DEUX LIEVKES A LA FOIS
Karl (lismarck avait eu raison de se dire quil était homme à courir deux lièvres à la fois.
Une lettre venue de Berlin le félicitait chaudement de lenvoi des dépêches volées par le domestique de Juana Camba à lolTicier supérieur du ministère de la Guerre. Le correspondant ajoutait que le baron avait le devoir de ne rien épargner pour mettre la main sur les plans de mobilisation.
Mais l'étranger s'était juré de ne pas abandonner Petrus Dilson et ses millions.
L'Américain entrait en convalescence; déjà il parlait de quitter le Grand
. b36 . LES MARTYRS DE LA VIE
Hôtel et de s'installer à Enghien avec ses domestiques, Eau-de-Benjoin et Bernard.
C'était pour Gismarck le moment de redoubler d'efforts.
Le procès de la Flamboyante avait été mis au rôle et devait se dérouler, devant la cour dassises de la Seine, le 4 mai 1883.
Jeanne Raveaud et son complice présumé, Achille dit le Marin, allaient répondre à l'accusation de tentative d'assassinat commise contre le docteur Dilson.
Ce procès ressemblait à beaucoup d'autres, mais l'importante personnalité de la victime lui donnait un retentissement considérable.
La presse de Paris, de province et de l'étranger luttait d'informations. Le plus grand journal des Etats-Unis, le Nen^ York Ho'ald, envoyait des ordres: ses rédacteurs parisiens devaient télégraphier le compte rendu des débats.
M. Noirtier de l'Isle, président des assises, recevait chaque jour des centaines de demandes de cartes d'entrée. Les solliciteurs devinrent encore plus nombreux, le jour où il fut certain que le docteur Dilson, autorisé à formuler par écrit sa déposition, comparaîtrait à l'audience.
On était au 30 avril .
Vers deux heures, le baron Gismarck fit atteler son phaéton et se rendit rue de la Chaussée-d'Antin, chez le docteur Hochecorne.
Jasmin, très correct dans sa livrée noire, s'inclina devant l'Allemand :
— Tu es heureux ?
— Oui, monsieur...
— Que fais-tu?
— Je suis introducteur...
— On te nourrit bien ?
— Admirablement...
■ — Je te trouve engraissé?...
— Monsieur est bien bon...
— Tu sais... Tiens-toi prêt...
— Oui, patron...
Gismarck entra dans le cabinet du médecin.
— Bonjour, Hochecorne... La clientèle ne donne pas aujourd'hui...
— Ce n'est pas le jour...
— Nous forcerons la clientèle, docteur...
— J'y compte, baron.
— Avec la réclame, mon cher...
Ils s'assirent.
— Eh bien ? Avez-vous réussi ?
Tu me diras au moins le nom de ma future bru, afin que je prépare les cadeaux de
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— Au delà de toute espérance...
— La lettre ?
— Voici...
Hochecorne tira de sa poche un papier qu'il présenta à Gismarck. — . Parfait!... Et la douairière ?
■ — Souple comme un gant...
— Absolument folle?
— Folle à attacher,. , On l'attache... -
— Vous êtes un homme précieux... L'histoire ?...
— D'abord, j'ai été très gêné par la présence du directeur de l'asile qui ne voulait pas me quitter..,
— Vous l'avez éloigné?
— Evidemment.
— Et puis?
— Doucement, j'ai essayé par la persuasion... Rien... Des menaces... Rien encore... Enfin je l'ai endormie...
— Gomment cela ?
— En l'hypnotisarrt...
— Vous voulez rire?
— Pas du tout... Un sujet magnifique, la vieille...
Sous l'empire de la suggestion, elle s'est mise à une table et elle a écrit ce que je contais, comme un écolier travaille, sous la dictée de son maître...
— Vraiment?... G'est tout bonnement admirable, et vous êtes digne, docteur, de faire un cours à la Salpêtrière...
— On l'ait ce qu'on peut. . .
Le baron examinait la lettre.
— Sapristi!...
— Plaît-il?
— Le papier est trop beau, trop frais... Les juges ne croiront jamais que cette lettre ait été écrite en 1864...
