L ETABLISSEMENT MAUPERTUIS
Sur le boulevard Rochechouart, on voit une maison basse portant une lanterne où brûle un bec de gaz éclairant ce mot : BAL.
C'est l'établissement Maupertuis, un simple rez-de-chaussée dont la porte et la fenêtre ouvrent sur le boulevard. L'unique salle est coupée on deux parties. Dans la première, lapins petite, un comptoir d'étain, — un zinc, disent les habitués, — quelques tables de bois blanc et des chaises de paille : c'est la buvette qui a été sacrifiée pour laisser un plus grand espace à la salle de bal. Apparaissent, tixés au mur, des bancs de bois; au fond, une estrade recouverte d'étoffe rouo-e, sur laquelle, trois fois par semaine, de huit heures à minuit, prennent place un violon, un trombone et un cornet à piston.
Ce soir-là, — un jeudi du mois de mars 1883, — le bal était en pleine anima-
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tion. La valse du PHit Bleu entraînait les danseurs, des filles en cheveux, venues du trottoir voisin, des hommes en blouse ou en veston de velouirs à côtes, avec des mèches lisses collées aux tempes.
Devant la porte de l'établissement, un groupe s'était formé; on y Aoyait des bonnes et des concierges du quartier, des apprentis, regardant curieusement par les vitres^ tout ce monde qui tournait dans la fumée et dans la lumière, les bras battant l'air, les jupes retroussées, les pieds décrivant des courbes vertigineuses.
Le père Maupertuis allait et venait, apportant les consommations aux personnes assises auprès de l'estrade. C'était un petit homme sauB barbe, à la démarche austère; il portait un paletot sac de drap noir, et se promenait gravement, les mains derrière le dos, quand le service lui laissait un peu de liberté : la caricature vivante de Napoléon 1". Les consommateurs le trouvaient triste et affirmaient que la femme adultère, — une Normande rougeaude, qui trônait au comptoir — était la seule cause de sa tristesse, d'autres disaient, de son recueillement de philosophe.
Dans un coin de la salle du bal, deux jeunes gens buvaient du vin chaud.
— Moi, disait un garçon au corps cassé, à la mine débile, vêtu d'une redingote maculée et trouée, coiffé d'un large chapeau mou, moi, je boirai jusqu'à demain, sans être saoul.
— Des manières, parce qu'on s'appelle le Bachelier et que l'on a passé son bacchaléra... As-tu fini, Natole... Mille Pertuis, ma tournée, s'il vous plaît!... Et un verre pour Gueule-à-Mort!... Nous allons t'cnterrer, monsieur les X !
Celui qui parlait ainsi était un grand individu à blouse blanche. Il se nommait Brûlot, dit le Rempart-du-Limousin. 11 avait une voix rauquc.
Il était rasé de frais et ne portait qu'une mouche, à l'instar des maçons de la Creuse: sur son front s'étalaient les signes d'une maladie de jeunesse dont il se souciait comme d'une guigne, tant sa musculature était encore puissante. Sa barbe rousse, taillée en fer achevai, dissimulait des cicatrices profondes.
— Bonsoir, Gueule-à-Mort, fit-il en tendant sa large main velue au nouveau camarade .. Voyons, nom d'un chien de Pertuis!... et cette tournée!...
— Yoilà, messieurs, voilà!...
Le père Maupertuis ayant rempli les verres, Brûlot allait porteries santés, quand une jeune lille apparut sur le seuil de la porte.
— La Flamboyante!... cria Brûlot... Vive la Flamboyante... Eh ! là-bas I...
— Prends garde. Brûlot, murmura Gueule-à-Mort, si le Flambard te pince, tu auras une sale affaire...
— Viens donc!... Mais, viens donc!...
— Brûlot a raison, intervint le Bachelier,
— Le Flambard, je m'en f. . . !
— C'est un zig pourtant...
— Et moi donc!... répliqua iirûlot, en tendant le bras droit et en le ramenant doucement pour montrer la grosseur de son biceps, est-ce que le Rempartdu-Limousin n'est pas un zig?...
Il tira de sa poche un couteau de Nontron et, l'ayant ouvert, il le plaça svlt la table.
— Qu'il tienne le Flambardl...
La jeune fille s'était approchée des boTeurs; Brûlot la fit assaoùr a ses côtés, et lui caressant ses cheveux d'or:
— Que prends-to?
— Un kirsch!... Et^du raidel... Bonsoir, le Bachelier... Bonsoir. Goenle-à- Mort...
Ils se serrèrent la main par-dessus la table.
Le patron apporta un petit verre et un carafonde kirsch. Il versa.
— C'est deux sous, dit-il.
— Eu v'ià un muffe !... gronda Brûlot... Laisse le earalon, je le paye.
— C'est huit sous, alors... Il y a quatre petits verres...
— Tiens, vociféra Brûlot, en comptant les sous, voici pouf ta eoebonuerie. La Flamboyante venait de boire.
— Encore, demanda-t-elle, en tendant son verre à Brûlot.
— Tu vas bien. toi. fit Gueule-à-Mort, en allumant sa pipe.
— Vous vous rendrez malade, mademoiselle Jeanne, observa le Bachelier.
— Bastel...
Et saisissant le carafon, la Flamboyante le vida d'un trait et le déposa triomphalement sur la table.
Brûlot applaudit :
— Eh ben, là... £h ben, là... c est pas pour dire... mais, vrai, ça fait plaisir de voir licher les femmes!...
