TRIO D ALLEMANDS
Six heures du matin. — La grande porte de l'hôtel Gismarck était encore close, lorsqu'un homme arpentant depuis quelques minutes la rue Saint-Dominique s'arrêta devant la demeure du baron.
Cet homme était habillé d'un veston dont la couleur jadis vert bouteille passait au jaune douteux sous les coups du soleil et les nombreuses averses supportés par le vêtement ; un pantalon noisette très collant, un gilet bleu, un chapeau melon complétaient son costume.
Autour de son cou, s'enroulait une cravate blanche en forme de plastron ornée d'une épingle d'acier dite fer à cheval.
A sa figure entièrement rasée, n'étaient des favoris très courts d'un blond pâle estompant les tempes ; à sa façon de siffloter, en se trémoussant, il était facile de reconnaître un groom ou un cocher de bonne maison.
Devant la porte fermée, l'individu eut un mouvement d'impatience et il continua sa promenade, en se dirigeant vers une rue voisine.
— Sapristi ! dit-il entre ses dents, tout en faisant siffler la cravache à pomme de cuivre qu'il tenait à la main, on n'est pas devenu matinal au faubourg.
Les boutiques rares dans le quartier s'ouvraient une à une, lentement. Le promeneur avisa un café dont le garçon, les yeux gros de sommeil, tirait les volets.
— Un cognac et un journal, commanda-t-il, en s'asseyant devant l'une des tables de marbre.
— Tout de suite, monsieur, répondit le garçon, le temps d'ôter mon dernier volet et je suis à vous.
Sous prétexte de rajuster son épingle de cravate, le domestique se mirait dans les glaces, en murmurant :
— Parole d'honneur, depuis que je suis sorti de la boîte, je n'ai pas perdu le truc! Le camouflageest parfait... Que le diable m'emporte si mon plus vieil ami reconnaîtrait le petit père Putois, dans ce valet à figure germanique !.. .
Le garçon servit le verre de cognac demandé et apporta un journal du soir, — un journal de la veille, — au consommateur matinal.
Pour tuer le temps, Joseph Putois but à petites gorgées et il se plongea dans
la lecture de la feuille parisienne, qu'il lut depuis le Premier-Paris jusqu'aux annonces de la quatrième page inclusivement.
11 paya sa consommation et donna cinq centimes de pourboire au garçon qui lit la grimace.
— Excusez-moi, mon cher !.., je ne roule pas sur l'or... Je suis sans place pour le moment : je vous revaudrai cela une autre fois, car c'est bien ici que viennent les gens de maison du quartier, n'est-ce pas?
— Non, monsieur, vous vous trompez, ces messieurs vont ordinairement rue Saint-Dominique, dans l'établissement qui est en face de Thôtel Gismarck...
— Gismarck?... Qu'est-ce que c'est que ça?... Un Prussien, peut-être... C'est que je suis Alsacien, moi ! . . .
— M. le baron Gismarck est, dit-on, un homme très riche, très généreux... Il est aussi de l'Alsace...
— Ah !... Et il n'a pas besoin d'un domestique, par hasard?... Ce serait une chance pour moi...
. — Voyez ça, monsieur...
Putois sortit du café, en se dandinant, ayant soin de donner à ses jambes la forme arquée particulière aux jockeys habitués au cheval, dès l'enfance.
Quand il arriva devant l'hôtel de la rue Saint-Dominique, les portes étaient grandes ouvertes, et dans la cour, Justin — de son vrai nom Millier — lavait, à grand renfort de seaux d'eau, le coupé du baron.
L'ancien inspecteur de la sûreté s'arrêta sur le seuil de la porte, alTectant un air interrogateur.
— Que voulez'vous? demanda Justin.
— C'est bien ici l'hôtel de M. de Guyon-Landry-^
— Guyon-Landry?... Connais pas...
— On m'a dit que M. de Guyon-Landry habite dans le quartier?
— Possible... Connais pas...
Joseph Putois s'était avancé :
— Vrai, là, ça m'embête... J'ai rendez-vous, ce matin, avec le premier cocher de ce monsieur pour une place...
— Vous cherchez une place?
— Ya ! répondit Putois.
Mais, se reprenant aussitôt :
— Oui, mon cher, oui.
Justin avait quitté son ouvrage :
— Ya!... Vous avez dit : Ya?... Est-ce que vous seriez?...
— Alsacien, cher ami, et je m'en flatte...
