‹ Les martyres de la vieChapitre 27 sur 83 · LE TESTAMENT DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DU DOCTEUR

Petrus Dilson manifesta devant le docteur Hochecorne l'intention de faire son testament. Il profitait de l'absence de sœur Angélique.

— Voyons, mon grand confrère, vous avez bien le temps, objecta le médecin. Petrus Dilson secoua la tête :

— La vie, quel problème insondable ! comme disait votre illustre Claude Bernard... On ne sait ni qui vit, ni qui meurt ; ni ce quï fait vivre, ni ce qui fait mourir...

Puis, plus simplement :

— Connaissez-vous un notaire à Paris ?

— J'en connais vingt.

— Un seul suffira... Quel est le vôtre ?

— Maître Pilou, de la rue Saint-Honoré, un bien brave homme !

— Veuillez, je vous prie, l'envoyer chercher.

— Attendez à demain...

— Non.

— Vous voulez voir unnotaire?

— Je le désire, docteur.

— Tenez ma voiture est à laportede Thôtel: je vais aller chercher moi-même M" Pilou.

— Merci.

Une heure plus tard, le docteur Hochecorne revenait au Grand-Hôtel accompagné de M'= Pilou, suivi lui-môme de M'' Barlet, l'un de ses collègues.

Le notaire, tout de noir vêtu, était très grave, ce qui, pour les gens de son métier, est parfois l'indice dune grande joie.

— Cette fois, nous le tenons! dit le médecin.

— Ne criez pas si fort, Hochecorne...

Hs entrèrent dans la chambre du blessé. M'' Pilou s'inclina devant Peirus Dilson :

— Monsieur, vous désirez élablir vos d&cnières volontés?

— Oui.

— LJn testament ne fait pas mourir. J'ai prié mon confrère M' Barletde nous donner quelques minutes^ sans quoi il nous eut fallu quatre témoins.

— Le docteur Hochecorne voudra bien vous assister... J'attends aussi M. Durand, l'un des administrateurs de l'hôtel...

Eau-de-Benjoin introduisit M. Edouard Durand.

M*' Pilou s'assit devant une table, tira de sa serviette une feuille de papier timbré et se prépara à écrire.

— Quels sont vos prénoms, monsieur Dilson ?

— Je n'ai qu'un seul prénom : Petrus.

— Vous êtes citoyen américain?

— Oui... naturalisé...

— Célibataire?

— Je suis célibataire.

— Profession?...

— Docteur en médecine... Inventeur...

— Très bien...

— Vous êtes né?

— A Paris, 6i, rue des Blancs-Manteaux, le 3 février lS42... Inscrit à l'état civil sous le nom d'Antoine-Pierre Roussellier.

Le notaire se tourna vers le médecin :

— Vos prénoms, docteur?

— Joseph-Stanislas.

— Domicilié?

— Rue de la Chaussée-d'Antin, 140.

— Agé de?...

— Cinquante ans.

Puis, s'adressant à l'administrateur du Crand-llôtel :

— Monsieur?...

— Edouard Durand, domicilié à Paris, boulevard des Capucines... quarantedeux ans.

M" Pilou rédigea la formule préliminaire du testament.

Petrus Dilson instituait comme sa légataire universelle M"*^ Marie Marguerite, née à Nemours, de père et mère inconnus, inscrite sur les registres de l'étal civil de ladite ville, à la date du 27 décembre 1864. La donataire devait payersix mois après le décès du donateur, la somme de cinq millions de francs à M"'' Georgette Roussellier, actuellement domiciliée à Paris, fille d'Antoine et de Martrille Roussellier, tous les deux décédés à Paris et habitant, de leur vivant, une maison sise rue des Blancs-Manieaux.

James Stolh, de New-York, associé de Petrus Dilson, et, à défaut de Stolb. ses trois enfants, devenaient exécuteurs testamentaires. Comme diamant, le testa-

LES .MARTVIiS l)i: I.A VIE

t(!ur faisait don à James Stolh ou à ses ayants droit do tous les bénétices résultant de l'exploitation de ses brevets d'invention (téléphone, phonographe, lampes électriques, etc.).