— Vous avez raison... Mais voici le remède... Donnez-moi la lettre...
Le médecin prit dans un flacon une poudre blanchâtre qu'il plaça dans une soucoupe ;puis, il versa sur la poudre quelques gouttes d'acide sulfurique. Une vapeur épaisse s'en dégagea.
Hochecorne tint la lettre, pendant quelques secondes, au-dessus de la fumée et quand il la rendit à Gismarck, l'encre avait rougi et le papier était jauni, comme par le temps.
— Merveilleux ! ...
— Maintenant, froissez un peu la lettre entre vos mains et le tour est joué
— Hochecorne, vous aurez la croix d'honneur ! ...
— Merci, baron.
Li\ phaéton de l'Allemand roulait vers la rue Saint-Honoré,
Karl Gismarck se fit annoncer à M" Pilou.
Le notaire congédia aussitôt un client qui se trouvait dans son cabinet.
Le baron se présenta ; et avec sa brusquerie ordinaire :
— Bonjour, mon cher maître, avez-vous enfin l'acte de décès de Jeanne Raveaud ?
— Demain, baron... demain...
— Vous soupirez?
— C'est le bagne pour moi... Faux en écriture publique... officier de l'état
— Baste!... Un peu plus tôt ou un peu plus tard...
— Silence, je vous en prie... Si l'on entendait!...
— N'oubliez pas... Demain, je. compte sur vous...
— Vous êtes impitoyable... Enfin...
— Enfin?... Quoi?...
— Je vous apporterai la pièce...
— Au revoir, ami... On me dit que vous présidez des assemblées d'actionnaires avec une maestria digne... de vous. Croyez-moi : évitez les affaires industrielles... Réservez votre industrie pour les clients de votre étude, et surtout pour la succession Dilson... Pilou, vous serez dix fois millionnaire !
A la porte de l'étude, le baron congédia son cocher et se rendit à pied à la place du Palais-Royal où il prit une voiture.
En entendant l'adresse que Gismarck lui donnait, le cocher eut un grognement.
— Marchez vite, ordonna le baron... Vous aurez un bon pourboire... Gismarck allait rendre visite à M""* Poitevine Raveaud, marchande de chiffons,
demeurant rue du Poteau, 100.
La vieille femme se tenait, assise, auprès d'un petit fourneau de fonte sur lequel elle faisait réchauffer un reste de soupe aux choux. Çà et là, des détritus (l'os, des amas de linges mêlant leurs émanations aux puantes senteurs de l'atmosphère surchauffée. Sur les chiffons, un gros rat grignotait une croûte de pain.
Le baron entrait.
— Bonjour, madame... C'est vous (|iii vous nommez Poitevine Bernier, veuve Raveaud? •
— Oui, monsieur, répondit la vieille, en présentant dans un sourire une (lent, la seule qui lui restât encore... Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
— Ce n'est pas nécessaire... Je suis pressé... Poitevine Raveaud?...
— Monsieur?...
— Vous avez été condamnée dix fois pour \ol, ivrognerie, vagabondage
— La rousse!... s'écria la vieille en bondissant,
— Taisez-vous donc, imbécile... Je ne suis pas de la police... La Poitevine campa ses poings sur ses hanches :
— Alors, pourquoi que vous me reprochez?... L'Allemand fixa sur elle son regard plein de flammes.
Tous deux ils se comprirent, surtout lorsque Gismarck tira de son gousset quelques pièces d'or...
— Il s'agit de cette gamine de Jeanne?...
— Oui...
— Vous voudriez?... Oh! c'est un beau brin, savez... Ça remue son homme... Elle m'a quitté ! mais, je puis la retrouver...
— La question d'amour n'est pas en jeu...
— Ah !... Tant pis ! monsieur, tant pis !... Ils causèrent quelques minutes.
— Pour de l'argent tout ce que vous voudrez, dit carrément la vieille. .. La conversation finit ainsi ;
— Je compte sur aous ?
— C'est entendu...
Pendant que Gismarck roulait vers la rue Saint-Dominique, Poitevine Raveaud comptait des pièces d'or dans son tablier.
