L HOMME AU « VERGISS MEIN NICHT
Ce matin-là, tandis que des groupes de voyageurs stationnaient devant les différents bureaux de la gare du Nord, un homme en long pardessus, portant moustaches et collier de barbe noirs, les yeux protégés par des lunettes bleues, la boutonnière fleurie d'un bouquet de ces myosotis, que les Allemands connaissent sous le nom charmeur de « vergiss mein nicht », se promenait gravement dans la salle du départ.
Le guichet où l'on distribue les tickets pour la Belgique et l'Allemagne venait de s'ouvrir.
L'homme demanda deux places de seconde à destination de Berlin, Puis, muni des billets, au lieu de se diriger vers les salons d'attente, comme le faisaient les autres voyageurs^ il revint dans la salle du départ, continua sa promenade, acheta des journaux à la librairie et finit par s'asseoir sur l'un des bancs de bois adossés à la muraille.
Tout près du magasin des bagages, un petit monsieur fluet, tout de gris vêtu, la canne à pomme d'argent passée sous le bras, observait l'homme au «vergiss
meiii nicht » . Il se rapprocha du personnage et lui demanda, avec un accent tudesque fortement prononcé :
— Le guichet pour Berlin, je vous prie ?
— Le troisième, à droite...
— Merci, monsieur... Est-ce que je suis en retard?
— Je n'en sais rien.
Le petit homme s'éloigna, en murmurant :
— Il n'est pas bavard... Attendons...
A ce moment le Bachelier et Brûlot entraient dans la salle. Ils étaient vêtus de neuf, — blouses propres, chapeaux de feutre noir et souliers cirés ; ils portaient chacun d'une main, une petite malle.
Après avoir jeté un regard investigateur autour d'eux, ils déposèrent leur malle et s'avancèrent près de l'homme qu'ils avaient reconnu, à son bouquet de myosotis.
— C'est vous, monsieur ?
— Oui... Voici vos billets...
— Et les traites ? demanda le Bachelier.
— Attendez donc...
L'inconnu tira de son portefeuille un papier timbré qu'il remit au Bachelier, en disant :
— Dès votre arrivée à Berlin, vous vous présenterez à cette adresse : Frederickstrasse, 19, chez Messieurs Blachmuller... On vous payera...
Brûlot fit la grimace :
— C'est pas du français, ça... J'y comprends rien... Mais le Bachelier haussâtes épaules:
— Parbleu, c'est de l'allemand... Ça n'empêche pas qu'il est écrit que nous avons dix mille balles à toucher par tête, n'est-ce pas, monsieur?
— Parfaitement.
Les portes s'ouvraient. On appelait les voyageurs.
— Messieurs, vous avez juste le temps, dit l'inconnu, en leur envoyant, delà, main, un signe d'adieu.
Brûlot et le Bachelier traversaient la voie :
— Tu ne l'a pas reconnu?
— Non.
Le Bachelier eut un gros rire :
— Imbécile ! . . . C'était Gismarck ! . . .
— Allons donc!... Le baron a les cheveux rouges... la barbiche rouge...
— Idiot!... Idiot !... Quel malheur d'être obligé de voyager avec un pareil^ crétin !...
— Non, ce n'était pas lui...
Une vitre vola en éclats et une pierre vint tomber aux pieds de Blanche.
Liv. 78
— Dis donc, tais ton bec !,..
Les deux amis du Flambard s'étaient installés dans un compartiment de •deuxième classe. Brûlot avait allumé sa pipe et il Jetait, par la glace ouverte de la portière, des flots de fumée, — « histoire d'être seuls », disait-il à son compagnon.
Le petit homme qui rôdait dans la salle des Pas-Perdus venait de monter sur le marche-pied,
— Complet !.,, cria Brûlot, en retenant la portière.
— Vous lî'ê'tes <}ue deux...
— C'est <mi wa^n réservé, dit le Bachelier.
— Farceurs!.,.
Et, profitant de l'arrivée d'un employé, le petit homame pénétra brusquement dans le wagon.
Un «oiap de sifflet retentit. Le train s'ébranla, passant, aveicdes bruits reteâitissants de ferraille, «ur les plaques de fonte, crachant, dans cette claiîpe matinée 'de printemps, des flocons noirs pailletés d'étincelies.
Brûlot et le ©achelier se placèrent, en face l'un de l'autre, à l'exlTëmité de ila voiture.
