‹ Les martyres de la vieChapitre 22 sur 83 · DILSON SE MET EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DILSON SE MET EN CAMPAGNE

Petrus Dilson, — l'homme qui révolutionnait Paris avec ses mystérieuses affiches, — était âgé de quarante-deux ans. De haute taille, une l)elle barbe blonde en éventail, des yeux bleus, un visage intelligent et loyal, et sur les lèvres un rire qui ne rit pas, comme si, au moment de son éclosion, une crainte soudaine l'arrêtait : tel apparaissait le docteur Dilson. Il était vêtu d'une longue redingote et il se coiffait ordinairement d'un chapeau gris à haute forme. Son regard était doux et fier,

I^Le docteur occupait au Grand Hôtel un apparte ment du premier étage; un domestique noir le servait. La stupéfaction des Parisiens, les lazzis des journaux, les visites des reporters, 4es inventions grotesques et malveillantes des gens qui veulent savoir]^quand même ne lui avaient causé aucune inquiétude, aucun souci. 11 avait un plan; il était homme à l'exécuter ou du moins à mettre tout en œuvre pour arriver à terminer l'affaire qui le tenait au cœur. Le Yankee venait d'un pays où les mœurs sontdilférentes des nôtres et où certaines fantaisies oncoro extravagantes en France paraissent toutes naturelles.

Le lendemain de son arrivée à Paris, dès sept heures, Petrus Dilson avait pris place dans l'un des coupés de l'hôtel en jetant cette adresse au cocher :

— Rue des Blancs-Manteaux, 64, en face du Mont-de-Piété.

Le cocher, très fier de mener le richissime étranger qu'il avait reconnu aux portraits placardés sur les murs de Paris, fouetta ferme.

Vingt minutes plus tard, le coupé s'arrêtait devant la maison indiquée.

Le docteur pénétra dans une loge obscure où se tenait assise M"* PatourCvau, concierge de l'immeuble.

— Madame, demanda-t- il, je voudrais avoir des nouvelles d'une famille qui a habité un appartement dans cette maison, il y a longtemps de cela... en 1864. On la nommait la famille Roussellier...

— Roussellier?... connais pas, répondit brusqueme:it la concierge...

M. Dilson présenta deux louis à la femme. A la vue de l'or, M"" Patoureau esquissa un sourire aimable.

— Prenez, madame...

i68 LES MARTYRS DE LA VIE

— Merci, monsieur... Je suis tout à votre service. Monsieur... pardonnezmoi d'avoir été un peu vivo... Il y a tant de farceurs à Paris qui tourmentent le pauvre monde du cordon... "Vous disiez, les?...

— Les Roussellier...

— Les Roussellier?... Vous êtes bien sûr du nom?

— Absolument sûr. . .

— Nous avons eu les Bellier... les Lavaud... de la jolie canaille... Figurezvous, mon bon monsieur...

— Enfin, vous ne savez rien?

— Je suis désolée; je ne sais rien au sujet des personnes qui vous inquiètent, mais la concierge que j'ai remplacée habite rue Paradis-Poissonnière, 28...

— Son nom ?

— Mame Piterbac...

— C'est bien, madame, merci...

— Votre servante, monsieur...

L'Américain se fit conduire chez M"^ Piterbac, — -qui l'errvoya à M. Mculic!-. lequel l'expédia chez M""* Fonbelle.

Enfin, vers onze heures, après des courses lointaines, le docteur trouva la personne qu'il cherchait.

C'était* une octogénaire, M"* Voileau, qui s'était retirée dans un cinquiènîe étage de la rue de la Grande-Truariderie, où elle exerçait les métiers de gardemalade et de rempailleuse de chaises. Garde-malade, elle l'était ordinairement dans sa maison même, car le vieux Baptiste, son mari, atteint de surdité, retombait en enfance. M"" Voileau vivait, entourée d'un perroquet et de deux chat^. des vieillards aussi.

