SUZANNE VERLAINE
Ce n'était pas sans raison que l'abbé Fricarfl était si troublé, en arrivant à
l'hôtel Gismarck.
A dix heures du soir, comme le prêtre montait l'escalier de sa maison de la rue
des Canettes, la vieille Gerlrude l'arrêta pour lui dire:
— Mademoiselle est en haut... ^1
L'abbé se débarrassa rapidement de sa fine soutane pour revêtir le costume
mondain du brillant Edmond.
LES MAltTYIlS DE LA VIE 669
11 se planta, furieux, devant la jeune lille.
— Je vous avais défendu de quitter votre chambre... Vous allez retourner immédiatement à Passy...
Suzanne se traîna péniblement jusqu'à lui:
— Edmond, je ne puis revenir là-bas ..
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Mon père sait tout. . .
— Qui donc a parlé?
— Moi...
—Vous ?
— Oui... L'autre jour, je t'avais effrayé avec la fureur de ma famille; cette fureur n'est que trop vraie... ïu le sais: j'ai dû fuir, ne voulant pas t'accuser, refusant de donner ton adresse... Mais l'isolement me tue... ce matin, j'ai écrit à mon père que j étais trop malheureuse ainsi ..
— Idiote, va!...
— Je faisais l'aveu de ma faute et je demandais pardon... Le jeune homme lui prit vivement le bras ;
— Tu n'as pas prononcé mon nom au moins?
— Si... J'ai tout dit... Pardonne...
Alors, le prêtre écumant de rage, secoua ce corps de femme, et avec une telle brutalité, que Suzanne, sans se défendre, s'agenouilla, tout en pleurs, affolée par le regard de feu qui pesait sur elle. Ses jambes battirent le parquet.
Mais là, dominant sa douleur, se redressant, pâle comme une morte, elle soupirait, les mains jointes:
— Edmond, mon Edmond, il dépend de toi de tout réparer... Je serai ta femme... ïu verras, je l'aimerai bien... Je t'aime...
Il marchait, éperdu, à travers la chambre; et comme elle l'appelait toujours de sa voix cassée, il revint vers elle, plus effrayant encore :
— T'épouser^moi! Est-ce que tu perds la raison?...
— Tu m'as dit d'espérer... Tum'as juré...
— Un amour éternel, n'est-ce pas? ricana-t-il, les dents serrées... Ah ! tu es jolie avec ton commencement d'embonpoint... Tu me fais horreur..
Elle eut un cri de désespoic Puis, lentement, elle répéta, chercheube:
— Je... te... fais... horreur?
— Tu ne t'es donc pas regardée? Mais, tu es laide, tu es un monstre.
— Oh!... Oh! ...
Elle retomba, meurtrie jusque dans ses entrailles.
Il continuait à marcher, les yeux allumés de lueurs sanglantes, pris d'un désir de fuir, sentant siffler autour de lui, un vent plein de menaces. A un
moment, ses pieds s'embarrassèrent dans les jupes de la jeune fille. Il chancela^ et se penchant contre le corps:
— Suzanne!... Suzanne!...
Il promenait ses mains sur le front glacé, sur la poitrine, à l'endroit du cœur, €t il demandait :
— Est-elle morte?... Est-elle morte?...
Et comme rien ne lui répondait, il répéta:
— Suzanne !... Suzanne!...
Maintenant, le prêtre était calme. La mort lui apparaissait telle qu'une libératrice ardemment souhaitée. Conducteur de cadavres, diseur de prières pour les agonisants, habitué au tintement des glas funèbres, il ne frissonnait point, comme un autre homme, devant le masque livide de celle qui l'avait aimé. Non... Il regardait cette femme avec ses yeux froids, ainsi que l'on regarde à la Morgue des cadavres, des choses mortes que l'on ne connaît pas. L'homme de Dieu qui avait insulté la femme portant le fruit de ses œuvres restait insensible en présence du corps inanimé.
Il réfléchissait seulement au moyen de se tirer de là, softs se compromettre.
Il sonna. Dame Gertrude accourut.
La vieille servante, qui avait naguère étudié pour la profession de sage-femme, dégrafa la robe de M"" Verlaine. Puis elle mouilla le visage de la jeune fille avec de Feau mêlée de vinaigre. La respiration revenait lentement.