— Je sais, messieurs, dit le nouveau voyageur avec politesse, qwe l'onaiiiae t>eauooup à faire route entre amis... Je ne suis pas un gêneur ; du reste, si vcms ne me connaissez pas, moi, je vous connais... Monsieur qui î'U'me sa pipe se nomme Brûlot, dit le Rempart-du-Limousin , quant à vous, monsieur, qui vous préparez à allumer un cigare, vous vous appelez le Bachelier.
En disant ces mots, le petit homme — Joseph Putois — exainànait le revol- ^mr qu'il iienaitt à la main.
Les deux voyageurs échangèrent un regard,
î*utois connaissait par Jacques toute l'histoire de ses compagnons de^poyage. Tl continuait :
— Allons, messieurs, pas de mauvaises pensées... Et, plus doucement, avec union de bonhomie:
— L'un d'entre vous a murmuré le mottâe* mouchard »... La qualification m'est pas exacte... Je me nomme Joseph Putois; je demeure à IParis, rue de l'ïïomme-Armé, n" 17; je travaille pour mon compte... Je serai franc... pour le «compte d'un homme plus fort que le baron Gismarck, l'Allemand qui vous commande, tous deux... qui vous trahit, tous deux...
— Comment cela? firent les habitués du bal Maupertuis...
— Vous ne devinez pas ?
— Non...
— Eh bien, j'ai deviné, moi... Gismarck vous envoie dans les prisons d'Allemagne!... Vous partez avec une traite de vingt mille francs pour vous deux...
A Berlin, vous serez arrêtés, empoignés, coffrés... La nuit dernière, vous avez fait sauterie château des Granges... Un homme est mort, dans l'explosion... C'est vous qui payerez les vitres cassées... Brûlot et le Bachelier restaient confondus.
— C'est le Flambard qui nous a vendus! murmura le Bachelier.
— Pas du tout... Le Flambard est libre comme vous l'êtes vous-mêmes... "Vous le voyez, je vous tiens!...
— Et si je t'étranglais ? gronda Brûlot.
— Joujou est là ! répondit froidement Putois, en montrant son pistolet... Voyons, il faut en finir, je suis venu, en ami... J'ai une affaire à vous proposer... Je vous achète votre traité de vingt mille francs, sans rabais... Je paye comptant...
Le Rempart-du- Limousin ricana:
— Il blague!...
Mais, le Bachelier plus calme :
— Vous nous ferez arrêter à Creil ?
— Non... Vous ne m'êtes pas utiles: c'est plus haut que je vise... Emprisonner les comparses est le jeu de la vieille école... C/est le grand patron qu'il me faut... On vous arrêterait ; on vous jugerait; on vous condamnerait, comme incendiaires et comme assassins ; et après ?... L'Allemand Gismarck racolerait de nouveaux aides... Et tout serait à recommencer... Réfléchissez donc. Je pouvais appeler les agents à la gare du Nord... Depuis une demi-heure, je vous observais...
— Vraiment, fit le Bachelier, la rencontre est extraordinaire... Monsieur Putois, vous êtes étrange!...
Brûlot gardait le silence. Tout à coup, il se révolta :
— Tout ça, c'est des bêtises ! . . .
Et se plantant devant Putois :
— Je vas t'assommer ! . . .
- Viens-y donc, triple brute! répondit l'ancien inspecteur do la sûreté, en lettant son homme enjoué.
Dès que le Rempart- du-Limousin eut repris une attitude plus calme, Joseph itois traita l'a Ovaire avec le Bachelier.
- Tenez, les enfants, voici les vingt mille francs,,. Donnez-moi la raite,..
Et pendant que le Bachelier et Brûlot examinaient les billets de banque, le )etit hoijame ajouta:
- Hein? ça vous épate ?... Il y a de quoi... Je suis aussi épaté que vous d'être )ligé d'agir de cette manière... Mais le monsieur que je sers se moque de vingt
iille francs, comme vous vous moquiez de sa peau, en croyant le faire sauter
avec les Granges... Allez, maintenant, voir les Prussiens, silc cœur vousen dit... -Personne ne vous inquiétera, car, dès ce soir, les journaux affirmeront que ce sont des barils de poudre laissés dans les sous-sols du château, depuis la guerre de 1870, qui ont occasionné l'explosion... Et frappant sur l'épaule de Brûlot :
— Allons, vieux brigand, ne fais plus tes yeux de boule-dogue; ne cherche pas à comprendre et tâche d'oublier qu'en ce monde, une mauvaise action est presque toujours récompensée...
Le train arrivait à Creil.
