TRAITRE A LA PATRIE
Le matin qui suivit l'arrestation du capitaine Charles, le vieux marquis de Bligny et le docteur Dilson se présentèrent au cabinet du ministre de la guerre.
La haute personnalité de l'Américain et la situation importante de l'ancien ambassadeur ouvrirent, devant eux, les portes toutes grandes.
Une vive agitation régnait au Ministère.
Çà et là, dans les couloirs, des officiers passaient, fiévreux, attristés, comme si le crime reproché à l'un de leurs camarades déshonorait toute l'armé.
M, de Bligny s'appuyait sur le bras du docteur Dilson. Lentement, ils traversaient les couloirs menant au cabinet du ministre. Sur leur passage, les officiers et les huissiers de service s'inclinaient, protestant encore contre l'accusation i portée contre le capitaine.
A leur entrée, 1« général se leva :
— Je devine le motif de votre visite, messieurs, dit-il avec tristesse,.. Malheureusement, je n'ai aucune bonne nourelle à vous annoncer.
Ils s'assirent.
— Vous avez vu mon fils, monsieur le ministre? demanda le vieillard.
— Oui, monsieur l'ambassadeur... je l'ai interrogé, hier soir, moi-même...
— Alors, monsieur le ministre, je puis savoir de quoi on accuse le comte de Bligny?
— Le capitaine de Bligny était chargé de la garde des archives... Des pièces importantes ont disparu...
720 LES MAUTYHS DE l-A VIE
— Et quelles sont ces pièces?
~ Les plans Je mobilisation de l'armée... L'ancien ambassadeur releva fièrement la tôle :
— Mon fils ne s'est pas (hîfenchi, au moins, de celte accusation?
— Non... il s'est contenté do dire ; je suis soldat et Français...
— La seule parole qu'il e(i[ à répondre, affirma Dilson. Le ministre continuait :
— Le capitaine de Bligny était l'un de mes officiers les plus distingués...
— Vous dites « il était », répondit M. do Bligny, alors « il n'est plus?... » C'est un voleur, un traître?...
— Jen'aipasdit cela, monsieur...
— Lh bien, monsieur le ministre, s'écria l'ancien ambassadeur dont la colère contenue jusqu'alors éclata, tout à coup : je vous dis, moi, que ceux qui accusent mon fils sont indignes d'être soldats... Je vous dis qu'ils en ont menti! J'ai soixante-cinq ans; mais je suis vert encore, aile/!... Mon fils est en prison : il ne peut plus se défendre... Je suis là!
Le marquis s'était levé, menaçant. H avait parlé de tputc la hauteur de sa taille; Dilson le força à se rasseoir; et s'adressant au général :
— Monsieur le ministre, j'ai lenu à accompagner mon an)i... Pai-donncz à sa légitime colère... Quand on s'appolle le marquis de Bligny et que tout le passé et que toute une existence d'honneur plaident pour vous, les révoltes «ont excusables, mais iniililes... Vous êtes déjà éclairé, sans doute, par un comniencemcnt d'enquête; (|ucd est votre sentiment, monsieur le ministre?
— J'ai la conviction ([ue de Bligny est la victime d'une erreur...
— Alors, pourcjuoi lavez-vous fait arrêter?... Pourquoi le déshonorez-vous? gronda le marquis.
— Monsieur l'ambassadeur, j'ai le devoir de vous rappeler (jne vous n'êtes pas personnellement en cause et que vous oubliez que vous vous adressez à un chef agissant selon sa conscience, et qui n'a aucun compte à vous rendre, s'il lui plaît... Certes, monsieur, je comprends votre douleur... Un plus long égarement serait inexcusable..': Je répète que je crois à l'innocence du capitaine de Bligny...
Le ministre consentit à expliquer les causes qui avaient motivé l'arrestation immédiate du jeune officier.
— Dans la soirée d'Iiier, (lit-il, je reçus une b Itre anonyme, très urgente, dénonçant le vol commis et accusant l'oriicier d'étal-major personnellement chargé du dépôt des cartes. Je hs procéder à une enquête sommaire... Le fait était vrai, indéniable...
Le docteur Dilson suivait avec attention le récit du ministre. Il demanda :
— Le vol remonte-t-il à plusieurs jours?
^^ Non... C'est dans la journée d'hier que les pièces ont disparu...
A l'approche du médecin, Suzanne releva la tête.
Liv. 01
— Et. personne n'est entré dans le cabinet du capitaine, pendant la joui'née?
