‹ Les martyres de la vieChapitre 50 sur 83 · LE G-RAND FRÈRE · texte numérisé non relu

LE G-RAND FRÈRE

Cette nuit-là, Georgette ne dormit pas.

La pensée que son frère était encore vivant la troublait. Cet homme, — grand parmi les hommes, — avait refusé de la recevoir, après vingt ans d'absence, lorsqu'elle s'était présentée au Grand-Hôtel. Pierre Rousse-

lier reniait sa famille, voici ce que disait Georgette, le jour où elle reçut la carte de visite de Petras Dilson, ces lignes hautaines, injurieuses, écrites à l'insu de l'Américain par le D"" Hochecorne.

La Bergamote avait compris que toute insistance serait inutile; et après avoir donné un libre cours à sa fureur, elle se lança de nouveau dans l'ctourdissement du plaisir ; elle fit la fête pour oublier son rêve insensé, ayant dans l'esprit une incertitude, au sujet de sa parenté avec le D' Dilson, mettant tout en œuvre pour se convaincre que l'étranger n'était pas son frère. Elle accusait — on s'en souvient — sœur Angélique de lui avoir fait délivrer ce congé définitif qui la blessait dans sa fierté de fille.

Georgette songea à se venger de la religieuse garde-malade; puis, elle oublia son ressenti ment, au milieu du luxe dont l'entourait Karl Gismarck.

Certain soir, elle conta à son amant son infructueuse démarche et l'étranger accueillit sa confidence avec une telle explosion de gaieté et de sarcasme qu'elle finit par rire de son algarade et des excentricités du Yankee richissime.

Pourtant, à cette heure, dans le calme de la nuit; elle ne pouvait se défendre d'une joie mêlée d'amertume. Il ne lui était plus possible de douter de l'existence glorieuse du grand frère et elle tremblait, en songeant que Pierre allait venir. Toute sa vie se levait devant elle, son enfance misérable, sa jeunesse flétrie C'étaient des rameurs lointaines, des visions horribles qui la faisaient tressaillir.

La Bergamote se revoyait toute enfant, après avoir quitté le vieux père, couché dans la rue des Blancs-Manteaux. Jacques et elle, tous deux, avaient fui, épouvantés. Elle s'en était allée, éperdue, jusque sous le porche d'une maison sinistre de la rue Gît-le-Cœur, Elle était tombée là, mourant de faim. Une vieille dame l'avait recueille et, apprenant son malheur, la vieille dame s'était montrée compatissante.

Pendant plusieurs jours, elle fut caressée, choyée; on l'habilla avec des robes de fillette riche; on lui donna des joujoux; etpuis, un soir, quelques vieux messieurs la firent servir à leurs amusements. Après une nuit, Georgette connaissait l'homme, des pieds à la tête.

La femme qui l'avait vendue se nommait Ambroisine Pompier, dite Hussard: La Bergamote ignorait que sonamie,iVl"'Pompier,fûlla fille de l'infâme créature» de l'entremetteuse qui exerçait encore son métier, à Paris, dans un hôtel de l'avenue des Champs-Elysées.

Georgette quitta nuitamment la maison d'Arabroisine Pompier; elle devint la maîtresse de M. Léo Gerbault, le banquier delarue de Choiseul; et lasse, écœurée de tant de hontes, après avoir dévoré en orgies les riches présents du banquier, elle sembla se recueillir. L'administrateur d'un bureau de placement la recommanda à la famille Verlaine.

Le calme du foyer ne pouvait plus convenir à cette nature ardente, désem-

C'est décidé, vous en restez là?

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parée; la débauche avait fait trop de ravages pour que le repentir fût sincère. Aussi George tte accepta avec enthousiasme les propositions du baron Karl Gismarck. Du moins, elle gardait à l'amiral et à sa famille, à Suzanne surtout, Tune de ses affections profondes que rien ne peut détruire, — le souvenir impérissable des quelques journées de repos qu'un étranger, en pays hostile, accorde à un combattant affolé et meurtri.

Georgette n'avait pas oublié les intentions matrimoniales de M. Fricard, de l'amoureux de Suzanne, — de celui que, pour rire, on nommait « l'abbé », — mais elle se réjouissait, dans son for intérieur, que Suzanne Verlaine ne devînt pas la femme de cet homme étrangement sensuel. L'abbé continuait sa double vie, recommandant tous les jours à ses amis de ne pas trahir son secret : il redoutait Georgette.

Pendant que la Bergamote réfléchissait douloureusement aux choses passées,, le docteur Dilson, lui aussi, songeait.

