‹ Les martyres de la vieChapitre 54 sur 83 · GISMARCK REPREND LE DESSUS · texte numérisé non relu

GISMARCK REPREND LE DESSUS

Karl Gismarck, — cet homme infernal, — qui avait rêvé tant de sinistres choses, ne pouvait se défendre de graves inquiétudes.

Est-ce que sa puissance allait crouler?...

Lui, qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, il se disait qu'une force supérieure à la sienne prenait part à la lutte.

Ce n'était pas le hasard qui avait sauvé Dilson, le soir de l'explosion du château des Granges ; ce n'était pas le hasard qui avait réuni Marie-Marguerite et le docteur; ce n'était pas le hasard qui le séparait de la Bergamote.

Non. Un adversaire invisible se dressait contre lui. Quel était ce lutteur géant assez hardi pour entrer en lice ?... Dilson lui-même?... Peut-être... Mais rien ne faisait supposer à l'Allemand que le docteur Dilson fût instruit de ses ruses.

Evidemment, l'idée que le FlambarJ l'avait trahi se présenta à sa pensée. Jacques était le frère de l'Américain ; mais le baron ne s'arrêta pas longtemps à cette idée: il tenait Jacques, l'évadé de Poissy.

Du reste, en admettant môme que le docteur Dilson eût agi de connivence avec le Flambard et la Bergamote, il n'en restait pas moins une autre question à éclairer, une question fort importante.

Une dépêche chiffrée d'Allemagne devait annoncer à Gismarck l'arrestation de Briilot et du Bachelier : comment expliquer le retard de cette dépêche?...

Après le départ de l'abbé, lorsqu'il fut seul, le baron eut un moniont de découragement.

Sa nuit, il la passa à réfléchir, insoucieux du repos.

Quand parurent les premiers rayons du jour, il était encore dans son cabinet, compulsant de volumineux dossiers.

A huit heures, il sonna son valet de chambre. Lux parut.

— Qu'on attelle immédiatement le coupé, ordonna-t-il... Je sors... A propos, comment va Justin?

— Beaucoup mieux, monsieur le baron.

— Le docteur Ilochecorne est-il venu ?

Vous avez tort, princesse de ne pas me tenir compagnie, dit l'Allemand.

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— Pas encore... Mais monsieur le docteur a annoncé sa visite pour neuf Èeares. . .

— C'est bien... J'attendrai pour sortir que M. Hochecorne ait vu Justin... Vous prierez le docteur de monter chez moi, immédiatement après la visite.

Karl Gismarck passa dans sa chambre; il s'habilla, tout en fumant son énorme pipe de porcelaine, arrosant lafumée de quelques verres d'Orléans-Forst. A neuf heures, Hochecorne se fit annoncer chez le baron.

— Me voici tout à vous, très cher...

— Votre malade ?

— Justin sera sur pied demain.

— Fort bien... Vous avez vu l'abbé Fricard?

— Oui, l'abbé est venu chez moi, à une heure impossible... Je sortais du cercle où j'ai taillé un de ces bacs...

— Que vous a dit l'abbé?

— Fricard m'a demandé un petit service..,

— Il s'agit, n'est-ce pas ? de faire entrer dans une maison de santé une jeune fille enceinte?.,.

— Précisément... M"" Suzanne Verlaine... je voudrais' avoir votre avis...

— Et pourquoi?... Je ne vois pas ce que j'ai à faire dans celte intrigue...

— C'est que Fricard... voudrait...

— Que vous entouriez la demoiselle de vos soins les plus assidus?... C'est tout aalurel... En ce qui me concerne, je ne m'y oppose pas... Fricard désire que la jeune fille accouche prématurément?

— Il en est question...

— Allez!... Allez!... marchez, docteur, ne vous gênez pas... Oii menez-vous M"* Suzanne?

— A Saint-Mandé... Je vais la prendre à onze beures, chez l'abbé Fricard... Augustin, pas Edmond...

— Je sais... Edmond est à Bordeaux... Ah! c'est à Saint-Mandé... que vous conduirez la fille de l'amiral?

— Oui... dans la maison d'une sage-femme de ma connaissance, M"" Folâtre...

■ — Est-ce que ce n'est pas dans la maison de M"'' Folâtre que vous avez envoyé autrefois M""' Hochecorne, votre première femme? Hochecorne comprit l'ironie, mais il ne se fâcha pas:

— Ma première femme est morte à Paris, rue de la Chaussée-d'Antin...

— Auprès de vous?

— Auprès de moi.

— Ça se comprend,.. Vous vouliez être à ses côtés, pour mieux suivre la maladie C'est d'un bon cœur, Hochecorne

Le baron Gismarck ne perdait jamais l'occasion de rappeler au docteur la mort prématurée de sa première femme. Il agissait de môme pour les forfaits de Fricard et de Pilou, lorsque ceux-ci étaient en cause: c'était, pensait-il, la meilleure manière de tenir ses ariiis,

Iloclîccorne s'était cuirassé. Il ne trembla pas ; il se dit seulement que sî le baron rappelait le souvenir d'IIéloïse Duchâtel, c'est que le maître avait quelque chose à ordonner.

— J'ai commencé, mon cher baron, par affirmer que j'étais h vos ordres.

— Bravo, Hochecorne!... Je vous emmène chez Pilou...

— Parfait... Mais, vous savez, à onze heures, je dois me rendre rue des Canettes...

