‹ Les martyres de la vieChapitre 28 sur 83 · AVENUE GABRIEL · texte numérisé non relu

AVENUE GABRIEL

Le marquis Jules de Bligny, ancien ambassadeur de France à JSaint-Pétersbourg, était Tun de ces hommes bien rares qui passent dans le monde sans y laisser le meilleur d'eux-mêmes, les sentiments de loyauté et de fierté peu compatibles avec les faiblesses inhérentes à la politique et à la diplomatie.

Le marquis Vivait avec son fils Charles dans l'un de ces hôtels charmants de l'avenue Gabriel dont les jardins entourés de grilles annoncent le printemps avec leur verdure et leurs massifs de fleurs. L'ancien diplomate avait soixantecinq ans. Ses cheveux gris coupés ras, ses longues moustaches blanches, ses yeux noirs où s'allumaient encore de vives flammes, le ton de commandement de ses paroles lui donnait une physionomie toute militaire que ne démentait pas sa redingote boutonnée jusqu'au menton et ornée de la rosette de la Légion d'honneur.

Dos infirmités venues du climat de la Russie, la mort de sa femme tuée dans un accident de traîneau, l'avaient déterminé àfinirses jours auprès de son fils, le comte de Charles, capitaine d'état-major, attaché au minislère de la guerre.

Auprès dos Bligny, vivait une jeune fille dedix-neuf ans. blonde, rieuse ot jolie h la manière de ces portraits de miss ot de ladies que la gravure anglaise ro[)ioduit si magnifiquement dans ses kecbsakos.

La joime fille. M"'" Marguerite de Solines, appelait M. de iiligiiy <'^ mon oncle» et olle donnait à Charles le nom de cousin.

Les l'enôtres du sa'ioii, largenuMil ouvertes laissaient pénétrer les sonlcurs des

De l'autre côté du boulevard trois homnnes se promenaient en causant.

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lilas fleuris que rendaient plus fortes les effluves du printemps qui commençait. Assise auprès de la fenêtre, Marguerite brodait une nappe d'autel.

— Veux-tu faire un tour de Bois, Marguerite ? demanda M. de Bligny, en terminant la lecture de son journal.

— Merci, mon oncle... Pas ce soir... Je tiensàporter ma nappe, le plus tôt possible, aux bonnes sœurs...

Le vieillard se rapprochade la jeune fille;

— Peste !... c'est très joli, mignonne, ce que tu fais là... le couvent n'aura pas à se plaindre du cadeau.

— Les sœurs de Sainte-Marthe sont si bonnes !...

— Très bonnes... Je n'en doute pas... fit distraitement le marquis, en se promenant dans le salon.

— Quand je vais au couvent, reprit Marguerite, c'est à qui me fêtera... Sœur Angélique a pour moi une telle tendresse; elle me regarde avec des yeux si doux, qu'il me prend des envies folles de l'embrasser...

— Parbleu ! des personnes auxquelles on ofîre des nappes d'autel de quinze cents francs !...

— La nappe est pour le bon Dieu!..,

— Le bon Dieu !... toujours le bon Dieu !... Eh bien! fais-toi sœur hospitalière et n'en parlons plus!...

— Oh! non... non...

— C'est que tu ne veux pas rester demoiselle... Tu désires te marier... L'ancien ambassadeur se mit à fredonner d'une voix fausse .

R est, dit-on, un beau jeune homme Qui de très près lui fait la cour...

Marguerite quitta son ouvrage, et se précipita, rougissantCii au cou de son oncle.

— Mon oncle? Pourquoi êtes-vous mécliant?

M. de Bligny se dégagea de l'étreinte. Puis, d'une voix dure :

— Je te défends d'aimer Charles!

— Oh! fit-elle, avec un gros soupir d'enfant.

— Tu l'aimes donc?...

— Oui...

— Dis maintenant, que je ne suis pas un fin diplomate?... Je t'ai arraclié ton secret... Donc, tu aimes Charles et tu veux l'épouser; mais lui, t'aime-t-il, au moins?

— Je le crois, mon oncle...

— Moi, je ne veux pas que tu sois la femme de mon fils. .. Charles est unécer-

velé qui joue dans les cercles, qui se compromet dans les coulisses cies petits théâtres... Et d'autres choses encore!.., Je vais lui laver la tête quand il rentrera. A ce moment, Charles de Bligny arrivait dans la cour des écuries et descendait de cheval.

