‹ Les martyres de la vieChapitre 63 sur 83 · L IDEE DU FLAMBARD · texte numérisé non relu

L IDEE DU FLAMBARD

Le docteur Stanislas Hochecorne avait expressément recommandé à M""* Folâtre de veiller à ce que Suzanne Verlaine, sa nouvelle pensionnaire, ne communiquât avec personne de l'extérieur.

La fille de l'amiral était gardée à vue; ses promenades mêmes dans le jardin de l'établissement étaient réglementées, sous prétexte d'hygiène.

Du reste, Suzanne ne protestait pas contre ces maternelles défenses, préférant s'enfermer dans son appartement que d'être exposée à rencontrer encore les dames du quartier de l'Europe qui riaient, pleuraient, chantaient, se querellaient, disaient des cochonneries, faisaient les cent coups, là-bas, derrière les charmilles.

De temps à autre, la jeune fille recevait les visites de la gérante et de son élève.

C'était tantôt M'"^ Folâtre, tantôt M"*= Borban, qui venaient conter à Suzanne des choses que celle-ci ne comprit pas d'abord et qui la révoltèrent ensuite.

La veuve du tambour- major parlait de l'enfant qui, dans quelques mois, viendrait au monde. Elle laissait deviner qu'elle savait ([ue Suzanne n'était pas mariée; que sa position devait être terrible. Puis elle s'enhardissait, nafrant des histoires de filles du monde aidant la nature, pour éviter le déshonneur. Elle ne les approuvait pas, oh! non!... Pourtant, en y réfléchissant bien, elle les excusait. Une enti-e autres, une demoiselle du faubourg Saint-Germain, ([ui portait l'un des noms les plus illustres de France, avait employé des moyens qu'elle, sage-femme, — presque médecin. — connaissait, mais qu'elle se gardait bien de révéler... La situation de lille-mère était épouvantable en France, tant que la loi n'autoriserait pas la recherche de la paternité.

Suzanne répondait vivement :

— Je n'ai ri ;n à craindre de tout ceci, midame... Le père de mon enfant sera bientôt mon mari...

— En êtes-vous bien sûre ?

— Oui... Oui...

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Suzanie toute tremblante rofenna la li nôtre.

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Alors apparaissait M"^ Borban, le futur docteur-médecin de la Faculté de Paris. Tout autre était le langage du forcené expérimentateur du dortoir des pauvres. La-demoiselle traitait la question au point de vue des douleurs physiques.

Elle retraçait les effrayants tableaux de la maternité : les pinces, les forceps, les bistouris, les scalpels, tout le cortège des iii+itruments de chirurgie nécessaires aux accouchements laborieux, semblaient prendre mouvement, en son scientifique parler.

Elle disait les horribles souffrances qui font que la femne-mère est bénie et trois fois sainte, entre les œuvres de la création.

Sa longue tête pointue oii brillaient des yeux verts, son cou de girafe, ses mains affilées, tordues au bout, comme des tenailles, son nez capricieux, sa poitrine plate, toute sa musculature vibraient dans la complainte des menace? et des terreurs.

Puis, avec un diabolique sourire, la savante fille exposait que le corps de la future maman ne pourraitpas sup'porter le fardeau... Le bassin de la jeune femme était trop étroit... La mort viendrait, peut-être, au moment de la délivrance. Ne valait-il pas mieux avancer le terme?... Certains breuvages pris à propos avaient le souverain pouvoir de remettre dans le néant des êtres que l'on ne saurait encore aimer, ne les connaissant pas.

Suzanne s'écriait :

— Non !... Je veux être mère !...

Et avec un geste d'enfant caressant et tendre, le regard étincelant de ces éclairs qui affirment une double vie :

— Vous ne savez pas, mademoiselle... mon bébé, jeTaime sans le connaître !... Est-ce que je ne dois pas lui donner le meilleur de moi-même, le plus pur de mon sang?... Vous ne savez pas?... La nuit, je tressaille? ma bouche s'ouvre aux baisers, comme si vraiment, j'étais déjà mère !...

— Vous en mourrez !.,.

— Pourvu qu'il vive mon petit être !... Mes parents pardonneront à lamorte... Mais le tuer, lui, oh ! ce serait un crime !...

