JALOUSIE DE FEMME
Depuis sa rupture avec Charles de Bligny, la princesse Camba vivait, très isolée, en son hôtel de l'avenue d'Eylau.
Les familiers ordinaires, — grands diseurs de rien, — que l'on voit traînant leur ahurissement à travers les salons de Paris, ne fréquentaient plus la demeure royale de la belle Espagnole. Seul, Karl Gismarck n'était pas compris dans cette proscription inexplicable qui mettait en émoi la fine fleur des clubs parisiens.
Tout d'abord, on attribua à des pertes d'argent l'isolement voulu de l'étrangère. Il se rencoiïtra même des gens qui affirmèrent, sur leur parole d'honneur, que la princesse venait de se ruiner: les uns disaient à la Bourse ; d'autres à Monaco.
La vérité, c'est que la princesse avait un lourd cliagrin. Elle aimait le comte de Bligny, et elle soufTrait de no plus voir auprès d'elle celte figure déjà familière. Pour rompre avec Charles, Juana avait menti, en affirmant qu'elle était la maîtresse de Gismarck; mais, dans sa tristesse, elle se disait que ce mensonge était moins honteux pour elle que la réalité brutale annonçant à l'ami son épouvantable métier il'espionne aux gages de l'Allemagne,
Quand une femme telle que Juana a porté ses regards sur un homme, qu'elle a désiré cet homme de toute la puissance de ses ardeurs ot de ses fièvres, que
l'ami do ses rêves chasse de son cœur tout souvenir étranger à la passion, qu'en un mot, la créature qui aime est toute à la créature aimée, la femme n'abandonne jamais complètement sa proie.
Si l'homme s'éloigne, il reste dans l'esprit de la femme un de ces vides désolants que rien ne peut combler, une de ces amertumes qui se traduisent presque toujours par des actes de violence et de désespoir.
L'homme mort, la femme pleure; si l'être aimé est vivant, la femme cherche avec anxiété le moment propice de la revanche.
Qu'il y ait orgueil ou amour, la fureur du désir est la même.
Maintenant, le jeune comte allait se marier, Charles était perdu pour Juana, à jamais perdu. Bientôt il serait l'époux d'une autre femme,
A cette pensée des éclairs de haine allumaient les yeux de l'Espagnole. Un vent de révolte se déchaînait sur elle ; et, au milieu de cet ouragan, des visions sanglantes se faisaient dans son cerveau obscurci et dans son âme ardente et troublée. Elle s'étonnait de s(m sacrifice. Le lendemain même de la rupture, elle écrivit à Charles, le suppliant de revenir auprès d'elle, lui jurant que pour des raisons qu'elle ne pouvait dire, elle avait menti, que Gismdrck n'était pas son amant, qu'il ne l'avait jamais été, qu'il ne le serait jamais. La lettre resta sans réponse.
A l'amour furieux de la délaissée se mêla un sentiment de sombre jalousie. Un jour, la princesse se fit conduire à Enghien, dans un bois proche du parc de Bligny ; et là, cachée dans les verdures, apeurée comme une amante à son premier rendez-vous, Juana regarda longtemps Charles et Marie-Marguerite, tout entiers à la chanson d'amour. Si elle n'entendait pas leurs voix, elle comprenait les paroles à leurs gestes, restant silencieuse au milieu de leur silence, tellement accablée par le désir de l'homme, que toute paresse de la brise du printemps, tout murmure des feuilles, tout chant d'oiseau perdu dans les mousses, lui devenaient odieux.
Vingt fois, elle se sentit attirée par une force mystérieuse. Elle se levait, folle, prise d'une brusque envie de courirà l'homme, de l'enlever entre ses bras nerveux et de l'emporter pour elle, au loiii.
Son exaltation arrivait à son paroxysme. Les tendresses de son domestique José lui faisaient horreur : elle chassa le valet d'amour de sa chambre, aimant mieux soufTrir et pleurer que de donner à un autre le délire de sa passion.
Vraiment, elle se lamentait, en ces heures pleines de ténèbres; elle eût voulu que Charles se rendît coupable d'un crime si grand, que son crime à lui enlevât quelque chose de son infamie à elle. Alors, elle serait venue lui crier : « Et moi aussi, je suis infâme! Tout le monde te hait et te méprise; viens, viens à moi, qui t'adore!... »
Elle songeait à ces papiers du IVrmistèrede la guerre, aux plans confiés à la
garde du capilaiuc de Bligny, à la terj'ible niissiou qui, il y a quelques semaines, la glaçait d'épouvante, lorsque le baron Gisniarck apparut devant elle :
— Princesse, comment vous portez-vous?