A vingt pas de son hôtel, le baron rencontra l'abbé Fricard qui, ennuyé d'attendre^ revenait chez lui. i
Gismarck descendit de voiture et arrêta l'abbé au passage:
— La Flamboyante ? demanda-t-il.
— Superbe créature ! répondit le prêtre, l'œil allumé, la voix tremblante.
— Les femmes vous perdront, mon cher abbé. Je vous l'ai toujours dit... Enfin !... Oii en sommes-nous ?
— La Flamboyante accepte..,
— Bravo ! ami !... bravo !.., Vous aviez la mission la plus difficile et vous vous en tirez à merveille... Vous dînez avec moi. Vous me conterez la chose, tandis que nous viderons une vieille bouteille de johannisberg que m'a donnée..
— L'empereur d'Allemagne ?
— Non... Un Alsacien de mes amis...
LES MARTYRS DE LA VIE Ui
XYII
LES MYSTERES DE LA COiNCIEUGERlE
Le jour même où Karl Gismarck se rendait chez Poitevine Raveaud, l'abbé Fricard obtenait la permission de visiter la Flamboyante, transférée de Saint- Lazare à la Conciergerie.
Il était onze heures du matin, lorsque le prêtre franchit la sombre voûte de la prison. Une porte de fer roula, sous la vigoureuse poussée d'un gardien, et l'homme de Dieu pénétra dans l'immense salle de pierre dont la nudité désolée fait revivre quelques pages terribles de notre histoire de France,
D'un côté, le greffe, protégé par un triple grillage ; en face du greffe^, une galerie où, sur deux étages superposés, s'ouvrent les cellules des prisonniers. De temps à autre, le silence qui règne dans la galerie est interrompu par le bruit d'un timbre, et par les voix des gardiens de service.
Les appels se succèdent ;
— Le n** 17, à l'instruction !
— Le n" 104, au parloir de faveur I
Les avocats chargés de la défense d'un prévenu ont le droit de demeurer seuls avec leur client, dans une cellule assez spacieuse.
Par faveur spéciale, le premier vicaire de Sainte-Thérèse avait obtenu de faire appeler la Flamboyante, au parloir des avocats.
Vous avez une demi-heure, grogna le gardien en introduisant Jeanne dans
la cellule où le prêtre attendait.
— Mademoiselle, murmura l'abbé... je suis envoyé ici par des personnes qui s'intéressent à vous.
— Ah! fit la fille, alors, vous ne venez pas pour me confesser.
— Je le voudrais bien... Le bon Dieu.
— N'insistez pas... J'ai déjà envoyé dinguer laumônier de la prison. Voyons que me voulez- vous?
— Mademoiselle .
— On ne m'appelle pas « mademoiselle », je suis Jeanne tout court ou bien la Flamboyante .
— Ma fille.
— Appelez-moi « Jeanne » et que ça finisse.
— Jeanne, VOUS êtes accusée de tentative d'assassinat contre le docteur Dilson. Demain, vous serez jugée...
— A la bonne heure... nous voici dans le train... Je vous écoute...
Ils s'assirent en face l'un de l'autre, sur les escabeaux de la cellule ; mais Jeannerecula son siège; elle se sentait gênée par le chaud regard qui pesait sur elle.
Ace moment, les rayons du soleil, tombant de la petite fenêtre percée dans le haut de la muraille, mirent en pleine lumière le visage de la jeune tille.
Sa chevelure sembla se confondre avec la flambée d'or.
L'abbé eut un cri d'admiration ; il se leva et il fit un pas en avant, comme entraîné. La figure de la prisonnière lui apparaissait dans toute lasplendeur de sa beauté. Il crut voir une de ces saintes qui passaient autrefois dans ses rêves du séminaire, mais une sainte en chair et en os, avec une bouche vermeille et des yeu.x pleins de flammes.
— Vous êtes belle, soupirait-il, les bras tendus. Oh! oui, bien belle! Tout en parlant, il avait pris les mains de la jeune fille.
"La Flamboyante éclata de rire et se dégageant brusquement de l'étreinte :
— Si c'est pour ça que vous êtes venu, mon garçon, vous perdez votre temps. Des baisers de curé, c'est comme la confession, n'en faut pas !...
