LA POLICE FRANÇAISE ET LES ESPIONS PRUSSIENS
Petrus Dilson venait de presser sur sa poitrine Marie-Marguerite.
Ils restèrent un moment serrés l'uncontre l'autre, dans l'un de ces attendrissements où des larmes joyeuses font oublier les heures tristes du passé.
Le docteur se trouvait enfin en présence de sa fille, do cette enfant à laquelle il avait songé tant de fois, sans la connaître, depuis le jour où sœur Angélique lui apprit qu'il était père.
Au milieu de sa joie débordante, le savant oubliait et les moments pénibles des premiers labeurs et les forfaits des ennemis semés sur sa route. Il oubliait les sombres découragements, les rivalités jalouses ; il oubliait sa gloire, le bruit fait autour de son nom et de son génie pour apparaître seulement un père affectueux et tendre.
Il regardait Marie-Marguerite, aussi ému, aussi tremblant qu'elle-même, et il murmurait de douces paroles qui menaient la caresse jusqu'au plus profond du du cœur de la jeune fille.
Et ravie, et charmée, fière d'être la fille de cet homme, Mario-Margueriie parlait de l'existence heureuse qu'elle devait à la famille de Bligny.
A un moment, elle s'arrêta, rougissante, après avoir prononcé le nom de Charles. Ce fut le docteur Dilson qui acheva la phrase commencée.
— Vous serez la femme du comte de Bligny...
— Cher père...
Avec sa voix d'enfant, la jeune fille demmda ;
— Comment ave/-vous appris le projet de mon mariage?
— Par une personne que vous aimerez un jour...
— Vous ne pouvez me dire quelle est cette personne?
— J'espère que bientôt elle viendra elle-même...
— Est-ce que je la connais ?
— Oui...
Mais, craignant de trop parler, le docleur Dilson embrassa Marie-Marguerite;
— C'est à moi, dit-il qu'il appartient d'assurer votre bonheir... Restez encore dans cette maison que vous aimez, en attendant qu'il me soit permis de vous nommer, devant tous, ma fille !!!
Après avoir jn-is congé des Bligny, le docteur Dilson regagna en toute hâte sa villa, seulement éloignée de quelques centaines de mètres de la demeure du marquis.
Depuis plus d'une heure, Joseph Putois, l'ancien inspecteur de la sûreté, attendait l'Américain.
En traversant le couloir menant au salon, le docteur rencontra un domestique en petite livrée portant des favoris rouges.
Le valet causait avec Bernard. Il s'avança vers Dilson et, dès qu'ils furent seuls :
— Mon frère, j'ai reçu votre lettre... Me voici à vos ordres.
— C'est bien, Jacques...
— Le Flambard se range, fit le domestique du docteur Hochecornej avec un geste d'orgueil.
— Tu as vu Gcorgette?
— Ce matin môme... Elle viendra vous voir quaud vous le désirerez... 11 faudra qu'v lie se range, celle-là aussi...
— Tu diras à notre sœur que je me rendrai chez elle demain, à trois heures... Au revoir, Jacques. . .
Le Flambard s'étant retiré, le docteur Dilson entra au salon. Joseph Putois courut au-devant lui :
— Bonnes nouvelles, monsieur le docteur, bonnes nouvelles... J'ai la traite de vingt mille francs...
— Les individus n'ont pas fait de difficultés?
— Légèrement, en commençant... Ils ont voulu m'étrangler ; mais à Creil, nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde... Avec l'argent, on marche ferme...
— Et vous pensez que cette preuve suffirait à établir la culpabilité du baron Gismarck ?
— Non... mais nous établirons, pièce par pièce, le plan infernal de l'Allemand... Nous prouverons que, pour avoir une fortune, Gismarck a tenté de vous tuer... Les documents abondent...
Et la voix vibrante ;
— Oh ! le Prussien, je le tiens, celte fois, je ne le lâcherai pas... Les Pilou, les Hochecorne, les Poitevine Raveaud, nous n'en ferons qu'une bouchée... Mais, le plus dur, c'est de mettre la main sur le grand patron... Monsieur le docieur, restez dans l'ombre... Le baron Gismarck vous croit mort. Laissez-moi faire...
