Immédiatement après une visite qui vous a été faite à votre bureau, par un de vos amis, M Dardanne...
Indigné, le baron coupa la parole au juge :
— Le sieurDardanne n'est pas mon ami et, s'il l'aété autrefois il ne l'estplus. Sur ces mots, Dardanne entra, accompagné de deux hommes, et ne broncha
pas, tandis que Léopold ajoutait, le regard braqué vers le' policier :
— Je respecte et j'admire quelquefois la police, mais le sieur Dardanne a voulu profiter de nos anciennes relations de collège et m'imposer hypocritement un rôle de mouchard... Je méprise le sieur Dardanne !
— Assez, monsieur de La Faye ! interrompit le juge. Soyez attentif à mes questions!... Vous vous êtes rendu, et ce aussitôt après la visite de M. Dardanne, à l'hôtel de Méran, boulevard Malesherbes ; vous avez eu un court entretien avec M"' Henriette de Tracy, et vous êtes parti avec elle en voiture pour la cité .des Fleurs.
Le gentilhomme vit dans ces paroles une atteinte morale à la réputation de M"° de Tracy, et alors que M. Barthel ne cherchait qu'à lui tendre un piège, sans réfléchir, il objecta :
— C'est inexact! Je me suis rendu tout seul à la cité des Fleurs !..,
— Ah ! vous avouez donc y être allé ?
— Vos subtilités me déplaisent et m'irritent, monsieur, car elles font sourire Dardanne !... Je ne dirai plus un mot !
— M"'' de Tracy sera peut-être plus complaisante.
Il interpella en ces termes la jeune fille réfugiée près d'Ambroise Vauzelet :
— Avancez, je vous prie, mademoiselle. La Justice ne saurait oublier le respect qu'elle doit à votre piété liliale.
Henriette, en costume sombre, s'était approchée du juge, et se tenait debout, très pâle;mais on pouvait lire la résolution et le courage dans ses grands yeux de velours noir que tant de larmes, au lieu de les obscurcir, irradiaient d'une lumière diamantée, ensoleillée, merveilleuse.
— Mademoiselle, vous connaissez M. le baron de La Faye ?
— Oui, monsieur le juge d'instruction.
— Il a même été question d'un mariage entre vous, mariage qui ne s'est pas accompli pour des raisons qui n'ont rien de commun avec laffaire qui nous occupe.
M"^ de Tracy inclina la tête, en signe d'acquiescement.
— Oui? dit le magistrat. Et après la rupture de ce mariage, vous n'aviez jamais revu M. le baron de La Faye ?
— Non, monsieur.
— Comment se fait-il alors que, le jour même où M. de La Faye a appris que votre père était menacé, il ait couru à l'hôtel de Méran?
— Ne répondez pas à cette question, mademoiselle ! cria de sa place M* Ambroise Vauzelet.
Seigneur Dieu, si je vous reconnais, monsieur le comte? oh 1 je suis heureuse, bien heureuse, allez!
Liv. 46
M. Barlhel jeta à l'avocat un mauvais regard :
— Maître Vauzelet, vous parlerez si je vous interroge, et, jusque-là, je vous prie de vous taire !
Et à Henriette :
— Voulez-vous répondre à ma question, mademoiselle ?
— Non, monsieur.
— Le baron de La Faye venait vous avertir du danger de votre père et vous proposer de vous aider à le sauver... Est-ce exact ?
— M. de La Faye est venu, il est vrai, à l'hôtel de Méran, mais pour un tout autre motif.
— Vous ne pouvez nier vous être rendue à la maison de la cité des Fleurs ; on vous y a trouvée, et il en est même résulté pour vous un déplorable incident.
— J'étais, en effet, à la cité des Fleurs, lorsque la police s'y est présentée.
— Et qu'y alliez-Tous faire, à la cité des Fleurs ?
— Prendre des leçons de dessin chez M""* Lopez, une des locataires.
— Oui, nous le savons, mais l'appartement oii l'on vous a irouvée n'est pas celui de M"*^ Lopez. Un homme y habitait, un homme recherché par la justice, et vous avez favorisé son évasion, en n'ignorant pas que M. de La Faye lui donnerait asile.
— M. de La Faye n'était pas à la cité des Fleurs !
— Oh ! je comprends ! Vous' voyez que j'instruis contre M. de la Faye, et vous tentez de le sauver.