L'abbé, devenu un peu plus calme, conta à la prisonnière que, le lendemain, à la cour d'assises, des témoins inattendus seraient interrogés par le président.
— Quand on vous demandera votre nom, dit-il, répondez hardiment que vous vous nommez Marie-Marguerite; vous ajouterez que vous êtes née à Nemours le 27 décembre 1864...
— La bonne blague!... On ne me croira pas...
— Nous avons des preuves...
— Vrai ?
— Jeanne, il y va de votre liberté, de votre tête, peut-être...
— Alors, je ne m'appelle pas Raveaud ?
— Non, la femme Poitevine n'est pas votre mère
— Oh ! la gredine ! cria la Flamboyante : elle n'était pas ma mère et elle m(> battait!...
Puis, plus doucement, avec un geste de fillette réfléchie :
— C'est pour ça, pardieu !... Une mère ne frappe pas si fort.
En disant ces mois, elle fut prise d'un attendrissement. Des larmes emperlèrent son yisage.
Le prêtre s'était rapproché.
— Je vous fais donc peur ?... O Jeanne! que les larmes vous rendent jolie!... Et comme toujours, il la regardait dans les yeux, la bouche frémissante, pris
d'un coup de désir ; et comme il s'avançait vers elle, touchant de ses doigts les jupes de la femme, Jeanne le repoussa bi-utalemonl î
— Non, vous ne me faites pas peur. .. Vous me dégoûtez, voilà tout!... ^- Ah ! Je... je nous...
— Oui, vous pouvez vous fouiller, dit-elle, gouailleuse, en accompagnant sa parole d'im geste provocateur... Tout ça, c'est par pour vous !
Vraiment, elle excitait le prêtre, avec son gros langage de coureuse, avec ses révoltes brutales et cyniques de fille allumée.
Lq mouvement rapide de la femme avait dénoué sa chevelure et les cascades d'or s^pandaient autour d'elle.
Eperdu, le jeune homme sentit le feu brûler son sang; une pluie d'étincelles crépita devant ses yeux. Ses oreilles tintèrent ce bruissement de mer que rendent éternellement les grands coquillages. La fureur erotique se déchaîna dans toute la rage d'une passion sensuelle, maladive.
Le prêtre saisit les cheveux de la jeune femme à pleines mains et les promena sur son front, sur ses cheveux à lui, sur sa bouche; et il les baisa avec tous les transports d'une attaque de satyriasis à son paroxysme.
— En voulez-vous une mèche, monsieur le curé? cria, en se débattant, la Flamboyante.
Mais il ne i'écoutait plus. Il la renversait sur la table, quand, par un prodigieux effort de sa musculature, la fille se dégagea, écumant de colère :
— Eh! dites donc, l'abbé !... Vous vous trompez de maison... Nous sommes ici à la Conciergerie et non pas au bouzin !
— Je te veux!... jeté veux!... soupira le prêtre, en se traînant sur ses genoux.
— Allons bon!... Le voilà qui fait sa prière, maintenant... Le prêtre se releva, fouetté par le sarcasme de la fille :
— D'autres t'ont possédée !
— Je te crois !... une vingtaine au moins... Mais des curés ! Oh ! là là!... N'en faut pas !...
— Vous serez plus gentille une autre fois...
— Jamais !...
— Vous ne tenez donc pas à la vie?
— La vie?... Est-ce que vous trouvez cela drôle, dites, la vie?
— Enfin, méchante, moi, je veux vous sauver...
— Pas de blague ?... r -- Je vous ai dit la vérité...
— Je retrouverai mes parents ?
— Oui.
— Sont-ils riches, mes parents ?
— Immensément riches.
— Ce sont des misérables, alors!...
— Non... On VOUS expliquera... Rappelez-vous... Marie-Marguerite... née à Nemours, le 27 décembre 1864... Et, maintenant, permettez-moi de vous embrasser ?
— Sur le front ?
— Sur le front.
Jeanne reçut un chaud baiser sur la bouche,
— Pouah!... Vous sentez les cierges d'enterrement... Au revoir, saint homme !
XYIII