‹ Les martyres de la vieChapitre 45 sur 83 · LE FEU D ARTIFICE DE VON GISMARCK · texte numérisé non relu

LE FEU D ARTIFICE DE VON GISMARCK

La douairière de Beaulieu avait été transportée |dans le pavillon occupé par Annelte Voisin. C'est en vain que sœur Angélique et le docteur Dilson essayèrent de faire encore jaillir quelques éclairs de l'esprit de la vieille dame. La nuit profonde s'étendait sur le cerveau de la marquise.

Dans la journée, la folle avait eu des accès de fureur si violents et si dangereux pour son entourage que le docteur reconnaissait la nécessité do la reconduire, dès le lendemain matin, à l'asile de Clermont.

Déjà, les comédiens avaient repris la route de Paris, très heureux et très fiers de la réussite de l'expérience. Quant à Ferdinand, le vieux serviteur de la famille de Beaulieu, il avait fait ses adieux au docteur et à Blanche. Puis, il était parti avec l'intention de passer la nuit chez un fermier voisin, une connaissance. Le conducteur de tramway se réjouissait, lui aussi, d'avoir pu être utile à ses maîtres d'autrefois. Ferdinand trouva maison close; il rebroussa chemin et rentra se coucher, sans bruit, dans son ancienne chambre du château.

Dix heures sonnaient.

Sœur Angélique se leva.

— Au revoir, frère, dit-elle à Dilson.

— Vous partez?

— Oui; mais je pars, le cœur plein d'espérance et de joie...

— Acceptez l'hospitalité dans cette maison qui est la vôtre.

— Mon frère, je ne m'appartiens plus... Le devoir m'appelle... Rentrons au château... Je veux dire un dernier adieu à cette maison de mon enfance...

Pendant que le docteur Dilson et Blanche de Beaulieu se trouvaient auprès de la douairière, trois hommes escaladaient la muraille du parc.

Parvenus à une route plantée de peupliers coupant les larges pelouses, ils s'arrêtèrent, ayant en face d'eux les écuries du château.

Le Bachelier marcha doucement sur les herbes et il arriva près du soupirail de la cave oii se trouvait la bobine de fil métallique. Il revint sur ses pas, déroulant le fil,

— Où est la machine? demanda-t-il à Jacques.

— Voici.

C'est bien... Je me charge du reste...

A quelques mètres de là, Brûlot, dit le Rempart-du-Limousin, faisait le guet.

Jacques passa près de lui.

— Tu veilles ?

— Oui...

— Si quelqu'un passe ?

— J'assomme !... gronda Brûlot.

Et, vivement, levant les yeux au ciel :

— La lune !... Bigre !...

— As pas peur!...

Le Flambard se dirigea vers le perron du château et se cacha derrière une statue de marbre.

A ce moment, les rayons de la lune mirent en pleine lumière les visages de l'homme et de la femme qui s'avançaient.

Jacques étouffa un cri :

— Le docteur Dilson ! . . . Mon frère ! . . . Jamais ! . . .

Sœur Angélique et Petrus Dilson venaient d'entrer au château.

Le Flambard, très pâle, réfléchissait. L'idée lui vint de frapper à la porte ; mais il comprit que cet appel inattendu donnerait l'éveil à ses complices.

C'était lui qui commandait.

Il fallait trouver un moyen de prévenir le docteur

Blanche et Petrus étaient assis dans le grand salon du château.

Eau-de-Benjoin alluma les candélabres et se tint debout auprès de son maître.

— Les chevaux sont attelés ?

— Oui, massa... Béna et le coché ont attelé...

— C'est bien... amenez la voiture devant le perron... Sœur Angélique prit la parole :

— Je préfère me rendre à pied à la grille d'entrée. Vous m'accompagnerez, mon frère, jusqu'au pavillon... j'embrasserai encore une fois ma pauvre mère...

Dès que le serviteur noir fut parti, Blanche saisit la main de Petrus :

— Nous allons retrouver notre fille... Que décidez-vous ?

— Demain, je me rendrai chez M. de Bligny...

— Que ne puis-je me trouver avec vous?...

— Vous le pouvez...

— Non... notre enfant ne doit jamais savoir le nom de sa mère.

Une vitre vola en éclats et une pierre vint tomber aux pieds de Blanche.

— Étes-vous blessée? demanda le docteur.