Balthazar Oméga, dit Eau-de-Ben join, domestique au service de Dilson, héritait dune somme de deux millions de francs. La ville de New- York et la ville de Paris recevaient chacune quatre millions.

Si, après le délai de trois années, les recherches de James Stolh ou de ses enfants tendant à retrouver Marie-Marguerite, restaient infructueuses, ou si, avant ce délai, il était, par acte authentique, reconnu que Marie-Marguerite était décédée, la fortune entière de Dilson évaluée à deux cents millions de francs revenait àGeorgette Roussellier.

Dans le casoîi Georgettc décéderait avant le testateur, les biens de celui-ci, tant propriétés à New-York que rentes inscrites aux Banques des Etats-Unis et d'Angleterre, seraient consacrés par les gouvernements des Etats-Unis et de la République française à la fondation de deux œuvres dont le notaire allait joindre l'exposé, écrit de la main dePetrus Dilson, au présent testament:

Sur la prière du blessé, M^ Pilou ouvrit un tiroir et y prit une grande enveloppe scellée aux initiales du testateur.

Le notaire donna lecture de l'acte, et après avoir fait signer Dilson et les témoins, il y apposa sa signature on disant :

— Monsieur Dilson, vous retrouverez vous-même vos héritiers... Vous aurez tout le temps, n'est-ce pas, docteur ?

— Certainement.., certainement, répondit Ilochecorne... Je réponds de mon malade...

Le soir même M*" Pilou et le docteur Hochecorne se retrouvaient à l'hôtel d la rue Saint-Dominique.

— Faut-il agir ? interrogea le médecin. Karl Gismarck se contenta de répondre :

— Nous déciderons, ce soir, chez l'abbé...

LA -AIAIl RESSE DE L ABBE

L'abbé Fricard habitait, rue des Canettes, derrière Sainl-Sulpice, un petit hôtel entre cour et jardin. Il avait choisi ce domicile, de préférence à un autre,

bien que le quartier fût éloigné de l'église de Sainte-Thérèse, située dans les environs du faubourg Saint-Antoine^parce que, disait-il, on y pouvait travailler sérieusement.

Le vicaire de Sainte-Thérèse occupait la maison, en compagnie de dame Gertrude, sa vieille servante. Jusqu'à ce jour, personne ne s'était inquiété de ce fringant jeune homme que l'on voyait sortir, tous les matins, à huit heures, par la petite porte de la cour. Cependant, quelques voisins attardés disaient avoir vu, à la nuit tombante, une forme vague raser les murailles ; ils affirmaient avoir entendu comme des froufrous de robe de soie.

La concierge de la maison voisine interrogea dame Gertrude qui faillit tomber à la renverse. ,

— Peut-on dire des choses pareilles!... Accuser mon maître?... Un saint, madame, un saint !.,.

— Je vous jure, moi> que c'était une femme !...

— Une femme?... Vous avez pris l'abbé Anselme pour une femme?... Le pauvre cher homme... Un saint encore celui-là!...

L'hôtel se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premfer étage.

Le rez-de-chaussée était simple et austère. Une salle à manger avec des meubles en chêne, sans style; un salon servant de cabinet de travail. Sur des étagères se voyaient d'énormes in-folios, les pieuses élucubrations des: Pères de l'Eglise, Aux fenêtres ouvrant sur le jardin, des rideaux de calicot blanc tamisaient la lumière du jour qui, adoucie, presque blafarde, éclairait un grand crucifix de cuivre et des images de sainteté.

En haut, le décor changeait.

Par une porte toujours fermée à clef, on pénétrait dans une antichambre tendue de vieilles tapisseries conduisant à un appartement, une vraie garçonnière de fils de famille, avec des bibelots, des marbres, des bronzes et un lil de milieu en citronnier blanc à filets d'or, un lit de jeune fille riche, avec tout ce qu'il faut pour batailler d'amour et puis dormir.

