LE MAITRE ET SES DISCIPLES
Il était dix heures du soir.
A cette heure peu avancée de la nuit, quand Paris en fête gronde dans la lumière et que l'étourdissante clameur du plaisir monte au-dessus de la ville, étouOFant les sanglots des victimes de la bataille pour vivre, la *rue Saint-Dominique s'endort. Le quartier aristocratique ne.se réveille que passé minuit, sous le roulement des équipages ramenant, soit des Français, soit de l'Opéra, les nobles familles du faubourg.
Alors, les voitures se succèdent rapidement ; le pavé de la rue s'illumine sous les flammes d'or des lanternes. On entend retentir le cri traditionnel des cochers : « Porte, s'il vous plaît ! »
Les portes des hôtels se referment avec des bruits de canons lointains qui vont se répercutant, tout au fond des ténèbres. Deux gardiens de la paix, le capuchon rabattu sur les yeux, gravement, se promènent sur la chaussée déserte, traînant derrière eux leur ombre qui s'allonge sous les feux des réverbères et prend, sur les murailles, des formes fantastiques.
Parmi les voitures qui rentraient, ce soir-là, un coupé attelé d'un mecklembourgeois de race s'arrêta devant l'hôtel portant le numéro 18 de la rue. Le suisse ouvrit la porte cochère. Le cheval pénétra vivement sous la voûte sonore, traversa la cour, et, très habilement mené par le cocher, décrivit une courbe et s'arrêta net en face du perron, une merveille d'architecture gothique.
Le baron Karl Gismark descendit du coupé, gravit le perron et entra dans une antichambre, où deux domestiques en livrée noire attendaient.
, A l'entrée de leur maître, les valets se levèrent et se tinrent immobiles.
Le baron les toisa d'un rBgard, en leur lançant son pardessus :
— Justin, tu as remis les lettres aux personnes mêmes ?
— Oui, mein Herr.
— Je t'ai défendu de m'appeler ainsi...
— Pardon, monsieur le baron... L'habitude...
— Tu changeras tes habitudes... Le feu est allumé dans mon cabinet ?
— Oui, monsieur le baron.
— C'est bien... Il faut faire aussi du feu dans le grand salon... Puis, s'adressant à l'autre domestique :
— Lux, descends à la loge. Fais coucher le suisse et prends sa place à la porte... Les trois personnes que j'attends seront ici dans une demi-heure... Tu ouvriras toi-même... C'est compris?
— Oui, monsieur le baron.
— Quant à toi, Justin, ne quitte pas l'antichambre. Tu introduiras ces messieurs, et quand ils seront au salon, tu viendras me prévenir... J'ai dit.
Les valets s'inclinèrent et le baron entra dans son cabinet de travail. Le gentilhomme s'étendit sur urt fauteuil, alluma un havane et commença à lire les journaux du soir.
Le baron Karl Gismarck était un homme de cinquante ans, très droit, très vert encore. Sa haute taille, ses bras nerveux, sa forte encolure dénotaient une force physique peu commune; son large front, une intelligence remarquable. Il ne portait point de moustaches; sa longue barbiche rouge allongeait encore son visage pointu; un sourire étrange crispait ses lèvres et laissait voir des dents larges d'une blancheur éclatante. A l'entendre, il était d'origine alsacienne; mais ses manières, sa brusquerie, le timbre de sa voix, ses violences mêmes, démentaient son affirmation.
Quoi qu'il en soit, il était venu à Paris, il y avait un an de cela, et il s'était établi dans le somptueux hôtel, qu'il venait d'acquérir après la déconfiture du comte de Sernouze. Il avait fait restaurer la maison avec une richesse et un faste exempts de goût peut-être, mais qui prouvaient que le nouveau propriétaire possédait une très grosse fortune.
Cet homme ressemblait à un Allemand. En 1870, on l'aurait écharpé peutêtre ; aujourd'hui, on le saluait, et très bas. Le temps des espions no dure pas à Paris,
Depuis un moment. Karl GismarcU, devant sa table de travail, écrivait des notes, quand le timbre annonçant un visiteur retentit.