— Vous vous trompez, monsieur Putois, le baron Gismarck sait, ou saura dans une heure, que j'ai échappé à la catastrophe du château des Granges...
— Comment cela ?. . . Ce n'est pas monsieur de Bligny qui . . .
— J'ai rencontré le notaire Pilou chez le marquis... Joseph Putois leva les bras au plafond, en soupirant :
— Quelle faute!... quelle faute!...
Il se recueillit quelques instants, et, plus calme :
— J'ai trouvé...
— Quoi?
— Un nouveau plan...
— Inutile...
— Vous dites?
— Inutile... mon cher monsieur, je renonce à toute idée de vengeance...
— C'est impossible!...
— Ma résolution est facile à expliquer... Ecoutez-moi : La mission que je me suis donnée, en quittant le Nouveau-Monde, est à peu près terminée... J'ai retrouvé ma lille; je vais revoir ma sœur, avec l'espérance de la ramener au bien, ainsi que je ferai pour Jacques... Demain, je verrai Georgette...
— Vous voulez...
— La tirer des griffes de ce misérable x-Vllemand?... Oui...
— Georgette? Le meilleur atout de mon jeu, gronda Putois.
— La vengeance était autrefois le plaisir des dieux; aujourd'hui, la vengeance ne saurait être une satisfaction pour un homme de travail... J'ai mieux à faire...
— Vous pardonnez alors à l'infâme Gismarck?
— Je ne pardonne pas, monsieur... J'oublie...
— Il recommencera... Il vous tuera, enfin!...
— Un Gismarck ne tue pas un D il son...
Sur ces mots, l'Américain tendit à- Putois un chèque tout préparé :
— Je vous remercie, monsieur, de tout le zèle que vous avez déployé dans cette affaire... Permettez-moi de joindre à mes remerciements cette somme de cinquante mille francs, que je vous prie d'accepter...
Joseph Putois repoussa de la main le papier que le docteur lui offrait :
— Un mot, monsieur?
— Je vous écoute,
— Tout est fini, n'est-ce pas?,., bien fini?...
— Parfaitement...
— Alors, je refuse cet argent, que je n'ai pas gagné... Mais, je vous déclare que moi, Joseph Putois, — ancien inspecteur de la sûreté, — je reprends, pour mon compte personnel, la campagne que vous abandonnez. Je vous donne ma parole que j'enverrai au bagne le nommé Karl Gismarck. en compagnie de ses amis Pilou et Hochecorne...
Le petit homme d'affaires ne ressemblait plus au Putois doucereux et câlin
que le docteur Petrus était allé trouver rue de l'Homme-Armé; c'était un Putois tout nouveau, à l'œil allumé, aux lèvres frémissantes, un Putois grandi, transfiguré.
— C'est décidé, vous en restez là? fit-il en se plantant devant l'Américain.
— J'en reste là, monsieur, et je m'étonne même de l'acharnement que vous mettez à la poursuite du sieur Gismarck.
— Monsieur le docteur, je me considère comme obligé de parler d'une chose que je voulais taire.,. Savez-vous pourquoi, après vingt-cinq année de bons et de loyaux services, j'ai été révoqué des fonctions que j'occupais à la Préfecture?... Non, n'est-ce pas? Quand vous êtes venu chez moi, vous vous êtes dit : ce Putois est un vieil employé en retraite qui utilise ses loisirs?...
— Votre nom m'était resté dans la mémoire à l'occasion dun fait divers relatif à l'atîaire Troppmann; à\ JNew-York, j'avais appris, sans vous connaître, votre intelligence et votre courage; et, en me présentant rue de l'Homme-Armé,^ je savais d'avance que vous mettriez tout en œuvre pour m'aidei* de votre expérience...
— Vous ignoriez ma révocation?
— Oui.
