‹ Les martyres de la vieChapitre 52 sur 83 · COMMENT UN ETRANGER L"IILIS\ UN BUSTL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇ.\ISE · texte numérisé non relu

COMMENT UN ETRANGER L"IILIS\ UN BUSTL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇ.\ISE

Le lendemain de ce jour, vers cinq lieures du soir, Fritz dit Lux arrivait au petit café du passage Verdeau, où se trouvait Joseph Putois, en train d'absorber un apéritif.

— Tiens, vous voih\?.. fit avec étonnement le petit homme d'afTaires, ces- ' tumé comme la veille... Et le cousin?

— Millier... Justin va un peu mieux; mais le docteur Ilochecorne prétend qu'il ne pourra reprendre son service avant trois ou quatre jours...

— Tous ces mastroquets ont de mauvaises consommations...

— Non... Il paraît que ce n est pas la faute au père Biîhaud... Le cousin avait mangé du pâté refroidi dans une casserole de cuivre...

— Ah !... Vous prenez une absinthe?...

— Non, merci... Je retourne à riiôtel;j'ai l'ordre de vous ramener avec moi...

— Moi?...

— Oui... vous... Votre cousin vous a vivement recommandé à monsieur le baron... Vous allez remplacer le malade pendant quelques jours... Monsieur m'a envoyé... Et puisque vous n'êtes pas encore placé chez M. de Guyon-Landry...

— Je vous remercie; j'accepte d'autant plus volontiers que je n'ai pas fait affaire chez les Guyon-Landry.

Bras dessus, bras dessous, Putois et Lux se dirigèrent vers la rue Saint- Dominique.

Comme ils entraient dans la cour de l'hôtel, Karl Gismarck, habillé de vêtements noirs, le monocle carré à l'œil droit, la barbiche rouge tordue en pointe, se préparait à sortir.

— Vous êtes l'homme dont m'a parlé Justin? interrogea le baron.

— Oui, monsieur le baron.

— Son cousin, je crois?

— Oui, monsieur,

— Et comment vous nommez-vous?

— Frédéric Schwartz...

— Allemand?

— De Brandeburg.

— Depuis combien de temps êtes-vous à Paris?

— Depuis trois ans.

— Vous cherchez une place?

— Oui, monsieur le baron.

— Vous sortez, m'a-t-on dit, de chez un Américain, le docteur... le docteur ., Wilson... Dickson...

— Dilson ..

— Et pourquoi avez-vous quitté ce monsieur?

— Parce qu'il me traitait comme un esclave...

— Il est dur avec ses domestiques?

— Très dur... Les Américains mènent les hommes à coups de cravache...

— Vraiment?

— Je vous l'affirme, monsieur le baron...

— Alors, vous gardez rancune à votre ancien maître?

— Je lui en veux à mort...

— Baste!... Votre colère passera...

Les yeux du petit Putois s'animaient de vives lueurs. L'ancien agent de la préfecture jouait admirablement son rôle. Il se croisa les bras sur la poitrine :

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— Ail! si monsieur savait tout coque j'ai souffert avec ce sauvage!... Mais malgré tout, monsieur le baron peut faire demander des renseignements sur mon compte... A moins que M. Dilson ne soit un fiefte menteur, il sera obligé de reconnaître la loyauté de mes services...

Cette formalité n'entrait pas dans les plans de Karl Gismarck. Aussi le baron s'empressa-t-il de répondre :

— Les renseignements deviennent inutiles, puisque votre cousin répond de vous... Je vous attache provisoirement à mon service... Vous vous appelez Nestor...

— Ah ! monsieur le baron veut que je change de nom?

— Oui... J'entends même que vous ne parliez jamais de votre nationalité...

— Monsieur le baron peut èlre certain... Gismarck l'interrompit vivement :

— Lux va vous mettre au courant de votre service... Vous remplacez Justin tant que celui-ci sera malade... Nous verrons ensuite... Quant aux gages, vous pouvez vous en rapporter à moi...

— Je connais la générosité de Monsieur...

— C'est bien... Allez!...

Le baron monta dans son coupé et donna au cocher l'orùre de le con luire à son cercle.

Putois se rendit auprès de Lux.

— Est-ce que je puis voir mon pauvre cousin?