— Tu ne réponds pas, Marguerite? continua le marquis.

Le jeune homme venait d'entrer au salon, sa cravache à la main. Il se découvrit, et tendant la main au vieux diplomate :

— Bonjour, père...

— Bonjour...

M. de Bligny, dont le salut avait été glacial, se tourna vers sa nièce.

— Toi, Marguerite, va cueillir un bouquet dans le jardin.

En passant près de Charles, un peu étonné de cette réception, la jeune fille murmura :

— Prends garde... Ton père...

Elle sortit, fixant ses grands yeux sur l'oncle terrible, l'invitant à la miséricorde.

Le marquis regarda en face le jeune officier :

— Charles, tu as une maîtresse!...

Le capitaine garda le silence.

— Je répète : tu as une maîtresse!...

— Mon père...

— Quelle est cette femme que tu ne quittes pas, avec la-quelle tu te rends chaque jour au Bois, en évitant les allées fréquentées?

— Qui a pu vous dire?

— Personne. . J'ai vu et ta cousine a failli voir elle-même... Allons, parle!... Le nom de celte fille?... De cette fille qui te ruine?...

L'officier releva la tête :

— Je ne permets à aucun h-omme, pas même à mon père, d'insulter une femme... que j'aime !

— La belle farce ! Tu entends épouser ta maîtresse, peut-être?

— Oui, je veux l'épouser.

Le marquis de Bligny se dressa, pâle de colère.

— Tu as dit : je veux?

— Mon père, épargnez-moi la tristesse de continuer cet entretien.

— Oh! je sais... Tu as vingt-cinq aus; tu peux m'envoyer des sommations respectueuses... Ce sera la première fois qu'un de Bligny outragera son père... Mais, avec le progrès, rien ne doit nous surprendre...

Le vieillard se croifîa Nerveusement les bras sur la poitrine :

— Tu nie diras au moins le nom dé ma future bru, afin que je prépare les cadeaux de noce ? '

524 l.iiS MARTYRS DE LA VIE

— La princesse Juana Camba...

— Juana Camba!... Celte aventurière espagnole que l'on rencontre partout, à la Présidence, à l'Opéra, au Bois, dans les ministères?... Cette toquée dont le nom et les extravagances peuplent les échos parisiens?

— Elle-même!...

— Qui est-elle?... D'où vient-elle?... Personne ne le sait...

— La princesse Camba est veuve... Elle est intelligente et absolument honorable...

— La princesse !... princesse, comme elles le sont toutes, dans son pays... C'est une espionne, sans doute...

Le jeune officier ne répondit pas. Ses yeux s'injectèrent de sang. 11 brisa la cravache qu'il tenait entre les mains, et après avoir ramassé son chapeau tomb('' sur le parquet, il sortit, en faisant claquer la porte derrière lui.

Tandis que Marguerite revenait au salon, Charles de Bligny remontait à grands pas l'avenue des Champs-Elysées.

— Vous avez grondé Charles, mon oncle? 11 s'en va tout triste, si triste qu il a passé près de moi, sans me voir...

— Pauvre enfant... Dis-moi, Marguerite, tu es bien sûre d'aimer ton cousin?

— Bien sûre...

— C'est que je crains que Charles n'ait pour toi qu'une affection de frère. .

— H vous a dit cela ?

— Non... mais...

— Quoi?

— Peut-être a-t-il des vues sur une autre personne.

— Non... non... Oh ! mon oncle, je devine... C'est comme l'autre fois, vou^; voulez m'éprouver, monsieur le diplomate...

— Tais-toi... Tais-toi.

— Alors, Charles vous a parlé? soupira-t-elle, en regardant le visage du vieillard où deux grosses larmes tremblaient.

M. de Bligny se fit violence :

— Charles fait des bêtises, mais il a bon cœur ; il nous reviendra... Voyons, Marguerite, la calèche est attelée. Quand ta nappe d'autel attendrait un jour de plus. Viens. L'air du Bois me remettra dans mon assiette. J'en ai besoin.

— Oui, mon oncle.