— Eh bien, monsieur le docteur, vous vous êtes trompé... J'ai été révoqué, parce que j'ai osé tenir tête au chef de la sûreté d'abord, au préfet de police ensuite, enfin au ministre de l'intérieur lui-même. L'histoire est simple, pleine d'enseignements. Un jour, je suis allé trouver le chef de la sûreté et je lui ai dit : « Il vient d'arriver à Paris un individu qui s'appelle ou se fait appeler le baron Karl Gismarck... Cet homme est un espion prussien. » — « Ah! m'a répondu mon supérieur, vous en êtes sûr?... » — « Très sûr, » ai-je dit. Mon chef haussa les épaules, en répliquant : « Putois, quand je vous chargerai d'une mission, vous l'accomplirez; mais, pas d'initiative personnelle: nous n'en voulons pas. »
Comme avec mon flair de policier je sentais mon espion, j'observai les allées et venues de Gismarck, ses rendez-vous fréquents dans une brasserie de la rue de Dunkerque, à un hôtel de l'avenue d'Eylau, chez la princesse Camba, ses nombreuses absences de Paris, son attitude à un bal de l'Elysée, devant le personnel de l'ambassade d'Allemagne, et je demandai une audience au préfet de police. « Monsieur le préfet, je tiens un espion allemand. » — « Mes compliments, monsieur, fit le préfet, sans ajouter d'ailleurs aucune importance à mes paroles, et comment se nomme le personnage? » — « LcbaronKarl Gismarck. » Le préfet eut un rire bruyant; il me congédia en ces termes : « Mon pauvre gtîrçou, je connais le baron Gismarck ; ce monsieur est Alsacien ; je l'ai rencontré plusieurs fois dans le monde,.. Monsieur Putois, vous êtes un homme habile, je le sais. Réfléchissez donc : Si la personne que vous accusez si légèrement était ce quevous dites, elle se cacherait, elle ne vivrait pas au grand jour, en plein soleil de-
Paris. » Et comme j'insistais, otï'rant de donner dos preuves à luppui de mou affirmation, le chef de la police française me mit à la porte de son cabinet.
Je suis entêté comme une mule, et quand j'ai mis quelque chose dans ma caboche, vraiment, je ne m'appartiens plus : le désir de savoir me brûle. Dans toute autre affaire, peut-ètro, je me serais tenu coi... Mais là, monsieur le docteur, je me rappelais l'Empire, les joueurs de trombone et de clarinette, tous ces mouchards fondant sur la France, préparant, de longue main, notre écrasement ; je revis, dans une lueur sanglante, le maréchal Bazaine condamné à mort pour trahison, et il me sembla que, moi aussi, je serais un traître, si je gardais le silence... J'écrivis au ministre. Le lendemain, j'étais révoqué.
Depuis ce jour-là, — en dehors de mes occupations d'homme d'alTaires, — j'ai suivi Gismarck, pas à pas: je l'ai vu, travaillant chez les minisires, dans les clubs, dans les tripots, dans le plus grand monde, dans les restaurants à la mode, au Sénat, à la Chambre des députés; je l'ai vu avec les ambassadeurs, se révélant, chaque jour, sous des formes nouvelles. Il m'est apparu, courant un soir avec des rôdeurs de barrières; une autre fois, avec des viveurs; tantôt il était l'ami des ouvriers, tantôt le camarade des étudiants de Paris. Et jamais le même individu; il va déguisé, méconnaissable, excepté pour moi seul. Qu'il ait son monocle carré à l'œil droit ou ses lunettes bleues, ou qu'il regarde la foule de ses yeux perçants, éclatants comme des reflets de métal en fusion, toujours et partout, je retrouve mon Gismarck.
Et en cherchant cet homme, entendez-moi bien, — cet homme à la barbiche rouge, qui passe fièrement sur nos boulevards, en redingote boutonnée, qui -i ses entrées libres chez nos ministres, — j'ai trouvé les espions subalternes tenus d'obéir au maître... Au premier rang, apparaît une grande dame, une aventurière que l'on courtise et que l'on salue... C'est elïrayant!... Les espions prussiens nous cernent, comme ils le faisaient en 1869, et je me dis que la guerre est prochaine. La parole de Frédéric II est encore vraie, allez!... « Soubise a cent cuisiniers et un espion; moi, j'ai un cuisinier et cent espions. » M. Grévy n'a peut-être pas cent cuisiniers, comme Soubise; mais, comme Soubise, il n'a qu'un espion; l'empereur Guillaume a cent espions!...