— Alsacien... d'Alsace?
— Ou d'un peu plus loin... Et vous?
— Moi, je suis de Paris.
— Farceur, va!... Natif de Paris, avec cet accent qui annonce la chouci 4e d'une lieue? Mais vous n'avancez pas... Voulez-vous que je vous donne un up de main? Ça me connaît la carrosserie. . .
— Je ne refuse pas, car cet animal de Fritz est toujours en retard, lei paresseux , ce bougre-là ! . . .
— Frifz?... fît Putois, en prenant la brosse à voiture, Fritz?... Encor» i|i Parisien comme nous, celui-là, n'est-ce pas?
L'Allemand devint rouge.
— C'est pas Fritz... C'est Lux que j'aurais dû dire...
— Pourquoi ?
— Parce que c'est son nom...
En quelque minutes, le domestique aidé de sa nouvelle connaissance eut li^ miné le lavage de la voiture, qu'il rentra sous la remise.
— C'est dommage que vous soyez si pressé, dit-il, je vous aurais olTertle du matin...
— Bah! offrez toujours, le premier cocherdeM. deGuyon-Landry attend ... On ne rencontre pas souvent des bons garçons comme vous...
— Alors, venez...
Justin passa devant la loge du suisse et il lui cria :
— Si l'on me demande, monsieur Durillon, vous direz que je reviens dan in quart d'heure ; je vais en face, au café dupère Bichaud, avec un ami...
— Un cousin, souffla Putois à l'oreille de l'Allemand.
— Un cousin, répéta celui-ci, en entraînant l'homme d'affaires.
Déjà plusieurs domestiques du quartier en costume du matin buvaient es petits verres dans l'établissement du père Bichaud.
— Gismarck!... Voilà Gismarck!... dirent quelques collègues, en vo;^at entrer le domestique du baron.
C'était le moment oîi le vieux Bichaud et ses garçons étaient obligés d se multiplier pour satisfaire la clientèle. Les cochers, les grooms, les valet ie pied, les cuisiniers et les marmitons arrivaient en masse.
Selon leur habitude, les valets se donnaient les noms de leurs maîtres.
— Bonjour, Latour-Mauroy...
— Tiens, La Morelière...
— Que devenez-vous, Sassy?
—r Mon cher de Saint-Paul...
Justin était l'un des bons clients du café. Le patron vint au-devant de lu et le voyant en compagnie ;
— Voulez-vous passer dans le petit cabinet?
— Ya, répondit l'ancien agent de la Préfecture de Police.
Monsieur Josepli Pulois, s'il vous plall, madame.
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Le domestique allemand mit un doigt sur sa bouche :
— Chut!... cliut!...
— Personne ne nous entend...
— Le patron à l'air d'un zig...
— Oui, mais, il nefaut qu'un coup...
— Vous avez raison... Parlons français, conclut Putois, qui, s'il connaissait la langue de Gœlhe et de Schiller, redoutait la prononciation courante de certains mots de l'idiome germanique.
— Va pour le petit cabinet ! conclut Justin... Servez nous une bouteille de Manc... du meilleur...
— Du sau terne, alors ?
— Du sauter ne, soit !...
Les deux hommes prirent place. Justin versa à boire; l'ancien inspecteur dp ta sûreté leva son verre.
— A votre santé ! dit-il dans le plus pur allemand. Ils vidèrent la bouteille.
L'Allemand frappa sur la table avec une pièce de monnaie.
— Non, dit Putois, c'est moi qui régale...
— Je vous ai invité...
— Alors, j'oiïrirai ma tournée... Une politesse en vaut une autre ; mais j'y songe, si vous alliez secouer votre collègue Fritz, je veux dire Lux... 11 doit
avoir le gosier sec.
— C'est une bonne idée... Je vais chercher Lux...
Dès que la porte se fut refermée sur le domestique, Joseph Putois tira de sa poche de gilet une petite fiole qu'il déboucha avec précaution , puis, il versa quelques gouttes d'une liqueur rougeàtre dans le verre à demi-plein de l'Allemand.
Le petit homme n'eut que le temps de remettre le flacon dans sa poche. La porte venait de s'ouvrir pour livrer passage à Justin suivi de son camarade Lux.
Putois les accueillit le sourire sur les lèvres.
— Présente-moi donc à notre cousin, dit-il, en donnant au garçon l'ordre d'apporter deux bouteilles de sauterne.