La chambre du comte Horace de Beaulieu était ^e!^tce à peu près telle que lorsque le maître l'occupait.

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6îO LES MARTYRS HE LA VIE

— Non.

he docteur Dilson se précipita à la fenêtre ; mais il ne vit rien. Le parc, baigné de lumière, s'étendait silencieux et désert aussi loin que les regards de l'Américain pouvaient se porter.

Sœur Angélique avait ramassé la pierre entourée d'un papier ;

— Voyez, dit-elle, au docteur...

Petrus Dilson s'approcha des candélabres et lut, à haute voix, les lignes suivantes tracées au crayon:

« Sans perdre une minute, sortez du château. Il y va.de votre vie. Le toit qui « vous couvre va s'écrouler,..

« Ne sachant pas qui vous étiez, j'ai voulu vous tuer; je sais qui vous êtes; je vous sauve. Fuyez!

Le billet était signé :

— Jacques!... cria Dilson.

Et prenant les mains de la religieuse :

— Blanche... Il n'y a pas une minuté à perdre... Venez... Tous deux, ils traversèrent le parc, en courant, vers le pavillon,

Le Flambard vit passer son frère et deux grosses larmes tremblèrent dans ses yeux.

— Maintenant, je vais donner le signal... Hé!... là... Came faisait quelque chose d'écraser cet homme !

Sur la terrasse de la villa de Chatou. Gismarck, Pilou, Ilochecorne et Fricard Buvaient joyeusement.

Dans le jardin, les danses avaient repris : ces dames étant tout à fait rassurées sur le sort du petit Fénières, organisaient un quadrille infernal.

Une formidable détonation retentit. On eût ditd'une volée de coups de canons. Un nuage de noire poussière couvrit le ciel...

— Regardez!... cria Gismark, debout, les bras tendus vers le village des Granges.

Pendant que les dames du bal jetaient des cris de terreur, le baron disait froidement :

— Messieurs, Dilson est mort...

Le docteur Ilochecorne, Tabbé Fricard et M° Pilou portèrent un toast à la santé de leur ampbilryon :

— Dilson est mort!... Vive Gismarck !

IJ'^S MAUrVUS DK l,A V I K OU

Lli l'LAMHAUD FAIT VOLTE-KACli

Sœur Angélique et le docteur Dilson étaient arrivés dans l'allée de platanes précédant le pavillon du château.

Petrus et sa compagae continuaient leur chemin. Tout à coup, la terre trembla sous leurs pas, et, pâle comme un spectre, M"'' de Beaulieu assista à l'écroulement de cette demeure qui, pendant des siècles, avait abrité ses aïeux .

Les chevaux de la voiture qui devaient reconduire sœur Angélique s'emballèrent, malgré les poignes vigoureuses du cocher, d'Eau-de-Benjoin et de Bernard. On entendit des pas d'hommes courant, çà et là.

Annette Voisin accourait, éperdue. Au milieu du silence succédant aux fracas du tonnerre, tandis que là-bas, des ténèbres profondes s'amoncelaient vers le ciel, une fenêtre s'ouvrit. La douairière de Beaulieu apparut, en pleine clarté, la bouche tordue par un blasphème, les cheveux au vent. Sa voix disait :

— Le château qui s'effondre n'est pas le nôtre... La maison des Beaulieu était plus grande, plus noble, plusfière, il y a des siècles, des siècles, des siècles !...

Petrus Dilson confia sœur Angélique à la vieille servante; et, le revolver au poing, il se mit à courir dans la direction de la lisière du bois où se mouvaient trois ombres d'hommes.

Il tira deux coups de pistolet, sans les atteindre.

Déjà Brûlot, le Bachelier et le Flambard s'aidaient, les uns les autres, pour escalader le mur du parc.

Deux des bandits avaient disparu ; la silhouette du troisième se profilait dans la lumière.

Le docteur allait tirer, mais il reconnut Jacques et il abaissa son arme. Au même moment, Eau-de-Benjoin armé, lui aussi, de son rc/ol ver ajustait. Lecoup partit. L'homme tomba de l'autre côté du mur de clôture.

— Jacques!... Jacques!... fit le docteur, en s'approchant de la haute muraille que, tout seul, il était impuissant à franchir. Jacques?...

Une voix répondit à celle de 1 Américain :

— Massa!... massa... Tiens canaille et solide!... Faut-il étranglé li?