Augustin Fricard était originaire du Poitou. Ses parents, d'honnêtes commerçants de Poitiers, l'avaient placé, dès son enfance, au séminaire de la ville.

Augustin se distingua dans ses études. Son beau visage efféminé, sa parole facile et ardente, lui attirèrent la bienveillance du supérieur.

Certain jour, un haut personnage, venu de Paris, fit la connaissance du séminariste qui, déjà, émerveillait ses maîtres, autant par son intelligence singulièrement déliée que par l'élégance de ses manières.

— 11 faut que M. Fricard termine ses études à Saint-Sulpice, dit au supérieur du séminaire le personnage en robe violette.

— Yous me prenez l'un de mes meilleurs élèves, Monseigneur !...

— Je le sais bien.

--rvafcfci^^'JT/i^

Laisse-moi : bonlotter, dit Jacques: je te dirai des choses, oli ! des clioses !

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— Que deviendra la province, si Paris viei)tnous arracher les hommes remarquables que nous avons formés?... La province a besoin de prêtres...

— C'est Paris qui commande, après Rome !...

— Oui, Monseigneur... Je m'incline !... Emmenez Fricard... Pauvre petit, je l'aimais tant, j'avais formé de si grandes espérances sur son compte...

— Fricard ne vous oubliera pas...

En sortant de Saint-Sulpice, l'abbé Fricard fut nommé vicaire dans une commune des environs de Paris. Dix années plus tard, nous le retrouvons premier vicaire de Sainte-Thérèse.

A Paris, l'abbé mène une vie double. Son frère plus jeune, Edmond Fricard, est mort en Amérique. Augustin a pris les papiers de son frère et il s'est constitué un état civil de laïque, parfaitement en règle.

Voici près d'un an qu'il a réussi à s'introduire dans la maison de l'amiral Verlaine, rue Oudinot, et que, sous le prétexte^d'épouser M''" Suzanne, il a fait sa maîtresse de la fille de l'amiral.

Depuis un moment, une demoiselle toute blonde et toute charmante, attendait l'abbé.

Elle était svelte et jolie dans sa robe bleue fleurie au corsage ; ses longs cheveux s'enroulaient derrière sa tête nonchalante et fragile ; des mèches blondes mettaient des ombres dorées sur son front ; son doux regard d'enfant avait, — ce soir-là, — commQ des larmes étendues, hésitant à déborder, ayant des lumières rouges, comme si un peu de son jeune sang avait donné aux pleurs sa couleur éclatante et vermeille.

Elle s'était assise sur une chaise basse, une sorte de prie-Dieu qu'elle avait brodé de ses mains.

Une lampe brûlait sur la cheminée.

La jeune fille lisait un livre, un roman plein de passions folles, où tout était amour et flamme, où la. vie réelle avec ses brutalités, ses désillusions et ses désespérances, ne comptait guère. Elle ferma le livre, avec cette idée au cœur, que le roman, c'était presque sa vie.

Un homme était venu à la maison. Doucement, il l'avait conquise par ces paroles qui mènent la caresse et la promènent tout autour de l'esprit et du corps. Elle avait foi en lui, comme en Dieu lui-même.

Edmond lui promettait le mariage et Suzanne s'était abandonnée, dans l'un de ces moments où une jeune fille toute brûlante du flot de vie qui est en elle, n'est plus la maîtresse de son cœur, ni de ses sens.

Il l'avait prise, il l'avait étourdie sous la chaleur de ses baisers, dans l'ardente flamme de ses désirs et de ses passions trop longtemps contenus.

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Suzanne avait pleuré sa faute (jue ses parents ignoraient encore. Elle avait l'espérance de se racheter par le mariage.

El pourtant, à cette heure, une tristesse assombrissait sa mignonne figure. Edmond se faisait rare.

Les rendez-vous étaient moins nombreux que par le passé, les rendez-vous d'amour où elle jouait son existence, après y avoir perdu son honneur. Oh ! elle ne l'ignorait pas, la pauvre enfant, son père la tuerait, s'il savait !