Par la porte ontr'ouverte, le baron put apercevoir l'homme qui entrait et queles lampes du vestibule mettaient en pleine lumière.
C'était un jeune ecclésiastique aux allures élégantes. Sa soutane de fine laine retroussée cavalièrement de côté, laissait deviner, sous un bas de soie noire, une jambe.nerveuse : on eût dit d'un abbé de cour, au temps où les prêtres galants disputaient aux gens d'épée les dames amies de leur cœur.
— Et d'un !... murmura le baron, pendant que Justin introduisait le prêtre au grand salon.
Le timbre vibra encore. .
— Et de deux! continua Karl Gi&marck, en observant la silhouette d'un personnag^c dont le pardessus en fourrure recouvrait un habit noir à la boutonnière fleurie d'une rosette multicolore.
— Et de trois ! dit le baron. Après le curé, le médecin; après l<e médecin, le notaire... Nous voici au grand complet...
Celui qui s'avançait était un petit bonhomme fluet, marchant sur les tapis de l'antichambre avec des précautions infinies.
Les trois personnages étaient réunis dans le grand salon de l'hôtel Gismarck. Maintenant, le prêtre assis sur un fauteuil, tout près de la cheminée, lit son bréviaire, à la lueur des candélabres. De temps à autre, ses yeux passent par-dessus le livre et se fixent sur le docteur ïlochecorne, entrain de consulter un carnet de notes. Le docteur ne perd pas de vue son voisin l'abbé Fricard, premier vicaire de Sainte-Thérèse. Tandis que l'abbé et le médecin s'épient du regard, le notaire, M* Pilou, va et vient dans le salon; il trottine, regardant tout, estimant to«t, mobilier, tapis, marbres, tentures, bronzes, tableaux. Les deux hommes s'observaient toujours, sans mot dire, et M*" Pilou estimait le tabouret du piano, lorscpie la porte s'ouvrit pour livrer passage au baron.
Gismarck entra si brusquement que les visiteurs tressaillirent en se levant.
— Bonjours, messieurs, dit-il de sa voix métallique, je vous remercie d'être venus... Veuillez prendre place etm'écouter.
D'un geste, il indiqua trois fauteuils rangés autour de la table du salon. Le prêtre, le médecin et le notaire s'étant assis, le baron Karl Gismarck prit une chaise et s'installa en face d'eux, de l'autre côté de la table.
— Vous avez bien agi, messieurs, en vous rendant à mon invitation.
— Une invitation?... interrompitle prêtre, dont vous nous devez les raisons...
— Monsieur l'abbé, vous serez satisfait...
— Monsieur le baron, dit le docteur, mes malades...
— Les malades attendront...
— Mes clients, fit le notaire...
— Ainsi que vos clients, mon cher maître...
— Monsieur, s'écria l'abbé, vous dépassez la mesure... Je ne sais comment J'ai pu me rendre à une invitation aussi insolite que la vôtre, je me retire...
— Restez, dit le baron...
— Nous aussi, nous nous retirons, murmurèrent M" Pilou et le docteur Hochecorne, en faisant mine de suivre Tabbé Fricard.
Le prêtre essayait vainement d'ouvrir la porte.
— La porte est fermée, monsieur !
— Parbleu! gronda Gismarck.
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— Alors?..,
— Alors, vous restez...
— Non!...
— Monsieur l'abbé, armez-vous d'un peu de patience. Ce sont des affaires très importantes qui m'ont déterminé à vous appeler ici, des affaires qui vous regardent, tous les trois... Voyons, l'abbé, c'est par vous que je commencerai tout à l'heure...
— Cet homme est ïim, pensa l'abbé Fricard. Mettons-nous sur nos gardes...
— Reprenez vos places !
Dans l'espoir d'en finir plus vite, les invités de Karl Gismarck obéirent.
— Messieurs, commença le baron, on a remarqué, et ce n'est pas d'aujourd'hui, que la société se divise en deux parties : les imbéciles et les gens d'esprit, les voleurs et les volés. Il suffit de regarder le monde pour avoir la conviction absolue qu'il vaut mieux être rangé dans l'une que dans l'autre de ces deux catégories...
