LES ÉTONNEMENTS DE MAITRE PILOU
Le capitaine Charles de Bligny avait quitté le salon de Juana Camba, le désespoir au cœur. 11 aimait cette femme, de toutes ses forces, de toute son ànie vaillante et fière. Tout ce que l'on pouvait dire contre Juana était faux: il le savait bien, lui que l'aventurière avait ensorcelé au point de lui faire oublier le respect qu'il devait à son père, les promesses damour échangées avec la douce enfant dont le rire charmeur égayait sa maison.
Le jeune comte faisait depuis longtemps une cour assidue à la princesse; mais Juana, iine mouche, n'avait point encore cédé aux furieux élans de tendresse de l'officier. Et pourtant, l'Espagnole passait pour la maîtresse de Charles.
M. de Bligny était reçu à l'hôtel de l'avenue d'Eylau, ainsi qu'il le disait luimême, tous les jours, à toute heure.
Dans l'entourage, aucun homme, — Gismarck excepté, — ne partageait avec Charles le droit et le pouvoir de pénétrer dans l'intimité de la dame.
Pour tous, Juana Camba apparaissait comme Tune de ces femmes qui vivent delà libre vie parisienne, étrangères amies de la fête, s'amusant comme de jeunes hommes, riant de tout, connaissant tout, le mal et le bien; et restant quand même, — si telle est leur fantaisie, — maîtresses de leurs désirs et de leurs sens.
Le capitaine ne pouvait être jaloux du baron, de ce vieillard aux allures
bizarres. Jusqu'ici, du reste, il avait ignoré les familiarités permises de Karl
Gismarck et de Juana Camba. Quand, pour la première fois, les deux hommes
se trouvèrent en présence, Charles ne ressentit aucun ombrage de cette révélation inattendue.
Le baron Gismarck était l'un de ces vieux amis avec lesquels les jeunes femmes aiment à causer de choses et d'autres, mais de choses non dangereuses. Ces personnages vont et viennent dans les salons parisiens; ils jomMit le wbist, chantent des romances ou hasardent des calembours ; leurs fades paroles remplacent Jes bonbons des marquis poudrés d'autrefois; ils savent, — par leur miroir, —
qu'ils ii'out rien à espérer. On les voit, s'éclipsant aux heures propices, sans espoir, sans flamme dans le regard... Us sont les gardiens tutélaires de la maison; et au besoin, les jolies pécheresses les iiivocfuent et les rappellent, pour prouver un alibi, comme font les prévenus et les accusés à la Correctionnelle et à la Cour d'assises.
Alors, maris et amants se rassurent et ils embrassent maîtresses et femmes, devant les vieillards, les terre-neuve de l'adultère :
— On n'est pas jaloux de ça !
Tel était le jugement que le comte de Bligny avait porté sur le vénérable Alsacien de la rue Saint-Dominique.
Tout être humain se compose d'un corps et d'un esprit.
Karl Gismarck regardait froidement le corps de Juana ; il commandait seulement à l'esprit de la jeune femme.
Et, étant maîtresse de son corps, l'Espagnole en faisait tout ce qu'elle voulait.
Femme de sens, lorsque le désir grondait en elle, lorsque la valse et les attouchements l'avaient échauff'ée, débarrassée du monde, elle s'abandonnait aux caresses de son domestique, l'Espagnol José.
Et quand revenait l'accalmie, elle ressentait comme une jouissance secrète de se retrouver maîtresse d'elle-même, indépendante des hommes, avec la faculté de jeter à la porte le laquais payé pour la servir jusque dans son alcôve.
Pourquoi donc ne se livrait-elle pas au beau jeune homme qui, seul, mettait son cœur en fête, à ce gentilhomme, officier élégant, dout lesyeè'x luisaient dans une aurore resplendissante de promesses, dont les bras nerveux la feraient tressaillir sous les folles étreintes du plaisir?...
Ce José, ce domestique, — infime toréador en rupture de cirque, — goujat éhonté, à la langue grossière, no remplaçait pas le héros charmeur que la femme sensuelle avait rêvé.
Juana Camba refusait le rôle de maîtresse, pour devenir un jour femme légitime.
