‹ Les martyres de la vieChapitre 56 sur 83 · UN VOL AU MINISTÈRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

UN VOL AU MINISTÈRE DE LA GUERRE

Le capitaine Charles de Bligny partait chaque matin d'Enghien pour se rendre à son ministère, d'oii il ne revenait qu'à cinq heures, — déjeunant dans le quartier.

Il avait obtenu un congé de trois semaines, à l'occasion de son mariage très prochain, auquel le ministre avait promis d'assister.

C'était la dernière fois que le jeune officier se rendait à son bureau, avant son union avec Marie-Marguerite. Le contrat venait d'être signé chez un notaire de Montmorency, et l'on avait obtenu les dispenses nécessaires pour les publications.

Ce matin-là, le capitaine Charles arriva joyeux au ministère de la guerre; il monta rapidement l'escalier qui conduisait au cabinet où il travaillait seul.

Comme il traversait l'antichambre, l'un des garçons de bureau l'arrêta :

— Mou capitaine, dit-il, hier soir, après votre départ, une dame est venue vous demander...

— Une dame?... ,

— Oui, mon capitaine...

— Cette dame a laissé sa carte?..,

— Non, mais elle a annoncé sa visite pour aujourd'hui...

Le comte de Bligny songea à la princesse esjtagnole. Il ne s'arrêta pas longtemps à cette idée, ses relations dans le monde l'obligeant à recevoir beaucoup de visites, à tenter beaucoup de démarches.

LES MARTYRS DE LA VIE Ô9l

Il entra dans son cabinet. Ayant pris dans un carton un assez volumineux dossier, il étudia longuement les pièces placées sur son bureau,

L'étude l'intéressait, et à un tel point qu'elle lui fit oublier l'heure du déjeuner...

Les documents qui étaient là avaient nécessité de grands travaux. Le dossier était intitulé : Notes pour servir à la mobilisation de V armée.

Le jeune officier admirait ces remarquables projets dont l'exécution constituait des forces puissantes, en cas de guerre.

Il se disait à lui-même :

— Si, en 1870, la France avait eu une organisation aussi sérieuse, la victoire était à nous!...

Et tandis qu'il revoyait le labeur, des visions passaient devant ses yeux : c'étaient des flamboiements d'étendards, des coups de clairon sonnant la victoire, des marches triomphales, là-bas, tout là-bas, de l'autre côté du Rhin... Metz, Strasbourg apparaissaient dans un décorde verdure: les drapeaux tricolores claquaient au vent... Aux fenêtres, des femmes en deuilarrachaient leurs vêtements noirs pour revenir en costumes de fêtes ; et des croisées tombaient des brassées de fleurs, et de partout on entendait un ouragan de baisers et de bravos, un ouragan joyeux venu de la terre française montant .^jusqu'au ciel éclatant de lumière!...

Les lèvres frémissantes, le jeune officier restait pensif, quand on frappa à la porte.

La princesse Juana entra dans le cabinet.

— Bonjour, mon cher, dit-elle; c'est l'heure du repos et vous peinez encore... Sur mon passage, aucun huissier de service.., personne... Pardon de me présenter ainsi... Est-ce que vous êtes comme moi? Est-ce que vous ne déjeunez plus?... Il est une heure et demie... J'attendais dans une maison, en face du ministère...

Elle lui tendit la main :

— Vous refusez de me serrer la main?... Voyons, Charles... J'ai à vous parler sérieusement...

Juana Camba prit place sur un fauteuil. Elle était venue en grande toilette, répandait autour d'elle son odeur de femme, se faisant coquette avec ses poses lascives.

Charles restait sombre.

— Permettez-moi, madame, de m'étonner de votre visite... 11 me semblait qu'entre la princesse Camba et le comte de Bligny, toute relation était devenue impossible...

— Charles, je vous ai écrit... Ma lettre n'a pas été honorée d'une réponse...

— Eh bien?...

— Dans cette lettre, je vous disais que j'avais menti, que jamais je n'ai été la maîtresse du baron Gismarck, ni d'un autre homme...