Assis devant sa table de travail, — son large front éclairé par la lueur des lampes, — Pierre Rousselier se demandait si, vraiment, il n'avait rien à serepro cher, s'il ne devait pas assumer une part de la responsabilité pesant sur Jacques et Georgette.

Il s'interrogeait, avec angoisse, en revoyant, dans sa pensée, la scène révélée par Jacques, — le père et la mère abandonnés, le vieux mort de faim, dans une rue de Paris.

Et il lui semblait entendre comme un blasphème venu des vivants et aussi des morts.

Lui, l'intelligent, il était parti, laissant sur le chemin, une mère, tous deux âgés, sans ressources, sans travail ; un frère et une sœur tout petits, tout petits.

Il avait déserté, l'homme au cerveau puissant; et tandis qu'il marchait vers la route lointaine, embrasé par les feux de son génie, le malheur grondait à sa porte; la terre s'entr'ouvrait pour reprendre les vieux et la chanson du vice et de la misère appelait les petits.

Il avait déserté, abandonnant aux fureurs d'une mère insensée, une jeune fille flétrie, descendue, en pleine jeunesse, dans un couvent, — un tombeau.

Il avait déserté, reniant sa patrie, honorant le pays étranger du fruit de son labeur.

Jacques était un voleur otun assassin; Georgette, une fille; Blanche de Beaulieu, une morte vivante.

L'Amérique s'enorgueillissait de la gloire de Petrus Dilson, et la France en deuil ignorait encore le nom de Pierre Roussellier.

Est-ce que, s'il était resté au milieu des faibles, toutes ces tristesses seraient arrivées?... N'avait-il pas manqué de vaillance, en apportant au Nouveau-Monde

LES MAHTYHS DK LA VIE e,Y,l

sa vitalité, son énergie, sa connaissance des choses et des hommes, sa foi robuste?...

Et, maintenant, était-il en droit de se montrer rigoureux envers les êtres désarmés dans la lutte pour vivre?...

La Bergamote attendait le grand frère. Dès le matin, elle s'était vêtue d'une robe noire montante, cherchant à masquer la trop grande élégance de sa maison, dissimulant, par-ci par-là, les cadeaux somptueux, la fantasmagorie du décor.

Elle allait, serrant dans ses armoires l'étalage de son luxe, voulant que tout fût très simple, attristée par la pensée de ne pouvoir recevoir ailleurs que dans cet hôtel témoin de ses hontes.

Le docteur Dilson entra.

Georgette baissait la tète. Petrus lui prit les mains et ils restèrent quelques instants, tous deux, sans parler.

— Voyons... Ne tremblez plus, faisait le grand frère. Ils s'assirent.

Et comme la Bergamote gardait le silence, le docteur l'attira doucement contre sa poitrine :

— Ne parlons pas du passé... Hier encore, je vous accusais d un crime odieux; aujourd'hui, je sais que vous n'êtes pas coupable...

— Un crime, moi?... fit-elle, étonnée.

— Je vous croyais la complice d un homme qui a voulu me tuer pour s emparer de ma fortune...

— Et cet homme, je le connais?

— Oui... C'est le baron Gismarck.

— C'est impossible, monsieur, on vous a trompé!... Le baron n'est par capable...

— Karl Gismarck est un misérable assassin, répondit gravement Petrus.

La Bergamote éclata en sanglots. Puis, elle se recueillit. Personnellement elle n'avait jamais eu à se plaindre du baron. Elle éprouvait pour son amant, à défaut d'un sentiment d'amour, une grande reconnaissance, au souvenu* de la générosité quasi royale avec laquelle il l'avait traitée jusqu'à cette heure. Récemment encore, sur son simple désir d'aller passer quelques mois à la campagne, Karl Gismark n'avait pas hésité à acheter la villa de Chatou, l'une des plus belles résidences des environs de Paris.

Femme, La Bergamote était restée maîtresse d'elle-même, jetant les feux de sa luxure, aux quatre coins de la ville, sans que l'étranger en ressentit ombrage. Cependant, elle se rappelait que, souvent, sa curiosité s'était éveillée devant les attitudes mystérieuses de Gismarck, en présence des réunions fréquentes et toujours inexpliquées du notaire Pilou, du docteur Ilochecorne et do ce M. Frieard qu'elle avait connu autrefois dans la famille Verlaine et qu'elle soupçonnait seu-

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lement de vouloir se marier avec Suzanne, à cause de la dot considérable de la demoiselle.

