M^S MAlîTVIiS Dl'] LA VIE
— Vous l'aimez beaucoup, ce brave Fricaid?
— Si je l'aime!
Le docteur Hochecorne eutmi élan do tendresse paternelle :
— Suzanne, écoutez-moi : sur la prière d Edmond auquel je suis dévoué, comme s'il était mon frère, j'ai consenti à vous amener dans cette maison qui. d'ordinaire, ne reçoit que des dames dont la maternité est prochaine... C(? n'est . point ici que vous ferez vos couches... Vous ne serez mère, — si vous devez l'être un jour — qu'au mois d'octobre prochain; et nous sommes seulement au 22 mai... Bien avant l'époque de votre délivrance vous aurez épousé Edmond Fricard. Donc, ne vous désolez pas; prenez patience... M"'* Folâtre m'a promis de vous traiter avec beaucoup dcgards... Je suis le médecin de l'établissement et je veille sur vous...
TiCS deux promeneurs arrivaient à l'extrémité du jardin, devant le mur do clôture qui séparait la propriété de M""* Folâtre d'une maison voisine.
Depuis un moment, une jeune femme dissimulée derrière les rideaux de sa fenêtre regardait M"^ Verlaine. Elle murmura le nom de « Suzanne»; mais, craignant de se tromper, elle garda le silence. Du reste, le docteur ramenait Suzanne à l'établissement. La directrice attendait sa pensionnaire sur ie perron.
— Une belle journée!... nom d'un bougre !... Hum !... Madame Bessières!... Suzanne traversait le couloir, après avoir pris congé du docteur, lorsqu'un
cri de détresse la fit revenir sur ses pas.
M"* Folâtre causait tranquillement avec le médecin. Suzanne les regarda, tous deux, étonnée de leur calme :
— Docteur?... Madame?... Vous n'entendez pas? La sage-femme répondit ;
— Eh bien quoi?... C'est une pauvre créature que M"° Borban essaie de délivrer... Elle étudie, M'^° Borban; elle sera docteur, tonnerre du diable! M"'" Borban!...
Et, avec un regard d'intelligence au médecin :
— Pour devenir maman, mille bombes 1... ce n'estpas toutrose. Madame Bessières!... Souvenez-vous-en, saperlipopette!... Sou venez- vous-en !...
Dès que Suzanne se fut éloignée,- Hochecorne se frotta les mains :
— Pas d'enfant!... Vous m'entendez : pas d'enfant viable'..,
— «Et si M"" Bessières tourne l'œil?... Ventre de chèvre !... La cour d'assises n'est pas gaie...
— Vous aurez la croix!... Mais, ne vous pressez pas... Suivez l'ordonnance...
— Fichtre ! . . . la croix ! ça ne m'irait pas mal ! . . .
La sage-femme recevait l'ordonnance de M. Hochecorne : elle rêvait à la Légion d'honneur, pendant que des hurlements de femmes s'exhalaient du dortoir des pauvres et que M"*' Borban, futur docteur-médecin, continuait ses expériences.
l.i:S MAIMYRS DE I.A VII- 7;)|
MADAME BEKTHAUD
La Bergamote avait compris que son séjour ne pouvait se prolonger dans la villa de son frère, à Enghien.
Le docteur Dilson venait de retrouver sa fille Marie-Marguerite ; Georgette tenait k disparaître, pour quelque temps, pour toujours, s'il le fallait.
Une brusque révolution s'était produite dans ce tempérament de femme.
L'horizontale avait senti une grande fierté à la pensée qu'elle, — la fille du plaisir, — elle était la sœur de cet homme, — de ce Petrus Dilson dont le nom glorieux retentissait à travers le monde.
A sa joie se mêlait un sentiment d'amertume. Georgette se disait que, quoiqu'il advînt, sa place ne serait jamais au foyer du grand frère. Jacques pouvait encore espérer : un homme, aussi taré qu'il soit, se lave, peu à peu, aux yeux des autres hommes. 11 suiiît d'être riche, brave. Paris est indulgent pour ceux qui manient l'épée et qui, sans sourciller, vengent les insultes et les outrages.
p]lle le savait bien, elle qui avait reçu à sa table des gens sur lesquels on murmurait toutes sortes d'histoires : le banquier Gerbault condamné pour attentat à la pudeur; le chevalier Lorezzi, habitué de la correctionnelle ; Hochecorne, accusé de jeu ; Arthur Fénières, faussaire.
Oui, Jacques s'en tirerait à la longue. Il était hardi, intelligent :il deviendrait un «monsieur». La métamorphose s'accomplirail, doucement, menée parle grand frère. Mais, elle, la fille, elle garderait toujours le poids de ses hontes.
Souvent, elle avait entendu dire que ses pareilles enrichies jouaient, sur le retour de^l'âge, des rôles de femmes honnêtes et charitables. On citait mêuie des exemples touchants de conversion, des filles habitant des châteaux de province, sous des noms d'emprunt, et quêtant à l'Eglise, après avoir fait les cent coups au quartier de l'Europe. Gejorgette ne croyait point à ces légendes.
