M"« GRÉMILLON, GÉRANTE, 10, RUE CLIGNANCOURT
On achète très cher les reconnaissances du Mont-de-Piétè avec faciUtés de rachat. MAISON RECOMMANDÉE ET DE CONFIANCE
Ouvert de 9 heures à 7 heures.
On traite par correspondance.
Il fallait manger.
Francine ouvrit un tiroir et y prit tlrië liasse de papiers de toutes couleurs.
— Ecoute, Fénières, si tu veux, Antoinette et moi, nous allons nous rendre rue Clignancourt... Toi, pendant notre absence, écris aux députés de chez nous, tu veux bien, dis?...
— Chère femme!...
Et brusquement, retrouvant sa voix de tonnerre de maître des chantiers :
— Nom de Dieu, c'est ma faute !... Je suis un fainéant ! Ah ! ce Pilou, si je le tenais !...
Les deux femmes firent la route à pied, se donnant le bras.
Elles arrivèrent devant une maison de là rue Clignancourt, où apparaissaient
en grandes lettres noires, peintes sur verre, ces mots éclairés par les lueurs dii
gaz :
ACRkT DE RECONNAISSAhCES DU MONT-DE-PIÉTÉ
M""* Fénières et sa fille gravirent un escalier conduisant à la pièce d'attente du premier étage, — une salle froide et nue.
Derrière un grillage trônait une dame à la figure réjouie ; debout, devant elle se tenait une jeune femme vêtue de noir, très inquiète, très pâle.
— Comme cela, madame Grémillon, il est impossible de ravoir ma bague.
— Votre bague, ma mignonne, est archivendue...
— Vous m'aviez dit...
— Pourquoi n'êtes-vous pas revenue plus tôt*?
— Je n'avais pas l'argent, madame... Ah! j'ai bien économisé, allez...
— Economisé? Dix francs... Vous plaisantez...
— Dix francs pour vous, ce n'est rien, madame Grémillon... Je vous jure que par le temps qui court, lorsqu'on a trois enfants sur les bras...
Les voix se turent. Puis l'on entendit M"" Grémillon qui disait :
— Tenez, vous êtes une imbécile... Avec une tête charmante comme la vôtre, dix francs et cent francs même sont vite gagnés à Paris...
— J'ai répondu non : c'est non !
M"* Fénières se leva toute droite, entraînant sa fille, tandis que la femme en noir s'en allait par une autre porte.
La Grémillon se haussa sur sa chaise et releva l'abat-jour de la lampe posée sur son bureau :
— C'est votre tour, mesdames...
Elles hésitaient encore, les pauvres femmes, la jeune fille n'ayant pas compris la parole, la mère pleine de honte et de terreur.
— Venez-vous, oui ou non ?... Je vais fermer... Toutes nos succursales ont déjà tiré les volets...
— Entrons maman, fit Antoinette... Papa a faim, tu sais...
En présence des dames, la Grémillon eut un sourire bienveillant •
— Donnez-vous la peine de vous asseoir... Francine exhiba les reconnaissances.
Toute tremblante, elle murmura, pendant que la Grémillon examinait les titres :
— Nous sommes pressées, madame, bien pressées...
— Et je ne vous ferai pas attendre, répondit la prêteuse sur gages, je vous donne deux cent quarante francs.
— Nous pourrons racheter les reconnaissances I
— Oui.!. En payant les intérêts... Vingt-quatre francs...
— Par an?
— Non, madame, par mois... Comme vous y allez, vous !...
— Mais, ça fait dix pour cent par mois... Cent vingt pour cent par année...
— Eh bien, et après?... Voilà, c'est à prendre ou à laisser .. Ici, on ne marchande pas... Du reste, c'est partout la même chose... Moi, je ne suis que la représentante de M"* Pompier, dite Hussard: j'ai des tarifs; je les applique...
M"*" Fénières accepta la proposition. Comme elle se penchait pour dire son nom et l'adresse de son domicile, l'employée de M""^ Pompier murmura:
— Elle est bien gentille votre demoiselle, bien gentille,- ma foi, oh ! des yeux! des yeux ! . . .
Et, plus doucement, avec un sourire ;
— Savez, madame... J'ai un monsieur qui adore les blondes...
Elle regardait la jeune fille disant toujours en faisant claquer sa langue:
— Oh! des yeux!... Une bouche!...