— Parfaitement, dit le prêtre. Il vaut mieux être volé que voleur, dût-on passer pour un imbécile.
— C'est mon avis aussi, affirma le médecin.
— Je partage la manière de voir de ces messieurs, soupira le notaire absorbé par la contemplation de la pendule qu'il estimait dans les quatre mille francs, au bas mot.
Le rire du baron vibra dans la chambre avec un bruit strident de métal ; on eût dit l'effondrement d'un sac d'écus :
— ■ Vous ne dites pas un mot do ce que vous pensez... Vous mentez effrontément !
Sur ces mots, les trois personnages se levèrent encore, exaspérés.
L'abbé Fricard frappait la table avec son poing, le docteur Hochecorne menaçait le baron de sa canne. M" Pilou, lui-même, se dressait, tout rouge, écumant, caquetant, pareil à un coq sur ses ergots.
— Vous insultez la loi !
— Vous insultez la science !
— Vous insultez la religion !
Gismarck ricanait, en caressant sa longue barbiche flambant comme de la bière d'or.
— Allons!... allons!... Pas d'injures!... Trêve aux menaces!... Vous êtes ici chez moi, ne l'oubliez pas... Les portes sont fermées, vous m'entendez!... Je disais donc, messieurs, — et vous êtes d'accord avec moi, — qu'en ce monde, il vaut mieux être voleur que volé... Vous souriez; vous haussez les épaules ; vous vous révoltez toujours... Pourquoi? Parce que vous êtes des hommes faibles et lâches.., Eh bien! je vais vous mettre à l'aise... moi, Karl Gismarck, moi
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qui puis aller dans tous les mondes, la lôte haute, je suis un voleur; et vous aussi, monsieur l'abbé, vous êtes un voleur !
— Cet homme est fou!
— Et vous aussi, docteur, vous êtes un misérable!
— Prenez garde?...
— Et vous aussi, mon cher maître, vous méritez le bagne! Et je le prouve : monsieur l'abbé Fricard, pourriez- vous me dire le nom du prêtre qui, se faisant passer pour son propre frère, s'est introduit dans la famille Verlaine pour séduire la fille de la maison?
— Je l'ignore, gronda l'abbé.
— Ce prêtre, c'est vous!...
L'abbé Fricard retomba, anéanti, sur son siège.
— Mon cher docteur, continua le baron presque souriant, en se tournant vers Hochecorne, de quelle maladie est donc morte Héloïse Duchàtel, votre première femme?
— D'une maladie de poitrine...
— Vous mentez! Héloïse Duchàtel est morte empoisonnée par son mari.
Et comme le prêtre et le médecin terrifiés, tous deux, restaient songeurs, Karl Gismarck frappa sur l'épaule du notaire :
— Maître Pilou?,..
— Quoi?... Que me voulez-vous?
— L'histoire de vos deux amis ne paraît pas vous avoir intéressé...
— Ces messieurs ne sont pas mes amis; je ne les connais pas... Si vous m'avez appelé pour aider la justice, je suis prêt.
— Jésuite, va ! fit l'abbé Fricard.
— Alors, cher maître, reprit le baron, toujours railleur, vous n'avez rien à vous reprocher?
— Rien, monsieur, rien... Je suis adjoint démon arrondissement... J'occupe à Paris l'une des premières charges. . .
— 11 ne s'agit pas de Paris, il s'agit de Sedan!.. . . Jl
— Sedan? Comprends pas... ^
— Si, vous comprenez. Je veux parler de ce Français, de ce traître qui, pour une misérable somme d'argent, s'est vendu à l'ennemi.
— Un tel homme n'existe pas.,. Ce serait un monstre!.,.
— Il existe... Il a signé un reçu à un juif de Francfort chargé de l'atlaire... Le reçu, le voici... Le juif allemand, c'est moi!...
— Tinders!... s'écria le notaire tout tremblant.
— Oui, Tinders l'Américain, Tinders l'Allemand, Tinders le Français, selon les occasions, l'homme du jour qui se rit des vieilles formules et des catéchismes
l,ES MARTYRS DE LA VIE
Et comme la Bergamote gardait le silence, le docteur l'allira doucement contre sa poitrine.
