RELIGIEUSE ET MÈRE
A la villa Dilson, sœur Angélique était auprès de son ancien amant qui lui parlait de Marie-Marguerite.
La sœur de Sainte-Marthe écoutait Petrus, ayant dans le regard cette expression de tristesse résignée qui, mieux que des paroles, affirme une croyance, une volonté que rien ne saurait ébranler ni vaincre.
— Blanche, disait le docteur, il est des sacrifices qui dépassent les forces de la nature humaine. . Un jour ou l'autre, vous serez forcée de vous trahir...
— Pierre, ma résolution est définitive... Notre fille doit ignorer l'existence de sa mère... Vous m'avez juré...
— Oui, j'ai juré de garder le silence... Mais, c'est à vous qu'il appartient de me dégager de ce serment inhumain... Blanche, vous êtes mère!
— Je suis la mère de tous ceux qui souffrent...
— Eh ! quoi, dites, vous ne sentez pas en vous une amitié, un maternel souvenir?... Vous ne tressaillez pas, à cette heure bénie où votre fille, le fruit de votre chair, vous est enfin rendue?... Là-bas, sous les sombres cloîtres, dans le murmure des prières, ne vous est-il pas arrivé d'entrevoir des rayons d'aurore?... Votre âme s'est-elle glacée à ce point qu'un éclair d'amour ne puisse y descendre et la rendre à la vie?... Et si la femme est morte, morte à tout jamais, depuis le jour où la fille de Dieu a prononcé ses vœux, est-ce que le cœur de la mère peut mourir, tant qu'il reste dans l'être un battement, une intelligence?...
Sœur Angélique essuyait ses larmes, ne pouvant plus répondre à cette douce et fière parole.
Elle se leva du siège où elle était assise près du docteur :
— Ami, je ne m'appartiens plus... Dieu seul peut juger ma conduite... je vous dis : adieu !... Aujourd'hui, pour la dernière fois je verrai notre enfant et je garderai en moi-même sa chère image... Fière de mon sacrifice, je partirai pour l'étranger... La supérieure générale de notre ordre est déjà informée de ma demande.
— Si vous saviez ce qu'il en coûte d'abandonner sa patrie.
LES MARTYRS DE LA VIE 69c
— Notre patrie, à nous, elle est partout, sur terre, où les créatures de Dieu souffrent et pleurent... Notre patrie n'a pas de frontières!.
Le docteur Dilson prit les mains de sœur Angélique; et, fiévreux, donnant enfin un libre cours aux sentiments généreux qui l'étouffaient :
— Tu resteras; tu es femme; tu es mère... Va, lorsque notre enfant s'appuiera contre ta poitrine, elle y ramènera la chaleur vitale... Toutes deux, vous vous aimerez d'un de ces amours de mère et de fille que le malheur a retardé... Par la sainteté de vos sourires, je vois déjà la nuit profonde se dissiper... Toutes deux, vous vous aimerez... Ta fille est grandie, tu la berceras, comme si elle était petite; tu revivras le passé; tu reprendras la vie, à l'heure triste où nous l'avons laissée; et dans l'ardente flamme de tes caresses, les ténèbres et les douleurs feront place à l'espérance et à la lumière!...
Blanche pleura encore; mais sa main resta glacée entre les mains de Dilson.
Un seul espoir animait l'esprit du docteur. Sœur Angélique s'était décidée à voir, sans être vue, sa fille Marguerite. Cette dernière épreuve aurait lieu chez M. de Bligny, dans quelques minutes, avant le repas des fiançailles.
Blanche devait se cacher dans le pavillon du jardinier. Dilson amènerait sa fille dans le parc et la ferait asseoir sur l'un des bancs, à côté de la porte.
— Venez Blanche, il est temps...
La nuit tombait.
Sœur Angélique et le docteur Dilson se rendirent à la villa de M. de Bligny et ils arrivèrent sans être aperçus à l'endroit du parc où s'élevait Ihabitation du jardinier.
Tout avait été prévu et arrêté d'avance entre Petrus et l'ancien ambassadeur.
Blanche de Beaulieu pénétra seule dans le pavillon.
Déjà, M. de Bligny, le capitaine Charles, Marie-Marguerite et plusieurs personnes invitées au dîner des fiançailles étaient réunies au salon, lorsque Petrus entra.
Après avoir serré la main de l'ancien ambassadeur et de son futur gendre, Dilson répondit aux salutations des invités; et, s'adressant à Marie-Marguerite, il lui remit un écrin portant, en lettres d'or, les initiales de la jeune fille surmontées de la couronne comtale.
Très émue, Marie-Marguerite tendit son front au docteur, qui y déposa un baiser.
