AU NOM DE LA LOI
En ramenant sa fille chez M. de Bligny, le docteur Dilson essayait de la rassurer, affirmant à Marie-Marguerite que des raisons dont il ne lui appartenait pas de dévoiler le mystère empêchaient encore une femme, sainte parmi les femmes, de prendre sa part de leur joie et de leur bonheur. 11 ajoutait qu il n'aurait aucun repos, tant qu'il ne lui serait pas permis de vaincre les obstaclc>
qui les séparaient elle, de la meilleure des mères, lui, d'une épouse digne de tous les dévouements et de toutes les amitiés.
Les convives attendaient au salon. Le maître d'hôtel vint annoncer que monsieur le marquis était servi.
Le capitaine Charles s'empara du bras de sa fiancée ; et la voyant toute tremblante, il lui demanda:
— Pourquoi es-tu triste, Marguerite?
Le jeune comte ignorait la scène pénible qui venait de se passer. Sur un signe de son père, il n'insista pas; et, cavalier aimable, il prit un autre sujet de conversation.
— Que dirais-tu d'un voyage sur les bords du Rhin ?
— Nous irons oii tu le désireras...
— L'Italie?... Voyage un peu banal...
On prit place à table.
Selon les usages, le capitaine s'assit à la droite de sa fiancée.
Souvent, pendant le repas, Marie-Marguerite lutta contre son chagrin. L'idée de la maman absente la tenait au cœur; mais la jeune fille trouvait du courage dans le regard affectueux de son père.
Comme l'ancien ambassadeur se levait pour porter un toast à l'union des enfants bien-aimés, la porte s'ouvrit brusquement ; et, en dépit des lois de l'étiquette, Adrien, le vieux domestique de la maison, vint parler à l'oreille de son maître. Le valet s'exprimait, en tremblant, si défait et si pâle, que les convives s'interrogeaient du regard, prévoyant quelque gros malheur.
Le marquis se mit à rire, et s'adressantà ses invités :
— Ma foi, il nous arrive un convive que nous n'attendions pas...
— Ce doit être un ami, puisque vous l'annoncez en riant, répliqua Dilson.
— Ô'est tout bonnement un brigadier de gendarmerie...
— Un gendarme ?... fit-on de toutes parts.
— Oui, mais rassurez-vous... Il n'y a ici ni voleur, ni assassin... C'est probablement une simple question de renseignements... Je vais répondre à cet honorable militaire.
M. de Bligny se leva de table.
A ce moment, le brigadier, en grand uniforme, pénétrait dans la salle à manger.
Par la porte restée ouverte on pouvait voir, dans l'antichambre, deux autres gendarmes en tenue de service.
A l'entrée du brigadier, un cri de douloureuse surprise s'exhala de toutes les poitrines. «
Le représentant de la loi s'inclina devant l'ancien ambassadeur :
— Monsieur le marquis, dit-il, je suis profondément désolé de venir ainsi
troubler votre fête de famille... Croyez que le devoir est parfois pénible à remplir...
— Veuillez vous expliquer, monsieur...
— Je suis chargé d'opérer, à l'instant même, chez vous, une arrestation...
— Il s'agit de quelque domestique, sans doute...
— Non, monsieur...
— De qui donc, alors?
Le brigadier ne répondit pas. Très ému devant la pâleur du marquis, il s'adressa aux hommes en habit noir, qui, maintenant, faisaient cercle autour de lui.
— Messieurs, quel est celui d'entre vous qui est le capitaine Charles de Bligny?
— C'est moi, dit le jeune officier.
— Capitaine, au nom de la loi, je vous arrête...
— Vous m'arrêtez?...
— Oui, capitaine... en vertu d'un ordre du général commandant de place de Paris... Veuillez me suivre...
Le docteur Dilson sinterposa, prenant la place de l'ancien ambassadeur, qui ne trouvait plus une parole.
— L'arrestation d'un officier français est chose grave...
— Je le sais, monsieur... Mais, c'est la loi qui commande ; je ne suis que son humble instrument. . .
' Le capitaine Charles se révolta:
— De quoi m'accuse-t-on?
— Je rignore... J'ai un ordre; je l'exécute... Ne m'en demandez pas davantage, mon capitaine...
— C'est bien...
— Vous êtes prêt à me suivre? 1
— Je suis prêt...
Charles prit les mains de Marie-Marguerite:
— Ne pleure plus... Voyon?, ne pleure plus... Moi, je suis soldat... Je n'ai rien fait de mal... Mais, en voyant tes larmes, cela me donne envie de pleurer... Ne m'ôte pas mon courage... sois forte, je t'en supplie, sois brave !...
La jeune fille se redressa:
— Je serai brave, amiî...
Une voilure fermée attendait à la porte. Charles y monta suivi du brigadier. Les gendarmes escortèrent achevai.
Au milieu de l'assistance désolée, seul, le docteur Dilson gardait son sangfroid.
— Marquis, dit-il, demain, à la pointe du jour, nous partons pour Paris.
L'Américain venait de rentrer à sa villa. Eau-de-Benjoin accourut:
— Massa, quelqu'un est là qui vous attend.
— Quelle est cette personne? '
— Un domestique.
— Jacques?
— Non... pas massa Oussellié... C'est un domestique qu'Eau-de-Benjoin ne connaît pas.
— Où est-il?
— Dans le grand salon.
Le docteur secouait un homme endormi sur un canapé du salon.
— C'est vous qui me demandez?
— Oui, monsieur.
— Vous vous nommez?
— Frédéric Schwartz.
— C'est un nom allemand?
— Oh! allemand!... Je suis Alsacien?
— Vous êtes au service d'ane personne que je connais?
— Précisément, monsieur le docteur... Un de vos meilleurs amis...
— Et cet ami?...
— C'est M. le baron Karl Gismark...
Petrus Dilson restait stupéfait.
Le petit homme se frotta les yeux pour se réveiller.
— Vrai... là... monsieur le docteur, fil Frédéric Schwartz, vous ne reconnaissez pas Joseph Putois?
— Comment, c'est vous?
— Oui, moi... Frédéric Schwartz, dit Nestor, valet de chambre provisoire de M. le baron Gismark... J'ai du nouveau ; et comme je vais partir incessamment pour l'Allemagne, je n'ai pas hésité à venir puiser à votre caisse...
— Tout ce que vous voudrez, mon cher Putois...
— Vingt mille francs me suffironl...
Le docteur passa dans son cabinet de travail et il en ressortit aussitôt, apportant l'argent que Putois avait demande.
— Vous ne m'interrogez pas sur ce que je vais faire en Allemagne?
— Non, mon ami ; vous me le direz à votre retour... J'ai toute confiance en vous... Tl s'agit de Gismark, n'est- ce pas?
— De Gismarck ou de Tinders...
— Pour aujourd'hui, je ne désire pas en apprendre davantage, car d'autres idées me préoccupent à cette heure. Je suis père et menacé d'être frappé dans l'une de mes affections les plus vives.
Dilson conta à l'ancien inspecteur de la sûreté la scène qui venait de se passer