— Et pourquoi avez- vous fait ce mensonge ?

— Pour vous éloigner de moi...

— Je ne comprends pas, madame...

— Ecoutez-moi, je vous en supplie; et vous comprendrez ; vous pardonnerez...

— Je n'ai rien à entendre, ni à pardonner... Croyez, madame, que je ne vous en veux pas... Je vous dois plutôt des remerciements ..

Charles s'était levé et il remettait les papiers dans un casier proche de la Camba...

— Pardon, madame...

— Je vous en prie...

Le capitaine reprit place.

— Vous me devez des remerciements? continua-t-elle... A mon tour, c'est moi qui ne comprends plus...

— C'est pourtant bien simple, princesse... Je vous aimais, au point de briser mes affections les plus chères... J'étais fou..^ Vous m'avez rendu à la raison... Voilà pourquoi je vous remercie...

— Ne le prenez pas sur ce ton avec moi... Vous m'outragez, ami... Et pourtant, je vous aime!...

— Je vous répète, madame, que toute insistance serait inutile...

— C'est donc vrai, vous vous mariez?

— Que vous importe ! . . .

Elle se leva, menaçante :

— Moi, je ne veux pas que tu te maries !

— Vous ne voulez pas? Depuis quand êtes-vous autorisée à me donner des ordres... Suis-je votre laquais?...

Alors, suppliante, elle s'agenouilla :

— Charles, je t'aime de toutes mes forces...

— Relevez-vous, madame...

— Si tu m'abandonnes, je mourrai...

Le capitaine haussa les épaules :

— Cette scène devient ridicule... Veuillez vous retirer...

— Tu me chasses?...

— Vous me poussez à bout...

— Charles?...

- Je ne vous écoute plus. . . sortez ! . . . Devant cette nouvelle insulte, l'Espagnole sentit bouillir son sang. Elle comprit que tout était perdu et l'idée de la vengeance s'incarna en elle. Se tramant sur ses genoux, tout en pleurs, elle soupira •

— Si tu ne renonces pas à ce mariage, je me tue !...

— Comédienne!...

— Oui... je me tue devant toi... Je vais mourir...

Elle tenait entre ses mains un petit flacon qu'elle porta à ses lèvres.

— Juana !...

— Il est trop tard... Tu vois bien, Charles... Je t'aimais... La femme tomba sur le parquet.

Alors, Charles de Bligny se mit à crier; et comme on ne l'entendait pas, il courut, éperdu, dans le couloir...

Aussilôt Juana releva la lète et se dirigea vers le casier oii elle avait vu déposer les papiers dont, il y a quelques instants à peine, elle lisait les titres.

Elle enferma rapidement les papiers dans son corsage; puis, se couchant sur le parquet, dans l'attitude d'une femme mourante, elle murnmra, les dents serrées :

— Charles de Bligny, tu n'épouseras pas Marie-Marguerite...

Des pas se tirent entendre dans le vestibule. Le capitaine accourait, suivi de deux de ses collègues et d'un garçon de bureau.

— Avez- vous fait prévenir le médecin? demanda l'un des officiers.

— Oui, mon capitaine, répondit le garçon de bureau... Pierre est déjà parti... Les trois officiers prirent la femme entre leurs bras et la transportèrent sur le

canapé d'une salle voisine, tandis que le garçon de service allait chercher une carafe d'eau...

— 11 faut dégrafer la robe, dit de Bligny...

Mais Juana venait de rouvrir les yeux... Si l'on dégrafait son corsage, elle était perdue... Les papiers étaient là...

Elle éloigna les mains qui la touchaient; et avec toutes les apparences d'un brusque réveil et les révoltes d'une pudeur outragée, elle demandait :

— Où suis-je?. ..

Puis, tressaillant à un douloureux souvenir :

— Emportez-moi... dans ma voiture... je vous en supplie... Je ne veux pas être vue... ici... Ma voiture est... à la porte...

Maintenant la princesse Juana Camba faisait la malade, dans sa chambre, en donnant des ordres à José, — son valet d'amour.

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