La jeune fille s'approcha de la cheminée; et au milieu des dames qui l'entouraient, elle ouvrit doucement l'écrin de velours bleu, dont les joyaux et les pierreries étincelèrent.
C'étaient des colliers et des bracelets d'une richesse telle *que jamais princesse n'en avait possédé de plus beaux.
Les dames restaient là, étonnées, saisies d'admiration pour le nabab qui offrait de telles merveilles, de si magnifiques présents.
— Que c'est beau!... que c'est beau !... faisait Marie-Marguerite... Petrus Dilson se contenta de répondre :
— Chère fille, ces diamants viennent d'une mine que je possède au Brésil et dont vous trouverez les titres de propriété dans votre corbeille de mariage... Ces pierres ne sont que de simples échantillons...
Pendant que l'écrin passait de main en main, le docteur s'était approché de M. "de Bligny :
— Sœur Angélique attend...
Les deux hommes se regardèrent,^ attristés.
— Si j'étais à votre place, murmurait l'ancien ambassadeur, je profiterais de cette situation que vous faites naître, pour crier à votre enfant : Ta mère est là !...
— J'ai juré... Je ne puis pas...
— Et si la mère se trahit elle-même? *
— Alors... Alors... Je serai un homme heureux... Retenez ici votre monde, mon cher marquis...
— Et vous, revenez, l'âme joyeuse!...
Le docteur Petrus avait réussi à emmener sa fille dans le parc. Tous deux, ils s'assirent, sous la tonnelle proche du pavillon. Sœur Angélique pouvait les voir et les entendre.
Marie-Marguerite disait à son père l'alTection profonde qu'elle ressentait pour la famille de Bligny; elle contait son enfance, sa vie heureuse, les tendres soins dont elle avait été entourée. La marquise de Bligny était morte en Russie, alors que la jeune fille était encore toute enfant, mais Marie-Marguerite n'avait pas oublié les maternelles tendresses de JNP'^'Hortense, de cette douce et sainte femme qui l'endormait avec ses chansons, grande dame dans ie monde, et mère, rien que mère, pour elle.
Tandis qu'elle parlait, le docteur Dilson regardait tout auprès de lui, à l'endroit même oii se trouvait la mère... Rien... pas un souffle, pas un murmure...
Et cependant, sœur Angélique était là, anxieuse, troublée jusqu'au plus profond d'elle-même, se faisant violence pour ne pas éclater en sanglots.
Elle entendait cette voix d'enfant, bercée par l'harmonie des paroles; elle l'entendait, à genoux, les yeux au ciel, en extase, immatérialisant dans sa pensée le corps de sa fille, croyant répondre à des appels lointains, comme si vraiment son corps à elle était mort et qu'une communication mystérieuse se fût établie entre deux âmes.
— Quand j'ai appris que je n'étais pas la nièce de M. de Bligny, une tristesse s'est emparée de moi... Puis vous êtes venu et il m'a semblé que quelque chose
Debout, les bras tendus, elle cria : Ma-nan... Maman.
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me donnait une espérance, une joie, des sentiments d'affection qui débordaient de mon âme... Il m'a semblé, cher père, qu'au milieu de la reconnaissance que je garde pour mes parents d'adoption, de l'amour que j'éprouve pour Charles, il se mêlait à mon être une ivresse jusqu'alors inconnue, une soif d'aimer, comme je n'ai jamais aimé...
En disant ces mots, Marie-Marguerite laissa tomber sa lête défaillante sur la poitrine de son père.
— Et maman?... murmura-t-elle... elle est morte, dis ?...
C'était le moment que Dilson attendait. Il éleva la voix, pour répondre :
— Ta mère? ... Je ne t'ai pas dit qu'elle fut morte... La jeune fille se dressa :
— Pourquoi ma mère n'est-elle pas auprès de nous?... Oh!... Tu es tout pâle... Maman est là!... Elle est là, j'en suis sûre... Ne prolonge pas répreuve !...
Debout, les bras tendus, elle cria:
— Maman ! . . . Maman ! . . .
Un cri, — un faible cri — répondit à son appel. On eyt dit d'un suprême soupir d'angoisse.
— Viens!... Viens!... mon enfant!... s'écria Dilson, en entraînant Marie Marguerite dans le pavillon.
— Blanche?... Blanche!... C'est votre fille !
Mais sœur Angélique avait disparu. Une porte ignorée de Petrus était ouverte toute grande sur la campagne. Là-bas, tout là-bas sur la route, vers l'horizon incendié par les derniers baisers du soleil, ils aperçurent une voiture fuyant dans les lointains.