— Ce ne sera rien, conclut la domestique... Une attaque d'éclampsie... Beaucoup de femmes enceintes sontsujettes à cernai... Rassurez-vous, monsieur...
Le prêtre n'avait nullement besoin d'être rassuré.
Déjà, il se disposait à aller chercher une voiture pour emmener la malade, quand un coup de sonnette retentit à la grille du jardin.
Le vicaire de Sainte-Thérèse regarda à travers les vitres et recula d'^un pas, terrifié.
— L'amiral Verlaine !...gronda-t-il.
On entendit un second coup de sonnette plus violent que le premier. L'abbé tremblait de tous ses membres. Brusqueinent, il se décida à agir.
— Restez auprès de mademoiselle, ordonna-t-il à Gertrude... Enfermezvous, et, sous aucun prétexte, n'ouvrez cette porte...
Il descendit l'escalier, entra dans sa chambre et arracha ses habits, sa perruque. Ce fut le vénérable abbé Fricard qui, à un troisième appel, ouvrit lentement la porte au visiteur.
L'amiral Verlaine demanda :
— Monsieur Edmond Fricard ?. .
— Mon frère est absent pour quelques jours, répondit l'abbé... Que lui voulez-vous ?... Qui ôtes-vous?
LES MAiiTYUS DE LA VIE 671
— Je suis l'amiral Verlaine ; je veux parler à votre frère...
— Je vous répète, monsieur, que mou frère Edmond n'est pas à Paris... Si l'affaire est urgente...
— Très urgente, monsieur l'abbé...
— Alors, donnez-vous la peine d'entrer, amiral...
Ettouten conduisant le père de Su/.anne à son cabinet du rez-de-chaussée^ le prêtre s'excusa d'avoir fait attendre le visiteur. Sa vieille domestique était couchée et lui-même, il s'apprêtait à prendre un peu de repos...
— Le repos ?... disait-il d'une voix nasillarde, nous ne le connaissons guère. Ne devons-nous pas toujours être à la disposition de nos malades ?... Justement, ce soir, j'ai visité, dans le quartier, une puuATe dame... -
Ils s'étaient assis en face Tun de l'autre, dans la chambre très simple qui servait de cabinet de travail au jeune ecclésiastique.
L'abbé continuait le récit de sa visite à la pauvre dame du quartier, lorsque l'amiral Verlaine l'interrompit brusquement :
— Vous êtes bien certain, monsieur l'abbé, que votre frère n'est pasàParis?
— Oui, monsieur... Il est parti pour Bordeaux... J'attends une lettre de lui, demain...
Le vieillard, tremblant de colère, porta les yeux sur le jeane homme qui, par précaution, s'était éloigné de la lampe, laissant son visiteur en pleine clarté..
— Vous êtes le frère de l'autre... C'est vrai... La ressemblance est frappante...
— Cette ressemblance, monsieur l'amiral, a failli occasionner des méprises regrettables, répondit gravement le vicaire de Sainte-Thérèse... Edmond est un jeune homme mondain, un peu léger môme... Bien souvent, j'ai remarqué sur certains visages des impressions fâcheuses {)0ur un homme de mon caractère... Nous avons perdu nos parents et ma mère mourante m'a chargé du soin de veiller sur mon jeune frère...
L'amiral ne se contint plus. Il se dressa, les yeux éclatants :
— Votre frère est un drôle qui a déshonoré ma maison!...
— Amiral!...
— Oui, un misérable, un infâme !...
— Vous oubliez, monsieur, à qui vous parlez...
— C'est vrai... C'est vrai... Je m'emporte, quand je devrais pleurer...
Deux grosses larmes roulèrent des yeux du vieillard, le long de ses joues amaigries.
— Oiiel crime a donc commis mon frère? interrogea l'abbé... Ça me fait mal devoir pleurer un homme tel que vous .. Amiral, si grandes que soient les erreurs d'Edmond, Dieu, dans sa clémence...
— Je vous en prie, monsieur l'abbé, ne mêlons pas le bon Dieu à tout ceci ...