La femme de l'ancien entrepreneur sentit un bourdonnement dans ses tempes : cl pâle de colère :
— Taisez- vous !... Taisez-vous!...
— Si vous aimez mieux voir la patronne... Non?... Eh bien, voici votre argent... Voici le reçu... Vous avez votre compte? Je vous salue, mesdames... N'oubliez pas... Si vous tenez à vous défaire d'autres reconnaissances: M"* Grémillon, représentante de M""* Pompier, dite Hussard!...
LE TRUC DE LA l'HlNClCSSE
Quand Juana Camba, ramenée à son hôtel de l'avenue d'Eylau par le comte de Bligny et deux collègues du capitaine, fut installée dans sa chambre et confiée aux soins de ses gens, elle simula les plus atroces douleurs.
Le docteur Hochecorne venait d'être mandé.
Le baron Gismarck arriva sur les quatre heures et demanda la princesse.
— Madame est très malade, très malade, dit José, larmoyant.
— Oh ! mon Dieul...
Tu n'as pas oublié que, sans moi, tu serais encore à li mai*on centrale de Poisây.
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Et continuant à feindre la surprise et même la tristesse, le baron ordonna à José de l'annoncer à Juana.
— Madame est couchée, observa le valet espagnol.
— .1 osé ! . . .
- Moiisieui !• i'.i: • ■■ ....
— Obéissez !...
— Oui, monsieur le baron...
En apercevant le baron allemand, la princesse ramena sur elle les couvertures de son lit.
— Ah! je suis une malheureuse femme!... Mais Gismarck, très calme :
— Vous avez^ réussi ?
— Oui.
— Les papiers?
— Us sont là...
— Donnez vite...
Juana Gamba se redressa tout en pleurs; et soulevant son oreiller de dentelles, la malade y prit les papiers qu'elle avait volés au Ministère de la guerre.
— Voici, fit-elle, tremblante...
Puis, au souvenir du capitaine Gharles, elle frissonna, s'enfonçant dans le lit, non plus en amoureuse, avec des mouvements du torse, des câlineries, des hésitations, des gentillesses de femme qui se sait belle et dont l'académie garde encore ses formes et ses contours dans le moulage des draps de fine toile et des couvertures soyeuses ; non, elle se recoucha, brusquement, sans grâce, tout d'un coup, étendant ses jambes, à l'instar des grandes pensionnaires qui, vexées d'avoir toujours de petits lits, veulent montrer à la surveillante du dortoir que leurs pieds dépassent.
Karl Gismarck examinait les papiers.
— Très bien...Très bien... Cela mérite une récompense, ma chère... Parlez... que désirez-vous ?. . .
— Rien...
— Oh!...
— Rien., Rien...
— On m'a changé ma Juana... Voyons, chère amie, au lieu de pleurer, vous devriez vous réjouir... N'était-ce pas le seul moyen d'empêcher irrévocablement le mariage de Gharles de Bligny et de Marie-Margiierife?...
— Oui... Si cette idée infernale ne m'était pas venue, je n'aurais jamais consenti à une telle infamie...
— Pas de gros mots, princesse; et contez-moi l'histoire...
LES MARTYHS DE l,A VIE 71Î
Juana Comba fit un exposé rapide des moyens par elle employés pour éloigner Charles et dérober les papiers.
La baron félicita chaleureusement l'héroïne.
— Vous avez été tout bonnement admirable... Votre truc, princesse, vous fait grand honneur... Il faut continuer votre rôle de malade, pendant quelques jours : Hochecornc vous y aidera... Vous l'avez envoyé chercher, m'a dit José?...
— Oui... Mais, mon Dieu, que va-t-il devenir?...
— Qui?. :. Hochecorne?...
— Baron, ne plaisantez pas... J'aime Cliarles de Bligny...
— Eh bien ! . . . vous l'épouserez ! . . .
— Alors, nous nous arrangerons pour prouver son innocence?
— Evidemment... Me permettez-vous d'écrire un mol, chez vous, princesse ?
— Oui. . . là. . . dans mon boudoir. . .
Le baron entra dans le boudoir et s'installa devant un petit bureau de laque. Il prit une feuille de papier sans chiffre, et il écrivit les lignes suivantes, en con trefaisant son écriture :
■ « ^ Monsieur le Minisù-e de la Guerre.