— Si... Une princesse espagnole... la maîtresse de M. de Bligny, affirmet-on.
— Et vous n'avez pas fait arrêter cette femme?... demanda énergiquement l'ancien ambassadeur... Mais, la princesse Gamba est une espionne !
L'Américain se reporta à une conversation récente avec Joseph Patois, affirmant qu'une grande dame étrangère obéissait aux ordres de Karl Gismark. Si Gismarck était un espion prussien, il n'y avait plus de doute possible : la princesse avait commis le vol.
— M. de Bligny a raison, dit gravement Dilson... La princesse Gamba est la voleuse...
Le général continua :
— Messieurs, la même idée m'est venue... Il m'a fallu l'abandonner, en présence du second interrogatoire que j'ai fait subir, ce matin même, à mon subordonné. Le capitaine de Bligny répond de l'innocence de la princesse Gamba. 11 affirme qu'il est resté tout le temps auprès d'elle, sauf pendant quelques minutes 011 il est allé chercher du secours.
— Du secours?... fit Dilson, et pourquoi?
— Gette dame s'est trouvée mal, paraît-il... Elle est tombée sans connaissance, et lorsque M. de Bligny a reparu, amenant deux de ses collègues, l'étrangère était dans le même état...
— Parbleu, interrompit l'ancien ambassadeur, c'est pendant l'absence de Charles que Juana Gamba a volé les papiers...
— Malgré les affirmations du capitaine de Bligny, j'ai cru qu'il était de mon devoir de demander une perquisition au domicile de la princesse Gamba... Je connais personnellement M°"^ Gamba; et bien que mes relations rendissent ma tâche pénible, je n'ai pas hésité à prier le procureur général d'ordonner une visite domiciliaire qui a eu lieu dans la nuit passée... Le résultat a été négatif...
Le marquis ne pouvait rester en place :
— Mon fils a voulu sauver cette femme qui a été sa maîtresse!... Le général haussa les épaules : *"
— M, de Bligny n'avait aucune raison pour cela... Autant dire que la princesse Gamba est sa complice !...
Alors l'ancien ambassadeur eut un tressaillement, comme s'il avait été meurtri par une main invisible.
Il s'afîaissa sur lui-même, pris d'un sanglot d'enfant. Mais retrouvant force et courage, il se leva encore :
— Monsieur le ministre, dit-il, d'une voix ferme, depuis quarante ans je sers mon pays... Mon père est mort sur le champ de bataille... Mon frère s'est fait tuer à Gravelotte... J'ai gagné, une à une, toutes les récompenses que la Patrie
ne m'a pas marchandées... Devant le malheur qui menace ma maison, je réclame ma part d'amertume et de deuil, de vengeance, s'il le faut.
Et arrachant sa rosette d'officier de la Légion d'honneur, la foulant aux pieds :
— Général, je méprise cet insigne... je n'en veux plus, puisque Ton ne sait pas ce qui distingue les misérables et les honnêtes gens!... Si mon fils est coupable, qu'il soit châtié !... Ce n'est pas un Bligny qui ira implorer la grâce d'un traître à la France; mais, si vraiment, comme je crois en Dieu, Charles est innocent, que l'ennemi vengeur fonde sur la Patrie et qu'il la ravage, pour rappeler au monde votre accusation infâme !... Vous faites bon marché de vos officiers, monsieur le ministre, vous les jetez en prison, vous les dégradez, sans preuve convaincante... Qu'ils vous trahissent, au moins, ils auront le bénéfice de leurs forfaits!.. Mais, entendez-moi bien, monsieur le ministre, si le coup est trop dur pour mon fils et que Charles meure de colère et de honte — lorsque j'aurai acquis la certitude qu'il n'était pas coupable, je reviendrai tout seul, ici... Je rechercherai l'officier général qui s'est trompé dans son rapport, et, quel qu'il soit, je lui arracherai ses épaulettos pour l'en souffleter !
Le vieux marquis affolé, retourna à Enghien, pendant que le docteur Dilson se rendait rue de l'Homme-Armé.
L'ancien inspecteur de police faisait sa malle.
Dès qu'il eut appris le résultat de l'audience au Ministère, Joseph Putois s'écria :
— C'est la Camba qui a fait le coup !...
— Tel est aussi mon opinion, affirma l'Américain.
— Mais, ce que vous ne savez pas, monsieur le docteur, c'est que je vais courir après ces papiers... Vous ne saisissez pas? Voici : Juana Camba a remis le produit de son vol à Gismarck... J'ai dans mes relations un petit abbé qui s'est chargé d'emporter le dossier en Allemagne...