La calèche du marquis de Bligny fit deux fois le tour du lac, suivant la filu. Puis, pressé de rentrer, l'ancien ambassadeur donna l'ordre au cocher de couper au plus court.

Au détour d'une allée déserte, Marguerite poussa un cri et tomba évanouie enlre les bras de son oncle. A vingt pas d'eux, le capitaine Charles assis auprès de Juana Camba, passait au galop de deux purs sang, dans un landau découvert •

JUANA CAMBA

La princesse Juana Camba menait grand train, en son hôtel de l'avenue d'Eylau.

Six carrossiers et trois chevaux de selle piaffaient dans leurs stalles de chêne aux cuivres étincelants; sous les remises, deux calèches à huit ressorts, deux coupés, un breack, une charrette anglaise portant la couronne fermée.

Le domestique se composait d'un majordome espagnol ; d'un chef français et de ses deux aides ; d'un premier et d'un second cocher, tous les deux anglais; de quatre valets de pieds et d'un homme de confiance appelé José, sans compter les hommes d'écurie et les femmes de chambre.

Un suisse en grande tenue, la hallebarbe au poing, annonçait d'un coup frappé sur la mosaïque de la cour, les visiteurs que^ recevait sur le perron de l'hôtel le valet de pied de service.

La livrée de Juana Camba était vert et or. La princesse recevait chez elle le tout-Paris de la politique, de la finance et des arts. Elle donnait un dîner par semaine, deux soirées par mois, et trois grands bals par saison.

A Paris, depuis deux ans, grâce à des lettres de recommandation puissantes, elle se trouvait déjà en relation non seulement avec les hauts persoiniages de France, mais encore avec la fine tleur des colonies étrangères. Juana passait pour veuve. Elle avait de l'esprit, se disait princesseet jetait Tor à pleines mains.

C'était l'une de ces femmes du Midi à la beauté mâle et iière. aux yeux éclatants, à la chair bronzée, dont la puissante musculature affirme hautement qu'elles sont créées et mises au monde pour les combats etTrénés de l'amour.

Elle portait en elle dans les flammes do son regard, dans la magnificence de son académie, tous les désirs et toutes les séductions.

Parmi ses familieis se remarquaient plus j)articuli^rement le baron Karl Gismarck et le capitaine de Bligny. Le h.tsaid, ou peut-être la ruse féminine, avait fait que les deux hommes ne s'étaient jamais rencontrés chez la princesse.

On sonnait à la porte de l'antichambre,

— Annoncez-moi à votre maîtresse, José.

— Monsieur le baron. M""' la princesse ne re>;()it pas aujourd'hi'i...

— Annoncez-moi, vousdis-je, commanda brutalement Gismarck.

Devant l'œil impérieux du visiteur, le valet, un colosse aux favoris noirs, s inclina.

Juana, étendue sur une chaise longue, fumait une cigarette en feuilletant un livre, au moment où le baron vint lui baiser la main.

— Je vous dérange, princesse ?

— Vous, mon ami ? Jamais ?... Une cigarette ?

— Merci... Alors, vous ne m'en voulez pas ?

— Non.. Mais, ne me demandez plus de risquer ma tête... j'y tiens beaucoup à ma tête vous savez ?

— Peureuse, vous?,.. Allons donc !...

— On a beau être brave... Voler un de ses invités est chose terrible...

— Bah!... Un officier français... Un républicain... Le portefeuille n'était pas aussi intéressant que je le supposais... Il faudra...

— Recommencer?

— Oui.

— Et si je refuse ? * •

— Princesse, vous ne refuserez pas...

— Qu'en savez-vous ?

— ^ Vos étals de service répondent de lavenir...

— Oh!...

— Voyons princesse ?...

— Je me fais horreur à moi-même... Les lois françaises...

— Princesse, avez-vous" oublié la parole que l'ancien ministre de la guerre, le comte de Roon prononça, en mai 1872, à la Chambre des députés de Berlin ; Die Macht steht uber dem Gesetz!... (La puissance est au-dessus de loi). Que craignez-vous ?...

— Je crains d'être lapidée comme espionne dans les rues de Paris !...

— Nous sommes là, madame !