« Monsieur le Ministre,
« Un vol a été commis dans les bureaux de votre ministère.
« Faites opérer une perquisition relative aux dossiers conliés à la garde de monsieur l'officier d'état-major, Charles de Bligny. et vous constaterez la disparition de certains documents auxquels l'État doit attacher le plus grand intérêt.
« Un ami de la France. »
Le baron mit la lettre dans sa poche.
Quand il revint dans la chambre à coucher de la princesse, le docteur Hochecorne tâtait le pouls de la malade.
— Mais, vous n'ôtes pas malade^ madame.
— Mon cher docteur, répondit ironiquement Gismarck, votre diagnostic est inexact... Je vous croyais plus fort que cela...
— La princesse a peut-être un peu de fièvre ; mais si peu... Le baron regarda fixement le médecin.
— J'ai la douleur de vous apprendre que M"" la princesse Juana Camba s'est empoisonnée avec de l'arsenic. . .
Mfi LES MARTYRS DE LA VIE
— Yraiinonl?...
— Et vous allez immédiatement administrer un contre-poison à votre niaïade,..
— Un contre-poison qu'elle prendra?
— Ou qu'elle ne prendra pas... Ceci nous regarde...
Enfin. Hochecorne, je veux que tout le monde croie à un empoisonnement... Agissez...
Le docteur prépara une ordonnance.
Comme Hochecorne se retirait, Karl Gismarck le pria de l'attendre dans le Doudoir et s'approchant du lit de la malade :
— Juana, je vous félicite... Je ferai mon rapport à qui de droit... En attendant, si vous désirez quelque chose pour votre récompense, parlez !...
— Rien!... dit sèchement l'Espagnole...
Et se couvrant le visage, elle éclata en sanglots.
Le baron s'éloigna en haussant les épaules et il rejoignit Hochecorne.
— l'ourquoi ne m'avez-vous pas envoyé Jasmin, c'est-à-dire Jacques Rous- «ellier ''.... l'attendais, chez moi, hier...
— Je- ne suis revenu que fort tard de Saint-Mandé..
— M'" Verlaine...
— La demoiselle a bien pris la chose...
— El l'abbé?
— L'abbé meurt de peur...
— Demain soir, Fricard quittera Paris...
— Ah!... Et où va-t-il?
— Au Congo!... Étes-vous content, curieux? répondit Gismarck, en donnant une tape amicale au médecin... Revenons à Jacques...
— Je Fai prévenu, ce matin... Vous le verrez ce soir...
— Fort bien... Vous vous souvenez du mot d'ordre?
— Oui... si Jasmin me dit : « Monsieur le baron vous présente ses compliments . , »
— Expérimentez ! . . .
A la sorti Lî de l'hôtel, les deux hommes se séparèrent. Le docteur Hochecorne regagna pédestrement son domicile et le baron se fit conduire chez labbé Fricard, rue des Canettes.
— Eh! l'abbé, vous êtes un poltron, si j'en crois Hochecorne...
— L'amiral Verlaine...
— Je sais... Vous tenez à votre peau... Allons, mon ami, j'arrive à temps., je vous sauve... Vous partirez demain soir.
— Pour l'Allemagne ?
— Oui...
Le prêtre eut un soupir de soulagement.
— La lettre ?...
— Je vous la remettrai, en vous donnant mes dei'uières instructions... Venez à mon hôtel, demain soir, à neuf heures ; vous prendrez le train de dix heures trente.
— J'y serai... Et vous me promettez que Suzanne...
— Ne vous gênera pas longtemps... je vous le promels... à demain, mon cher abbé.. A propos, vous avez l'autorisation de vos chefs pour partir...
— Parbleu !... J'ai vu l'archevêque... J'ai invoqué ma santé fragile... Ou me croira en Italie...
En passant devant un bureau de poste, Karl Gismurck jeta à la boîte la lettre qu'il adressait au ministre de la guerre ; et presque content de lui, il relourua à son hôtel.
Le Klambard dit Jasmin attendait le baron. Gismarck fil à Jasmin l'accueil le plus sympathique. Il lui présenta un billet de cent francs.
— Tiens, mon brave, voici un petit supplément... pas un acompte... un supplément... Un de ces jours, je te remettrai la grosse somme...