Quand le baron Karl Gismarck, — l'homme au vergiss mein nicht^ — eut expédié le Bachelier et Brûlot;, il quitta la gare du Nord et il se dirige a vers une brasserie de la rue de Dunkerque.
La maison lui était familière.
Il entra dans un petit cabinet.
Le patron de l'établissement vint au-devant de lui, et tout en servant le vermouth que Gismarck avait demandé, il murmura quelques paroles en langue allemande.
Puis, comme l'un des garçons apportait les journaux, le maître de la brasserie changea de langage .
Cette fois, il parlait un français sans accent :
— Monsieur, voici le train de Bruxelles que vous attendez...
— C'est bien, veillez à ce qu6 personne ne nous dérange.
Le garçon s'éloigna ; le patron, la serviette sous le bras, jeta un coup d'œil sur les abords de la gare.
Le baron était seul dans le cabinet. Un voyageur entra.
— Die machtsteht... fit-il, en saluant Gismarck.
— Heber dem Gesetz, répondit le baron, en remettant à son interlocuteur une carte de forme triangulaire...
' Le voyageur disparut, laissant la place à un autre :
— Die macht steht...
Karl Gismarck acheva la phrase commencée; et l'homme s'éloigna , après avoir reçu une carte semblable à la première.
Le manège se renouvela dis fois ; et dix cartes furent distribuées aux arrivants d'Allemagne,
LES MARI rus DK Ik VIE 621
PROMr:SSE DE MARIAGE
Dès que la catastrophe du château fut connue, le procureur de la République et les autorités compétentes se transportèrent sur les lieux.
Le bruit courut à Paris que le docteur Dilson, le nouveau propriétaire des Granges, avait été enseveli sous les décombres.
Annette Voisin, interrogée par la justice, répondit, d'après un ordre formel donné par l'Américain, que son nouveau maître entré au château, vers les dix heures du soir, n'avait pas reparu.
Petrus Dilson espérait arriver ainsi à confondre les personnes intéressées à sa mort. Joseph Putois, — l'ancien agent de la préfecture de police, — s'occupait de Brûlot et du Bachelier ; mais ces deux hommes et le Flambard lui-même obéissaient à des maîtres. L'Américain savait par son frère que le baron Gismarck avait ordonné la destruction du château des Granges ; mais ce n'était là que la simple affirmation d'un bandit.
Il fallait des preuves.
Le docteur se disait, avec raison, que, lui disparu, ses ennemis ne tarderaient pas à se démasquer pour recueillir le bénéfice de leurforfait.
L'expérience avait appris au Yankee d'adoption que la justice française — malgré son bon vouloir — reste souvent désarmée, impuissante. Et sans que Dilson eût à rechercher les causes de cette impuissance, il comptait plus sur luimême et sur Putois que sur le parquet de la Seine.
L'alibi récent invoqué par Jacques dans l'affaire de la rue Ordener, — le faux alibi admis par les juges, — ne prouvait-il pas que la magistrature de France, comme toutes les magistratures, se laisse égarer, inconsciemment]?
Et la Flamboyante injustement arrêtée?... Et le procès ajourné à cause des manœuvres tendant à faire passer la fille Raveaud pour Marie-Marguerite?... Et le fameux livre de l'ex-policier Putois, avec ses croix rouges révélant le crime du docteur Hochecorne et d'autres délits et d'autres crimes encore ?...
Autant d'erreurs, autant de têtards inexplicables dans la poursuite de certaines affaires, autant d'acquittements injustifiés, autant de dénis de justice.
Petrus Dilson savait toutes ces choses. N'ayant pas le droit d'incriminer, H
laissait agir la justice, se promettant de ne rien épargner, pour arriver à la vérité.
Son but était plus grand et plus noble.
Quand le savant arriva à Paris il désirait d'abord retrouver Blanche de Beaulieu et savoir s'il était père ; il voulait assurer une existence heureuse à sa sœur Georgette, essayer de repétrir Jacques et d'en faire un honnête homme. Mais, ces devoirs accomplis, le savant rêvait un autre labeur.
Là-bas, à New-York, dans la fièvre intellectuelle, tandis qu'il arrachait à la nature ses secrets, au milieu des découvertes et des inventions, une idée le tenait au cœur.
Oui, vraiment, il se donnait lamissionde voir la misèreà Paris et de soulager les malheureux, de pénétrer partout et d'apporter partout la parole de paix, — de faire l'aumône, non pas en orgueilleux apôtre, au nom d'une religion quelconque — avec le souci d'un autre monde, mais, comme un philosophe discret, croyant de toute son âme à l'amélioration des classes déshéritées.