Elle se voyait irrémédiablement condamnée et ])erduo, envahie par des dé.sirs de reparaître à la fête.
Pourtant, elle voulut essayer de lutter encore. Siirsa prière, !e docteur Dilson aclieta pour elle une maison modeste, à Saint-ManJé, dans Tavenue du lîe'-Air. Georgette s'y installa, simplement en compagnie u'une vieille strvante. VAia se lit appeler M'^'^Berlhaud, afin de dérouter Karl Gismarck, si son anciou anianl la recherch; It.
A Saint-Mandé, M"" Berthaud passe ses journées à lire, ou bien elle s'occupe de travaux à l'aiguille. Chaque soir, elle se rend dans le bois de Yincennes pour rêver, sous les grands arbres, essayant de chasser au loin les tourbillonnantes visions du passé.
Certain jour, — c'était un dimanche, — Georgette sortit de sa maison et se dirigea vers le bois de Vincennes.
Elle regarda une famille d'ouvriers qui passait.
Il y avait là un homme, une femme et trois petits enfants.
L'homme et la femme s'assirent sur le gazon; les enfants se mirent à jouer autour d'eux.
De temps à autre, la femme appelaient ses bébés pour les couvrir de caresses. Les petits repartaient, rieurs, se poursuivant les uns les autres, à travers les arbres et les buissons.
A un moment, le plus petit, vivement poussé par ses frères, heurta la racine saillante d'un ormeau et vint tomber aux pieds de Georgette. La jeune femme le releva. Le bébé n'avait aucun mal.
— Comment t'appelles-tu? interrogea la dame.
— Jean Lacroix.
— Veux-tu m'embrasser?
— Oui, madame.
Georgette couvrit l'enfant de caresses; puis, glissant un louis dans sa petite main :
— Ya jouer, mon bébé !
Le petit Jean rejoignit son frère et sa sœur qui, à quelques pas de là, observaient la belle dame. Il leur montra le louis d'or, et, tous trois, avec des cris joyeux, ils coururent vers leurs parents
Georgette les suivait du regard, heureuse de leur bonheur.
Comme elle se disposait à rentrer chez elle, une voix cria :
— Madame !... Madame !
Un homme d'une quarantaine d'années se tenait devant elle, roulant sa casquette entre ses doigts :
■ — Pardon, madame, vous vous êtes trompée.
— Trompée?... Pourquoi?
11 tendit la pièce d'or, Georgette rougit :
— Vous êtes riches, peut-être?
— Oh ! non... Mais... Catherine et moi, nous avons pensé...
— C'est bien un louis que j'ai voulu donner, monsieur,
— Alors, merci, madame. La mère serait bien heureuse de vous remercier à son tour. »
— La mère du petit Jean n'est pas votre femme ?
— C'est ma sœur, une bonne et vaillante, je vous l'assure...
Le fiimille enlourait Gcorgctte encore émue de celte joie soudaine que l'aumône faisait naître devant ses yeux.
— Mais, les aulres vont être jaloux...
— Jean a bon cœur, madame... Il paitagera, répondit la mère.
— Partager?... Partager? (il l'enfant... Je ne puis pas... 11 n'y en a qu'un !- La femme allait gronder le petit, lorsque Georgette remit à chacun des
enfants une pièce d'or.
— Est-ce que vous venez souvent dans le bois? demanda La Bergamote à la femme.
— Tous les dimanches, madame, pour promener les enfants...
— Ils m'intéressent, vos bébés... Monsieur est voire frère, m'a-t-ildit... Yous êtes veuve?
— Non... mon mari est malade... il s'est grièvement blessé...
— Où donc?
— A l'imprimerie...
Alors, enhardie par la bienveillance de la dame. la mère, M""* Catherine Lacroix, conta la simple histoire de son infortune ; elle dit la reconnaissance profonde qu'elle devait à son frère Eugène qui les soutenait par son travail, depuis la maladie de son mari...
— C'était bien la peine d'en parler, interrompit l'ouvrier... Je suis garçon, moi... Je n'ai pas de charges... Ne faudrait-il pas, madame, que tous les hommes fussent des sans cœur, comme notre frère à Catherine et à moi, qui est millionnaire...
— Tais-toi, Eugène...
— C'est pourtant notre frère, ce gueux qui nous a volés...
— Je t'en supplie... Madame sait bien que, dans les familles, il y a des bons et des mauvais...
Eugène maugréait encore.
Georgette prit congé de ses nouveaux amis, en leur faisant promettre de lui amener les enfants chez elle, à Saint-Mandé, l'un des prochains dimanches...
— Vous demanderez, dit-elle, M"*^ Berthaud... Et leur montrant sa maison :
— Vous voyez bien... là bas... les contrevents verts, à côté de la grande grille.
Le lendemain de ce jour, vers cinq heures du soir, le docteur Dilson rendit visite à M""' Berthaud.
Comme Georgette paraissait un peu troublée, Pelrus lui demanda :
— Tu ne m'attendais pas?...
734 LKS MAUTYRS D K l,À Vil'.
— Non, mon frère... Je pensais que le mariage de votre fille...