— Non... Ne lui fais pas de mal...

— Bien, massa... Entez chez dame Annette, Eau-de-Bcnjoin et Béna qui

lomblo... Béna qui temblo, pas Eau-de-Bonjoin, vont appoté li... Yoyous, Bcna, faut pas cte polton comme ça, mon gaçon...

L'Ainéi-icain retourna au pavillon. En voyant entrer Petrus, Blanche eut un cri de joie. Elle avait entendu les coups de l'eu, et, incapable d'agir, elle s'était agenouillée devant le crucilix de la chambre. Le nègre herculéen apparut II tenait sur son épaule droite Jacques Roussellier solidement ficelé; Bernard suivait son maître, tranquillement, le nez en l'air, les mains dans les poches, en homme qui admire.

Dilson reconnut Jacques.

Balthazar Oméga, dit Eau-de-Bcn join, allait jeter son prisonnier, comme un paquet, aux pieds de Dilson, quand celui-ci l'arrêta d'un geste :

— Ne sois pas brutal...

— Oui, massa...

Alors, l'Américain prenant doucement le corps de l'homme privé de connaissance, aida à le transporter sur le lit de la chambre voisine. Et, oubliant le passé, ne voyant, à cette heure, quune créature humaine ensanglantée, le docteur examina la blessure.

Le sang avait jailli tout autour du visage de Jacques, mais la balle avait seulement effleuré le cou.

Le Flambard entr'ouvrit les yeux. Sceur Angélique se tenait à ses côtés, lavant les chairs.

Sur la prière de Dilson, la religieuse et Annette Voisin s'étaient éloignées^ après avoir préparé de la charpie. Le brave Eau-de-Benjoin et son domestique Bernard allaient prendre des nouvelles du cocher et de ses chevaux emportés sur la route de Paris.

Jacques Roussellier baissait la tête.

— SoufFrez-vous beaucoup? interrogea le docteur.

— Non... monsieur...

Le Flambard éclata en sanglots :

— Laissez-moi partir... Laissez-moi partir... Vous auriez dû me tuer?

— Vous tuer?... Pourquoi?

— Vous ne savez donc pas qui je suis?

— Je sais qui vous êtes. . . Vous êtes l'homme qui avez sauvé, ce soir, une existence qui m'est plus précieuse que la mienne...

— Et aussi l'homme qui vous a frappé rue Ordener...

— Mais, sans me connaître, au moins? sans savoir que j'étais votre frère!...

— Oh! oui, sans le savoir... je le jure !...

Et tandis qu'il pansait la blessure du misérable, le docteur murmurait doucement :

— Comment en es-tu venu là?

— Me croirez-vous si je parle?

— Oui.

— Eh bien ! quand je suis allé au Grand-Hôtel, je n'avais aucune intention mauvaise; c'est seulement en voyant le portefeuille...

— Tu avais volé déjà?

— La première fois que j'ai volé, c'était parce que j'avais faim ; la seconde, c'était pour elle... Mais l'idéa de tuer ne m'était pas encore venue...

— Elle ?... . qui, elle ?...

— Une fille qui vivait avec moi, une iille que j'aimais et que j'aime encore... à ma façon... Vous me demandez comment j'en suis venu là?... Vous, vous étiez parti, au loin. Il n'y avait plus de pain sur la planche, à la maison de la rue des Blancs-Manteaux. Georgettc et moi, nous allions mendier... Les vieux nous suivaient par derrière... Une nuit... je vais vous faire de la peine...

— Parle...

Le Flambard se dressa sur le lit:

— Une nuit, le vieux... notre père tomba, mourant, dans la rue des Blancs- Manteaux, à côté du Mont-de-Piété... La vieille mère criait... Elle criait à fendre l'âme... Personne... Alors...

— Alors?...

— Georgette et moi, nous, étions petits; nous avons eu peur ; nous nous sommes enfuis, à travers la ville...

— Laissant mourir le vieux?...

— Laissant mourir le vieux... répéta Jacques tout tremblant.

Puis, les yeux grands ouverts, avec un geste menaçant contre lui-même :

— Nous avons été lâches, ma sœur et moi, bien lâches... Après tout, nous étions faibles, impuissants... Mais, les autres, dites, les maîtres, les riches, ceux qui veillent sur nous, ceux qui nous commandent, n'ont-ils pas été infâmes ?... N'est-ce pas une honte pour Paris, toutes les fois qu'un vieil ouvrier meurt de faim... Ah ! quand j'y pense, voyez-vous, il me monte des bouffées de colère !... Vous voilà tout pâle, monsieur, pardon...