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rebattus... C'est avec Tinders que vous avez traité, et c'est le baron Gismarck qui vous tient aujourd'hui ! . . .
— Que voulez-vous de nous? dirent les trois hommes, éperdus. Karl Gismarck répondit gravement :
— Une obéissance passive.
L aXCELLENCE
Le baron Karl Gismarck, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir,à ta cordelière d'or, se promenait dans son cabinet de travail. Sur sa table, des livres, des brochures, des journaux français et étrangers. Tout le long des boiswies, des corps de bibliothèques avec d'épais rideaux de soie verte tendus derrière le vitrage. Au-dessus de la cheminée, un grand tableau du à la coUaboration de Détaille et de de Neuville : la Bataille de Gravelotie. Faisant face au tableau, sur un socle recouvert de peluche rouge, an buste de la Républiqu» française en marbre blanc, l'œuvre de Bartholdi.
Ces témoins étaient là pour affirmer les sentiments patriotiques et français de riiomme auquel un prêtre, un notaire et un médecin de Paris avaient promis fllfcéissance,
JEustin entra.
— Je n'y suis pour personne ! commanda Gismarck.
— Monsieur l'abbé Fricard attend au salon.
— Qu'il revienne demain... Aujourd'hui, je veux être seoL
— Oui, mein Herr.
— Encore !...
— Pardon, monsieur le baron.
Dès que le domestique fut sorti, Karl Gismarck poussa le verrou de la porte. Il ouvrit l'une des bibliothèques et en tira deux rouleaux de papier de grande dimension, deux cartes, la carte de France et le plan de Paris,
Le baron déroula la carte de France placée sur son bureau. Puis, une grosse pipe de porcelaine aux lèvres, il considéra longuement une tache noire qui couvrait l'Alsace et la Lorraine. De temps à autre, sa main se posait sur le voile funèbre et la main avait des tressaillements et des crispations, des entraînements
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rapides, des élargissements bizarres, comme s'il eût été en sa puissance de soulever le crôpe et de l'étendre au loin. Les yeux s'animaient de vives lueurs, et la bouche riait d'un rire qui n'est pas de l'homme.
Le plan de Paris était divisé en sections nombreuses, toutes spéciales : on y voyait des numéros et des lettres à l'encre rouge, si brouillés entre eux, si drôles dans leur apparence, qu'on eut dit d'une pluie de sang, La main, comme un crabe, s'y promena un moment : elle entraînait dans sa marche des ombres toutes noires.
Un coup sec frappé à la porte interrompit Gisinarck dans ses méditations. Vivement, il replia les cartes et les remit à leur place.
— Qu'y a-t-il?
— C'est moi... monsieur le baron... Justin... Le baron se décida à ouvrir.
— Je t'avais défendu...
Mais Karl Gismarck avait jeté les yeux sur le papier que lui tendait son domestique. Il recula d'un pas, effrayé.
— Prie Son Excellence d'entrer au salon... Je m'y rends à l'instant... Le baron passa dans sa chambre à coucher.
Quelques minutes plus tard, il se présentait devant son visiteur, en grand costume de cérémonie, portant sur sa poitrine, au milieu de nombreuses décorations, la croix impériale de l'Aigle de Prusse.
— Je vous salue, Excellence...
Assis sur un fauteuil, le visiteur répondit par un simple signe de tcte aux profondes salutations de Karl Gismarck.
L'homme que le baron avait salué du titre d'Excellence était un vieillard de • haute taille ; ses cheveux blancs coupés en brosse, sa figure glabre mais énergique, son regard de feu, son sourire hautain, tout disait en lui une âme virile, ayant conscience de sa force. Un long pardessus noir boutonné au col enveloppait sa rude musculature. Il était coiffé d'un chapeau à haute forme ; le casque ou le képi eussent mieux con,venu à cette t&te osseuse sur laquelle les disciples de Gall et de Spurzheim pouvaient apercevoir les signes de l'intelligence et de la volonté. La bouche était petite, fine, railleuse.
— Karl, asseyez- vous et écoutez-moi...
Le baron Gismarck prit place sur une chaise, à côté du vieillard, dans l'attitude d'un maître de maison grandement honoré par son visiteur.