— Oui... suivez-moi...

— Si vous saviez comme je suis peiné...

— 11 -guérira...

— Je l'ai tout de suite aimé, ce brave cousin. . . Je vous aime bien aussi, Lux. . . Quand on est du même pays... Moi, je suis bête... Pour un rien, je pleure..,

Il pleurait, en effet, le petit Putois.

Lux et le nouveau Nestor gravirent l'escalier qui menait aux chambres

situées au-dessus des remises. Le docteur Hochecorne était auprès du malade,

Joseph Putois se confondit en salutations et s'approchant du lit de Millier:

— Pauvre cousin, va... Comment te trouves-tu?

— Je vais mieux, mon cher Frédéric. . .

' — Ne m'appelle plus Frédéric... je me nomme « Nestor » à présent...

— liien... Nestor... Je te dirai toujours « Nestor »... Le petit homme avait pris une attitude solennel :

— Tu as jolimentde lachanced'êtresoignéparlecélèbredocteur lïochecorne.

— Oh! oui...

— C'est le docteur lïochecorne qui a guéri mon ancien maître. Le médecin, prêt à quitter la chambre, revint sur ses pas :

— Quel est votre ancien maître, mon ami?

— Le docteur Dilson... Oli ! Monsieur ne me reconnaît pas, mais moi je reconnais parfaitement Monsieur... j'étais l'un des deux domestiques du nègre, de cette canaille d'Eau-de Benjoin.

— Le nègre du docteur, une canaille?

— Un misérable qui me battait toujours... Enfin, me voilà sorti de leurs griffes à tous deux... Vrai, ça me fait plaisir de rencontrer monsieur Ilochecorne... J'étais au procès, monsieur le docteur...

— Quel procès, mon garçon?

— Vous ne vous rappelez plus?... La Flamboyante!... Le Marin !... Les types qui ont voulu tuer mon maître... Je n'ai rien oublié... Le beau procès !.. Mon Dieu, la belle salle !... Si Marie-Marguerite retrouve un jour ses parents c'est bien à vous qu'elle le devra...

Hochecorne n'en demanda pas davantage.

— Mon garçon, fît-il, tu es causeur... ïu me ferais oublier mes malades. Il sortit.

Mais, tandis que sa voiture le ramenait rue de la Chaussée-d'Antin, le médecin se prit à réfléchir.

Les paroles de Nestor le troublaient. Ce brusque souvenirqui venait se joindre aux terreurs du présent éclairait d'un jour nouveau les événements passés. Comment tout cela finirait-il?...

— Si Dilson parle, se disait le docteur, je suis perdu... Les articles du Code sur les faux témoins ne plaisantent pas... Et l'Américain va parler... Il ne peut faire autrement, car il ne laissera pas condamner, sous le nom de sa propre fille, l'aventurière de la rue du Poteau... Enfin, Gismarck est là!...

Après le départdMIochecorne,Lux et Nestor quittèrent la chambre du malade.

— Nestor?...

— Mon ami?... Mon brave Lux?

— Je vais te mettre au courant du service... Ils arrivaient dans le vestibule de l'hôtel.

— Voici, continua Lux... Toutes les chambres du premier étage me regardent... Justin s'occupait du rez-de-chaussée... Oh ! tu ne sueras pas?... Le grand et le petit salon, la salle à manger... C'est tout...

— il n'y a pas d'autre pièce?... L'hôtel paraît cependant bien grand?...

— Si... Il y a encore le cabinet de monsieur...

— Je ferai le cabinet?

— Non... 11 est défendu d'y entrer... C'est le patron qui s'occupe de l'entretien,

— Le baron ne balaye pas lui-même son cabinet, je suppose?

— Monsieur balaye ou ne balaye pas, je n'en sais rien... Toujours est-il que défense est l'aile d'entrer dans cette pièce, en l'absence de monsieur...

— C'est drôle, cela .. Des secrets, sans doute?

— Entre nous, je le crois...

— Quelle plaisanterie!...

— Je ne plaisante pas... Justin et moi, nous avons toujours pensé à quelque mystère... Le baron s'enferme des journées entières, des nuits mêmes, sans qu'on le revoie, sans qu'on l'entende remuer... Pour tout le monde, il est sorti...