Le petit Putois était tout en sueur; il s'essuya le front, en continuant :
— x\h ! je le sais bien, le temps de la défiance ne dure pas à Paris. Pendant la guerre, on aurait massacré un individu, par le seul fait iju'il était x'iranger; aujourd'hui, on rit de ces choses et on raille les journalistes qui se permettent d'affirmer que les négociants ont le devoir d'être plus circonspects dans le choix de leurs employés... Voilà pourquoi je rencontre des espions chez les commissionnaires en marchandises, dans les maisons de banque, dans les hôtels, dans les cafés, parmi les filles de brasserie, au quartier lalin comme au boulevard Rochechouart, rue Saint-Dominique et rue de Grenelle-Saint-Germain comme à l'avenue des Champs-Elysées, comme dans les environs de Paris...
Ce réseau infernal, je veux le délruire !... Aussi, monsieur le docteur, je me suis donné tout à vous, dès qu'il s'est agi de Karl Gismarck; en menant votre affaire, je préparais la mienne... Vous abandonnez la bataille; je n'ai plus droit à votre argent...
Le docteur Dilson avait écoute le policier avec la plus grande attention.
— Ce que vous m'avez conté est étrange, monsieur...
— Une chose plus étrange encore, c'est que Tinders et Gismarck ne forment qu'un seul homme... C'est Tinders qui a dressé les batteries du baron Gismarck, alors que Tinders était en Amérique... \os millions iront en Allemagne!... Les Prussiens feront la guerre à la France avec les millions du docteur Dilson !...
— Pourquoi avez-vous tardé si longtemps à m'éclairer?
— Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je craignais de me tromper... C'est seulement à la gare du JNord que pour moi la. lumière s'est faite... Je me disais : il faut attendre et agir quand même... Gismarck chasse deux lièvres à la fois; je me sens de taille à lutter contre l'Allemand... Et voyez-vous, l'idée de la patrie me donnait des forces et du courage pour poursuivre notre œuvre de légitime vengeance... Vous êtes riche, assez riche pour jeter l'or à pleines mains... Votre or, je ne le volais pas, en l'employant à une double affaire...
Petrus Dilson prit la parole...
— Monsieur, ce que vous me dites là est grave... Vous êtes Français, et bon et vaillant Français. Naturalisé citoyen américain, j'ai gardé de la mère patrie un souvenir impérissable, malgré les tristesses et les deuils d'autrefois, malgré l'indifférence de mes compatriotes envers l'inventeur, malgré le crime odieux de ce Paris laissant mourir de faim l'homme qui fut mon père... Ma vie a été une longue lutte, un incessant labeur... J'ai une fille que j'aime, un frère et une sœur que je tirerai du vice et de la misère, de la misère, qui restera éternellement la cause la plus humaine du vice... J'avais droit au repos; mais voilà que de nouveaux devoirs s'imposent à ma conscience... Cette patrie, que j'ai reniée dans l'un de mes jours de découragement et d'angoisse, cette patrie, — la France, — elle fait encore vibrer mon cœur... Je pleurais, en 1870, lorsque arrivaient à New-York les fatales nouvelles... J'ai tressailli là-bas, comme si j'avais entendu les br'nts des clairons sonnant la défaite, comme à l'apparition de toute la France en deuil !... Je voulais me rendre à l'appel, quand on criait : « Aux armes ! » Je ne le pouvais plus : les veilles m'avaient usé, au point de me rendre incapable de porter un fusil...
Aujourd'hui vous m'affirmez que la patrie 0É>t en danger!... Eh bien ! si vous m'apportez des preuves, des preuves matérielles que Tinders et Gismarck sont le même homme et que cet individu est un espion aux gages de l'Allemagn-e, vous me retrouverez avec vous, prêt à agir.