‹ Les martyres de la vieChapitre 49 sur 83 · FIANCÉE POUR RIRE · texte numérisé non relu

FIANCÉE POUR RIRE

Comme sept heures sonnaient à toutes les pendules de l'hôtel Gismarck, le premier vicaire de Sainte-Thérèse, très élégant sous son habit noir, vint offrir le bras à La Bergamote. Le docteur Hochecorne et le baron suivaient gravement le couple.

On se mit à table.

Le repas fut gai, très animé. Ce diable d'abbé Fricard avait un esprit d'enfer. Il connaissait Paris, dans tousses coins et recoins ; il parlait de fêtes extraordinaires ; il contait des histoires de femmes du monde, des galanteries à déshonorer toutle faubourg Saint-Germain ; mais si les mots étaient à double entente, le langage du jeune prêtre n'était nullement grossier. L'abbé ne pouvait oublierqu'il s'adressait à la future baronne Gismarck.

Georgette en robe claire, la chevelure fleurie d'une rose du Bengale, sa Heur préférée, commençait à prendre son rôle au sérieux. Pour ce soir-là, elle avait dédaigné les costumes excentriques, les bijoux voyants, toute la fantasmagorie des toilettes du demi-monde. Ses cheveux eux-mêmes avaient subi une transformation; au lieu de tomber en broussailles et de couvrir son front, ils étaient relevés, séparés par une raie toute droite et correctement roulés en torsades sur la nuque.

La Bergamote avait connu M. Fricard chez les Verlaine, du temps où l'abbé courtisait la lille de l'amiral ; elle ignorait la double vie que menait le prêtre. Mais comme, à plusieurs reprises, lors de la fête de Chatou, le notaire, le

LES MAIITYIIS I)i; LA Vlli 643

médecin et le baron lui-même appelaient Fricard « l'abbé », « mon cher abbé » et que cette désignation paraissait étrange aux convives, ce fut llochecornc qui fournit l'explication, aflirmant que Fricard avait un frère dans les ordres et que l'on donnait à Augustin la qualité appartenant à Edmond, par pure plaisanterie. La chose parut très drôle, très originale, et ces dames, — les amies de Georgette, — s'en amusèrent beaucoup.

Le dîner touchait à sa fin.

— L'absence de notre ami Pilou m'inquiète, observa Hochecorne.

— Moi aussi... fit l'abbé. Le baron prit la parole :

— Soyez sans inquiétude, messieurs, le notaire est à Enghien ; il sera de retour ce soir...

Et se penchant à l'oreille de la Bergamote :

— Ma chère Georgette, vous le savez, vous êtes ici chez vous, maîtresse de maison, à titre provisoire en attendant que ce titre devienne définitif; ce qui ne tardera pas... Nous allons vous demander la permission de passer au fumoir...

Ces messieurs s'étant levés de table, Georgette se rendit dans un petit salon, prit place au piano et essaya de déchiffrer quelques pages de A\'agner.

Le baron Gismarck, le docteur Hochecorne et l'abbé Fricard se frottaient les mains de contentement. Le médecin donnait des détails très précis surle cadavre trouvé sous les décombres du château des Granges, tandis que Lux et Justin versaient dans dos tasses du Japon un café clair et plein d'arôme, — un mélange savant, — que l'étranger préparait lui-même, poursaconsommaticm personnelle.

L'abbé perdait patience.

— Mon cher baron, Pilou estassommant... J'ai un rendez-vous àdixheures...

— Un rendez-vous à Passy?

— Précisément.

— Pauvre petite Suzanne...

— Plaignez-la... Il m'en arrive de belles avec cette écervelée!...

— Quoi donc? interrogea Gismarck.

— Suzanne est enceinte !...

Le docteur Hochecorne allumait un nouveau cigare. Entre deux bouffées, il dit:

— L'abbé, si vous m'aviez écouté, votre maîtresse n'en serait pas là...

— Oui, je sais... Un avortement... Suzanne a refusé...

— Il fallait l'y contraindre, ajouta le médecin.

— Et que vient de faire votre Suzanne? reprit le baron.

— Elle a quitté ses parents...

— Parce qu'elle était enceinte?

— Oui...

64i LES MARTYRS DE LA VIE

— Diable ! c'est que l'amiral Verlaine est encore un gaillard... Je l'ai rencontré à un bal de l'ambassade russe... Fricard, tenez-vous sur vos gardes...

— Enfii}, conclut l'abbé, brisons sur ce chapitre... L'amiral ne pourra jamais supposer que la robe d'un prêtre cache l'amant.

Karl Gismarck était en humeur de rire:

— Et la Flamboyante, mon cher abbé?

— La Flamboyante?. Elle est toujours à Saint-Lazare... Mais, je l'aurai!... Je l'aurai ! . . .