Oui, elle avait songé à accepter la main du comte Charles; et peut-être son langage eût-il été difl'érent si Karl Gismarck ne s'était pas trouvé aux écoutes, le jour où l'officier français lui ofTrit d'échanger sa couronne fermée, sa couronne en toc de princesse espagnole contre une couronne authentique de comtesse de France.
Vraiment, la princesse cherchait, à cette heure, à efTacer le passé odieux de son métier d'espionne aux gages de la Prusse ; mais la main brutale de son maître Gismarck s'était appesantie sur elle, effondrant d'un seul coup toutes ses générosités et toutes ses vaillances tardives.
La femme avait disparu ; l'esclave courbée sous la honte, affolée de terreur, allait agir.
En quittant l'hôtel de l'avenue d'Eylau, le capitaine Charles s'était fait conduire au bois.
Il savait les habitudes de la princesse, les allées à peu près désertes qu'elle recherchait, lasse de la parade autour du lac. Il renvoya sa voiture et altendit.
Un landau armorié débouchait au pas. Sur un signe de l'Espagnole, le cocher arrêta ses chevaux.
Juana ne parut nullement surprise, ni fâchée de la rencontre.
Et comme le valet de pied refermait la portière, la princesse soupira, d'une manière toute naturelle, afin de dérouter la curiosité de ses gens :
— Oh ! mon cher comte, je désespérais de vous rencontrer. L'officier prit place et les chevaux continuèrent la route au grand trot.
— Vous m'en voulez encore? demanda Juana souriante. Charles ne répondit pas.
L'Espagnole murmura d'une voix caressante :
— Juana ne peut pas être votre femme.
— La raison? Mais, la raison ? Je vous en suppKe. Dites que vous ne m'aimez pas.
— Je vous aime,
— Vous n'êtes pas libre... Vous avez un mari... Votre veuvage est une invention.
— Je n'ai plus de mari. Je suis veuve.
— Un amant, alors? fit-il accablé.
— Vous m'injuriez inutilement, monsieur.
Ils gardèrent le silence, envahis tous deux par la brise odorante qui courait sur leur front, lui fiévreux, les yeux hagards; elle, songeuse.
C'est à ce moment que, du fond de leur calèche, le comte de Bligny et Miwic- Marguerite aperçurent Charles et que la jeune fille perdit connaissance, après avoir jeté un faible cri d'angoisse étouffé par le bruit des chevaux.
Le capitaine était tellement absorbé dans ses rêveries douloureuses qu'il ne reconnut pas la voiture de son père.
Juana Camba laissait sa main entre les mains du jeune homme.
La princesse fut sur le point d'avouer la terrible mission que Ivarl Gismarck lui avait imposée. Mais elle était femme, et l'idée de se ravaler devant le seul. homme qu'elle aimât au monde dissipa son généreux désir; obligée au vol, l'espionne se promettait au moins de mettre à l'abri l'officier détenteur des plans.de laisser accuser tous les employés du ministère de la guerre, de s'avouer ellemême coupable, plutôt que de déshonorer le jeune homme.
Ils arrivaient à l'avenue d'Eylau.
— Oubliez-moi, dit 1 Espagnole.
Et brusquement, elle ajouta :
— Je vous ai trompé, monsieur... Je suis la maîtresse du baron Gismarck. Elle fut brave dans son insolence, dans son mensonge.
IS'osant reparaître chez lui, Toflicier demanda Ihospitalité à lun de ses t camarades, avec lequel il demeura jusqu'au moment où, se croyant enfin vain- e qneur de lui-même, il se rendit à Enghien auprès de son père et de Marie Marguerite.
Maintenant, les deux jeunes gens parlaient de leur bonheur à venir, sous les ombrages du parc. La cousine redevenait rieuse.
Lo mariaç^e allait avoir lieu très prochainement à Enghien; et c'était à la villa un va-et-vient de fournisseurs, modistes, couturières, lingères, luttant d'activité pour le trousseau de la fiancée.
Ce jour-là, le marquis de Bligny attendait M'^ Pilou, son notaire, qui devait lui soumettre le projet de contrat par lequel l'ancien ambassadeur consentait à £ Marie-Marguerite une dot équivalente à la fortune que Charles tenait de sa mère.