Dans la fièvre de sa vie, Georgette ne s'était pas attardée à pénétrer tous ces mystères; son esprit futile lui ayant fait entrevoir que Karl Gismarck avait les allures d'un homme original, elle ne rechercha pas d'autres explications à toutes les fantaisies de l'amant.

Elle était jolie, riche, fêtée, heureuse, que lui fallait-il de plus?

Mais voilà que la révélation soudaine du docteur Dilson faisait apparaître à ses yeux de nouvelles visions, — que les ombres se dissipaient brusquement et que certains faits, sans importance apparente, venaient la troubler jusqu'au plus profond d'elle-même.

Le docteur Dilson observait la jeune femme, heureux de ses révoltes.

— Pourquoi, demanda-t-il, n'êtes-vous pas revenue me voir au Grand- Hôtel?... Et d'abord, pourquoi avez-vous tant tardé à répondre à mon appel, lorsque j'ai fait placarder dans Paris les affiches appelant près de moi toutes les personnes dont le nom commence par la lettre R et qui ont habité la rue des Blancs-Manteaux en 4864?

— Le baron m'en a empêchée, en affirmant que c'étcfit une ruse de la police pour s'emparer de notre frère Jacques...

— Oui... mais, plus tard. ..

— Dès que j'ai appris que l'étranger blessé dans la rue Ordener pouvait être mon frère aîné, je me suis rendue au Grand Hôtel...

— J'ai su cela... J'étais encore bien malade... Je ne pouvais vous recevoir; mais, la sœur qui me veillait, vous pria de revenir dans la journée... Vous n'êtes pas revenue...

Georgette regarda le docteur avec le plus grand étonnement :

— Vous me l'aviez défendu, mon frère...

— Moi?...

— J'ai conservé la carte que vous m'aviez écrite...

La jeune femme se leva. Elle ouvrit le tiroir d'un secrétaire et présenta à Dilson une carte de visite portant la signature du docteur. L'Américain hocha la tête :

— Je comprends... H y a là du Gismarck, du Hochecorne ou du Pilou.

— Vous croyez que ces messieurs...

— Je ne le crois pas... J'en suis sûr... Ecoutez-moi, Georgette... Le baron a manifesté l'intention de vous épouser?

— Oui... depuis plus d'un mois... hier matin encore... Mais, dans la soirée, sa résolution paraissait moins certaine...

Le docteur Dilson demanda :

— Le baron Gismarck a vu le notaire Pilou?...

— Justement... M" Pilou venait d'arriver, la figure bouleversée...

— Parbleu!... J'étais vivant et vous n'héritiez plus...

— Oh! l'infâme!...

Mais, relevant la tête, Georgette ajouta, la voix tremblante :

— Pierre, je vous jure que j'ignorais toutes ces infamies... Je suis indigne de vous, mon frère; je suis tombée bien bas, bien bas, mais pas jusque-là... oh ! non... non...

— Je le sais, ma pauvre enfant; je le sais... Aussi je ne te reproche rien... Alors, la Bergamote se mit à conter le malheur de son enfance, le vice la

prenant à un âge oià elle était incapable de se défendre. Elle fit le tableau de l'orgie parisienne; elle évoqua tous ces êtres monstrueux guettant leurs proies, dans l'ombre, maîtres de Paris, avec la puissance de l'or. Elle ne pleurait plus. Sa parole vibrait, sous un vent de révolte et de haine.

S'étant levée, la Bergamote promenait ses regards furieux tout autour d'elle; puis, lasse, femme et faible, elle se laissa tomber entre les bras du grand frère qui se tendaient vers elle, et la fille y resta longtemps, longtemps, dans un tel amollissement des nerfs et du cœur qu'il sembla à Dilson qu'une métamorphose s'accomplissait doucement.

— Je ne veux plus rester dans cette maison... La Bergamote est morte... Emmène -moi , grand frère ! . . .

Et, entraînant le docteur dans le salon voisin, elle resta, pleine de menaces, devant le portrait en pied d'un homme :

— Voici le baron Gismarck, dit-elle, l'homme que je hais le plus au monde!...

— Tinders! Tinders!... s'écria l'Américain.

Deux heures plus tard, Petrus Dilson rentrait à la villa d'Enghien, amenant à son bras, une jeune femme simplement vêtue,

Eau-de-Benjoin s'inclina profondément devant Georgette, quil reconnut aussitôt :

— Geogette Oussellié... murmurait-il... Massa li content... Eau-de-Benjoin, li aussi, bien content, bien content...

Et avec son rire énorme de nègre, secouant son torse dhercule :

— Mauvais Païsiens voulaient tué bon massa... Bon massa fappé mauvais Païsiens!...

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