La Flamboyante était une grande et jolie fille de dix-huit ans, au visage coloré, aux veux noirs énergiques et caressants. Sa mère, une chiffonnière, La femme Poite\-ine Raveaud l'ayant battue, un soir, elle avait déserté la maison, courant les rues ; elle s était réfugiée entre les bras du Flaoïbard qui devint son amant et son protecteur.
Elle était vêtue d'une longue robe d'indienne à ramages, trop large pour elle, et chaussée de vieilles savates. Mais la pauvreté de son accoutrement ne pouvait éteindre ni arrêter l'éclat de ses yeux, le rire épanoui de ses lè>Tes roses, la flambée de soleil de sa chevelure.
Depuis quelques jours, elle buvait pour s'étourdir, pour essayer d'oublier sa misère et ses hontes, et voir passer, dans le-? fuméesde l'alcool, les douces visions blanches de ses rêves d enfant.
— Jeanne, un tour de valse, ■ murmura doucement Brûlot à l'oreille de la jeune fille...
La Flamboyante hésitait :
— Que crains-tu?
— Si Jacques nous surprenait... Le Flambard. . .
— Zut pour le Flambard!... Allons-y gaiement!...
Sur ces mots, le Rempart-du- Limousin se leva et offrit la main à la Flamboyante.
Ils se confondirent dans la mêlée des danseurs. Ace moment, entrait un jeune homme en veston de velours, sur le haut duquel pendaient les deux bouts flottants d'une cravate cerise. Une fine moustache ombrait ses lèvres sensuelles. Il regardait danser ; et comme il aperçut, au fond de la salle, la Flamboyante au bras de Brûlot il devint très pâle; mais il se contint et se cacha derrière un groupe de curieux.
La valsefinie, il traversa la salle, se dandinant, les mains dans les poches, et s'étant avancé auprès du Brûlot, il le frappa rudement sur l'épaule :
— Le Flambard ! cria Gueule-à-Mort, prends garde, Brûlot.
— Sauvez-vous, mademoiselle Jeanne, dit à la Flamboyante le Bachelier... Jacques est plein... Ça va ronfler?. ..
Mais déjà le Flambard avait empoigné sa maîtresse.
— Toi, rentre au chenil... Je te réglerai ton compte, tout à l'heure...
La jeune fille ayant quitté le bal, le Flambard releva ses manches, et arrachant violemment le couteau que Brûlot tenait entre ses mains, il le jeta par terre :
— Ah! on veut jouer du nontronnais... Des couteaux, n'en faut pas... Les points et en avant la musique !...
Le Flambard empoigna Brûlot à la cravate, et, d'un seul coup, il le terrassa.
Les danses s'étaient arrêtées ; un groupe se formait. C'est en vain que Gueuleà-Mort et le Bachelier essayèrent d'arracher le Rempart à la fureur de son adversaire.
Jacques maintenait son homme à ses pieds, courbe sur lui.
— En veux-tu encore, marmot?... Et aile/ donc !... Les agents de police arrivaient.
— Attention !... la mouche!... cria le Bachelier.
Le Flambard lâcha Brûlot qui, tout étourdi, se releva, en chancelant.
— Tu me payeras ça, canaille !... Tu me payeras ça !...
— A ton service, Limousin, dit Jacques en rajustant son faux-col... Les agents entraient,
— Eh bien ! on se fâche ici? demanda le bri^radier d'un air paterne.
Un sourii-e de triomphe éclaira.les lèv.'cs Je réiran^-er qui c.-eva raffiche avec sa eau >.e.
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— Ce n'est rien, messieurs, répondit le patron de l'établissement... Des mots entre amis... Vous voyez, il n'y paraît plus...
— C'est fini, monsieur le brigadier, ajouta Gueule-à-Mort...
— Discussion un peu vive, fit le Bachelier...
— C'est bon... Que ça ne recommence pas, ou vous savez, au bloc!... Pendant que l'on se mettait en place pour le quadrille, Jacques quittait le bal
en compagnie de son ami le Marin, un petit homme à museau de fouine qui, du seuil de la porte, lui faisait signe d'avancer.
— Voici trois heures que je te cherche, le Flambard.
— Qu'est-ce qu'il y a?
Le Marin entraîna son ami dans les ombres de la rue Gérando.
— Le patron t'attend, demain soir...
— Ah!...
— Oui... Le baron ne plaisante pas, tu sais...
— On y sera... A quelle heure ?
— A six heures...
— A l'hôtel Dominique?
— Oui...
Le Flambard réfléchissait :
— C'est que, demain, je vas au Grand-Hôtel... Tu sais, je suis un R, un Roussellier... Je veux voir le docteur Dilson... Tu as lu le Petit Journal?
— Non... Mais, j'ai vu les affiches... C'est rien mince !...
— Tiens, regarde...
Et s'approchant d'un bec de gaz, Jacques lut : ... « Invite la famille R... domiciliée, en 1864, rue des Blancs-Manteaux... » Je suis un R., un Roussellier. des Blancs-Manteaux...
— Et alors?
— Je saurai de quoi il retourne...
— Si c'était un truc de la rousse ?...
— Bah !... on sera prudent... Demain matin, Dilson ,. Demain soir, Gismarck...
— Tu pars ?
— Oui... Je vas cingler ma Flamboyante ! . . .