L'amiral Verlaine raconta comment Edmond Fricard s était introduit dans sa maison. Safemme, M""" Verlaine, et saillie Suzanne se trouvaient, il y a trois ans à Dieppe. A un bal du Casino, des jeunes gens présentèrent leut ami Fricard à ces dames. Là-bas, les présentations sont faciles. Edmond se montra charmant : il était le boute-en-train de toutes les petites fôtes. A la fin de la saison, il pria l'amirale de l'autoriser à lui rendre visite à Paris. Bien qu'un peu surprise d'une familiarité si grande, M""^ Verlaine ne crut pas devoir refuser, surtout lorsque le jeune homme lui apprit qu'il était le frère de M. l'abbé Fricard, premier vicaire de Saint-Thérèse.
Le prêtre s'inclinait avec des gestes onctueux.
— Une année s'écoula ainsi, continua l'amiral, M. Fricard avait pris position chez nous. Vraiment, il avait charmé ma femme par son esprit et sa bonne humeur. Il se disait commissionnaire en marchandises, considérablement riche... Enfin, ses visites devinrent plus fréquentes et il nous fit récemment l'aveu de son amour pour Suzanne. J'interrogeai ma fille et sa réponse fut telle que je ne crus pas devoir mettre un obstacle à cette union qui, pourtant, ne me plaisait guère. M. Fricard nous quitta, un jour, en nous annonçant la visite prochaine de son frère l'abbé... Nous ne l'avons plus revu...
L'abbé répondit, les mains jointes:
— Je savais l'amour démon frère pour M"*' Verlaine, son désir de consacrer cet amour par une union depuis longtemps espérée...
— Quand on a de telles intentions, monsieur l'abbé, on respecte la femme que l'on doit épouser; on ne la déshonore pas...
— Que dites vous, monsieur!... La fille de l'amiral Verlaine serait... Oh! non, c'est impossible?... Edmond est incapable d'une pareille infamie!...
— Depuis trois jours, ma fille a quitté ma maison pour aller rejoindre, sans doute, son amant... Pendant trois jours, j'ai cherché mon enfant... Ma pauvre femme en devient folle... Ce n'est que ce matin que j'ai appris par une lettre (kj Suzanne que la malheureuse se trouvait à Passy, dans une maison louée pour elle par son séducteur...
— Eh bien?... interrogea l'abbé, vous avez revu votre pauvre fille?... Quel malheur, mon Dieu!... Mon Dieu!...
— Je me suis présenté à la maison de Passy; Suzanne n'y était plus... Alors, je me suis rendu à Sainte-Thérèse pour avoir votre adresse, espérant trouver le misérable chez vous...
Le vicaire garda un moment le silence; puis, calme, digne, il répondit à l'amiral:
— Monsieur, les Verlaine se distinguent par la gloire de leur chef; les Fricard, plus humbles, sont d'honnêtes gens... En présence de la gravité de votre démarche, il ne nous appartient plus de retarder les événements... Edmond
LES MAUTYliS DE LA VIE
Mais Karl Gismarck s'approcha du prêtre.
Liv. 85,
est coupable... Que Dieu lui pardonne!... J'ai l'honneur de vous demander pour mon frère, M. EdmondFricard, la main de M"^ Suzanne Verlaine, votre fille. Le vieillard saisit la main du prêtre :
— C'est bien, monsieur l'abbé... Aujourd'hui, il n'y a plus de doute pour moi; ma tille s'est enfuie avec votre frère... Ecrivez à Edmond; dites-lui que je tâcherai d'oublier l'insulte qu'il a faite à mon honneur... Dites-lui que j'essaierai de pardonner.
— Edmond va nous revenir, monsieur l'amiral, j'en suis sûr.
— 11 est à Bordeaux?
— 11 doit être à Bordeaux... J'aurai une lettre de lui demain... Je le ramèiierai moi-même chez vous.
Dès que l'amiral Verlaine eut quitté la maison de la rue des Canettes, l'abbé Fricard essuya la sueur froide qui inondait son visage, et après avoir repris son costume d'Edmond Fricard, il remonta dans l'appartement dii premier étage.
Grâce aux soins de dame Gertrude, Suzanne avait repris connaissance,
— Laissez-nous, dit le prêtre à la vieille domestique. Gertrude se retira.
Devant l'homme qui l'avait insultée, qui l'avait frappée, M"'' Verlaine ressentit l'une de ces tristesses profondes qui brisent un être. Pourtant elle se fit violence, appelant à son aide toutes ses forces, tout son courage, cette foi robuste que devant le malheur gardent toutes les femmes vaillantes, tenues en éveil par l'idée de la maternité.