— Il faut dénoncer ce prêtre... On fera une perqui&itionchez lui...
— Inutile!... Le messager est parti, depuis hier... Mais quelqu'un le pincera à Cologne... On rattrapera le retard et vivement !
— Vous?...
— Oh ! non... Le baron do Wildemer, officier supérieur de l'armée allemande I...
72i LES MARTYRS DE LA VIE
LA MAISON FOLATRE
A Saint-Matidé, dans l'avenue du Bel-Air, M"' Eudoxie Folâtre, sage-femme de première classe, dirige nne maison d'accouchements.
Une grille de fer entoure le jardin de l'établissement.
L'habitation se compose d'un rez-de-chaussée où se trouvent' la cuisine, le parloir, la salle à manger, la bibliothèque et la salle de bains. Au premier étage, les chambres des pensionnaires riches, la pharmacie, la lingerie et les appartements réservés à la directrice ; plus haut, dans les greniers, — entre les chambres, des infirmières et des domestiques, — le grand dortoir des malades qui sonttraitées à prix réduit,
M™'' Folâtre est une femme de cinquante ans, très grande, très musclée, une manière d'hercule- femelle avec un gros visage rond, une chevelure grise et, sur les lèvres, moustache noire qui affirme encore plus que la musculature de la dame toute sa virilité. Elle est fine, astucieuse ; elle connaît son métier ; elle aime la bonne chère, les entrecôtes à la bordelaise, les truffes et les huîtres, le Champagne, après avoir craché, — ainsi qu'elle le dit elle-même, — sur les friandises enfantines de la Luxure.
Eudoxie arrive à cet âge oii les sens revenus de la tourmente des passionsaspirent à l'accalmie, où le verre de bordeaux et la tranche de gigot remplacent les romances et les baisers. Veuve d'un ancien tambour-major de la garde impériale, M"* Folâtre a longtemps exercé saprofession à Paris, dans le quartier de l'Europe. En 1872, — à la mort de son mari, — elle a fondé cette maison qui, grâce au patronage du docteur Ilochecorne est en voie de prospérité.
Trente pensionnaires riches, et dix malades peu aisées sont venues, depuis quelques semaines, renouveler le personnel et demander à la maîtresse sagefemme de les aider dans l'œuvre de la création.
Les pensionnaires riches sont recrutées, ordinairement, dans ce quartier de l'Europe sur lequel M""' Folâtre étend encore sa maternelle vigilance. Les rues de Londres, de Saint-Pétersbourg, d'Amsterdam, de Turin, de Moscou, deConotantinople envoient, périodiquement, leur contingent de femmes entretenues. Parfois, il arrive que quelque jeune fille est conduite là par une mère honorable et désolée.
LES MARTYItS DE LA VIE 725
Les prix de la pension varient à l'infini. Oa traite à forfait, selon les fortunes, en raison du temps exigé pour la délivrance.
M"* Folâtre a donné naguère l'hospitalité à la fille d'un marquis portant l'un des grands noms de France.
A l'établissement, tout est mystère et discrétion; et parfois aussi, hélas! célérité,
Eudoxie a gardé de ses habitudes premières, — alors qu'elle était la femme du tambour-major, — certaines manies, entre autres celle de jurer à propos de rien. Son mari jurait toujours ; c'est sa manière à elle de revivre le passé et de porter le deuil.
Les jurons d'Eudoxie font trembler d'abord les nouvelles recrues, puis les malades se mettent à en rire, heureuses de trouver une distraction dans cette demeure d'où s'exhalent des cris et des sanglots venus des plus effroyables douleurs de la femme.
Quand M"* Folâtre s'est établie à Saint-Mandé, elle a essayé, pour allécher la clientèle, du système philanthropique, annonçant dans les journaux que non seulement elle consacrait tout un jour de la-semaine à donner des consultations gratuites, mais encore qu'elle réservait une partie de sa maison à celles d'entre les femmes qui ne pourraient payer le prix intégral de la pension.
Devenue populaire, Eudoxie a fait comprendre aux dames riches qu'elles n'auraient pas à redouter le voisinage ni la fréquentation des malades pauvres. Pour les premières, des chambres confortables, bien aérées, la promenade dans le jardin, la faculté de se faire servir à part, d'être entourées de servantes spéciales ; — pour les autres, le dortoir, le réfectoire, une cour commune. C'est dans le dortoir des pauvres que M"" Folâtre et ses aides. M"' Mouzeau et M"* Borban tentent les expériences, en vue de secourir plus efficacement la clientèle riche.