M"° Borban allait trouver la Directrice :

— Rien à faire...

Et la veuve du tambour-major :

— Sacré nom d'un tonnerre, c'est donc une bûche, cette péronnelle-là !... M""= Folâtré revoyait le docteur et clic rendait compte de ses entrevues,

jurant qu'il serait impossible de rien obtenir de cette sacrée bégueule de M'"'' Bessières.

Hochecorne conclut:

— Essayez les breuvages; nous verrons ensuite...

Jacques arrivait à Saint-Mandé, se remlant chez GcorgeUe, la Bergamote aujourd'hui M"" Berthaud.

Le Flamhard avait lait peau neuve, et sous les nouveaux vêtements ;quePetrus Dilson lui avait donnés, il eût été aussi difficile de reconnaître Tanoien habitué du bal Maupertuis que maître Jasmin, avant-hier encore domestique au service dudocteur llochecorne. Jacques ressemblait à un bon jeune hommeàun honnête employé de magasin qui profite de son jour de sortie.

Sa sœur écoutait le récit d'un drame :

— Si notre frère n'était pas arrivé à temps, je te jure Georgette, que le docteur llochecorne n'y coupait pas... Je le saignais co«ime un porc!...

— Alors, tu es bien sûr qu'il a voulu t'empoisonner?

— Si j'en suis sûi-?... Voici la chose : Jacob et Souris étaient en train de faire les appartements; Thérèse la cuisinière se trouvait au marché ; M"°^ llochecorne venait de sortir en voiture, histoire d'allonger les bois qu'elle a plantés sur la

^ tête de son mari... J'étais seul, dans la cuisine; je mangeais ma soupe. llochecorne entra ; il tenait une lettre à la main.

— « Allez mettre cette lettre à la poste, immédiatement, dit-il. C'est très pressé. » Je me levai de table et je sortis aussitôt. Quand je revins, je croisai le misérable dans le couloir. De retour à la cuisine, je voulus continuer à manger ma soupe, mais elle n'avait plus le même goût... Oh! là, pas du tout... Comme je coniKiis mon médecin, que je l'ai vu à l'œuvre, empoisonnant sa première femme, et que depuis que je suis entré dans sa baraque, je n'ai dormi que d'un œil, j'eus de la défiance. Je fis en moi-même : « Tiens!... Tiens!... Tiens! » et j'appelai Pill, le terrier du cocher...

— Et puis?... interrogea Georgette, toute pâlie!

— La pauvre bête goûta la soupe et tomba, raide morte...

— Pourquoi n'as-tu pas dénoncé l'empoisonneur?... Jacques haussa les épaules; et puis très sombre :

— Tusais bien que c'est impossible?... L'évadé de Poissy n'a pas la parole... Mais, ça ne fait rien, le bougre me le payera!... Je le saignerai, un jour ou l'autre!...

Georgette regarda son frère :

— Jacques, dit-elle, d'une voix grave, le docteur llochecorne est sur le point de commettre un nouveau crime... Ce crime, il faut l'empêcher...

— Parle!... s'il ne s'agit que d'étrangler cet homme, de l'étrangler devant tous, en plein soleil, je suis prêt!...

— Je ne veux pas, mon frère, que tu meures sur l'échafaud... Nous en avons trop fait , tous deux, tantque le grand fi'ère n'était pas là... Maintenant, c'est assez.. Jacques, oublie ta vengeance et aide-moi dans une bonne œuvre... Nous avoVis

le devoir de tirer des mains du docteur llochecorne une jeune fille qu'il va tuer..

7^0 LES MARTYRS DE LA Vlli!

— Tu la connais, celte jeune fille?

— C'est M'"'' Suzanne Verlaine...

— La fille de l'amiral?... Ton ancienne maîtresse?

— Oui...

— Où est-elle?

— Dans cette maison que tu vois là-bas derrière les arbres...

— Qu'est-ce que celte boite?

— ■ Une maison d'accouchements...

— Ah ! Et Mlle Verlaine a nuii tourné ?..

— Je n'en sais rien... lu.iis je prévois un gros malheur,.. Hier, après m'être assurée que je ne me trompais pas, que c'était bien M"e Verlaine que j'avais aperçue dans le jardin, je me suis présentée chez la directrice, M""' Folâtre... Il m'a été répondu qu'il n'y avait à l'établissement aucune pensionnaire qui portât le nom de Verlaine... Mi'*^ Suzanne a été inscrite sous un faux nom , . .