Jacques prit le billet et ix^mercia son patron.
— Malheureusement, soupira Gismarck, la chose est à recommencer...
— A recommencer?... 11 faudrait pour cela reconstruire le chAteau des Granges...
— Ce n'est pas du château qu'il s'agit ; mais delà personne quis'y trouvait.. .
— Puisqu'elle est morte...
— Tu sais bien que non, farceur...
— On a letrouvé son cadavre...
— Tu veux dire ; on a retrouvé un cadavre, mais ce n'est pas celui de riiomme dont je voulais me débarrasser...
— Vous m'en direz tant...
— Ma foi, je suis enchanté que ledocteur Dilsouaitéchappé àlacatastroplie.. .
— Le docleur Dilson!... s'écria Jasmin très étonné.
— Oui, ledocteur Dilson... Tu l'ignorais, n'est-ce pas?
— Certainement... Si j'avais su qu'il s'agissait de tuer le monsieur que l'on dit si bienfaisant...
— Tu aurais refusé de m'obéir ?
— Oui, patron... Vous savez bien pourquoi ?..
— Pas du tout...
— Je suis de la famille des R...
us LES MARTYRS DE LA VIE
— Et tu penses toujours, que Dilson va te nommer son frère ?... Imbécile!... Mais redevenant familier :
— Tu vas me dire où est ta sœur Georgette?
— Mais rue de Londres ou à Ghatou, je suppose...
— Non, Jacques, elle est partie!...
— Ah!... J'ignorais...
Karl Gismarck serra avec effusion les mains du Flambard :
— Figure-toi, mon pauvre garçon, que je m'étais imaginé que tu me trahissais..
— Moi?... fit le Flambard... Moi, un traître?... Oh! monsieur le baron... Si l'on peut dire...
— Tu n'as pas oublié que, sans moi, tu serais encore à la maison ewitrale de Poissy.
Jasmin se troubla :
— Monsieur le baron peut être certain... bien certain..-.
— Dis, mon ami, tu te plais toujours au service du docteur Hochecorne?
— Pour cela, oui, patron... Le docteur ne me garde j5as rancune...
— Retourne chez ton maître... J'aurai besoin de toi prochainement; je te ferai signe... N'oublie pas de dire au docteur que je lui présente mes compliments... A bientôt, mon ami... Comme je regrette de l'avoir soupçonné...
Le docteur Hochecorne descendait l'escalier de sa maison. 11 rencontra son domestique ;
— Eh bien, quoi de nouveau chez le baron?
— Rien... Monsieur le baron vous présente ses compliments... Jacques Roussellier venait de prononcer son arrêt de mort.
Le lendemain soir à neuf heures, Karl Gismarck confiait à l'abbé Fricard le précieux dépôt que celui-ci devait remettre, en mains propres, à l'envoyé extraordinaire de Berlin, lors de l'entrevue qui aurait lieu à Cologne, hôtel de la Couronne.
Le baron, très fier de lui-même, s'installa dans son cabinet de travail. Puis, toutes portes fermées, il se mit en mesure d'étudier une carte de l'Europe,, après avoir placé, en face de lui, sur son bureau, le buste du chancelier de fer.
Il examina l'image de la République française utilisée par lui pour faire mouvoir le ressort d'une simpls trappe, — il eut un sourire de dédain. Mais. lorsque son regard s'arrêta sur le portrait en marbre blanc du prince de Bismarck, il se sentit faible et timide en contemplant ce front démesurément large, — cette tête intelligente et virile, — ces yeux de statue qui semblaient prendre vie et flamme
Le géant de l'Allemagne lui apparut dans toute la puissance de saunisculature et de son génie. C'était le ravageur de provinces, l'homme qui, bientôt, disait-il.
allait transformer la face de l'Europe. C'était le savant guerrier, plus hardi que César, plus habile que Richelieu, plus terrible que Napoléon, patriote comme Carnot et comme Gambelta, ne reculant devant aucune infamie, comme Cartouche et Mandrin !...
C'était le dévorant du monde !....
Si Karl Gismarck avait eu la fantaisie d'aller rendre une nouvelle visite à Juana Camba, il aurait pu Toir la maison de la princesse entourée de gardiens de la paix.
Un commissaire de police délégué faisait une perquisition minutieuse au domicile de l'Espagnole.