— Parbleu! intervint Hochecorne, prenez-la de force.

— J'ai bien essayé, docteur, mais cette fille-là n'aime pas la soutane .

Des pas précipités retentirent dans l'antichambre. La porte s'ouvrit. Pilou entra, les yeux effarés, le visage défait, avec de grands gestes,, des gestes d'aliéné ou d'homme ivre.

— Qu'y a-t-il? interrogèrent les trois hommes.

• Le notaire s'était violemment assis sur l'un des divans du fumoir. 11 reprit haleine et soupira dans un râle :

— Dilson l'Américain, Dilson le millionnaire... le docteur Dilson...

— Est mort!... interrompit le baron... nous savons cela...

— Reqiiiescat inpace !... soupira Fricard.

— Après? après?... demandait Gismarck.

Le notaire se leva:

— Dilson est vivant!

— Allons donc!... Vous êtes fou!... cria le docteur Hochecorne.

— C'est un fumiste ! ajouta l'abbé.

— Vous savez que je ne goûte guère les plaisanteries inutiles, dit l'Allemand.

— Je ne suis pas fou... Je ne plaisante pas, quand il s'agit de choses aussi importantes... Dilson est vivant: je l'ai vu, chez M. de Bligny, à Enghien.

M'^ Pilou venait de parier, par phrases coupés, rapidement, avec une tonalité aiguë, sifflante, en dehors de ses manières calmes et réfléchies.

Mais ses amis apprirent bien vite qu'il ne perdait pas la raison lorsque, froidement, il retraça les péripéties de ses étonnemenis dans le salon de M. de Bligny, la brusque révélation de l'existence de Marie-Marguerite, l'entrée stupéfiante du docteur Dilson, le renvoi honteux que lui infligeait l'ancien ambassadeur.

Le docteur Hochecorne et l'abbé Fricard le regardaient sournoisement, avec cette idée commune: « Nous sommes perdus!... » mais aussi, avec le secret désir de se tirer de l'affaire, les mains nettes, coûte que coûte.

Le verbiage du notaire où retentissaient les mots: « code pénal et cour d'assises » évoquait toujours de nouvelles terreurs pour les associés de Karl Gismarck.

LES MAIITYRS DE LA VIE Oio

Brusquement, le baron interrompit M" Pilou. Sa voix de métal vibra encore, aussi terrible que lors de leur première entrevue à ce même bùlel de la rue Saint- Dominique:

— Messieurs, quel est le général qui n'a pas perdu de bataille?... L'Américain est vainqueur dans la première escarmouche... Est-ce une raison pour désespérer?

Le docteur Ilochecorne écrasait son cigare entre ses doigts :

— Dilson a retrouvé sa fille... Georgclte sera déshéritée...

— Et, ce qui est plus dur encore, dit l'abbé, c'est que la justice va tirer au clair le procès de la Flamboyante... Malheur à vous, maître Pilou !... Malheur à vous, docteur Ilochecorne!

— Assez, l'abbé!... cria le baron... Si nous étions définitivement battus, vous payeriez les pots cassés, comme les autres : je m'arrangerais pour cola...

— Oh! monsieur...

— Très bien!... Très bien !... firent en même temps le notaire et le médecin. Alors Karl Gismarck exposa son nouveau plan :

— 11 faut empêcher le mariage de Marie -Marguerite et du comte (>harles de Bligny... La chose est facile... Docteur Ilochecorne, est-ce que le jeune Arthur Fénières est tout à fait rétabli ?

— Absolument... J'ai rencontré hier le faux pendu sur le boulevard Magenta.

— Arthur habite toujours chez son père, avenue Trudaine ?

— Non... Par la raison bien simple que son père Tachasse de chez lui... Il me redoit encore quinze mille francs...

— Où est-il allé ?

— Il s'est fait recueillir par la Ghatte-Eplucheusese... rue de Constantinople.

— Un joli garçon!... remarqua l'abbé, enjoignant les mains.

— Ilochecorne. vous verrez Fénières demain, et vous lui direz qu'il vienne me parler...

— Il refusera !

— Vous ajouterez qu'il s'agit des billets remis à Meyer-Worms...

— Il refusera encore bien plus vite, objecta Pilou.

— Alors, j'irai moi-même le trouver...

Et, pour ranimer les espérances de ses associés, Karl Gismark ajoutai :

— Avant huit jours, je remettrai à chacun de vous une forte avance sur notre nouvelle entreprise... Je réponds du succès...

Georgelte entrait.

Le baron raccueillit très^racieusement :

— Pardon, chère amie, de vous laisser aussi longtemps isoléedans cette maison qui est la vôtre ; ces messieurs et moi nous avions à terminer une toute petite question relative à certains papiers utiles à notre mariage... Nous nous préparions, du reste, à vous rejoindre au salon...