— Le baron dort... C'est bon, la sieste !...

— Lui, dormir?... Ah! bien, oui... On voit que tu neconnais pas monsieur... Dieu me damne: le patron ne dort jamais... Dis donc, Nestor?

— Parole... Je t'écoute...

— C'est que tun'as pas l'air d'écouter... On dirait que tu penses à autre chose...

— Pas du tout... Je te jure que tu m'intéresses...

— Eh bien, personne au monde ne m'ôtera de l'idée que lorsque nous croyons le baron enfermé dans son cabinet, il est loin, bien loin...

— La bonne blague!...

— Tu peux rire, te moquer de moi... je suis sûr de ce que je dis...

— 11 est loin, affirmes-tu ?... Pardi! le baron sort par une autre porte..,

— Le cabinet n'a pas d'autre porte que celle qui donne dans le grand salon..,

— Par la fenêtre alors ?

— La fenêtre est grillée. . .

— Dis que le baron s'envole et n'en parlons plus...

— Non... Monsieur ne s'envole pas... Il sort parquelque issue secrète...

— Farceur ! dit Putois, en frappant sur l'épaule de son camarade, tu as cherché la porte et tu l'as trouvée ?,..

— Là!... oui... J'ai cherché, mais, je n'ai pas trouvé...

— Et qui peut te faire supposer?...

— On sait ce que l'on sait...

Et, jetant autour de lui des regards peureux. Lux continua:

— Je puis parler?... Tu es un pays ?...

— Tu le sais bien...

— Il y a six mois environ, le baron a mandé de Berlin des ouvriers qui sont restés toute une semaine enfermés à Tliôtel... Les ouvriers travaillaient nuit et jour, doucement, doucement... Malgré toutes leurs précautions, j'ai entendu des bruits de scie et de martcau;.. Au bout de huit jours, lesouvriers sont repartis... nous ne les avons plus revus...

L'ancien agent de la Préfecture secoua la tête :

— On ne la fait pas à bibi, celle-là... Elle est trop raidc!...

— Tu ne me crois pas ?

LES MARTriiS DE LA VIE

L"ex-policier eut un élan d'admiration devant ce travail d'artis

Liv. 84

— Ma foi, non... Si tu veux me faire avaler que monsieur le baron Gismarck est un faux monnayeur... Vrai, je ne la gobe pas...

— Comme tu voudras... Mais, pendant que je bavarde, l'ouvrage n'avance pas... .^ .

/ — Que faut-il que je fasse? ^

— Entre dans la salle à manger et nettoie les meubles... Moi, je remonte auprès de Justin qui, bon gré mal gré, avalera les pilules de M. Hochecorne...

^ — Quelles pilules?

— Des pihiles toutes les demi-heures... Justin "est si bête... si je n'étais pas là, cet aniir>al crèverait comme un chien... A tout à Iheure... Quand tu auras Uni la salle à manger, nous irons avec le père Durillon avaler quelques litres pour notre propre compte chez Bichaud.. Ça te va?...

— Parfaitement. Et si Monsieur revient ?

— Je connais les habitudes du baron... Il est à son cercle... Il ne rentrera qu'à minuit... Si tu as besoin d'un coup de main, tu n'as qu'à ouvrir la fenêtre ; le second cocher et le valet d'écurie sont à la remise, appelle-les ..

Joseph Putois commença fort tranquillement son ouvrage; puis, il marcha en se baissant, jusqu'au cabinet du baron.

^ Il craignait d'être aperçu par les hommes d'écurie. Sa crainte fut vaine; le .'second cocher et son camarade jouaient aux cartes, dans l'intérieur de la remise.

La porte du cabinet était fermée.

Mais, qu'est-ce qu'une porte fermée pour un ancien inspecteur de la police?... Joseph Putois tira de sa poche un trousseau de crochets de toutes les formes ; et après un minutieuse observation, il glissa dans la serrure une pince de cuivre. La porte s'ouvrit presque sans eflort.

Le petit homme se trouva dans l'obscurité. Il revint dans la salle à manger et en rapporta l'une des lampes qui lui servaient à éclairer son travail. S'étant approché des fenêtres, il ferma les volets et lit retomber les épais rideaux de velours.

Absolument certain de ne pasôtre vu du dehors,, il commençason inspection.