Il dit encore, et avec plus de grâce :
— Votre père est en fuite, mademoiselle, et probablement en sûreté... Vous n'avez donc aucun intérêt à nier que c'était lui que, non seulement ce jour-là, mais depuis plusieurs jours, vous visitiez aux Batignoll^es ?
— La personne que j'allais voir à la cité des Fleurs n'était pas mon père.
— Mais, mademoiselle, ce mensonge pourrait attirer sur vous les présomptions les plus graves?
Henriette, sans se troubler, répéta ; ' '
— La personne que j'allais voir à la cité des Fleurs n'était pas mon père.
— Qui, alors ?
— Je n'ai pas à vous répondre.
— Pour sauver MM. Vauzelet, pour sauver M. de La Faye, car l'instruction est dirigée contre eux et non contre votre père, vous vous engagez dans une voie dangereuse !... Et que voulez- vous que je pense, moi, quand vous me déclarez que vous alliez chez un homme et que cet homme n'était pas votre père ?...Vous autorisez l'hypothèse d'un... amant ?
— Eh bien, soit, un amant!
Ce mensonge héroïque lui mit tout son sang au visage, et le Ilot de son sang
ne la fit pas tomber, ni même chanceler ; et, dans sa pudeur outragée, elle parut si grande, si fière, si noble, que M, Barlhel eut honte d'avoir été jusque-là, par désir de justice.
Autour d'elle, et debout, les deux Vauzelet s'emportaient :
— Monsieur Barthel, vous outrepassez votre droit !
— C'est une inquisition !... c'est abominable !
Et La Faye bondissant vers le juge, la main levée et menaçante :
— Monsieur, vous êtes dans l'exercice de vos fonctions, mais ça m'est égal, et je m'expose à tout pour...
Il voulait le souffleter ; il Tisquait les galères : ce fut Edgard — son rival d'amour — qui lui arrêta le bras.
Heureusement, M. Barthel ne se rendit pas compte de toute la violence déchaînée du gentilhomme et il se plut à justifier auprès des avocats les limites extrêmes de son autorité.
Emu, il se leva et dit :
— Mademoiselle, je vous admire et je vous salue...
Pais aux trois hommes qui avaient refusé de signer leurs interrogatoires :
— Vous pouvez vous retirer, messieurs ; j'aviserai à la suite qu'il convient de donner à l'affaire.
Le comte de Tracy arrivait à Dieppe, avec l'intention de prendre immédiatement le paquebot de Newhaven, mais une mer démontée empêcha, ce jour-là, le départ réglementaire, et il se vit forcé de loger à l'hôtel.
En ce mois de juillet, en pleine saison, il dut éviter les établissements luxueux, demeures habituelles des gens qu'il avait connus autrefois, ses amis de club et de salons aristocratiques et il se décida pour l'hôtel du Comm^îrce, place Duquesne, un hôtel moyen fréquenté par les commis voyageurs et les négociants des environs.
On lui servit à dîner dans sa chambre, et le soir, comme la tempête s'était calmée, il descendit sur la jetée où le phare allumait de ses flèches d'or la crête des vagues.
La mer, encore émue de la bourrasque, grondait sourdement, et l'on enten-
dait, tel le fracas d'une mitrailleuse, le cliquetis des galets sonores, des galets qui, tout àTheure, dansaient une valse enragée. De temps à autre, une lame énorme, venue du large, courait et, arrêtée contre la muraille, montait le long de l'obstacle et s'effondrait en un torrent de blanche écume. Sous le ciel d'un bleu clair, l'évadé promena ses regards autour de lui ; à ses pieds, dans les profondeurs du chenal, des bateaux glissaient, revenant de la pèche, avec des grincements de poulies, des silllements de cordages, des voix de matelots à la manœuvre: un troupeau de femmes en jupons courts, pieds et jambes nus, coiffées du bonnet plat desPolletaises, attendaient leurs hommes, et s'attelant à la corde que lançait l'équipage, donnaient des bras et des reins pour les haler jusque dans l'avant-port. A droite, sur la falaise dénudée, la petite chapelle de Notre-Damedes-Flots rayait le ciel de la pointe noire de son clocher, et là-bas, presque perdues dans les vapeurs bleuâtres, les villas de Puys étageaient leurs blancheurs, aux clartés lunaires ; à gauche, très loin, ainsi qu'une gigantesque étoile, le phare de L'Haye dardait de minute en minute l'éclair de ses feux alternés et, bien avant, un pli de terre annonçait les maisons de Pourville.