Elle inventait mille prétextes pour venir quand même, de la rue Oudinot à la rue des Canettes.

Justement près de l'église de Saint-Sulpice, Berthe de Langon, une amie de pensionnat, donnait de petites sauteries, sous l'œil protecteur de sa mère.

Suzanne s'entendait avec sa bonne, — une femme vicieuse, — qui allait courir la prétentaine, et revenait ensuite prendre sa maîtresse, qu'elle conduisait auprès de Berthe.

L'abbé entra. 11 était vêtu d'un pantalon clair et d'une redingote noire. Sa main tenait un stick.

Suzanne lui sauta un cou :

— Mon Edmond !

— Voyons, Suzanne, dit l'abbé, un peu de calme!

— Pourquoi fais-tu le méchant? Je t'aime de tout mon cœur.

— Moi aussi, je t'aime, Suzanne, fît le jeune homme en lui donnant un long baiser d'amour. Mais, tu comprends, ma situation... je suis tenu à une extrême prudence...

— Oui... Je sais... à cause de ton frère l'abbé qui est en bas... Je me cache, va...

- — Maintenant, je ne veux plus que tu viennes dans la maison de mon frère... Songe donc : quel scandale !...

— Alors, à Passy?

— Oui ..

— Et quand nous marierons-nous?

— Dans un mois...

— iîien sûr?

— Bien sûr.

— El si papa refuse son consentement?

— Nous nous en passerons.

— i hi peut se marier malgré ses parents ?

— Jo te l'ai déjà dit...

— C'est que...

— Quoi?...

— C'est que... chez mon amie Berthe de Langon, un vieux monsieur disait,

l'autre soir, qu'une jeune fille devait être majeure pour se marier et pouvoir envoyer à son père et à sa mère des actes respectueux...

— Ce monsieur ne savait ce qu'il disait...

— J'ai toute confiance en tes paroles... Embrasse-moi, tu veux .M'ai été coupable, mais puisque tu m'aimes...

L'abbé Fricard embrassa la jeune fille et la reconduisit^jusqu'à la petite porte de la cour.

Onze heures sonnaient, quand le docteur Hochecorne, le notaire Pilou et le baron Karl Gismarck entrèrent dans le salon du rez-de-chaussée.

Dès qu'ils eurent pris place, M^ Pilou donna la lecture du testament du docteur Dilson, que l'abbé ne connaissait pas encore.

— Alors, dit l'abbé, rien n'est plus simple. Nous supprimons Dilson ; nous prouvons ensuite que Marie-Marguerite est morte... M"' Georgette Roussellierest seule héritière... Geor2:ette est la maîtresse du baron, et...

— ■ Vous vous trompez, interrompit Gismarck, vousvous trompez absolument, l'abbé. Nous pourrions faire passer Marie-Marguerite pour morte, rien ne serait plus facile, avec le concours de notre ami Pilou, mais le moyen est dangereux, très dangereux. Ce qu'il faut, c'est rendre la fille à son père, Marguerite à Petrus..-

Les trois hommes eurent un geste d'étonné mont.

— Oui, continua le baron, mais rendre la fille perdue, déshonorée, criminelle, avilie... Comprenez-vous ?

— Pas encore, affirma M* Pilou.

— Le docteur comprend? <

— Non.

— Et vous, l'abbé ?

— Pas davantage.

— Voyons, messieurs^ croyez-vous que Dilson laisserait son immense fortune à une voleuse, à une meurtrière?... Non, n'est-ce pas?

— Mais, d'abord, dit le notaire, il faudrait retrouver la fille de l'Américain...

— C'est fait ! messieurs I s'écria Gismarck. heureux de ce coup de théâtre. Cette fille est une aventurière, une coureuse de trottoir, la Flamboyante!...