— Vous y serez, très cher... Vous y serez.

Les deux amis prirent place dans le coupé du baron.

Karl Gismark et le docteur Hochecorne arrivaient rue Saint-Honoré. Pendant le chemin, l'Allemand avait parle de choses et d'autres, jugeant inutile d'entamer un récit qu'il serait obligé de répéter devant le notaire.

]\P Pilou ne s'attendait pas à la visite; mais, en homme prudent, il ne témoigna aucune surprise.

Le baron s'assit dans l'un des grands fauteuils de cuir du cabinet :

— Messieurs, pour aujourd'hui, nous déciderons à trois, puisque notre ami Fricard est occupé ailleurs... J'ai à vous présenter certaines observations, au sujet de la conduite à tenir dans l'aiïaire Dilson, de plus, j'ai à charger Pilou d'une mission qu'il remplira à merveille, j'en suis certain...

Le notaire fit une grimace.

Karl Gismark continua :

— Il s'agit de reconquérir les millions qui nous échappent"... J'ai conçu un nouveau plan qui me semble infaillible, mais d'abord un mot sur le passé., .Vous expliquez-vous comment le nommé Dilson est sorti, sain et sauf, du château que j'ai fait sauter en son honneur?

— Nous avons été trahis! affirmèrent Pilou et Hochecorne.

— Oui;nous avons été trahis... L'homme qui nous a vendus s'appelle Jacques Roussellier...

— Je m'en doutais^ fit le médecin.

— Jacques Roussellier, reprit le baron, devait se rendre à mon hôtel, dans 1« nuit môme où l'explosion a eu lieu... Il est resté chez vous, n'est-ce pas, Hochecorne?

— Il est resté?... c'est-à-dire que ce gredin s'absente quand bon lui semble, sans mon autorisation...

— Enfin, j'interrogerai Jacques aujourd'hui même et je saurai bien lui arracher son secret... Hochecorne, à quatre heures, vous m'enverrez votre dômes-

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tique... Parlons trauLi'es choses... Il faut d'abord rompre le mariage projeté enlre le capitaine de Bligiiy et Marie-Marguerite...

Cette fois, M° Pilou battit des mains, L'officier ministériel n'oubliait pas le renvoi définitir que lui avait infligé Tancien ambassadeur, lors de leur dernière entrevue à Enghien.

— Eh ! Pilou, vous êtes montent?

— Ravi, mon cher baron, ravi ! —

— Pilou savoure la vengeance, murmura le médecin.

— Mais, le moyen d'empêcher le'mariage? hasarda le notaire.

— Nous supprimons de Bligny.

Hochccorne se gratta la tète.

— Non, mon cher dorteur, ce n'est pas ce que vous croyez... Vous avez ]\|iie Yei'laine sous la dent; je ne veux pas que vous dévoriez tout Paris à la fois.. Nous supprimons le capitaine de Bligny en le déshonorant, et ceci est mon affaire... Bligny disparu, c'est un homme à moi, tout à moi qui épouse Marie- Marguerite Dilsoii.

Le petit notaire se leva :

— Il me semble que...

— Il ne s'agit pas de vous... cher maître, vous n'êtes plus un jeune homme. J'ai voulu parler d'Arthur Fénières...

— Arthur Fénières !.., s'écria Pilou... Arthur Fénières !.,. Jamais la fille du docteur Dilson ne consentira à épouser ce freluquet-là !

— Ne vous inquiétez pas du consentement... Vous avez toujours les faux du jeune homme?

— Oui, baron, répondit le notaire.

— Eh bien, aujourd'hui même, vous vous rendrez rue de Constanlinople,dans l'appartement que notre camarade occupe avec la Ghatte-Eplucheuse et vous signifierez à Arthur Fénières que je l'attends, demain, à mon hôtel... Arthur est bête; mais il comprendra... Quant à vous, Ilochecorne, lorsque Jacques Roussellier sera de retour de son petit voyage à la rue Saint-Dominique, vous lui poserez cette question : « — Quoi de nouveau?» S'il vous répond : « Rien... Monsieur le baron vous présente ses compliments... » je vous autorise à expérimenter sur la personne de ce ruslro certaine petite fiole bleue que vous avez cachée, l'autre jour, à mon approche.

Le docteur rayonnait :

— Donc, si maître Jacques me répond: « Rien... Monsieur le baron vous présente ses compliments... »

— Expérimentez, docteur, expérimentez !...

M^ Pilou voulut retenir ces messieurs à déjeuner, mais Gismarck et Hochecorne refusèrent. Tous deux ils étaient pressés.

— Vous voyez, messieurs, conclut le baron, que, sans négliger la grande affaire, je vous facilite les moyens de servir vos rancunes personnelles... Pilou déteste le marquis de Bligny qui l'a chassé, et il se venge en empêchant le mariage du fils de son ancien client... lïochecorne redoute Jacques Roussellier qui détient un secret dangereux sur le compte de co cher docteur, et le médecin de M"" lïochecorne, numéro un, envoie très probablement Jacques dans un monde meilleur peut-être, mais en tout cas, inconnu... La haine gonfle; messieurs, dégonflez-vous !

Les amis se séparèrent.

Le baron donna ordre à son cocher de toucher avenue d'EyIau, et le docteur Hochecorne prit un fiacre qui le conduisit rue des Canettes.

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