Lui , le géant-inventeur, il considérait que la question sociale était en retard sur la science; mais il se disait aussi que les phrases et les formules sont inhabiles à sécher les larmes, et que jamais un discours ne remplace un morceau de pain.
Ce voyage au pays du malheur, que des événements imprévus avaient retardé, Dilson l'accomplirait, un jour.
Les fouilles commencées sur l'emplacement du château des Granges, étaient menées avec la plus grande activité. Une compagnie d'infanterie y travaillait. Après plusieurs heures de recherches, on retrouva un cadavre absolument carbonisé qui ne pouvait être que celui du docteur, puisqu'il était avéré que, lui seul, resta au château, après le départ des comédiens. Il fut bien question de Ferdinand, le cocher des tramways, mais il se trouva là des témoins pour affirmer qu'ils avaient rencontré l'ancien domestique des Beaulieu, sur la route de Paris.
L'enquête ouverte pour rechercher lescausesde l'accident ne fut pas de longue durée.
Deux versions paraissaient vraiseniblabies : le docteur Dilson était la victime d'une expérience chimique, expérience dangereuse qui expliquait son isolement voulu au château ; ou bien, la catastrophe avait été causée par l'explosion d'une grande quantité de bombes et de barils de poudre, oubliés par les Prussiens^ en 1870, dans les souls-sols du château.
Tous les habitants du pays se rangeaient à cette dernière hypothèse qui fut acceptée par le jiige d'instruction.
Quant au crime imaginaire soulevé par certains journaux amis du scandale, la justice ne s'y arrêta pas.
En quittant la brasserie Je laruedeDunkerquc, le baron (iismarck revint à son bôtel de la rue Saint-Dominique. Il changea de costume et il se débarrassa de sa barbe noire et de ses lunettes bleues. Puis, étant redevenu lui-même, après un copieux déjeuner, il sortit à pied.
En face du ministère de la guerre, un groupe s'était formé. On contait que les fouilles du château des Granges avaient amené la découverte du cadavre de Dilson, L'Allemand se mêla à la conversation ; ensuite, il héla un liacre et se fit conduire chez maître Pilou, rue Saint-Honoré.
Le notaire rayonnait. Il serra affectueusement les mains de son chef.
— Mon cher baron, je vous l'ai toujours dit, vous êtes un grand homme : tout vpus réussit, comme à César, comme à Napoléon...
— Pas de bavardage, Pilou... Au fait !,..
— Je vous écoute... Que décidez-vous?
— Je vais épouser Georgette...
— Parfaitement... Georgette est seule héritière du docteur Dilson... Mais, brusquement. M* Pilou devint grave :
— Ah! sapristi!... sapristi!...
— Qu'ya-t-il.^
— Ne craignez-vous pas, baron, d'être inquiété, si le jprocureur de la République apprend: 1" Que vous avez vendu le château des Granges, 2*" que vous épousez l'héritière d'un homme mort' dans votre ancienne propriété, le soir même où cet homme est entré en possession ?... Toutes ces coïncidences...
Karl (iismarck interrompit le notaire :
— Soyez sans inquiétude, mon ami, mes précautions sont prises...
— Je m'en rapporte à voils... Encore un mot... Georgette Roussellier va devenir baronne Gi&marck...
— Yous le savez bien...
— Oui, rïiais, je prévois un obstacle... deux obstacles...
— Parlez...
— Georgette, apprenant sa colossale succession, ne se refusera-t-elle pas au conjungo ?
— Georgette ne saura rien, avant notre mariage, puisque vous avez le testament.
— La loi nous oblige à informer le parquet, dès qu'il vient à notre connaissance qu'une personne dont nous détenons le testament, est décédée... Tout Paris est au courantde la grande nouvelle ; jene puis vraisemblablement pas l'ignorer...
— Allons donc!... Vous plaisantez... Le second obstacle?... M. Pilou hésitait.
— Eh bien?
— N'êtes-vous pas un peu marié, là-bas, en Allemagne?
— Qui vous a dit cela ?
— Dame vous étiez marié, lorsque j'ai eu l'honneur de faire votre connaissance à Sedan...
— Monsieur Pilou, répondit sèchement le baron, je vous défends, une fois pour toutes, de vous mêler de mes affaires personnelles, tant queje ne vous en chargerai pas... Est-ce que je m'occupe de vos affaires de famille, moi?... Vous ai-je jamais parlé de M'"'' Lacroix, voire propre sœur, qui meurt de misère, dans le faubourg Saint-Antoine, tandis que vous achetez des immeubles ?