Ainsi, lorsqu'un cas très grave se présente, simultanément au premier et au second étage, les dames n'hésitent pas à expérimenter sur la malade pauvre, avant de voir la malade bien payante.
La vieille Mouzeau qui a des bribes de latin appelle ces choses, des expériences « in anima vili ».
M"*^ Borban est une jeune fille, fort laide, intelligente eténergique. Elle étudie la médecine à la Faculté de Paris, avec l'espoir de succéder à M'"^ Folâtre, dès qu'elle sera reçue docteur-médecin. La demoiselle songedéjà à des améliorations prochaines; très ambitieuse, elle souffre toutes les fantaisies de la patronne.
M"* Mouzeau — une vieille grincheuse — est la gardienne attitrée du dortoir des pauvres, M""® Folâtre et M"^ Borban se sont réservé la direction de la première classe, sous la surveillance du docteur Ilocheconie, médecin en chef l'établissement.
A la maison de Saint-Mandé, tout marche militairement. Les aides et les domestiques tremblent devant la supérieure.
Si M""* Folâtre est terrible avec son personnel, elle redevient humble et servile, lorsque le docteur Hochecorne lui donne des ordres. Il s'est passé, entre ces deux êtres, un de ces contrats tacites qui lient à tout jamais des existences : M""^ Folâtre doit la plus grande partie de sa renommée à M. Hochecorne; le médecin est, lui aussi, redevable à la sage-femme de quelques services. Mais avec l'autorité de l'homme, le médecin oublie ses dettes, pour rappeler seulement, de temps à autre, ses créances.
En cette journée de printemps, M"^ Folâtre et le docteur Hochecorne se promenaient dans l'allée principale du jardin,
Çà et là, sous les arbres qui se couvraient de feuilles et de fleurs, des pensionnaires, — des riches, — s'en allaient, par groupes de trois à quatre. On les voyait, se reposant bientôt, sur les bancs de bois, très lasses, avec sur leurs visages jaunis et plombés, le masque des maternités prochaines. Parfois, un rire nerveux éclatait dans les feuillages, un rire auquel répondaient^ d'en haut, — des chambres et du dortoir, — des cris pleins d'épouvante.»
Alors, la femme rieuse au gros ventre arrêtait brusquement sa joie, se disant que l'heure allait venir, oii, elle aussi, elle pleurerait toutes ses larmes.
Et là-bas, à travers les charmilles, des corps énormes de femmes se mouvaient^ lourdement, tandis que de nouveaux sanglots, des appels, des cris furieux, des gémissements, des hurlements, sifflaient, vibraient, grondaient, se heurtaient, effrayants, dans l'air.
Presque toutes les malades étaient des épaves du quartier de l'Europe. Leurs histoires ?... Des morceaux de vie toujours les mêmes, — un amant, un « monsieur très bien », généreux et tendre, payait les couches...
— Le « Monsieur » reconnaîtrait-il l'enfant?
. — Oh ! non... H était marié... Mais le papa n'abandonnerait pas le petit.. Déjà, du reste, la future mère avait, dans ses tiroirs, des tittes, des valeurs qui répondaient de l'avenir...
Il arrivait, cependant, que, dans des coups de douleur, des plaintes se mêlaient aux éloges excessifs des hommes.
Celle-ci jurait qu'on ne l'y reprendrait plus; — celle-là qu'elle avait été trompée; — uneaulre, que c'était bête de soufTrir ainsi.
Pour se distraire, les malades riches jouaient aux cartes, tapotaient sur le piano du salon, ou bien encore se disaient, entre elles, la bonne aventure. En. somme, elles étaient bien nourries, bien couchées. On leur envoyait de Paris des friandises, des bouquets, des lettres alTectueuses.
Tout autre était le tableau du dortoir et de la cour des pauvres. Dix malheu-
reuses filles gisaient là. ramassées dans les rues de Paris, sur les ordres de M"* Folâtre, à la grandegloire de cette bienfaitrice de l'humanité. Lorsque des dames charitables venaient de la ville pour apporter leurs aumônes et leurs consolations à ces déshéritées de la vie, la maîtresse sage-femme s'arrangeait pour que le dortoir fût balayé et que la cuisine parût moins horrible. On remplaçait la soupe de bœuf — le triste bouillon de vaisselle — par un potage réconfortant. La vieille Mouzeau ordonnait à ses clientes de s'extasier sur les soins maternels dont elles étaient entourées, sur l'habileté de la patronne et de ses aides.