La veille de ce jour, Juana Camba avait reçu à sa table un officier supérieur qui se rendait au Palais-Bourbon, pour remettre des pièces urgentes au Ministre de la Guerre. Pendant le déjeuner, la main habile de José escamota le portefeuille Le domestique l'ayant ouvert, au moyen d'une fausse clef, prit rapidement copie des pièces et des documents les plus importants qui furent le soir même expédiés à l'hôtel de la rue Saint-Dominique.

Juuna Camba avait retrouvé toute sa gaieté ;

— Baron, j'ai foi en vous...

— A la bonneheure !... Vousètes-vous anmséeaubal du Ministre des Affaires étrangères ?

— Énormément !

— Vous avez dansé?

— Toute la nuit..

— Avec qui ?

— Un peu avec tout le monde. . .

— Bravo !... Et que vous a-t-on dit?

— Des bêtises !

— Mais encore?...

— Vous voulez savoir?

— Parbleu!...

La princesse compta sur ses doigts, en souriant :

— On m'a dit que j'étais adorable... quinze fois !... que j'étais cruelle... dixsept fois ! qu'il faisait chaud... trente-deux fois!... Êtes-vous satisfait, baron ?

— Ma chère, vous dansez beaucoup trop et vous n'écoutez pas assez...

— Encore des reproches!...

— Vous les méritez, princesse...

— Parlons d'autre chose, voulez- vous ?... Quel est votre sentiment sur l'ouvrage de M. Victor Tissot : Le Voyage au Pays des milliards ?

Et présentant le livre ;

— Voyez !...

— Je connais...

— Eh bien?...

— Pas dangereux...

— Eh!... Eh!... Baron?

La princesse fixa ses yeux au plafond :

— Baron, je plafonne; et, quand je plafonne, c'est que le diable est dans ma bourse.

— Que voulez-vous ?

— J'ai besoin d'argent.

— Encore!

— Toujours ! Une petite facture...

Juana prit sur le guéridon placé à ses côtés un papier bleu plié en quatre et le tendit à Gismarck.

— Lisez vous-même...

— Une facture de Worth... Cent trente mille francs '... Décidément, madame...

— Mon ami, ne vous fâchez pas... (Vest un peu cher, j'en conviens ; mais le grand Worth a fait des merveilles... Figurez- vous, d'abord un costume en surah...

— Je ne me connais pas en chiffon...

— Eh bien, allez-vous-en !... Laissez-moi tranquille... Vous m'agacez!...

— Encore un motj princesse?

— Pas de phrases, baron, payez-vous?

— Oui.

Karl Gismarck tira de sa poche un carnet et s'appro chant d'un bureau en laque de Chine, il remplit un chèque et le présenta à l'Espagnole.

— Vous êtes gentil, mon cher. Maintenant, qu'avez vous à me dire ?

— J'ai à vous poser une simple question.

— Parlez.

— Qui connaissez-vous au ministère de la Guerre ?

— Le ministre.

— Je le sais. . . Et puis ?

— Le chef de cabinet...

— Et encore?

— C'est tout...

— Absolument tout?...

— Puisque je vous le dis...

• — Alors il faudra, chère belle, étendre vos relations... *

— En quel honneur?...

— J'ai besoin que vous connaissiez l'officier d'état-major chargé de la garde des archives...

— Son nom? interrogea la jeune femme toute tremblante.

— Monsieur le comte Charles de Bligny...

A ce moment, la porte s'ouvrit et un domestique annonça comme un écho :

— M. le comte Charles de Bligny...

L'Allemand eut un sourire ; Juana, un mouvement de stupeur. • — Que dois-je faire?...

— Recevoir, si telle est votre fantaisie...

— Vous vous retirez ?

— Non... Je me cache, ajouta Gismarck, en rnontrant une épaisse portière derrière laquelle il disparut.

Il était temps. Le jeune officier entrait, affolé. Il se précipita vers l'Espagnole qu'il couvrit de caresses.

— Juana!... Juana !... Voulez-vous être ma femme?... Voulez-vous devenir la comtesse de Bligny?...

— Qu'avez-vous, Charles?

— Je suis le plus malheureux et le plus heureux des hommes.

— Je ne vous comprends pas...

— Juana, j'ai offensé mon père; mais, je suis libre, enfin, libre de vous épouser... Voulez-vous être ma femme?... Répondez-moi, je vous en supplie...