— EtHochecorne est médecin de l'établissement ?

— Médecin en chef...

— C'est drôle... ce brigand-là n'en parle jamais,.. Enfin, à quoi puis-je me rendre utile ?.. Veux-tu que j'aille prévenir la mî re de mademoiselle ?...

— Non...

— Une idée!...

Je me présente de la part de ce brigand d'iiochecorne. Je demande à voir Mlle Verlaine...

— On te répondra que l'on ne connaît pas de pensionnaire portant ce nom...

— Baste!... En usant un peu de finesse...

— Si tu avais seulement une carte du docteur Hochecorne, tu la présenterais pour prouver que tu viens de sa part... Tu trouverais peut-être le moyen de parler à M^^^ Suzanne...

— Je vais retourner à Paris ; je sais où Hochecorne met ses cartes,.. Rien ne me sera plus facile que d'en prendre une...

— Tu n'as'pas peur de revenir chez ton maître, après ce qui s'est passé ?

— Peur?... Oh! non, pas le moins du monde!... Et même, si je le rencontre!... Ne parlons pas de cela... Mais, j'y songe, si j'allais reprendre ma livrée que j'ai laissée chez notre frère àEnghien... d'autant plus que ces habits bourgeois me gênent beaucoup dans les entournures... La livrée et la cartel- Un complet, quoi ?...

— Ton idée est excellente... i

— Alors, je file... Quelle heure est-il ?

— Onze heures...

LES MARTYRS DE LA VIE "4t

— A trois heures, je serai de retour... je sonnerai à la maison Folâtre... Si Pierre est à Enghien, je l'avertirai de ce qui se passe...

Jacques ne Rencontra pas le docteur Dilsoii, mais il pria Eau- de-Benjoin de remettre un mot à son maître.

A l'heure dite, le Flnmbard redevenu Jasmin se présentait à la maison d'accouchements.

— Je suis, dit-il, le domestique du docteur Hochecorne,

— Il ne viendra donc pas, aujourd'hui, le docteur ? interrogea la servante.

— Ah! il doit venir ?

— Dame! Il vient presque tous les jours pour voir la jeune dame qu'il a menée de Paris.

— Oui... oui... je sais. Madame... Madame... Ah! ce coquin de nom...

— M™° Bessières, continua obligeamment la servante.

— Bessières... Tout juste, c'est ça...

Puis, tout bas, il murmura:

— Voici un nom qui ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd... Quelques minutes plus tard. Jacques était introduit auprès de M""® Folâtre.

— Vous venez de la partde cacher docteur? demanda la veuve du tambourmajor.

-- Oui, madame... Mais ce n'est pas à vous que j'ai affaire... Je vous prie de vouloir bien me faire conduire chez M"'' Bessières...

— M"* Bessières est dans sa chambre... Dites-moi, mon ami, le docteur ne viendra pas de la journée, vous en êtes sûr?

— M. Hochecorne a mal aux pieds, madame... Jacques se dirigeait vers. l'escalier.

— Je vais voir M°^ Bessières...

M"'' Folâtre l'arrêta, d'un geste:

— Nom d'un tonnerre!... Vous croyez qu'on monte comme ça chez mes pensionnaires..,

— Je n'en sais rien. moi... Puisque le docteur m'a commandé...

— C'est bon... attendez... Je vais faire descendre M"" Bessières ; vous lui parlerez ici, devant moi...

M"^ Folâtre agita une sonnette.

Une bonne parut.

— Priez la dame du n° 24 de venir me trouver... La domestique restait là inquiète.

— Eh bien, Julie, qu'attendez-vous?

— Madame, le docteur Hochecorne est dans le jardin... Il vous demande ; je lui ai dit que vous étiez occupée.. H attend...

Le Flambard fit une grimace, en se dirigeant vers la porte. La directrice courut à lui.

— Sacré mille carabines!... Qu'est-ce que vous me disiez donc, vous, qu'il ne viendrait pas, qu'il avait mal aux pieds?...

— Il est guéri, probablement... Ça dure pas toujours, le mal aux pieds... Moi, j'ai eu des engelures et je sais bien que...