Suzanne s'oubliait-elle-même, ne songeant qu'à ses devoirs prochains de fille-mère.
L'abbé lui donna un baiser,
— Vous m'aviez irrité... J'ai été brutal... Pardon...
Il parlait d'une voix caressante. La malade se releva doucement ;
— Va, je ne pense pas à moi...
— Chère âme... Tu ne veux vivre que pour notre enfant... Elle l'entoura de ses bras :
— Tu as dit : « Notre enfant ?... » Tu ne m'abandonnes pas ?... Tu es bon..- Ta parole est comme une fraîcheur qui caresse...
— Tu seras ma femme, Suzanne...
— C'est ton frère l'abbé qui ira voir mon père ?...
— Oui...
— Demain ?
— Non... pas demain... mais bientôt... Je ne voulais pas te dire la cause de ma violence... 11 vaut mieux que je parle... En recevant ta lettre, ton père est allé à Passy ; ne te trouvant pas, il est venu ici...
LES MARTYRS DE l,A VIE (;75
— Ici ?... interrogea t-clle (épouvantée.
— Oui... c'est mon frère l'abbé qui a reçu l'amiral, aujourd'hui, à quatre heures...
— Oh! mon Dieu !...
— Ton père me cherche pour me tuer ; polir nous tuer tous deux, peut-être...
— Puisque tu dois être mon mari...
— L'amiral ne veu t rien entendre. . . Il refuse son consentement à notre mariage . . . Il te chassera de sa maison,..
— Alors, que faire ?...
— Suzanne, tu vas passer la nuit dans cette chambre... Demain, je te coir duirai dans une maison sûre... Mon frère essaiera d'attendrir tes parents...
— Non... Non... J'irai me jeter aux pieds de mon père qui comprendra ma douleur... Maman le suppliera pour moi...
— Je te répète,Suzanne, quêtes prières seraient inutiles... Yeux-tu cjue je fasse monter mon frère?... 11 te dira lui-même...
— J'aurais trop de honte,..
Et, presque résignée :
— Où me mèneras-tu ?... bien loin ?...
— Non, tout près de Paris...
— Tu viendras me voir souvent ?
— Le plus souvent possible... tous les jours... Du reste, comme tu le dis toimême, il est impossible que tes parents ne se rendent pas à la raison... Mon frère l'abbé ne prendra pas de repos avant d'avoir assuré notre bonheur... C'est chose consolante, vois-tu, de penser qu'un vénérable prêtre s'intéresse à nous... allons ma chatte, repose-toi bien... Tout s'arrangera... fais dodo, bébé...
Sur ces mots, l'abbé Fricard couvrit de baisers la jeune fille , étant redevenu, lui-même — un saint homme — il sortit de sa maison et il se fit conduire à l'hôtel Gismarck, où il attendait le maître.
LA MISSION DE L ABBK FRICARD
Ainsi que Lux l'avait annoncé à son nouveau camarade Joseph Putois dit Nestor, le baronne rentra pas avant minuit.
r)7G I.ES MARTYRS OR LA. VIE
— Pas de lettres pour moi? demanda Gismarck au domestique.
— Non, monsieur le baron... Des journaux, seulement.
— Je m'en liche pas mal des journaux... Personne n'est venu?
— Monsieur l'abbé Fricard attend au salon.
— Le diable l'emporte, celui-là !
Karl Gismark se planta, furieux, devant le prêtre :
— Qu'est-ce que vous êtes venu faire, à cette heure ?
— Yous demander vos conseils.
— Je n'ai pas le temps... revenez demain.
— Demain. Il serait trop tard... Mais qu'avez- vous 'donc, mon cher ami?... Vous tremblez de colère?
— Georgette est partie.
— Partie!... Où est-elle allée?
— Le sais -je?
— Avec quelque amant... Frédéric le coiffeur, peut-être?
— S'il en était ainsi, je me consolerais facilement de son départ. Je ne suis pas un vicieux comme vous, moi... J'estime les femmes à leur juste valeur... Mais je crains que Georgette ne soit allée retrouver monsieur son frère.
— Le docteur Dilson?
— Oui.
— Mon cher baron, après le congé définitif qu'Hochecorne a donné à Georgette, au nom du docteur Dilson, la choseme paraît invraisemblable... Comment savez-vous que Georgette a quitté Paris?