Juana très émue regarda le jeune homme :

L'abbé entra; il était vêtu d'un pintalon clair et d'une redingote noire.

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— Ce que vous me demandez, Charles, est impossible...

— Impossible?... Pourquoi? iX'êtes-vous pas libre?... Ne m'aimez- vous pas ?

— Monsieur de Bligny, répliqua doucement TEspagnole, je vous aime et je n'ai jamais aimé que vous... Votre démarche m'enorgueillit plus que je ne saurais le dire, mais, encore une fois, je ne puis pas... Je ne dois pas.

— Alors, vous me cachez quelque chose, madame...

— Non, je vous assure...

— Pardon... Depuis que je vous ai fait l'aveu de mon amour, vous m'avez permis de venir ici, chaque jour, à toute heure, de vous accompagner dans vos promenades, de vous servir de cavalier, au théâtre, au Bois, dans le monde... Je vous aime de toutes mes forces...

— Moi aussi, Charles, je vous aime...

— Pour vous, c^ntinuaToflicier, j'ai manqué de respect à mon père... J'ai rompu un mariage projeté, depuis mon enfance, avec une jeune fille qui est toute à moi;, comme elle croit que je suis tout à elle... Que m'importe ! Je ne vois que vous, je n6 vis que pour vous...

Juana caressait le front du jeune homme :

— Charles, il faut demander pardon à votre père. Il faut épouser la jeune fille qui vous aime, et que, plus tard, vous aimerez. Il faut oublier Juana.

— Jamais!

La porte venait de s'ouvrir toute grande et le valet annonçait :

— M. le baron Gismarck.

L'Espagnole eut un soupir de soulagement.

L'étranger entrait, le sourire aux lèvres, le chapeau à la main, en homme du monde :

— Bonjour, princesse, je n'ai pas voulu quitter Paris sans venir déposer mes hommages à vos pieds.

— Vous partez si brusquement, baron?

— Oui, princesse... une affaire imprévue.

Juana tit les présentations. Les deux hommes se saluèrent.

— Au revoir, madame, dit Charles... Au revoir.

— A bientôt, capitaime.

Dès que la porte se fut refermée, Karl Gismarck éclata de rire :

— Avouez, chère amie, que je suis arrivé bien mal à propos... Rassurezvous... Je ne suis pas jaloux... Et si je vous ai surpris, en passant par l'escalier de service, c'i>st que je suis pressé, aillant que M. de Bligny lui-même, mais pas pour les raisons que ce charmant capitaine invoquait tout à l'heure... Juana, vous m'avez trompé... Vou ^ aimez M. de Bligny.

— Oui, je l'aime... Après?

— Tous mes compliments... En amour, le Français vaut, dit-on, mieux qu'à la guerre.

— Après?... Après?... Vous m'énervez !

— Juana, je vous rappelle, malgré votre mauvaise humeur, que le capitaine de Bligny est le dépositaire des dossiers qui me sonl demandés par sonExcellence.

— Vous voulez que je déshonora cet homme?

— Evidemment.

— Jamais !

— Juana?

— Jamais i monsieur, jamais !

Le baron haussa les épaules :

— Princesse, j'ai répondu de vous et de votre fidélité à celui qui nous commande tous deux.

— C'est horrible !.., Trahir un ami!

— Il le faut!... Vous m'entendez, madame, il le faut!

LE DOCTEUR HOCHIXORNE

Après avoir volé les habits d'un domestique de sa sœur, la Bergamote, Jacques dit le Flambard descendit la rue de Londres, un journal à la main.

Le nouveau valet d'écurie se dirigeait, à pas lents, vers l'hôtel de la rueSaint- Dominique, ayant l'horreur instinctive des voitures, et surtout des omnibus, depuis certain jour où, disait-il, la rousse avait failli le pincer dans une guimbarde.

Chemin faisant, il se donnait des airs de domestique de bonne maison qui marche pour sa santé, inditîérent aux curiosités semées sur une route qu'il connaît comme sa poche. Les marchands de vins eux-mêmes ne lui tentaient pas l'œil. H avait bien bu, bien mangé, et puis, on ne fraye pas avec tout le monde.

Il pénétra dans l'antichambre de l'hôtel G ismarck, et avec un sourire aimable :

— Monsieur le baron est-il visible?