— Mal!...
Karl allait presque dire « Tant mieux », en voyant l'agitation exlrùiue de la femme;'il lisait déjà bien des choses dans ce regard troublé. Il jugea opportun de paraître ne rien voir et ne rien lire.
— Je suis venu, chère amie, vous demander à déjeuner, sans façon...
— Je ne déjeune plus...
— Vous avez du chagrin?
— Oui.
— Beaucoup?
— Oui... Beaucoup de chagrin...
— Voyons, il y a du Bligny là-dessous ?
— Peut-être...
— Alors, pourquoi avez-vous renvoyé le capitaine?
— Pourquoi?... Vous le savez bien?
— Il ne vous plaisait pas de voler votre amant?
— Comme vous le dites. . .
— Tandis qu'aujourd'hui... Princesse, ces papiers, il me les faut !... Devant cet ordre impérieux, les idées de Juaiia cliangèrent. L'Espagnole n'aimait pas à être traitée de la sorte ; et puis un bon sentiment
renaissait dans cette âme souffrante.
Elle frappa sur un timbre placé sur un guéridon, à portée de la chaise longue sur laquelle elle se pelotonnait dans son peignoir de blanches dentelles.
— Vous "sonnez ? Est-ce pourme faire reconduire par votre toréador de José?
— Non c'est pour vous donner à manger...
— Princesse, votre invitation a une grâce... José parut.
— Servez monsieur le baron, ici... auprès de moi... Gismark demanda :
— El vous, princesse ?
— Moi. je suis souffrante... Je n'ai pas faim...
Le domestique apporta sur vme table un repas toutservi qu'il plaça devant le baron, et sur l'ordre de sa maîtresse, il se retira aussitôt.
— Vous avez tort, princesse, de ne pas me tenir compagnie, dit l'Allemand, en attaquant une côtelette au cresson... Voire chef est bien remarquable...
— Vous ne buvez pas ?
— Merci... je vais boire... Mais je reviens à vous... Vous me croirez, princesse, quand je vous dirai que, depuis votre refus de l'autre jour, il ma été
impossible de me procurer les plans en question que vous pouviez me livrer.».
— Pour rien?... interrompit l'Espagnole.
— Pour rien ? Ah! chère amie, comment pouvez- vous dire une chose pareille Et Worth ?... Etl'hôtel?... Et l'argent de poche ?...
— Et votre déjeuner ? dit Juana railleuse, agacée. •
— C'est juste... Vous me rappelez à votre excellent Ghâteau-Yquem, Le baron se versa à boire.
— Vous êtes femme ; vous n'aimez- pas l'arithmétique; vous avez grandement raison... A votre bonne santé, princesse!
— Tenez, mon ami, laissons là le Ministère de la guerre et la politique et la diplomatie...
— C'est impossible, très chère... Ne me forcez pas à monter sur mes grands chevaux, comme vous dites... Il m'est pénible, surtout avec vous, de dire : « Je veux ; » et pourtant...
— Vous n'hésitez pas ?
— Je n'hésite plus.
La princesse mordait son mouchoir :
— C'est donc un ordre?...
— S'il faut en venir là !.. . Oui ! . . .
— Mais, vous n'ignorez pas qu'il ne m'est plus permis de pénétrer dans le cabinet de Charles, ainsi que je le faisais autrefois?...
— Une femme jolie entre partout, madame!...
— Ce vol me répugne...
— Oh! princesse! princesse!... Vol!... Le mot est dur... En politique, on ne vole pas, on s'empare... 11 faut renouer vos relations avec de Bligny; et cela, aujourd'hui même... La partie est belle pour vous, en somme... Vous aimez Charles, et vous êtes en mesure...
— D'empêcher son mariage?
— Parbleu!...
— C'est là une triste besogne, monsieur...
— Acceptez- vous, oui ou non?
— Non.
— Alors, ce n'est pas du sang espagnol qui coule dans vos veines!... Juana, vous n'êtes pas jalouse?...
— Oh! si!...
— Eh bien?...
— J'ai peur de tuer cet homme que j'aime.. .
— Baste!... Nous nous arrangerons pour le sauver ensuite...
Juana restait anéantie, les mains crispées, le regard fixe, à la manière de certaines folles.
Si Lu ne i-enonccs pas à ce mariage, je me tue
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Le baron la contempla :
— Vous êtes adorable!... Il vous aime!... Vous obéirez?
— Oui... Mais, laissez-moi seule, je vous en prie... La tête me tourne... J'ai froid au cœur...
— Déjeunez donc ! . . .
— J'aime mieux pleurer...
— Faible femme!...
— Non... Triste femme.