Le long de la plage, avec en hauteur le décor du vieux château, toute une masse sombre, le Casino déployait sa façade lumineuse, et les J)ruits de l'orchestre, qae ramassait la brise, venaient se perdre dans les grandes harmonies de la mer, toujours un peu irritée.
Mais le spectateur nocturne interrogeait surtout l'horizon, sur la droite ; il se disait qu'au delà de ces villages, en un retour brusque de la falaise, Aubécourt dormait, bercé par les mômes murmures ; il se disait que sa maison ancestrale était tout près de lui et que le malheur l'en isolait, comme si, au lieu d'un bras de mer, tout un océan se fut creusé entre eux !
Et cependant le même flot mouillait les roches d' Aubécourt! Ce phare, ces lumières, on les voyait du château de Tracy 1 La cloche de x\otre-Dame-des-Flots tintait la prière du soir, et il sembla au gentilhomme que le son de cloche, envolé du pays natal, l'appelait, en l'exhortant à oublier et à vivre.
Un homme passait, quelque matelot du port, coiffé d'un bonnet de laine, qui fumait sa courte pipe. 11 s'arrêta devant le comte et dit :
— Il vente sur Ouais ! Nous aurons encore du gros temps!... Les mauves sont à la côte et emplissent les bassins !
— Croyez- vous, mon ami, demanda l'évadé, que le BrigJiton puisse partir?
— Je ne sais pas... Ça regarde le capitaine Clarke, un rude !
Et, plein de familiarité, obéissant à cette manie d'interroger qui anime les matelots des ports de mer mondains toujours en contact avec les touristes :
— Vous êtes Parisien, vous, pour sûr, monsieur?
— Non, j'habite le midi de la France.
— Le Midi? Beau pays, le Midi! Je le connais! Je suis resté trois mois à
Toulon, au service de l'État... Est-ce que vous partez demain sur le Brirjhton.
— Non... pourquoi?
— Parce que, si vous étiez parti, je vous aurais conseillé d'avoir des papiers bien en règle... J'ignore de quoi il retourne, mais depuis quelques jours, le commissaire central se rend à bord des bateaux de Newhaven, avec des gendarmes, et il détaille tous les passagers, avant qu'on ne prenne le large...
— Et qu'est-ce qui motive cette extraordinaire surveillance?
— y \^\\ovii...\o\\k\di Marie-Thérèse... Je vais aider nos femmes... Le flot est dur aujourd'hui... Bien le bonsoir, monsieur... Et il vente encore sur Ouais!
Après la révélation du matelot, le comte s'imagina que c'était lui qu'on cherchait. Il eut ridée de gagner le Havre ou Calais et de s'embarquer dans l'une de ces villes pour Folkestoue ou Douvres. Mais, le signalement et les ordres reçus à Dieppe n'avaient-ils pas été envoyés dans tous les ports de France?
Il se sentait faible, lui brave, et, en l'absence de son Henriette, de son ange gardien, il voyait tout noir, tout orageux, malgré la mer plus calme et le ciel resplendissant d'étoiles !
Péniblement, il suivit le chemin de l'hôtel du Commerce. Sur le quai Henri IV, les devantures des bars et des tavernes de matelots s'enflambaientde lueurs, tamisées par de rouges rideaux, et il en sortait des chants d'ivrognes et un vacarme de disputes ; dans les bassins, les grands bâtiments chargés de bois du Nord, des barques de pêche à sec de toiles, des terre-neuviens, des islandais, prêts au départ, gémissaient sur leurs ancres; çà et là, les avirons des dernières barques fendaient les eaux, et là-bas, les douaniers rôdaient, la carabine en bandoulière, tandis que vers les hauteurs des mâtures étincelaient les feux de position.
Le comte Jean rentra à l'hôtel où il demeurait sous le nom de « d'Ano-ély », le nom inspiré à sa chère Henriette.
Dès l'aurore, une confusion de voix, des bruits de charrettes qui montaient de la place où se dresse en son uniforme de bronze, la statue de Duquesne, vinrent alarmer le gentilhomme déjà debout, énervé par les obstacles d'une fuite incertaine, et accablé par l'isolement.
Il se mit à la fenêtre. En ce jour de marché, la place était envahie de paysans en blouse et de villageoises coiffées de blanches cornettes; hommes et femmes déballaient leurs denrées, et près d'un étalage de légumes et de fleurs, entre la paysanne chargée de la vente et le jeune homme planté devant un âne attelé à une petite voiture, M. de Tracy distingua Sicaire Birbin, venu à Dieppe, comme il y venait tous les premiers samedis du mois, pour écouler les phénomènes de son jardin d'Aubécourt.