Les enfants étaient joyeux, tout entiers à leurs rêves d'amour, quand l'ancieB ambassadeur vint les rejoindre sous la charmille du parc.
M. de Bligny paraissait grave. Une idée le préoccupait, une idée qui pouvait jeter un voile de tristesse sur le visage aimé de Marie-Marguerite.
— Qu'avez-vous donc, mon oncle .^iit la jeune fille en se levant poiir faire place au vieillard.
— Marguerite, ma chère Marguerite, tu m'aimes bien, dis?
— Ohl oui, mon oncle.
— Comme un parent?...
— Comme un père...
— Chère fille... C'est que j'ai à te faire une confidence grave... très grave... Il s'agit de ta naissance... Tu vas te marier et j'ai le devoir de tout te dire...
— Ah !... Parlez vite, vous m'effrayez, mon oncle, mon cher oncle...
— Le titre que tu me donnes, chère enfant, je n'y ai aucun droit...
— Je ne suis pas votre parente?... la cousine de Charles?...
— ?Son... Le nom de Solmes n'est pas ton nom... la sœur de ma femme est morte sans enfant...
— Alors, je suis... une étrangère? demanda Marguerite, la voix oppressée, Bosant regarder son fiancé.
— Tues la fille de notre cœur, dit M. de Hligny, en pressant la demoiselle contre sa poitrine.
— Quels sont mes parents ?
— Tu n'as ni père ni mère... La joie est venue à notre foyer le soir où ta grand'mère t'a confiée à ma pauvre femme...
— Et ma grand'mère?
— Morte...
— Son nom ?
— Je ne puis le dire... A quoi bon, du reste?...
— Ah!...
Mais Charles avait pris les mains de Marie-Marguerite:
— Je savais tout... Je n'osais parler... Dans quelques jours, tu t'appelleras la comtesse de Bligny... As-tu besoin d'un autre nom ?..,
Un domestique vint annoncera l'ancien ambassadeur l'arrivée de M" Pilou, qui attendait au salon.
Le marquis embrassa encore Marie-Marguerite ; et c'est avec toute sa tendresse que la jeune fille murmurait, les mains jointes:
— Je le regrette... je ne puis pas vous aimer plus que je vous aimais.
Le notaire s'inclina devant le marquis.
— Je vous remercie, maître Pilou, de votre exactitude ..
— Je serai toujours à vos ordres, monsieur le marquis... Ils s'assirent.
— Vous avez rédigé le projet de contrat?
— Parfaitement.
— Vous avez stipulé, selon mes désirs, des apports identiques pour les futurs époux ?
— Oui, monsieur le marquis. . . Régime de la communauté réduite aux acquêts . . . Vous constituez à monsieur votre fils cinq cent mille francs en immeubles, et mademoiselle votre nièce apporte pareille somme en rentes françaises...
— C'est bien cela...
— lime faudrait, à présent, les noms et prenons de la fiancée... votre nièce...
— Cette jeune fille n'est pas ma nièce... Elle n'est pas ma parente... C'est seulement il y a quelques minutes que j'ai été obligé, à cause du --onlrat, de lui apprendre le secret de sa naissance. . .
— Cette demoiselle est orpheline? interrogea le notaire, en se préparant à écrire.
— Oui...
— Et elle se nomme?
— Marie-Marguerite...
— Ah ! fit Pilou, en dressant l'oreille.. Puis, mentalement, il ajouta:
Allons donc!... Je suis stupide !...
Le marquis reprit :
— Marie-Marguerite n'a jamais connu ses parents...
— Les noms des père et mère?
— Père et mère inconnus...
— Le lieu et la date de la naissance?
— Nemours, 37 décembre 1864...
A ces mot» le notaire se leva, étourdi.
— Qu'avez-vous, monsieur?
— Rien... Rien...
Mais, tout haut, malgré lui, Pilou répétait :
— Marie-Marguerite!... Nemours, 27 décembre 1864 !... L'ancien ambassadeur observait l'agitation du notaire.
