LA F.\MILLE ROL'SSELLIER
Les journaux de Paris publiaient des comptes rendus fantaisistes du crime de la rue Ordener. Eau-de-Benjoin pleurait comme un enfant, à la pensée que son brave maître allait mourir et que lui, le nègre herculéen, il n'avait pas pris part à la lutte. Le docteur Dilson, en effet, avait exprimé son désir de se rendre seul, et à pied, dans les terrains vagues.
— Massa, Paï est empli de miséables?...
— Je veux être seul !...
— Oui, massa... Mais, penez gade!... penez gade!...
Et maintenant, le domestique noir sanglotait, en disant à son domestique Bernard :
— Si moi avoi été là?... Moi avoi étanglé, étanglé!...
Eau-de-Bonjoin dut sécher ses larmes et arrêter ses sanglots pour lutter contre les reporters qui envahissaient l'antichambre.
— Un potit détail?,..
— Une minute d'interview?...
— Non... non...
Offres d'argent, menaces, flatteries touchant la peau et les yeux du nègre, inutile. Aucun journaliste ne fut admis dans la chambre de Petrus Dilson. Un reporter enragé, surnommé Horrible détail, essaya vainement de passer, malgré la consigne : Eau-de-Benjoin saisit à bras le corps Horrible Détail et le porta lui-même dans la cage de l'ascenseur.
Le soir, les crieurs affluaient sur la place de l'Opéra et sui' le boulevard des Capucines :
— « Demandez le portrait et la biographie complète du célèbre docteur Dilson avec tous les détails concernant l'horrible attentat de la rue Ordener!... Dix centimes! Deux sous ! »
— « La vérité sur le docteur Dilson !... Un sou !... »
— « La liste complote et officielle des héritiers Dilsoii, dont le nom commence par laleltreR !...
— « Pourquoi le docteur Dilson est venu à Paris?... » Il n'y avait pas un mot de vrai dans tous ces racontars. Voici riiumble vérité
En 1864, dans la rue des Blancs-Manteaux, vivait une famille d'artisans connue sous le nom de Roussellier. Le père, un habile ouvrier mécanicien; la mère, une vaillante femme; trois enfants, deux garçons et une fille. L'aîné des fils issu d'un premier mariage d'Antoine Roussellier, donna, dès son enfance, des preuves d'une intelligence extraordinairement déliée. |I1 se nommait Pierre. Grâce aux sacrifices de sa famille, il suivit les cours du lycée Louis-le- Grand et entra le premier à l'Ecole Centrale.
Jacques, tel était le nom du second fils qui, tout petit, présentait déjà des signes de férocité enfantine : il avait le génie du mal, disait un voisin lettré. Quant à Georgette, la petite fille, c'était une jolie enfant, avec des joues fraîches et roses et un sourire charmeur
Pierre était l'espoir de la famille; un jour, il en serait l'orgueil- L'ingénieur, — comme on l'appelait, — sentait son cœur déborder de lendresse et de gratitude, au souvenir des privations endurées par les siens, à cause de lui.
— N'ayez pas peur, disait-il, j'arriverai... Je sens en moi des forces qui commandent...
Et, l'œil fiévreux, il disait à son père:
— Père, il faut croire en moi!...
Pierre Roussellier était très aimé à l'Ecole Centrale. Parmi ses camarades les plus intimes se trouvait un jeune homme élégant et aimable, M. Horace da Beaulieu. Horace invita Pierre à venir passer une journée de dimanche au château des Granges. Puis, l'invitation s'étant renouvelée, le fils du mécanicien tomba éperdument amoureux de la sœur de son camarade. M"'= Blanche parut bien accueillir cet amour. La jeune fille devint enceinte. Alors, Roussellier se confia à son ami. M"'' de Beaulieau arriva sur ces entrefaites, et pâle de colère, désignant à son fils le séducteur de sa fille :
— Voi(;i l'amant de ta sœur !..
Horace s élança sur Pierre. Le soir même, ils se battirent dans le parc du château des Granges et M. de Beaulieu fut grièvement blessé. Alors Roussellier écrivit une lettre à la mère de Blanche. 11 disait son amour et il implorait son pardoji, en lui demandant la main de M"*" de Beaulieu. Toute sa vie, il la consa-creraità faire oublier sa faute. M""' de Beaulieu fut inflexible. Jamais, elle ne donnerait sa fille à l'homme qui l'avait déshonorée; Blanche resterait demoiselle.
A dater de ce jour, Pierre n'eut qu'un désir au cœur : parvenir à la célébrité.