Les corps de bibliothèques avec leurs rideauxintérieursattirèrent ses regards.

— Tiens... tiens, se dit-il à lui-même, voici des armoires qui doivent contenir" des documents àmon usage...

Puis se ravisant :

■ — Non... plus tard... Cherchons d'abord l'issue secrète... Et marchant sur les tapis, il sonda les corps de bibliothèques pour s'assurer qu'ils ne tournaient pas sur eux-mêmes...

— liastc! Ce ne serait pas assez malin... Mon Gismarck est plus fort, bien plus fort... Voyons, le plancher.

Il souleva, un à un, les tapis... Nulle trace d'ouverture... Un parquet en losanges, sans solution de continuité, sans indice d'aucune sorte.

Joseph Putois allait abandonner sa tâche, lorsqu'il lui sembla que le sol résonnait sous ses pas. Il retira un tapis carré qui recouvrait l'endroit suspect; et s'étant penché, approchant la lampe aussi près que possible du parquet, il aperçut une fente de quelques millimètres affectant la forme d'un parallélogramme. „^^

Son visage s'illumina d'un sourire vainqueur.

— Voici la porte, soupira-t-il, joyeux... Mais, le ressort?

t. 11 se releva, allant de droite à gauche, pressant tous les boutons de cuivre, appuyant sur tous les clous, sur tous les fers, sur tous les ornements, depuis les clefs des bibliothèques jusqu'aux serrures du bureau, depuis les poignées des portes jusqu'aux embrasses des fenêtres.

Très pâle, l'œil en feu, il désespérait encore, lorsqu'il toucha, sans le vouloir, le socle du buste en marbre blanc de la République française. Sa main s'était reposée là, presque lasse; mais la main avait rencontré dans l'étoffe de velours rouge un renflement de la grosseur d'une lentille.

Il appuya sur la draperie.

Aussitôt, le parquet s'entr'ouvrit et présenta une ouverture de deux mètres de long sur un mètre de large.

L'ex-policier eut un élan d'admiration devant ce travail d'artiste; les planches avaient glissé dans les rainures, comme poussées par un ressort magique.

— Fichtre !... Les Prussiens font bien les choses. Et examinant l'ouverture:

— Parfait... parfait... Un escalier tournant... la cave... et, évidemment, une nouvelle trouée plus bas.

Une voix se fit entendre dans la cour de l'hôtel.

— Oii est le baron? demandait quelqu'un au cocher.

Putois bondit vers le buste de la République française et pressa vivement le bouton dissimulé par la draperie du socle.

La trappe resta béante.

Malgré tout son sang- froid professionnel, Joseph Putois tressaillit. Des gouttes de sueur perlèrent sur son visage.

Il se mit à chercher, fouillant le socle de ses doigts fiévreux, et il rencontra enfin l'élément d'un nouveau reSsort.

Les planches du parquet se refermèrent, sans bruit.

Alors, le petit homme éteignit sa lampe, tira la porte du cabinet et traversa

I rapidement le couloir.

Quand le visiteur pénétra dans la salle à manger il rencontra un domestique fort occupé à brosser des bâtons de chaise.

Gi,8 M':S MARTYHS DK I. A ME

— Savez-vous à quelle heure rentrera monsieur le baron?

— JNon, monsieur l'abbé, répondit ]\ilois, sans paraître remarquer la pâleur etlagitation du prêtre.

— Où est Justin?

— Malade...

— Vous le remplacez?

— Oui, monsieur l'abbé...

— Je vais attendre au salon...

Joseph Putois conduisit l'abbé au salon; il alluma les candélabres. Puis, il se dirigea vers le cabinet dont il referma la porte.

Fier de lui-même, il murmurait, en philosophe pratique :

— A quoi peut servir un buste de la République française utilisé par un étranger !...

Lux était descendu de la chambre de Justin :

— Mon brave Nestor, tu as bien travaillé... Allons boire un coup chez Bichaud...

— Monsieur l'abbé est au salon...

— L'abbé Fricard?

— Oui...

— Sapristi^ j'ai rudement soif !...

— Et moi donc!...

— Pas moyen de sortir... Si Fricard appelle, il faut répoudre... Attends. . Je vais dire au sommelier de descendre à la cave. ..

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