— Est-ce que ce nom,, cette date, ce pays, éveillent en vous des souvenirs?
— Non... Non...
— Vous êtes très pâle, monsieur...
• — Nemours... Oui, c'est le nom de Nemours... J'ai toujours eu pour la famille d'Orléans, une admiration profonde... Et cette, date du 27 décembre... 1864... Vous avez bien dit: 1864?... Eh biea,'c'est en 1864, au mois de novembre... Non... Décembre... Décembre... que j'ai dû me marier... là-bas, en Alsace... Vous connaissez l'Alsace, monsieur le marquis?... L'Alsace, une contrée merveilleuse que nous reprendrons un jour...
Le notaire retrouvait, peu à peu, une attitude plus calme, lorsque la porte s'ouvrit et qu'un valet annonça :
— Monsieur le docteur Dilson...
■ Cette fois, Pilou perdit la tète. Le sang afflua à son cerveau. Les bras tendus en avant, il criait :
— impossible!... Impossible!... Dilson est mort !... .
Déjà l'Américain avait salué le marquis. Doucement, il s'avança vers le notaire :
Les morts vont vite !... Les morts reviennent !... lit-il d'une voix gouailleuse.
Mais, sans s'inquiéter de la frayeur du petit notaire, Petrus Dilson s'adressa à l'ancien ambassadeur :
— Veuillez m'excusez, monsieur le marquis, de m'ètre fait annoncer si brusquement et d'être entré chez vous d'une manière aussi insolite... L'affaire qui m'amène ne souflVe aucun retard...
Pendant que M. de Rligny s'excusait auprès de M"" Pilou et l'invitait à attendre dans une pièce voisine, le notaire essuyait son front en sueur, les cheveux hérissés, les jambes tremblantes.
— Complot !... cria Brûlot, en retenant la portière
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Il entendait le bruit de trois bombes éclatant à la fois ; Dilson vivant! Marie- Marguerite retrouvée! Le père et la iille réunis!...
Comment Gismarck se tirorait-il de là ?
Dès que la porte se fut refermée sur Pilou, Petrus Dilson dit gravement au marquis :
— Cet homme est un misérable...
Et comme l'ancien ambassadeur avait eu un geste de révolte, en entendant porter une accusation aussi imprévue, aussi terrible contre l'un des notaires les plus respectés de Paris, l'Américain continua :
— Je vous donnerai des preuves irréfutables, monsieur le marquis... Il ne faut pas que cet homme soit honoré plus longtemps de votre conliance... Mais, monsieur, ce n'est pas pour démasquer M'' Pilou que je suis venu... Une raison autrement importante m'a conduit ici...
— Parlez, monsieur le docteur...
— Je suis venu au sujet d'une jeune fille que vous aimez^ comme si elle était votre enfant.
— Marie-Marguerite?
— Oui... Marie-Marguerite.
— Vous la connaissez ? demanda M. de Bligny d'une voix émue.
— Elle ?... Non... J'ai connu sa famille?...
— Sa famille ?.,.
— Je savais que feu M""* la marquise Hortense de Bligny Vêtait chargée d'un dépôt sacré.
Alors, Petrus Dilson se mit à conter qu'il était le père de Marie-Marguerite. Il dit la rencontre toute fortuite de Blanche de Beaulieu au Grand Hôtel, le dévouement de la sœur de charité, l'histoire de la comédie du château des Granges, la reconnaissance qu'il gardait au capitaine Charles, à ce vaillant jeune homme qui, au péril de sa vie, l'avait empêché de mourir dans les terrains vagues de la rue Ordener. Il parla de sœur Angélique hésitant encore à se faire reconnaître de sa fille. Il dit les ménagements qu'il fallait prendre auprès de Marie- Marguerite.
L'ancien ambassadeur sentit deux grosses larmes brûler ses joues. Puis, tendant la main à Dilson :
— Votre enfant est digne de vous. Attendez-moi ici, je vous prie. Je congédie le notaire, et pour toujours; puis, je rejoins Marguerite et mon fils, qui m'attendent dans le jardin. Nous reviendrons ensemble... tous ensemble. — A tout à l'heure.
LES MARTYRS DE LA VIE ôjli