Birbin ne lui parut pas vieilli, sous le gibus normand et la blouse noire décorée du Mérite, et il pensa que celui qui surveillait l'âne, devait être Claude, le cadet
grandi, pendant les années de l'exil. Une espérance animait le gentilhomme. Il fut sur le point de descendre, d'aller à ces braves gens; mais la crainte vague d'un mauvais accueil et le danger de se montrer en public le retenaient dans sa chambre, et il demeura à la fenêtre, les observant, jusqu'à l'heure où, les marchandises vendues, ils s'éloignèrent.
M. de Tracy éprouvait un regret de ses hésitations. Birbin ? Un homme intelligent, dévoué ! Jadis, l'oncle Raoul le consultait toujours ! Qui sait ? Peut-être Sicaire aurait-il indiqué le moyen de franchir la Manche, sans recourir aux paquebots étroitements surveillés ? Dans le port d'Aubécourt, il y avait des barques ! Il y avait de vieux amis !
Ce même jour, le voyageur solda sa dépense à l'hôtel et, fuyant la ville, gravit la falaise du côté du Pollet. Le sentier était dangereux: mais les douaniers, à , rencontre des gendarmes, s'intéressent plus aux bagages qu'aux hommes, et ils laissèrent marcher le touriste. Et comme l'instinct de la préservation domine tous les éléments de notre nature, le forçat, éloigné de tout secours, n'espérant rien que de lui-même, trouvait des ardeurs inconnues. Bientôt, les horizons s'élargirent, et, dans l'agonie du soleil, l'exilé put contempler, au-dessus d'Aubécourt, et avant l'immensité des vagues, les manoirs de la princesse^ Stradowska, si loin encore qu'ils ressemblaient à des jouets d'enfants.
Tel un voleur, ce maître dépouillé rasait les murailles du parc de Tracy, voyait la place du village déserte, et, au clair de lune, s'arrêtait à la porte de l'ancien domestique de son oncle.
Gertrude ouvrit. Elle attendait Claude et Baptiste, occupés à engranger la moisson, et, devant le visiteur, elle vacilla, effrayée et charmée.
Le comte lui dit :
— Regardez-moi, ma bonne Gertrude... Me reconnaissez-vous ?
Seigneur Dieu, si je vous reconnais, monsieur le comte? Oh! je suis heureuse, bienheureuse, allez!... Ils avaient beau dire, les autres! Je savais bien que vous reviendriez et que le bon Dieu ne me ferait pas mourir, sans m'accorder la joie de vous revoir, de vous saluer, not' maître !
Personne, excepté vous et votre mari, ne doit savoir que je suis à Aubé-
court... J'ai confiance en vous, Gertrude, et vous ne me trahirez pas?
— Vous trahir, moi qui vous ai vu tout petit, moi qui ai tant prié pour vous? M""' Birbin fit entrer le gentilhomme dans la grande pièce du rez-de-chaussée ;
elle alluma une lampe, indiqua le plus beau fauteuil; il la remerciait de ses offres gracieuses de victuailles et demandait :
— Sicaire est absent?
— Oui, monsieur le comte... Il est allé à Paris avec M. Piédeleu, histoire de retirer une vingtaine de mille francs que nous avons chez un banquier du boulevard Sébastopol et de les prêter à notre nouvelle maîtresse, M-'Ma princesse Stra-
dowska... Tl est fou, not' homme! Cette femme-là le mène comme un dindon! Et arrêtant ses plaintes :
— J'ai tort de vous parler d'elle, n'est-ce pas, monsieur le comte, à cause des châteaux qui lui appartiennent maintenant... Tout ça, c'est des manigances à M. Piédeleu, l'avoué!... Est-ce que monsieur le comte va tout de même habiter le pays?
— Non. J'étais venu voir Birbin pour qu'il m'aidât à passer en Angleterre... 11 connaît tous les pêcheurs d'Aubécourt?
— Oh ! oui!... Mais il ne les fréquente plus... Il est bien changé, not'homme, depuis qu'il est dans les honneurs !
— Voulez- vous dire que Birbin refusera de me rendre service?