— Je vous écoute, Excellence.
— Monsieur, je ne suis pas content de vous ; vos rapports sont ilo plus en plus diffus, de plus en plus inutiles. Depuis un an (|ue vous êtes à Paris, votre
k mission devrait être terminée. C'est à peine si vous vous êtes mis en cauipagne. Voyons^ que vous manque-t il ? Est-ce de l'argent qu'il vous faut ?... Vous savez
bien que j'ai à votre disposition, pour vous et les vôtres, tous les fonds nécessaires?... Parlez, monsieur ?...
— Je n'ai nul besoin d'argent. Excellence. Grâce à la générosité de notre pays, je suis à mémo de tenir en France le rang que vous m'avez assigné.
— Vous n'avez même pas pris le soin de changer de nom...
— Excellence, je connais Paris... Ceux qui vivent audacieusement au grand jour sont les moins suspectés dans cette ville naïve...
— Avez- vous exécuté mes derniers ordres ?
— A la lettre. Excellence.
— YoTis avez dans toutes les classes do la société parisienne des gens à votre disposition ?
— Oui... des gens qui servent, sans le savoir, les intérêts que nous défendons...
— Comment ?... sans le savoir ?...
— Oui, Excellence, A Paris, on trouve des escrocs, des voleurs, des faussaires, des assassins, mais des traîtres ?... Presque jamais.
— Il faut pourtant...
— Excellence, je commande à des hommes qui m'ouvriront toutes les portes. J'ai sous la main un prêtre, un médecin, un notaire et même un bandit ramassé au fond d'une maison centrale. Tous, ils sont mes esclaves, car je puis, dès aujourd'hui, d'un mot, les envoyer au bagne... Ils ignorent la grande idée dont ils sont les serviteurs forcés ; ils ne voient en moi qu'un maître dont ils ont peur... Pour eux, j'ai imaginé une affaire, une centaine de millions à arracher à un Américain venu à Paris... J'ai tenu à avoir beaucoup d'or pour le leur jeter en pâture... Mais, une seule idée fait vibrer mon cœur, celle de la Patrie!...
— J'aime cet enthousiasme, Karl, répondit l'Excellence. Mais, je ne vous crois pas capable d'un tel désintéressement... Emparez-vous des millions du nabab américain, si vous le pouvez ; seulement, n'oubliez pas que je vous tiens par des liens autrement puissants que ceux qui unissent à vous les hommes dont vous me parliez tout à l'heure...
T- Je le sais. Excellence.
— Il me faut les nouveaux plans de mobilisation que l'on prépare au ministère de la guerre... 11 me les faut, dans le plus bref délai...
— Votre Excellence sera obéie...
— J'attendrai vos dépêches à Berlin... Vous les confierez à un homme intelligent et audacieux.
— Oui, Excellence.
— Et la Camba, la surveillez- vous?
— Juana Camba est au service de l'Allemagne.
— Vous en êtes sur?
— J'en suis sûr... / L'inconnu se leva.
— Encore un mot, Karl... Ne m'exposez plus à recevoir des visites pénibles... — Quelles visites, Excellence ?
— Celle de M™' la baronne Gismarck...
— Ma femme s'est permis...
— Un homme tel que vous, baron, ne doit pas laisser mourir de faim une malheureuse femme... Etelle meurt positivement de faim, cette chère baronne...
Sur ces mots, l'Excellence prit congé du baron.
— Insolent!... s'écria Karl Gismarck, en montrant le poing à la porte qui venait de se refermer sur son visiteur.
Puis, il eut un gros rire :
— Baste !... Entre la France que je hais et l'Allemagne que je sers se dressent les millions du docteur Dilson ... Que diable!... je suis de taille à courir deux lièvres à la fois!... A la rescousse! monsieur l'abbé!... Taïaut!... taïaut!... maître Pilou!... Docteur Hochecorne!... en chasse!... en chasse!...
Debout et à l'ordre, les Dévorants de Paris!... Exploiteurs de la misère, faiseurs de désespérés et de cadav^res, l'aurore sanglante se lève!... Saluez!... c'est votre maître qui passe !.. .