Le docteur s'adressa à la femme :

— Je suis venu pour... ^

Mais tout aussitôt, la voix de l'étranger fut couverte par un bruit bizarre. Étendu sur un fauteuil en loques, Baptiste imitait le vacarme d'une écluse. Brusquement, le vieux s'arrêta, et les mains jointes sur sa figure glabre et jaunie, avec une souffrance ignorée :

— Il a été bien sage, le petit Baptiste... On lui donnera du naiian...

— Il n'est pas dans son bon jour, le pauvre chéri, soupira la femme en caressant les mains de l'idiot.

— Madame, reprit Dilson, je désirerais savoir si vous connaissez les Roussellier qui ont demeuré 64, rue des Blancs-Manteaux, du temps où vous étiez concierge dans cette maison?...

— Les Roussellier?... Attendez donc, les Roussellier? Mais, oui, dis, Baptiste?

— Baptiste veut du nanan... là!...

— Les Roussellier? continuait la vieille. Oh ! je me souviens maintenant...

Le père et la mère, des personnes très comme il faut... une bambine jolie comme un amour, et puis deux garçons... L'aîné... Le perroquet chanta :

— Pierre en Amérique! Portez armes!... Présentez armes!... Pierre en Amérique !...

Dilson tressaillit.

— Yous voyez, monsieur, dit la vieille... .Tacot n'a pas oublié... Le perroquet reprit :

— Pierre en Amérique!...

Ella vieille continua, en rajustant ses lunettes :

— Faut vous dire... quand l'aîné des Rousselier quitta Paris, son père, uu pauvre mécanicien, descendait souvent à la loge: nous lui demandions oîi était son fils, il répondait: Pierre... en Amérique...

— Et le plus jeune des enfants?... Et Georgette, la fille?...

— Georgette a disparu... Quant à Jacques, il a mal tourné; j'ai lu son liistoire dans les journaux... Il doit être en prison...

— C'est tout ce que vous savez ?

— Tout...

Baptiste tressautait sur son siège :

^ Pierre Roussellier, je le vois, là... Un intrépide garçon... Mais Baptiste veut du nanan...

L'Américain déposa un billet de cent francs sur la cheminée et laissa Baptiste à ses manies de vieil enfant.

De retour au Grand-Uôtel, le docteur rédigea une noie pour les journaux et une affiche oii figurait, en toutes lettres, lenom de Roussellie7\Maih, tout aussitôt, il déchira des feuilles, se disant à lui-même :

— Si Jacques est en rupture de ban, lenom des Rousselier donnera l'éveil à la police... Attendons...

Il sonna.

Un domestique noir apparut.

— Eau-de-Benjoin, est-il venu beaucoup de monde, ce matin?

— Beaucoup, massa, beaucoup...

— Des Roussellier?

— Enomément de Oussellié et d'autres, des pas Oussellié... Tous demandaient à paie à maîte... Eau-de-Benjoin intéoge savoi si on habité ûe des Blancs- Manteaux...

— Et?...

— Aucun avoi habité la ue...

— C'est bien... Reste dans l'antichambre... Continue à inscrire les R. et n'introduis auprès de moi que les Roussellier... Tu m'entends: Roussellier...

— Oui, massa... Ossellié... Ossellié, fit Eau-de-Benjoin, en roulant ses grands yeux de porcelaine.

C'était à New- York, au moment même où toutes ses lettres adressées en France restaient sans réponse, que Petrus Dilson avait reçu un pli cacheté contenant ces simples mots : « Votre frère Jacques condamné par la cour d'assises de la Seine est évadé des prisons de Poissy. »

Le lendemain de ce jour, Petrus Dilson se fit conduire dans les environs de la Jonchère et il sonna à la porte du vieux château des Granges.

Une émotion le saisit, tandis qu'une servante, toute courbée par l'âge, le menait, à travers les allées du parc. Il regardait les grands arbres, les |ets d'eau éparpillant vlans l'air leur rosée chantante: les coins de verdure, les massifs ombreux, éveillaient en son esprit des souvenirs de jeunesse.

— Ce château n'appartient plus à la famille de Beaulieu, n'est-ce pas ?