Le docteur domina son émotion.

— Et Georgette?

— Elle est allée pour voir au Grand-Hôtel...

— Je sais...

Ils gardèrent un moment le silence :

— Tu me parlais d'une fille que tu aimes ?... reprit l'Américain.

— C'est juste... Le reste m'a fait oublier... A partir de la nuit du malheur, je perdis de vue Georgette; je rentrai comme apprenti boucher dans une maison du boulevard des Batignolles. Le travail ne m'allait pas... Je devins commis-

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sioniiaire sans plaque, lorsqu'un soir, je rencontrai une fille que les agents poursuivaient dans la montée de la rue d'Amsterdam... Elle crevait de faim elle aussi... Je l'emmenai rue Ordener et je partageai mon pain avec elle... La petite avait des fantaisies... Place Glichy, à l'étalage d'un magasin, elle avait vu une robe à pois blancs avec des reflets de lune... ; le costume lui trottait par la tête... Souvent, elle me disait : « Si je n'étais pas avec toi, j'aurais quelqu'un pour me payer ça. » Ma maîtresse trouvait des expressions superbes pour parler de l'étofTe ; elle contait qu'avec la robe, elle aussi, elle ferait de la lumière !... Je la battais comme plâtre ; j'étais jaloux, jaloux de qui? de tout le monde... de tous ceux qui peuvent payer des robes à leurs femmes et à leurs maîtresses... Et toujours — vous m'entendez bien — toujours, la chanson de la robe revenait... J'ai décroché la robe?... Elle m'a coûté cher !... Après, c'est la vie de chien qui a commencé...

Petrus Dilson regarda le bandit bien en face :

— Toi et tes complices, vous aviez intérêt à m'attirer rue Ordener et à m'assassiner pour prendre mon portefeuille ; mais, le crime de cette nuit, qui vous l'a commandé ? Ce n'était plus à mon argent que vous en vouliez : c'était à ma vie...

Le Flambard hésitait à répondre.

Mais, devant le clair regard de son frère, il se décida à parler :

— L'homme qui nous a ordonné de faire sauter le château s'appelle Karl Gismarck...

— Karl Gismarck !... s'écria le docteur... L'homme qui m'a vendu cette propriété ?...

— Lui-même !... Il me tenait par la menace... Il m'a fait évader des prisons de Poissy... Il pouvait me livrer à la justice... C'est le docteur Hochecorne, mon maître actuel, qui a préparé les cartouches de dynamite...

Alors, le Flambard se mit à conter, en détail, l'histoire qui le liait à Hochecorne et au baron Gismarck. Il dit son amour violent pour la Flamboyante, pour cette fille qui avait voulu sauver le docteur et qu'une erreur judiciaire retenait «ncore sous les verrous de Saint-Lazare.

Et, prenant les mains que lui tendait son frère :

— Vous avezdes ennemis terribles... Mais, je suislà!...

— C'est bien, Jacques... Et tes complices ?...

— Karl Gismarck les renvoie, demain matin, en Allemagne, avec dix mille francs de récompense par tête...

— Ils se nomment ?

— Brûlot et le Bachelier...

— Je puis les empêcher de partir ?

— Vous le pouvez avec la Rousse... Mieux vaudrait...

— Tu as raison...

Le docteur songea à Putois, l'ancien agent de la Préfecture de police.

— Jacques?

— Mon frère?... Pardon, monsieur...

— Tu ne soullres plus ?

— Non...

— Eh bien, il faut repartir pour Paris, Je vais te donner une lettre pour M. Putois, qui habite rue de THomme-Ariné, n° 17.., Celte, lettre tu la remettras personnellement...

Le Flambard avait repris ses vêtements.

— Je suis à vous corps et ànie... Disposez de moi, à toute heure... Pour vour servir, je retourne chez mou maître, le docteur Hochecorne...

Et pendant que Jacques s'en allait par les chemins, Petrus se sentit de force à lutter contre ses ennemis terribles.

Il entrevit la possibilité de faire naître l'espérance et la joie, partout oii les autres semaient le deuil et la misère.

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