Tout en causant, Jacques ouvrit brusquement la porte et disparut.

Pendant que M"° Folâtre et sa servante, revenues de leur stupéfaction, cherchaient le visiteur, dans les couloirs, Jacques était parvenu au premier étage et il frappait à la porte du n" 24.

Suzanne vint ouvrir. En présence de l'homme qui se présentait, la joiinefiUe poussa un cri.

— Ne vous effrayez pas, mademoiselle... Je viens de la part de Gcorgctte Roussellier. votre ancienne servante... Vous courez un grand danger... Nous voulons vous sauver...

— Hélas ! c'est impossible !...

— Le docteur riochecorne en veut à votre vie... Pouvez-vous sortir de celte chambre quand bon vous semble ?

— Oui...

— Le soir, la porte du couloir d'en bas est fermée?

— On peut l'ouvrir de l'intérieur... La clef reste dans la serrure...

— Parfaitement... Ce soir, échappez-vous... A minuit, soyez au pied du mur de clôture... à droite...

Des pas se faisaient entendre dans l'escalier.

— On vient... Je me sauve...

— Vous avez compris?

— Oui...

— A minuit... devant le mur de clôture... adroite...

— J'y serai... Bonne Georgette !...

Le Flambard s'approcha de la fenêtre.

— Vous allez vous tuer, monsieur...

— N'aye/î pas peur, mademoiselle...

Et se frottant les mains :

— Douze pieds au plus... De le terre fraîchement remuée... Allons, Flambard, souviens-toi de ton ancien métier... En route!...

Et il sauta.

Il était temps. On frappait à la porte.

Suzanne toute tremblante referma la fenêtre et vint ouvrir. Le docteur Ilochecorne rouge comme une pivoine entra, suivi de M"" Folâtre et de son élève M""^ Borban.

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Le médecin traversa la chambre et regarda à travers les /itres. Là-bas, tout près du mur de clôture, dans le fouillis des lilas en Heurs, disparaissait un homme.

— Un homme sort d'ici, n'est-cepas? demanda le docteur à Suzanne, La fille de l'amiral garda le silence.

— Tonnerrede Dieu! répondrez- vous ! cria M™' Folâtre.

— Je n'ai vu personne...

— Vous mentez, ventre de chèvre ! vous mentez !... Alors, le docteur Hochecorne s'approcha de la jeune fille :

— Nous nous sommes trompés, mademoiselle... Pardon... Notre devoir de surveillants...

Suzanne ne fut pas dupe.

— Monsieur le docteur, je suis souffrante, j'ai besoin de repos... Les deux dames et le médecin se retirèrent.

— A-telle pris la potion? interrogea Hochecorne.

— Non, répondit M"''Borban... Elle arefuséde boire...

— 11 fallait l'y forcer. . .

— Tonnerre de sang!... risposta M""" Folâtre, on ne peut pourtant pas l'entonner...

— Les grands moyens...

— Vous voulez?...

— Oui...

— Nous l'endormirons alors, intervint M"" Borban... A ([uand l'opératioD, docteur?

— Mais, cette nuit...

— Parfaitement...

— Madame Folâtre?...

— Monsieur le docteur?...

— Les chambres de vos pensionnaires ferment- elles en dehors?

— En dehors et en dedans...

— Eh bien ! ce soir, vous fermerez en dehors la porte de M"® Bossières, dès que cette dame sera couchée...

— Vous avez peur qu'elle se sauve?...

— Non... Mais il faut être prudent...

Le Flambard roulait une cigarette, tout en contant à M""" Berthaud ce qui venait de se passer à la maison Folâtre :

— ■ M"" Verlaine va s'échapper, c'est entendu... Où ira-t-elle si ses parents refusent de la recevoir?... Tu ne peux la garder chez toi...

— Je la confierai à une famille que je connais à Paris...

— Où habite cette famille?

— Au faubourg Saint-Antoine... Les Lacroix, de très braves gens dont j'ai fait la connaissance il y a quelques jours... Je viens de les prévenir... Tout sera prêt, cette nuit, pour recevoir ma chère Suzanne..,

Jacques se promenait dans la chambre :

— Vrai, ça me rajeunit de travailler en l'honneur de braves gens...

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