— Non, monsieur, répondit la domestique... Il a été vendu...

— A qui ?

— A un étranger, monsieur le baron Gismarck...

— Ah!... Et que sont devenus les anciens maîtres?

— M, Horace, dit-on, est mort en Afrique; M"° Blanche, chassée par sa mère, aquitté le château. On ne l'a plus revue...

— Et la douairière vit-elle encore?

— Oui, monsieur, mais Dieu Ta punie de sa rigueur envers sa fille... Elle est folle...

— Enfermée dans un asile ?

— Oui...

— Vous connaissez l'hospice oii M"" de Beaulieu a été conduite?

— Non, monsieur, non...

Désormais, Dilson n'avait à compter que sur les résultats de ses annonces et de ses affiches que la situation de son frère Jacques contraignait encore au mystère.

LA LEÏTIŒ H

Le lendemain du jour où le Marin était venu retrouver son ami le Flambard au bal Maupertuis, le nègre Eau-de-Benjoin se tenait assis devant une table placée dans l'antichambre qui précédait les appartements de son maître.

Le domestique noir avait déjà congédié dix Roussel, vingt Robert et trente Rousseau, sans compter plusieurs Randon et un Robespierre.

La porte s'ouvrait si souvent, la tâche devenait si pénible qu'Eau-de-Bcnjoin avait dû prendre pour son service personnel un homme chargé de lui amener les visiteurs.

Bernard, — le domestique du domestique noir, — accompagnait un charbonnier de la rue des Pyramides.

— Votre nom ? demanda le nègre.

— Rouchelot...

— Ouchelot? C'est pas ça. Allez-vous en^ massa... coaît pas Ouchelot.

— Antoine Rouchelot, natif de Saint-Pardoux-la-Rivière, Dordogae.... Pas Ouchelot!... Rouchelot.

— Si pas vous soti toul de suite, Eau-de-Benjoin fiche vous à la porte. Béna, empoté massa Ouchelot !

Rouchelot ayant disparu, plusieurs individus se présentèrent. Ce matin-là l'aflluence fut extraordinairement nombreuse.

Enfin, vers neuf heures, Bernard, harassé de fatigue, ouvrit la porte à Jacques dit le Flambard. Pour la circonstance, le tombeur de Brûlot avait revêtu un veston de velours gris ; il s'était revêtu d'un chapeau mou ; une large cravate noire pendait sur son gilet vert. Il jeta sa cigarette dans l'antichambre et frappant de sa badine la table où Eau-de-Benjoin écrivait :

— C'est moi !

— Qui, vous ? interrogea le nègre, sans lever la tête. Comment appelez-vous?

— Poniatowski !

L'homme noir se leva, effrayant de colère. Des flammes passaient dans ses gros yeux blancs :

— Si pas vous fiche le camp, moi fianqué vous pa l'escalic. Eau-de-Benjoin relevait ses manches.

— De quoi?... mal blanchi... On se fâche... Attends un peu, mon fiston, répondit Jacques, en se mettant en garde.

Mais Eau-de-Benjoin, craignant de déranger inutilement son maître par le bruit d'une bataille, haussa les épaules :

— Vous êtes imbécile... Vou n'avoi pas lu affiches... Poniatowski, pas commencé par un... Savez bien... Toi pas savoi français, toi ête bête comme une calebasse...

— Je sais mieux lire que toi, moricaud... Je m'appelle Poniatowski, mais je viens de la part d'un de mes camarades dont le nom commence par un R ..

— Dis vite le nom?

— Si je veux?

— Oui... veux...

D'un geste, le Flambard éloigna Bernard et, se penchant à l'oreille du nègre :

— Mon camarade se nomme Jacques Roussellier...

— Alô, c'est bien, je vais avêti massa...

— Je te suis...

- — Non... attends,..

Le Flambard venait d'être introduit dans le cabinet du docteur.

— Vous venez de la part de Jacques Roussellier? interrogea Dilson, en regardant fixement le visiteur.

— Oui, monsieur... Jacques est un ami...

— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même...

— 11 est malade... ,

— C'est-à-dire que Jacques Roussellier a peur de la police et qu'il se cache...

— La police?

— Voyons, puisque vous êtes l'ami de Jacques, vous savez bien qu'il s'est évadé de la maison centrale de Poissy?

— Non, monsieur, non... On a dû vous induire en, erreur... Roussellier n'a jumuis été en prison... , : : *

— Vous mentez... Dites de ma part à Roussellier qu'il vienne voir le docteur Dilson.. . qu'il n'a rien à craindre... Vous m'avez entendu...

Devant l'attitude franchement énergique de l'Américain, le Flambard allait révéler son identité, lorsque le nègre entra.

— Massa, c'est le pauve homme^ l'ouvié malheureux auquel vous avoi dit de veni...

Le docteur tira de sa poche un portefeuille et il y prit un billet de cinq cents Irancs qu'il donna àEau-de-Benjoin.

Le Flambard avait vu le portefeuille bourré de billets bleus. Ses yeux s'allumèrent et, tout aussitôt, sa résolutiou primitive se dissipa.

Quand le nègre se fut retiré, il dit d'une voix mielleuse :

— Jacques ne viendra pas, monsieur le docteur.

— Je vous répète qu'il n'a rien à redouter...

Li' Flambard se grattait l'oreille avec sa badine :

— Alors, puisque vous savez l'histoire... Jacques n'ose pas traverser Paris... Il craint la rousse... mais il est malade tout de même...

— Où demeure-t-il?

— A vous, monsieur, je peux causer?...

— Oui...

— 11 habite 197, rue Ordener, derrière Montmartre...

— C'est bien... j'irai chez Jacques... Prévenez-le... Le Flambard réprima un mouvement de joie :

ExceUence, je commande à des hommes qui m'ouvriront toutes les portes.

Liv. 60

— Quand viendrez-vous, monsieur le docteur?

— Ce soir... à dix heures... Dites à Roussellier de m' attendre...

— Oui, monsieur.

Jacques salua comme pour sortir, mais une idée le retint :

— Et si c'était vraiment un héritage, se dit-il, je serais bien bête pour quelques billets de mille...

— Vous pouvez vous retirer, fit Dilson qui s'était remis au travail.

— Pardon, monsieur, insista l'amant de la Flamboyante, vous n'avez pas voulu me croire quand je vous ai dit que Roussellier était malade.

— Qu'importe?... Il n'a plus à se déranger, c'est raol qui vais au-devànt de lui,

— Jacques était bien faible, hier... Si j'avais une bonne nouvelle^ à lui apprendre, il me semble que ça le remettrait.

— Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit.

— Il croyait, — les pauvres malades sont si bêtes, — il supposait qu'il était question d'un héritage... Roussellier a un frère en Amérique...

— Il ne s'agit pas d'héritage...

— Mais...

— Veuillez vous retirer...

Le Flambard s'inclina, en murmurant : c^

— Il y a bien trente mille balles dans le portefeuille... Pourvu qu'il vienne! En traversant l'antichambre, il passa devant Eau-de-Ben join :

— Au revoir, mal blanchi... Mes hommages à ta guenon... Reviens à ton cocotier!...

Le nègre grinça des dents.

En sortant du Grand-Hôtel, le Flambard alluma une cigarette. — et le nez au vent, par prudence, — il se dirigea vers les hauteurs de Montmartre. Dans la rue Clignancourt, il rencontra le Marin :

— Eh bien, fit le compagnon... Et l'héritage?

— Zut pour l'héritage !

— Le docteur ?

— Zut ! Zut ! Mais, si tu veux, ce soir, nous serons riches.

— Ce soir, tu vas chez le patron.

— Des nèfles pour le patron. Gismarck est trop hésitant... Lo baron attend que les cailles tombent du ciel toutes rôties... Il machine, il machine et il n'agit pas... Il faut travailler à nos pièces...

— Tu as une affaire ?

— Une aftaire superbe !... On dirait du veau!...

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