— ; Par une lettre que j'ai trouvée chez: elle, rue de Londres. L'abbé, que la fureur du baron avait un moment distrait de sespropres inquiétudes, crut devoir laisser tomber quelques paroles de consolation:
— Elle ne vous a pas dévalisé, au moins?
— i\on... C'est même ce qui m'inquiète ; c'est ce qui me confirme dans cette croyance que Georgette est auprès de Dilson.
— Le concierge ne sait rien?.
— Non...
— Et les domestiques ?...
— Le concierge congédié... Les domestiques congédiés... Maison vide...
— Jacques doit savoir ([uelque chose ?...
— C'est là ma seule espérance... Demain, j'interrogerai Jacques... Pourvu qu'il ne se soit pas vendu encore celui-là !...
— L'affaire de la rue Ordener répond de lui...
— Passons dans mon cabinet...
Quand les deux hommes se furent assis devant le bureau de travail du baron, l'abbé' Fricard se hasarda à exposer l'objet de sa visite :
LES MARTYRS DE l,A VIE
— Haion, Suzanne Verlaine est chez moi...
— Vous me l'avez déjà dit, l'autre jour.., après ?...
— Je vous ai dit qu'elle était chez moi, à Passy... Maintenant, elle est rue des Canettes...
— Ce n'est qu'un simple changement de domicile...
— Ne vous moquez pas, mon ami... L'aventure est terrible.,. J'ai vu l'amiral Verlaine.
— Hein?
— Oui, l'amiral...
— Et il ne vous a pas un peu occis, l'amiral ?
— Eviilcmmentnon... C'est par mon frère, l'abbé Fricard, qu'il a été reçu...
— Sans reconnaître sous la soutane le séducteur de sa fille ?
— Certes... j'étais sur mes gardes...
Karl Gismark se leva de son siège :
— L'abbé, vous jouez un jeu dangereux... La double vie ne se soutient que quelque temps...
— Baste ! avec un peu de finesse... Je connais un monsieur qui travaille toute la journée dans un bureaiidu ministère de l'intérieur et qui, Iç soir venu, orne son visage d'une fausse barbe et redevient croupier d'un cercle du boulevard... Cet homme est riche, considéré...
— Assez, monsieur... C'est dansmon intérêt à moi que je vous parle et j'entends être obéi... Il faut que vous choisissiez entre vos deux personnalités, soyeZ abbé ou soyez homme du monde, peu m'importe, mais, choisissez!... Vous pouvez vous faire pincer d'un moment à l'autre et m'en traîner dans votre ruine avec quelques paroles indiscrètes ; je n'entends pas qu'il en soit ainsi...
• — Baron, pour le moment, je n'ai pas à choisir .. J'ai l'intention de quitter la France...
— Et M'"^ Suzanne !
— J'ai réussi à obtenir d'elle qu'elle entrerait dans une maison de santé...
— Avez-vous choisi la maison ?
— Pas encore... Je compte sur Hochecorne...
— Oui. je comprends... Vous voulez quitter la France et n'y revenir que lorsque votre maîtresse...
— Sera accouchée...-
— Ou morte...
— Accouchée... accouchée...
— Morte, vous dis-je... Et combien de mois votre maîtresse a-t-elle à attendre pour sa délivrance?...
— Cinq mois au moins...
— En cinq mois, il se passe bien des choses... Vous avez vu Hochecorne?...
— J'ai rinlention de me rendre chez lui, pour lui demander de s'occuper de Suzanane...
— Fort bien... Yous voulez voyager, prendre l'air; je ne m oppose pas à votre départ... Combien resterez-vous de temps en route?
— Le moins longtemps possible...
— Alors, vous n'attendrez pas d'être père?... Pourquoi mentez-vous toujours?... Vous allez?
— En Suisse?... Eu Italie?... En Espagne?... En Russie?... Peu m'importe !...
— Que diriez-vous d'un petit voyage en Allemagne?... Ecoutez-moi, l'abbé: J'ai besoin d'un homme sûr pour lui confier une mission de la plus haute importance.
Un lég9r craquement se fît entendre' derrière la porte. Le baron tendit l'oreille :
— Silence!... Je vais voir...
Sur la pointé des pieds, Gismarck se dirigea vers la porte et l'ouvrit brusquement :
— Personne !...