— La Flamboyante?... firent les trois associés, au comble de la stupéfaction. - Oui, la fille même qui est accusée de complicité dans l'attentat commis

contre la vie de Dilson... Mai» ce Pilou, il faudra dresser l'acte de décès d'une nommée Jeanne Raveaud.... A'ous êtes adjoint de votre arrondissement... La chose sera facile...

— Baron, vous aurez col acte...

— Docteur Hochecorne, vi»us irez visiter à la maison de fous de Clermont M"*" la douairière de Beaulieu... Je vous dirai pourquoi. ..

— Parfaitement.

Puis Gismarck, se tournant ver? Tabbé Fricard:

— L"abbé, vous vous rendrez à la prison pour voir la Flamboyante, la fille de Petrus Dilson... Vous recevrez mes instnictions...

— Entendu!...

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us MOKSIET» on ■« AIME LES FEMMES »

Dès son arrivée à Paris, Karl Gismarck avait profité des ecmfidences qae Dilson lui avait faites en Amérique.

Son premier soin fut de s'enquérir de la famille Roussellier.

Seuls, Jacques et Georgelie existaient encore. Jacques était détéDu à la m.aison centrale de Poissy ; Georgelte avait été enlevée par un Tienx monsieur.

Ayant réussi à prix d'or à faire évader le fils Roussellier, ^râce à la coonivence d'un gardien, le baron apprit par Jacques le nom et l'adresse du xî&ix monsieur.

Il se nommait Léo Gerbault et demeurait rue de Cboiseul. 85. où il ex-rla profession de banquier.

Gismarck alla sonner à la porte de M. Gerbault.

— M. Gerbault est-il visible ? demanda-l-il au domestique qui vint lui ouvrir.

— Si monsieur veut me remettre sa carte ?

— Je n'ai pas de cartes sur moi. répondit le visiteur... Vous annoncerez le baron Gismarck.

L Allemand était bien aise de faire sonner à Foreille du valet son titre de baron.

M. Gerbault donna Tordre d'introduire Karl Gismarck.

Le banquier était un homme d'un âge incertain. On lui aurait aussi bien donné ^ingt ans que soixante, tant sa figure était enfantine. D n'avait pa^ de barbe : c est à peine si le duvet de l'adolescence ombrait légèremoit son visage. 11 pctrtait une perruque noire, artistement frisée.

Sa redingote bleu barbeau lui allait à ravir; son col e* ses manchettes étaient coupés à la dernière mode, le col droit, les manchettes étroites. Quand il marehait, il s en allait, tout d'une pièce, le buste évasé en arrière, les jambes mesn-

rant des espaces égaux, les bras immobiles collés au corps. 11 se poudrait et allongeait ses yeux avec im crayon noir,

Au moral, le banquier était un homme qui « aime les femjnes ».

— Mon Dieu, monsieur, dit le baron, ma demande va vous sembler fort indiscrète, mais des intérêts puissants sont en jeu. Donc je n'hésite pas à m'adresser à vous.

— Parlez, monsieur.

— Vous avez ou vous avez eu comme amie une jeune fille du nom de Géorgette Roussellier ? ♦

— Georgette Roussellier? Georgette Roussellier?.., répéta l'ami des femmes, l'index de la main droite posé sur son front... Georgette Roussellier?..

Et brusquement :

— Oui, oui... Femme très chic, du galbe, du cheveu, de la dent... Je l'ai ramassée dans le ruisseau... Ce n'est pas une métaphore: il pleuvait très fort, sur les trottoirs, cette nuit-là...

— Qu'est-elle devenue?... Où est Georgette?

— Où elle est?... Vous me demandez où elle est? Le diable m'emporte, si je le sais !,.. Vous comprenez, les femmes, une fois parties, je m'en f... ! Elle m'a coûté fort cher... Ce n'est pas comme Zoé-la-Flûte... En voilà une qui m'a doni^é du plaisir... Pas cher... pas cher du tout, je vous assure...

— Alors, vous ne pouvez me donner aucun renseignement?

— C'est son adresse que vous me demandez ? Voulez-vous celle de Mimi Pan- Pan, de la Chatte-Eplucheuse?