6i6 LES MARTYRS DE LA VIE

La Bergamote hocha la tête :

— Il uie semblait, mon cher baron, que vous n'attendiez que l'arrivée de M" Pilou pour faire part à ces messieurs...

— ... Du projet de notre mariage ?... Parfaitement,.. Nos amis connaissent déjà mes intentions... Vous serez bientôt la baronne Gismark... Je me vois seument obligé de vous demander quelques jours pour la publication des bans... 11 est indispensable que je fasse venir de l'Alsace mon extrait de naissance que me refusent les autorités prussiennes...

Georgette n'était pas convaincue de la sincérité du baron. Bien que son esprit fût fragile et peu enclin aux raisonnements de la vie réelle, la jeune femme trouvait aussi bizarre l'atermoiement inexpliqué du soir que la brusque décision du matin. Il lui venait comme une vague idée que la mort du docteur Dilson n'était pas étrangère aux préoccupations visibles de Karl et de ses invités.

C'était la première fois qu'elle pénétrait dans cette .demeure oij tout semblait obéir à un mot d'ordre mystérieux, depuis le suisse jusqu'aux valets de l'antichambre, jusqu'aux amis eux-mêmes. Il régnait dans la maison un de ces accablants silences qui arrêtent le rire et invitent aux sombres pensées.

Seule, dans un petit salon tendu de bleu, elle avait pianoté près -d'une demi-heure, passant de la musique de Wagner à une polka de Klein, étonnée, humiliée de l'abandon où la laissait Gismarck.

Enfin, elle s'était décidée à entrer au fumoir, se disant qu'elle n'était pas la dupe de son rôle de fiancée pour rire.

Après avoir entendu les explications de Gismarck elle exprima le désir de rentrer chez elle, rue de Londres. Le baron n'y vit aucun inconvénient, et il donna l'ordre à Justin de faire atteler son coupé.

Quand le bruit des portes de l'hôtel se refermant derrière la voiture qui emmenait la Bergamote eut appris au baron qu'il n'avait plus à craindre un retour offensif, il sonna Lux.

Le domestique ayant débouché une vieille bouteille de fine Champagne, l'Allemaiid invita ses associés à porter un toast au nouveau plan de bataille.

Les trois hommes sortirent de l'hôtel Gismarck presque rassurés, se reportant, malgré eux, au souvenir de leur première rencontre.

— llcin?... faisait Ilochecorne, vous rappelez-vous la nuit de mars?... Que d'événements en trois mois ! . . .

— Baste ! continuait le petit notaire, nous avions tort de désespérer... Avec un homme tel que Gismarck, une partie n'est jamais perdue...

— Bravo, Pilou ! conclut l'abbé Fricard, en hélant un fiacre pour se faire conduire à Passy.

La Bergamote était encore dans son salon, lorsqu'une femme de chambre

LES MAllTi'Ub DE LA VIE tJH

vint annoncer à sa maîtresse qu'un domestique de bonne maison désirait lui parier.

Jasmin entra presque grave.

— Enfin, je te trouve !... Je reviens de Chatou... J'ai fuit le guet, dans la rue, pendant plus de deux heures.

— Qu'ya-t-il?

— Notre frère vont te voir... Le docteur Dilson...

— Notre frère?... Malheureux, tu ne sais pas que Pierre est mort...

— Le docteur Dilson est vivant, bien vivant...

— Les journaux disent que son cadavre a été reconnu...

<— Des blagues!... Des blagues! On a retrouvé le cadavre d'un nommé Ferdinand, un cocher de tramways...

— Alors, tu es sûr que Pierre n'est pas mort?...

— Es-iu bète, ma pauvre fille.,. J'ai vu Pierre aujourd'hui même..,

— Cependant, ce monsieur, qui est notre frère, m'a fait défense de me présenter devant lui. ..

— Il y a du Gismarck là-dessous...

— Tu parles du baron?

— Oui, du baron... Tu en apprendras de belles sur son compte... Mais, je n'ai pas le temps de t'instruire... 11 faut que je rentre chez mon maître, le docteur Hochecorne. un rude gredin encore celui-là... Notre frère, le docteur Dilson qui habite Enghien, viendra te voir chez toi demain, à trois heures... Au revoir, Georgette...

Puis, revenant sur ses pas, envahi par une tendresse d'homme qui refoulait au loin la vie passée du Flambard, Jacques murmurait, la tète basse:

— Nous étions seuls, livrés à nous-mêmes... Nous avons mal tourné.,. Ah! s'il avait été toujours là, le grand frère, il eût conduit les plus petits!...

Page 1