— Non!... Oh! non ! balbutia la vieille... Je ne veux pas dire cela... Puis, tremblante, elle se reprocha du neveu de l'ancien maître :
— J'aime not'homme... Je ne le crois pas capable d'une méchanceté, mais... il vaut mieux qu'il ne vous sache pas au pays...
Etonné des réticences de M"" Birbin, le gentilhomme l'invitait à s'expliquer, lorsque Gertrude se dirigea vers Baptiste et Claude qui entraient, faisant sonner de leurs sabots les pierres du couloir,
— Mes fils ! dit-elle... Ah ! ceux-là vous aiment, et ils vous aideront! Les deux frères, tête nue, écoutaient les paroles du visiteur :
— Baptiste, Claude, votre mère ne m'a pas oublié... Vous souvenez-vous de moi?
— Si je m'en souviens, monsieur le comte, s'écria le maréchal... C'est moi qui portais votre carnier, pendant la chasse !
— Et c'est moi qui donnais la pâtée à la meute ! ajouta l'ex-dragon... Phanor est bien vieux, mais il chasse toujours!
— Mes amis, je suis encore sous le coup de poursuites qui se termineront bientôt, j'ose l'espérer, et j'arrive à Aubécourt, avec la croyance que votre père me mettra en relations avec un pêcheur... Je me tends à Londres...
Baptiste grondait :
— Ce sont des gueux qui vous ont condamné à Rouen... Vous n'étiez pas coupabFe... Le père, lui...
— Hum !... Le père... hésita Claude... le père... il boit !
— Alors, dit le maréchal, vous désirez avoir une barque solide et un bon matelot... Mon frère et moi, nous vous aurons ça, monsieur le comte.
— Cette nuit?
— Cette nuit.
— Ne marchandez pas... J'ai de l'argent...
— On pourrait embarquer à la marée de une heure du matin...
Baptiste et Claude sortirent pour arranger l'affaire avec un de leurs amis, un
excellent pilote, et le comte, demeuré chez Gertrude, regarda passer l'équipage de M""' Stradowska, un mail-coacli où la princesse trônait, au milieu d'invités, de femmes élégautes.
— Elle en mange delà monnaie ! observa Gertrude. Les gens du château ne s ennuient pas !... L'autre jour, c'était une reine, et aujourd'hui nous avons des Parisiens, tous plus toqués les uns que les autres ! Voyez-vous, monsieur le comte, on ne m'ôtera pas do l'idée que ce n'est pas de l'or, toute cette « miroitance » !
— EtM-'Piédeleu?
— M. Piédeleu, il voudrait épouser M™^ la princesse, la cousine de la reine.
— Quelle reine?
— De Suède et Norvège... Il est comte, M. Piédeleu 1
Les filsdc Gertrude rentrèrent annoncer qu'un matelot, brave et sérieux, avait accepté leurs propositions. Ils redoutaient l'arrivée de leur père; et en invoquant d'autres dangers, conseillaient au fugitif de s'embarquer tout de suite et d'attendre à bord la marée nocturne.
Tous trois, dans la nuit profonde, descendirent au rivage. La pluie tombait. Claude, une lanterne à la main, illuminait le ras du sol, pour éviter au gentilhomme les ornières et les flaques ; ils s'engagèrent en unterrrain glaiseux, ravagé par l'ondée, et les fils de Gertrude, insouciants d'eux-mêmes, s'ingéniaient à rendre moins pénibles les pas du fugitif.
On arrivait : on entendait le hou-hou des vagues. A mi-côte, le sentier tournait brusquement et, en ligne droite, vers la gare, puis il coulait entre deux roches grises tapissées de genêts aux fleurs épanouies, que la lumière balancée de la lanterne animait et faisait pareilles à des louis d'or en marche.
— Nous sommes suivis ! dit Claude.
— Rangeons-nous ! fit le maréchal.
Ils s'effacèrent, le long du roc, et le dragon dissimula sa lanterne dans les hautes herbes.
Baptiste et Claude écoutaient les voix de ceux qui s'avançaient, en discutant; ils gémirent, épouvantés:
— Le père !
— Le père et M. Piédeleu !... Ils reviennent de la gare...
Sicaire Birbin marchait, couvert d'une limousine, et l'ex-avoué, peu habitué aux mauvais chemins, se pendait à son bras.
Le conseiller municipal vit trois ombres que le foyer de la lanterne allongeait sur la roche.
— Qui est là?
Il était impossible de ne pas répondre, et le maréchal annonça:
— C'est nous, père. •