C'est ainsi que M°* Eudoxie Folâtre reçut les palmes académiques, en attendant la croix de la Légion d'honneur que le médecin en chef faisait miroiter aux yeux de la dame, lorsqu'il ne travaillait que pour lui-môme en compagnie de sa propre femme.
Tandis que la directrice et le médecin en chef continuaient leur promenade, une jeune fille qui n'avait personne auprès d'elle s'assit tristement sur l'un des bancs de bois du jardin.
C'était Suzanne Verlaine.
— Eh bien, interrogea le médecin, en désignant Suzanne, est-ce que M"^ Bessières commence à s'habituer?...
La sage-femme fit une grimace :
— Oui... Elle est un peu plus sage... Sacré nom d'une pipe ! Je voudrais bien voir qu'elle ne s'habituât pas...
— Inutile de jurer pour dire une chose aussi simple...
— C'est plus fortque moi, nom d'un tonnerre ! Jene puis pas m'en empêcher...
— Il faudra cependant que vous teniez votre langue, le jour oii M™" Hochecorne viendra visiter l'établissement avec quelques-unes de ses amies... La femme du ministre de l'intérieur peut-être... Vous voulez lu croix?
— Mille tonnerres!...
— Encore?.,.
— C'est fini...
— Madame Folâtre, marchez toujours... Je vous rejoins dans un instant... J'ai deux mots à dire à M"" Bessières... . .
A l'approche du médecin, Suzanne releva la tète.
— Bonjour, madame Bessières, fit le docteur, en soulevant son chapeau... Comment vous trouvez-vous, aujourd'hui?
— Un peu mieux, docteur, je vous remercie... Mais, pourquoi ce non^i?... Tout le monde, ici, m'appelle madame Bessières?...
Uochecorne prit place, sur le banc, à côté de la jeune fille :
— C'est moi qui vous ai fait inscrire sous ce nom, à rétablissement...
— Ces précautions...
— tti-enl utile.', mn clièrc en ani... Votre père nepourra ainsi vous retrouver
L'amiral est un homme terrible, vous le savez... Je ne veux pas qu'il vous tue, moi ! . . .
— Je suis seule coupable.. . Pauvre père... Pauvre maman... Dites, monsieur, quand les re verrai- je?,.,
— Dès que vous serez mariée...
— Edmond doit venir, ce soir, n'est-ce pas?
— Monsieur Fricard est en voyage...
Suzanne eut un cri d'effroi :
— En voyage?... Il me laisse, ici, toute seule... Il m'abandonne
— Non... Edmondne vous abandonne pas... Son absence sera de très courte durée... Allons, remettez-vous, mademoiselle, songez à votre enfant, au cher petit être qui, bientôt, verra le jour...
La jeune fille hocha la tête avec tristesse :
— Oui, vous avez raison... Je dois oublier ma douleur et ne penser qu'à mon enfant... Parlez-moi d'Edmond... Quand reviendra-til?.. J'ai peur que vous me cachiez quelque chose...
— Voilà que vous vous inquiétez encore... Edmond Fricard a dû s'absenter pour annoncer à sa famille son mariage prochain... Il m'a chargé de veiller sur vous... Allons, prenez courage... La journée est magnifique... Nous allons faire un tour de jardin, madame Bessières...
— Oh ! ce jardin !
— Vous ne l'aimez pas?... demanda en riant Hochecorne... Il n'est pas plus laid qu'un autre... Vous venez?...
— Puisqu'il le faut...
Suzanne se leva et prit le bras du médecin. Tout en marchant, elle demanda :
— Docteur, ne trouvez-vous pas étrange que mon père ait refusé son consentement à mon mariage, lorsque monsieur l'abbé, le frère d'Edmond, est intervenu pour nous sauver?... Edmond est digne de moi, malgré ses colères bien compréhensibles, en présence de notre malheur... Voyez... J'ai caché ma faute aussi longtemps que j'ai pu... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai souffert^ ce qu'il m'a fallu inventer, pour tromper ma mère... Enfin, un jour, ne pouvant plus mentir, j'ai avoué ma grossesse...
— Sans dire le nom de votre ami?
— Si ; je l'ai dit.
— Il eût fallu persister, attendre encore... Vous ne serez pas délivrée avant cinq mois...
— J'ai lutté...
— Et pourquoi avez- vous quitté la maison de votre père?
— Pour revoir Edmond... pour cacher ma honte...