— M'absorbait au point de me faire oublier ma sœur?... mais non... Puis, avec un sentiment de profonde tristesse :
— Le mariage de ma fille est retardé... Mon futur gendre, le capitaine Charles de Bligny a été arrôté... Il est en prison !...
La Bergamote se révolta :
— Mais, M. de Bligny est un homme honorable, j'en suis sûre !...
— Tu le connais?...
La fille baissa la tête.
— Le capitaine venait chez moi, mais en ami, seulement...
— Eh bien, continua Dilson, c'est Gismarck, c'est encore ce maudit Allemand qui me poursuit de sa haine, jusque dans mes affections les plus chères... C'est lui qui a ordonné aune femme de voler les papiers confiés à la garde de Charles...
— Et cette femme?
— La princesse Camba...
— Juana Camba?... La maîtresse de M. de Bligny?...^
— Son ancienne maîtresse... son ennemie jurée... Georgctte eut un sourire bizarre. Son visage s'éclaira d'une de ces lueurs qui
illuminèrent le front de Charlotte Corday, le soir où la vengeresse devait poignarder Marat.
Pour la première fois de sa vie peut-être, elle regarda un homme, bir-n en face. D'une voix ferme, elle dit :
— Le baron Gismarck veut vous tuer, vous?... Le docteur Dilson le'gêne... Votre fortune le tente... Il pourrait bien se faire que, moi, La Bergamote...
Et s'arrêtant, désolée :
— Je suis femme, encore jeune et jolie. Mais c'est qu'il n'aime rien, cet homme infernal!... Rien!... Rien!... Il faut pourtant!...
— Georgette, la vengeance viendra, à son heure... Tant que Gismarck n'en voulait qu'à ma personne et à mes millions, j'étais en droit d'oublier... Aujourd'hui, le Prussien, — le Tindcrs d'Amérique. — le Gismarck de Paris, — jette le déshonneur sur ceux que j'aime... Cet homme a d'autres idées encore... Je l'arrêterai "dans sa marche !...
Le docteur prit les mains de Georgette :
— Laisse-moi agir : tu es femme et fragile... Je ne te reproche rien de ton existence passée... La misère excuse tout... Refais ta vie, ma sœiir, je serai là pour aider la métamorphose; je prendrai le meilleur de ton être; et, doucement, je formerai une honnête femme... Va, ne crois pas ceux qui disent que le vase , souillé garde toujours la souillure.,. Les êtres se transforment, sous la puissance ' du libre arbitre... Le mal et le bien dérivent de si petites choses... Georg'Mto.
sois énergique et vaillante!... Déjà, notre frère redevient meilleur: je vous réunirai tous deux ; tous deux, je vous repétrirai !...
Pctrus Dilson avait laissé sa voiture sur la route voisine, afin de ne pas trahir Tincoguito de Georgette.
]\jmc ijcrthaud embrassa le grand frère et elle se mit à sa fenêtre pour le suivre longtemps, avec ses yeux mouillés de larmes.
Elle restait là, pensive et troublée, lorsque son regard se porta sur le jardin voisin.
Là-bas, devant le perron, une jeune fille était assise, ayant à ses côtés le docteur llochecorne.
— Hier je croyais m'ètre trompée, murmurait La Bergamote.,. Mais non... C'est bien elle... C'est bien Hochecorne... Pourquoi M"^ Suzanne est- elle venue dans cette maison d'accouchements?... Peut-être ?... Oh ! M"^ Suzanne est une honnête fille... Ce Hochecorne est une canaille... Il faut que je parle à M"' Verlaine...
jyfme Berlhaut se préparait à descendre de sa chambre, lorsqu'une idée la retint :
— Je vais réfléchir... M"° Suzanne ne me pardonnerait pas de la blesser, de la forcer à rougir devant moi...
Et revenant à la fenêtre, regardant toujours :
— On dirait qu'elle pleure...
Comme le docteur Dilson longeait le mur de clôture de la maison Folâtre, pour rejoindre son coupé stationnant à quelques pas de là, un homme se dressa devant lui, un couteau h la main.
— Jacques!...
L'homme tressaillit, se couvrant le visage.
— Malheureux!... Tu veux encore essayer de me tuer ?... Oh! non, dis. c'est impossible!...
Jacques Roussellier releva la tête :
— Pardon, je ne vous reconnaissais pas.. Quel malheur!... Tonnerre de Dieu Si j'avais frappé!... Je me serais tué ensuite... tué comme un chien... La colère m'égare... Je vois tout rouge... J'attendais l'autre...
— L'autre?...
— Oui, le docteur Hochecorne qui est là dans cette maison... un assassin... un empoisonneur... Oh ! le brigand.!... le gueux !... Je veux lui dire deux mots.. Laissez-moi, je vous en prie...
Pelrus Dilson entraîna son frère :
— Je ne veux pas que tu restes, moi... Jacques, il faut me suivre...
— Il ne l'échappera pas tout de même ce gredin qui a voulu m'empoisonner! Les deux frères prirent place dans le coupé qui partit au galop, pendant que le docteur Hochecorne sortait, le cigare aux dents, de la maison Folâtre.