— Ah ! vous savez ?... Ma sœur s'est mal conduite à mon égard.,.
— Vous l'avez ruinée de fond en comble, elle, son mari et ses enfants...
— Oh ! baron, je vous en supplie... ,
— C'est bien... ne recommencez pas... Que faites-vous aujourd'hui? Venez à Chatou avec moi; nous verrons Georgette.
— Impossible... Je suis attendu à Enghien chez l'un de mes clients, le marquisdeBligny...
— Un testament ?
— Non... un acte de mariage...
— Tiens, le capitaine de Bligny se marie?
— Vous connaissez le capitaine?
— Pour l'avoir rencontré dans le monde...
— Et il épouse ?...
— Sa cousine.
— A merveille!... Vous serez de retour pour dîner?
— Certainement.
— Je vous invite, rue Saint-Dominique avecFricard et Hochecorne... Georgette sera des nôtres; et si, au dessert, je suis content de vous, je signerai le petit acte en question que j'ai refusé de parapher, l'autre jour...
Georgette était seule à la villa de Chatou.
Le jeune Fénières, dont l'état de santé ne laissait aucune inquiétude, avait été transporté, dès le matin, chez son père, avenue Tru daine, 20.
Karl Gismarck trouva la Bergamote très attristée.
— Mon frère est mort, dit-elle, avec un gros soupir d'enfant.
^ Et vous pleurez?... Ah ! machèreamie, vous avez bienpeu de mémoire... Je vous demande à quoi pouvait vous servir ce frère qui- vous a honteusement chassée du Grand-Hôtel ?. . .
En prononçant ces paroles, le baron souriait à la bonne idée du docteur Hochecorne qui, chargé d'éconduire la Bergamote, avait trouvé le moyen, — on se le rappelle, — de voler une carte de visite du docteur Dilson, de contrefaire la
11 tira deux coups de pistolet, sans les atteindre.
signature de l'Américain et de donner ainsi à Georgeite un congé définitif. Le baron continuait :
— Le docteur Dilson était un misérable qui vous eût laissé mourir de faim, ma pauvre Georgette... Je vous jure que si j'étais à votre place, le deuil serait bien vite porté... C'était un quaker, votre frère... Il ne vous laisse rien... pas un sou...
— Je n'ai jamais compté sur son héritage, soupira la Bergamote, surtout depuis le jour où il a appris...
— Que vous étiez ma maîtresse?
— Oui...
Karl GismarcK eut un élan généreux. Il embrassa Georgette avec une ardeur inaccoutumée :
— C'est moi qui suis la cause de ta ruine, chérie... Mais, ne crains rien, je vais réparer...
— 0 bébé! tu me donneras la paire de brillants... Tu sais bien, avec la chenille d'or incrustée de saphirs et de rubis... Elle fera très bien, dans mes cheveux, la chenille...
— Mieux encore !... Si tu le veux. Georgette, tu seras ma femme?...
— Oui... Tu mas souvent parlé de cela; mais j'ai toujours cru que tu plaisantais. . . . '
— Je suis très sérieux... très sérieux... Passons l'éponge sur le passé... Te sens-tu la force de devenir une honnête femme?... Une grande dame?...
La Bergamote leva sur son amant des yeux attendris :
— C'est trop d'honneur pour moi.., Je ne mérite pas...
Alors, .le baron se mit à conter que l'inévitable vieillesse arrivait à grands pas; qu'il était seul au monde, et qu'il lui fallait, pour se& vieux jours, une affection profonde :
— Tu le vois, Georgette, conclut-il, je suis un égoïste, puisque je ne songe
qu'à moi...
— Vou&êtes bon, Karl... Vous avez un excellent cœur...
— Mais, tu n'auras pas à te repentir de ton sacrifice...
— Il n'y a pas de sacrifice de ma part, cria vivement la Bergamote... Je vous aime...
— Tu consens à devenir la baronne Gismarck? ' — J'en suis fière...
— A ma mort, tu hériteras de tous mes biens... Du reste, au contrat...
— Que parlez-vous de mourir?
— Tuas raison...
Le baron Gismarck fut d'une galanterie parfaite et il décida la Bergamote à accepter, pour le soir même, la place d'honneur à un dîner d'intimes qu'il otTrait,
en son hôtel de la rue Saint-Dominique, — un diner qui devenait, par la circonstance, un joyeux repas de fiançailles.