— De la part de qui venez-vous? demanda Justin.

— Je suis envoyé par mon maître, un ami de monsieur, le duc de Flambardi. . . Ordres urgents...

n32 LES MARÏi'RS DE LA VIE

En voyant entrer Jacques, le baron fut stupéfait.

— Toi! Ici?...

— Rien de plus simple, monsieur le baron, j'ai faussé compagnie aux gendarmes...

Et il raconta comment, dans le trajet de la prison à la gare Saint-Lazare, il avait tfoué le plancher de la voiture cellulaire.

— C'est invraisemblable, dit le baron, en interrompant Roussellier.

— Ah ! monsieur le baron, soupira Jacques froissé.

— Eh! oui, on t'avait fouillé...

— Bien entendu... Mais, pas partout...

— Tu avais caché ton couteau, ton nontronnais^ comme tu dis ?...

— Tout juste...

Le baron frappa sur l'épaule du Flambard :

— Allons!... Allons!... Nous ferons de toi quelque chose...

— Je le présuppose ! Monsieur le baron... Toujours à votre service.. -

— Justement, j'ai besoin de toi...

— Immédiatement?

— Oui.

— J'en suis fâché ; pour l'instant, mon médecin m'ordonne d'aller passer quelques jours à la campagne... Je venais vous faire mes adieux et vous demander un peu de braise...

— Tu veux quitter Paris ?

— Dame, le séjour peut être malsain...

— J'entends que tu restes.

— Puis pas... J'ai beaucoup de respect pour vous, patron, mais vrai, là... je ne tiens pas à me faire fermer... L'air de Poissy ne convient pas à ma nature délicate...

— Tu es un imbécile !... Dès le moment que je te dis de rester, c'est qu'il n'y a aucun danger pour toi... Je te prends à mon service...

— Comme domestique?

— Oui... La livrée te va bien... Avec un léger changement dans ta physionomie, en coupant tes moustaches eten teignant tes cheveux, le diable m'emporte s'il y a quelqu'un de fichu de te reconnaître...

— On voit bien que vous ne connaissez pas la rousse, patron.

— Assez... J'ordonne... Suis-moi?...

Karl Gismarck conduisit le Flambard dans son propre cabinet de toilette :

— Prends ces rasoirs, dit-il, et tout ce qu'il faut pour rougir tes cheveux... Dépêche-toi !... Voici des favoris qui devaient me servir, à l'occasion... Voici de la pâte...

— Tiens, murmura Jacques, en voyant une liqueur dorée dans un flacon de cristal, vous en usez, patron?

— Ça ne te regarde pas...

Gismarck revint dans son cabinet.

Le Flambard était méconnaissable, sans moustaches, avec des favoris et des cheveux plus flamboyants encore que la chevelure de la Flamboyante.

— Dès aujourd'hui, tu te nommes Joseph, dit le baron en revenant prendre le Flambard.

— Sans vous commander, j'aimerais mieux m'appeler Jasmin, c'est plus doux, moins bête, plus v'ian...

— Jasmin... Soit ! Sur ma recommandation, tu vas entrer au service d'un de mes amis...

— Monsieur me chasse ? soupira le nouveau Jasmin, en jouant le personnage d'un domestique offensé par son maître... Monsieur le baron n'ignore pas qu'il me doit mes huit jours...

Le baron lui jeta quelques louis.

— Merci...

Puis Jacques se dit à lui-même :

— Avec l'argent de Georgette, ça me fait un petit magot... On ne sait pas de quoi il retourne, quand on ne peut pas donner soi-même les cartes...

Gismark interrompit le Flambard dans ses réflexions :

— Jacques? non... Jasmin?...

— Monsieur?..,

— Tu entres au service de mon ami le docteur Hochecorne... A ce nom. Jasmin bondit.

— Le docteur Hochecorne?

— Oui... As-tu quelques objections à faire au sujet de ton nouvel emploi?

— C'est que le docteur et moi, nous ne sommes pas en très bons termes...

— Depuis qu'il t'a surpris, chez lui, la nuit, en train de forcer son secrétaire et qu'il a été assez bon pour t'envoyer pendre ailleurs...