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conquérir une gloire si grande que les Beaulieu eux-mêmes dont les noms sonnaient haut dans l'histoire de France, fussent fiers de ravoir pour parent. Déjà, il avait apporté des perfectionnements aux machines à vapeur et aux appareils télégraphiques. H prit des brevets; l'argent lui manqua pour les exploiter. Il courut les ministères : on l'ajourna d'abord ; on finit par ne plus le recevoir, par rire de ses devis et de ses plans. L'inventeur eut une angoisse désespérée. A un moment, il songea à se tuer, mais sa défaillance ne dura pas. Brusquement, il se révolta contre sa propre faiblesse, contre la misère où la France laissait les travailleurs de l'esprit
— Je quitterai Paris, se dit-il. J'irai en Amérique. C'est là-bas, dans le Nouveau Monde, que j'apporterai la lumière!... Rester en France et essayer de produire une révolution dans la science?... Donner à ma patrie le résultat de mes veilles et de mon labeur?... Non, mille fois non!... J'ai assez souffert!... J'ai assez pleuré!... Je ne veux pas que l'on me traîne en prison, comme on l'a fait de Galilée, ni que le troisième empereur me fasse enfermer dans une maison de fous, comme Napoléon F' l'ordonna contre Fulton, lorsque celui-ci vint essayer les premiers bateaux à vapeur sur la Seine!...
Le 21 août 1864, Pierre Roussellier quitta Paris. N'ayant pas assez d'argent pour payer le chemin de fer, Il alla à pied jusqu'au Havre ; et là, grâce à son titre d'ancien élève diplômé de l'Ecole Centrale, il obtint un emploi d'aide-mécanicien à bord d'un transatlantique, en destination de New-York.
La ruine s'abattit sur la famille Roussellier. Le père et la mère, tenaillés par la misère, ne vivaient plus que de la charité [des voisins et des mendicités de Jacques et de Georgette. Un propriétaire impitoyable fit expulser les malheureux qui rôdèrent dans la ville, jusqu'au jour où la faim terrassa Antoine Roussellier. Un matin, devant la porte même du Mont-de-Piété de la rue des Blancs Manteaux, les agents de police ramassaient le cadavre du vieillard. Il était couché là, froid comme un marbre, avec sur la bouche et-idans les yeux ouverts encore, me tristesse et une menace si effrayantes que les passants n'osaient le regarder.
La femme s'était dévêtue : et de sa robe roulée en forme de coussin, elle avait fait un appui pour la tête du mort. Les enfants s'en étaient allés, tous deux, on le savait où. La mère ne survécut pas à son mari.
Souvent, dans les mauvais jours, Antoine Roussellier disait :
— Ne pleure plus, ma femme... Pierre reviendra... Il reviendra riche et élèbre!...
Mais la femme Roussellier secouait tristement la tète : ;. — Pierre est un mauvais cœur!... A Paris, il pouvait trouver du travail et lous aider!.,.
- Non... non... continuait le vieillard... Pierre a bien fait de partir... Paris ne vaut rien pour les travailleurs intelligents!...
A son arrivée à New- York, l'ancien élève de l'École Centrale eut à lutter pour vivre. Dès quïl commença à gagner quelque argent,il écrivit à sa famille. Toutes ses lettres restèrent sans réponse. Il s'adressa au consulat qui lui transmit une lettre de la Préfecture de police de Paris affirmant que le père et la mère Roussellier étaient décédés, sans qu'il fût possible de donner des renseignements sur leurs enfants, même silence de la part de M"^ de Beaulieu.
Désormais, Pierre Roussellier se donna tout entier à la science > Gardant au cœur la meurtrissure profonde causée par l'indifférence de ses compatriotes, il se fit naturaliser Américain sous le nom de Petrus Dilson, docteur en médecine et docteur es sciences de l'Université de Philadelphie.
En moins de vingt années, le docteur Dilson a transformé la science contemporaine, Ses admirables inventions qui comportent quatre cents brevets, le placent au premier rang des homme illustres du dix-neuvième siècle qui demeurera le siècle de la science.
Petrus Dilson est arrivé à la fortune en môme temps qu'à la gloire. C'est au moment où il s'apprêtait à revenir en France qu'il a reçu, — on s'en souvient, — le pli mystérieux disant : « Votre frère Jacques, condamné par la cour d'assises de la Seine, est évadé des prisons de Poissy. »
La lettre qui ne portait pas de signature, émanait du baron Karl Gismark.
Le docteur se trouvait donc dans l'impossibilité de faire rechercher directement son frère et sa sœur. Prononcer le nom de Roussellier, c'était livrer Jacques à la justice et Dilson ne le voulait pas.
C'est pourquoi l'Américain avait agi d'une manière si mystérieuse, en livrant seulement à la publicité la première lettre du nom, le R fatal qui bouleversait Paris^ le portrait destiné à éveiller dans l'esprit de Georgette et de Jacques, le souvenir du grand frère.
Insouciant de savoir s'il était la risée de la population parisienne, Pierre poursuivait son but. avec l'énergie d'un yankee d'origine.
Le docteur Dilson, désireux de retrouver Blanche et son enfant, se proposait de mettre encore à son service l'incessante publicité, la publicité étrange, mystérieuse, fatidique, la seule qui frappe les Parisiens indifférents aux réclames banales, toujours amoureux du nouveau et de l'inconnu.
Un prêtre, un médecin, un notaire, tous ks trois commandés par un Allemand veillaient.
Prends Ion parapluie et file au bal Maupei-tuis... J'attends des camarades ; jai besoin d'ètre^seul.
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