Il traversa le couloir et aperçât, dans le vestibule, son nouveau domestique Nestor, qui, étendu sur une chaise, paraissait dormir d'un lourd sommeil. Il revint dans le cabinet.
— Vous disiez, mon cher baron?...
— Je disais que j'avais besoin d'un homme dévoué... Vous désirez quitter Paris... xA merveille!
— Et la mission?.
— La mission est simple: Elle se résume à porter un pli cacheté dans une ville d'Allemagne que .je vous indiquerai et de remettre le pli, en mains propres, à une personne dont je vous dirai le nom.
— Ceci ne me semble pas difficile.
— Non: mais il s'agira d'être brave, de se faire tuer, — de se faire tuer, m'entendez-vous, — plutôt que de livrer le message à une autre personne que celle à laquelle il sera adressé.
— Et la ville?... La personne?
Le baron demeura un instant sans parler; puis, tout à coup, regardant Fricard, les yeux dans les yeux:
— La ville?... Cologne... Le destinataire?... Son Excellence le comte de Wildemer, envoyé de Sa Majesté l'Empereur Guillaume.
— Jamais, monsieur, je refuse!... s'écria l'abbé, avec un geste d'épouvante. Mais Karl Gismarck s'approcha du prêtre :
— Aimez-vous mieux passer en cour d'assises?. Préférez-vous être traîné sur le banc d'infamie, aller dire la messe au bagne?... Vous savez bien que je vous tiens non seulement par l'alTaire Verlaine, mais encore parla connaissance
LES MARTYllS DE LA VIE 679
de crimes, autrement terribles... les deux peliles filles que vous attirez chez vous, rue des Canettes, sous prétexte de catéchisme et de préparation à la première communion, ne sont pas encore mortes, l'abbé !
Et, comme le prête restait hébété, le baron ajouta :
— Vous et Pilou, vous m'obligez à vousdiredeschosesdésagréables... Hochecorne est plus intelligent; avec lui, il suffit d'un mot... Voyons, mon ami, pour votre récompense, je vous débarrasserai de M"° Verlaine, et, s'il le faut, du terrible papa... Je ferai mieux encore, homme sensuel, je vous livrerai la Flamboyante
A ce nom le vicaire de Sainte-Thérèse sentit les feux de la passion brûler sa chair. Mais il luttait encore :
— C'est une infamie que vous me proposez là!,..
— Une infamie?... Est-ce que vous les comptez,'maintenant? Tenez, vous êtes un imbécile; vous fabriquerez des chaussons de lisière, mon garçon...
Enlin, après de longues résistances, l'abbé se décida à accepter la mission. La frayeur autant que le désir courbait l'esclave sous la volonté du maître.
— Vous tirerez la Flamboyante de prison ? Voui me livrerez cette fille?
— Oui.
— Quand dois-je partir?
— Nous sommes aujourd'hui le 18 mai ; vous vous mettrez en route le 22, à moins d'un retard que je ne prévois pas... Vous vous rendrez directement à Cologne... Vous descendrez à l'hôtel delà Couronne, sur la place du Dôme... Vous déclarerez vous appeler Van Goël, d'Amsterdam...
— Je ne sais pas le hollandais...
— Cela ne fait rien... Un homme, l'envoyé de l'Empereur, se présentera à vous et vous dira: « Berlin »; vous répondrez: « Paris-Cologne... » Aussitôt, l'envoyé répliquera par un commencement de phrase en allemand : « Die Macht steht » ; vous finirez la phrase : « Uber dem Gesetz... »
— Die Macht steht ûber dem Gesetz, c'est-à-dire : « la puissance est au-dessus de la loi... »
— Parfaitement... Alors, vous remettrez le pli ; l'Excellence vous délivrera un reçu... Votre mission sera terminée...
Après avoir pris congé du baron, l'abbé Fricard, malgré l'heure avancée de la nuit, se rendit chez Hochecorne : il voulait, dès le lendemain, emmener Suzanne dans une maison de santé.
Quanta Joseph Putois, dit Nestor, qui dormait si bien sous les habits de Frédéric Schwarlz, il entra dans sa chambre, se disant à lui-même :
— Vraiment, j'aurais préféré l'Italie... Je n'ai pas le choix... Allons, mon petit Joseph, préparc ta valise pour le^pays des « Vergiss mein nicht », de Wagner, des frères Krupp et de la choucroute !...