— Parce que, de mon côté, je pouvais le mener tout droit à la guillotine...

— Penh!...

— Oh ! vous le savez bien, monsieur le baron... Je m'étais caché derrière un rideau... Je l'ai pincé, en train de faire avaler de force à sa femme une boisson qui n'était pas de son goût et dont elle est morte...

—7 Vous avez traité ensemble... Je sais cela...

— Oui, patron ; et vous n'avez pas mis mon histoire dans un sac... Vous êtes un malin, vous...

— Je vais te donner une lettre pour M. Hochecorne...

— Ma foi, allons-y gaiement!... Après tout, c'est un zig, le docteur. U ne

m'a pas trahi... Du reste, moi aussi, j'ai tenu ma parole, excepté bien entendu, vis-à-vis de vous...

Le baron écrivit quelques mots au crayon sur sa carte, qu'il remit à Jacques, en lui disant :

— Va. Jasmin; mais ne sois pas fidèle... songe que, tout en devenant le domestique de M. Ilochecorne...

— Je reste à votre service ?...

— Parfaitement...

— Compris. . . Histoire de moucharder un brin ce pauvre docteur.

— Tu me seras utile, dans quelques jours... Tu dois avoir, dans tes connaissances, des camarades déterminés...

— D'abord, le Marin, un fameux... Le pauvre diable n'a pas eu de chance... On dit qu'il a été arrêté, rue Véron, pour une histoire...

— C'est le Marin qui a fait le coup avec toi ?

— Comment?... avec moi?...

— Toi et la Flamboyante...

— Moi, d'abord, j'ai été reconnu innocent... Quant à la Flamboyante, elle sera relâchée, ou tonnerre de Dieu !...

— Ne t'emporte pas... Si le Marin est détenu, qui pourrais-je prendre?...

— Pourquoi faire ?

— Tu le sauras plus, tard ...

— Il y a Brûlot, dit le Rempart-du-Liniousin, un solide, auquel j'ai flanqué une trempe tout de même. Puis, Gueule-à-Mort... le Bachelier..,

— Qu'est-ce que c'est que ça, le Bachelier ?

— Un homme de la haute, un monsieur qui a eu des malheurs... Il est tombé dans la mélasse,..

— Suffit... Tu m'amèneras le Bachelier et Brûlot..,

Grande fut la surprise du docteur Hochecorne, quand il reconuut son voleur, sous les traits de Jasmin, son nouveau valet de chambre imposé par le baron Gismarck.

— Il est dur, niurmura-t-il, de prendre à son service un voleur...

— C'est encore bien plus dur, soupira Jasmin^ d'avoir pour maître un empoisonneur...

— Assez ! . . . Allez attendre mes ordres à l'otTice. . .

Un singulier homme, ce docteur ilochecorne.

Sans famille, sans fortune, il est parvenu à faire ses études de médecine, en donnant des répétitions. Il habitait alors une chambre, dans un hôtel garni de la

LES MARTYRS DE LA VIE :j35

ruo Soufflot. Dans les cafés du quartier latin, il trouvait toujours quelque étudiant auxquels il infligeait le payement de ses consommations.

Reçu docteur, après avoir erré dans Paris, Hochecorne loua un appartement rue de la Chauesée-d'Antin. Un tapissier lui lit crédit; et comme le médecin avait des meubles somptueux, on finit bientôt par dire quHochecorne faisait de la médecine pour l'art, mais qu'il n'avait pas besoin de cela pour vivre.

Quelques années plus tard, le docteur Hochecorne épousait la fille même de son propriétaire. M"'" lïéloïse Duchâtel qui mourut de la poitrine, au dire du médecin.

M"*^ Hochecorne laissait à son mari sa fortune entière, évaluée à quatre cent mille francs.

Le docteur se remaria.

Sa seconde femme, M"'' Hermance Lagrange, était la fille d'un ancien receveur des postes de Nemours, une jeune femme, jolie, aimant les toilettes tapageuses et disposée à mettre tout en œuvre pour faire obtenir au médecin la croix de chevalier de la Légion dhonneur.

Hochecorne se disait avec raison que les rosettes multicolores sont passées de mode à Paris.

Le médecin était pratique : sa première union lui avait donné la fortune» ; un second mariage lui procurerait les titres et les honneurs.

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