— Non, fit Gismarck, en se levant vivement pour prendre congé.

— Attendez, monsieur, attendez.,. C'est très chic de parler femmes... Moi, d'abord, je les connais toutes... je les cote, ainsi que nous disons à la Bourse... j'ai un csirn'd... Voulez- vous voir?... C'est très curieux..

— Inutile !...

— Vous avez tort... Il y a des choses très capiteuses... Devant ce verbiage, le baron vfe se contint plus :

— Monsieur, je suis venu pour savoir l'adresse de M"'' Rousselier et non pour entendre des explications sur votre sérail.

— Sérail! Vous avez dit : sérail ! Le mot est joli, je le reliens. Je voudrais bien avoir un sérail. Vous m'en faites venir l'eau à la bouche. Je connais déjà les pastilles. Voulez-vous venir en Orient?... Baron, vous avez l'air d'un homme expéditif : partons pour l'Orient !

Karl Gismarck avait ouvert la porte. Il se retirait. M. Gerbault le pria de l'entendre encoie :

— Excusez moi... Les femmes me tournent la tète... Je vais essaver d'être

sérieux... Cesl bien l'adresse de Georgette Roussellier que vous désirez connaître ?

— Depuis une lienre. . . Oui ! . . .

— La cause est entendue...

Le banquier se dirigea vers un petit secrétaire en bois de rose. Il ouvrit un tiroir et y prit un agenda.

— Lettre G... La lettre G... tra la la ! Lettre G... Voilà!... Il parcourut la feuille :

— Gardénia Trompette, ce n'est pas ça... Tra la la !... Gousse-de-Poivrel... Pas encore ça... Tra la la!... Ni Gamiani... Tri li li!... Ni Grille-d'Egout... Trou lou lou!... Ah! Georgette Roussellier ?...

M. Gerbault lut, à haute voix :

— Georgette Roussellier: Taille, un mètre cinquante-neuf, cheveux noirs... bouche en cœur... qualités sexuelles... Euh! euh!... Des histoires entre nous... Ça ne vous intéresse pas?

— Non.

^ Entrée, le 8 mars 1882; — sortie, le 3 février 188'. A coûté 6.745 francs (iO centimes. — Motif du départ : A été trouvée dans mon lit avec le nommé Frédéric, son coiffeur. — Tenants : Parents décédés. — Aboutissants : Femme de chambre chez M™'' l'amirale Verlaine, rue Oudinot... C'est tout... Tenez, la lettre H... Trèsamusante la lettre H... Henriette...

— Myroi, monsieur, cria Gismarck, en se sauvant.

Le lendemain de ce jour, sur une lettre pressante du baron, Georgette accourait à l'hôtel de la rue Saint-Dominique.

— Mademoiselle, dit Gismarck, permettez-moi d'être bref et d'aller droit au but. Vous êtes femme de chambre de l'amiral Verlaine ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes femme de chambre, parce que vous avez besoin de gagner votre vie?

— Je l'avoue...

— Voulez-vous être ma maîtresse?

— Monsieur!...

— Ne vous révoltez pas. Vous avez bien ét('> la maîtresse de M. Gerbault, un imbécile... Vous serez celle d'un homme d'esprit qui vous donnera beaucoup d'argent...

— Et qui me demandera?

— Absolument rien,

— Il y a une anguille sous roche... C'est trop cher...

— Pas la moindre anguille...

— Vrai?

— Ma parole!... Et puis, vous savez, Frédéric le coiffeur, ça m'est égal...

— Vous êtes un homme charmant. . .

— Quand je vous le disais...

Quinze jours plus tard, Georgette Roussellier s'installait dans le somptueux appartement de la rue de Londres où nous l'avons rencontrée, un soir de bal. Ses amies, la Chalte-Eplucheuse et Mimi Pan-Pan, la surnommèrent la Bergamote, en souvenir d'une odeur qui avait une action toute particulière sur les sens de la jeune femme.

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