Justin eul un regard hébété. L'ex-employc de la Préfecture ne lui avait pas dit son nom.
Et comme le domestique hésitait, balbutiant: « C'est noire cousin... notre eousin », Putois se nomma lui-même :
— Frédéric Sclnvartz de Brandenburg...
— De Brandenburg?... s'écria Frilz, vous êtes de Brandenburg...
— Ya... de Brandenburg...
LES MARTYRS DK LA VIE 6Sf
— Moi, de Potsdain, tout ù côté... Mais tons mes parents sont à Brandenburg... Connaissez-vous Naumann-Steplein, le brasseur?
— Non.
— C'est mon oncle. . . et Johan-Winter ?
— Je crois que j'en ai entendu parler.
— C'est mon parrain... Connaissez-vous les Marstower?...
La conversation s'engageait sur un terrain difficile. Putois fit un « chut » significatif qu'approuva Justin , et d'un geste bon enfant :
— Mettons que nous sommes, tous les trois. Français du quartier Mouffetard... Les murs ont des oreilles.
Les deux Allemands (''clalèrcnt de rire.
— Mais, cousin, tu ne bois pas, fil le petit homme en s'adressant à Justin.
— Je ;ne sais pas ce que j'ai, répondit le domestique... La tôtc mê tourne..,
— Allons donc!... A la tienne!...
Et choquant vivement les verres :
— Avale! Ça te remettra...
Justin essaya de boire; sa main tremblait.
— Tu es saoCil? demanda Fritz... D'ordinaire, tu supportes bien une tournée... Putois ayant compris que la liqueur commençait à produire son effet, appela
le garçon, solda les consommations et se leva pour partir. Lux l'arrêtait, pris d'un nouveau désir de boisson. --- Vous vous en allez déjà?
— Il le faut bien... Depuis huit jours, je suis sans place et les fonds baissent... Je ne veux pas rater le cocher de M. de Guyon-Landry... On m'a bien dit pourtant que c'était une baraque cette maison-là et qu'on n'y faisait pas de très beaux avantages...
Et, après un soupir :
— Quel malheur qu'il n'y ait pas de place chez le baron...
— Pour ça, il n'y a pas moyen, fit Justin, en se tenant le ventre.
— A l'occasion, vous penserez à moi?
— Certainement, dit Lux... Donnez-nous votre adresse...
— Je suis à l'hôtel ; mais on me trouve tous les jours, de quatre à six, au petit café qui fait le coin du passage Verdeau et de la rue de la Grange-Ratelièi*e, en face du marchand de tabac... Eh bien, cousin, vous allez mieux?
Justin balbutia quelques paroles relatives aux références dusage.
— Oh ! des références, dit Putois avec orgueil, je n'en manque pas... Vous pourrez dire que je sors de chez le docteur Petrus Dilson...
Les trois camarades se serrèrent la main.
L'ancien inspecteur de la sûreté tournait à peine la rue Saint-Dominique, lorsque la voix de Lux retentit :
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— Garçon !. . Garçon !... MonsiiMir I3i;liau(l ! Venez vite !...
Le patron de rétablissement et les garçons, suivis de quelques consommateurs, accoururent.
Le dômes ique se tordait sur sa chaise, en proie à de violentes coliques.
— Hc!... Justin, mon ami, qu'avcz-vous donc? demandait-on de toutes parts .
— C'est drôle, faisait Lux terrifié, ça lui a pris tout d'un coup...
— Parbleu! murmura un client, ils ont bu du sal vin falsifié...
Pendant que le père Bichaud, très inquiiît sur la marchandise vendue, s'empressait de laver ses verres, on transporta Justin à l'hôtel GismarcU. Le baron, averti de la maladie de son domestique, envoya clicrcher le docteurHochecorne.
Joseph Patois arrivait à son domicile, rue de l'Ilomme-Armé. En passant devant la loge de la concierge, il s'arrêta et demanda :
— Monsieur Joseph Patois, s'il vousplaîl, madame?
— Au cinquième, au-dessus de l'entresol, porte à droite, répondit la concierge, ne reconnaissant pas son locataire.
Tout en détruisant les traces de son camouflage, l'ancien agent de la préfecture murmurait :
— Bonne acquisition pour Tinders-Gismarck d'attadier à son service un ancien serviteur de Petrus Dilson... Pas mal joué, mon petit père Putois '....