‹ Les martyres de la vieChapitre 64 sur 83 · UN CRIME · texte numérisé non relu

UN CRIME

— Elle dort!... affirme le médecin.

— Alors, commençons ! répond la sage-femme.

— Voici la sonde!... intervient M^^® Borban...

Sur une table, des instruments d'acier étincellent, sous le feu d'une lampe à abat-jour vert.

Doucement, le médecin et les deux femmes s'approchent du lit où repose Suzanne Verlaine. La jeune fille est là, souriante aux visions qui passent, dans son rêve. De temps à autre, le drap qui la couvre se soulève, plus fort, toujours, un peu plus fort, comme si la dormeuse allait s'éveiller.

Une violente odeur de chloroforme règne dans la chambre.

Tête nue, Hochecorne, armé de l'instrument de chirurgie, contemple le visage de Suzanne. M^® Borban relève les couvertures du lit; M°® Folâtre tient la lampe et éclaire la scène...

Tout à coup, la fenêtre vole en éclats, et trois hommes bondissent dans la chambre, — Jacques, Eau-de-Benjoin, le docteur Dilson, tous les trois, le ' revolver au poing...

Voici ce qui s'était passé :

A dix heures du soir, le docteur Dilson arrivait chez Georgette, amenant avec lui son domestique, Eau-de-Benjoin. La lettre que lui avait laissée Jacques à Enghien avait inquiété le docteur, qui était parti aussitôt.

Jacques, Dilson et le domestique noir attendirent Suzanne Verlaine, au rendez-vous, derrière le mur de clôture de la maison Folâtre.

Minuit sonna.

Jacques demandait :

— Étes-vous là, mademoiselle?...

Ah! c'est toi!... qu'est-ce que tu veux?

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Mais rien ne troubla le silence de cette nuit de printemps, rien, pas un ciiant d'oiseau, pas un battement d'ailes, pas un murmure de feuilles. Tout, dans la nature, était silence et repos. Le ciel était bleu, parsemé d'étoiles; la lumière d'argent, qui descendait d'en haut, éclatait çà et là dans les verdures, se jouant à travers les arbres, inondant de ses blanches clartés la maison du malheur.

Le Flambard se hissa sur la muraille, à travers les glycines et les chèvrefeuilles :

— Faut-il aller voir !...

— Oui, répondit le docteur*; va, mon brave Jacques; mais sois prudent... Le Flambard se laissa glisser sur le mur.

11 s'éloigna dans l'ombre. Quelques minutes plus tard, il revenait :

— Il y a de la lumière dans la chambre... Pour sûr, on arrange quelque chose là-haut...

— Nous te suivons, dit le docteur.

Eau-de-Benjoin portait une échelle qui fut dressée contre le mur. Les trois hommes arrivèrent devant la maison. Jacques monta le premier.

Les persiennes de la chambre étaient closes; et c'est avec les plus grandes difficultés que le Flambard parvint à se hisser sur les montants et à coller son œil au niveau de l'un des petits trous qui, le jo&r, servent à maintenir les persiennes contre la muraille,

A travers la mousseline des rideaux, Jacques entrevit la scène de la chambre: Suzanne endormie, Hochecorne et ses deux complices prêts au crime.

Alors, sans mot dire, le Flambard s'accrocha au volet de droite, laissant la place libre à Eau-de-Benjoin qui se cramponna au volet de gauche; leurs pieds à tous deux reposaient contre le cordon en saillie du mur.

L'Américain gravit l'échelle à son tour et regarda.

— Le pistolet au poing; et en avant!... Brisez tout !... commanda-t-il.

La fenêtre s'elTondra ; les châssis et les vitres craquèrent, sous la poussée de Jacques et du nègre herculéen.

Terrifiée, M""' Folâtre avait laissé tomber la lampe qu'elle tenait à la main. Mais les rayons de la lune éclairaient la chambre.

Le docteur Hochecorne se précipitait vers la porte, lorsque Petrus lui barra le passage :

— Si vous faites un pas de plus, vous êtes mort !... M"'' Folâtre et M"" Borban devenaient menaçantes:

— Ce sont des voleurs !... criaient-elles, toutes deux...

— Eau-de-Benjoin, fais taire ces femmes, ordonna Dilson.

D'une seule main, le nègre rapprocha les deux dames ; puis les serrant, l'une contre l'autre;

LES MARTYRS DE LA VIE Ul

— Moi, pas méchant avec les femmes... Moi et vous avons pas la paole, ne bougeons plus... allons ête bien tanquilles. bien tanquilles ?...

Le Flambard avait empoigné Ilochecorne, entre ses bras nerveux; il emporta son homme, jusqu'auprès de Dilson :

— Si je lui tordais le cou à cet empoisonneur ?... Eh ! là!...

— Non, Jacques, répondit l'Américain... son heure n'est pas encore venue... Et s'adressant h Ilochecorne :

— Ce serait une belle occasion de vous envoyer au bagne, monsieur... Mais, vous êtes ici, tout seul, commandé par d'autres ; je vous reprendrai tous ensemble!... Allez, monsieur !... Jacques, il faut savoir attendre !...

Le médecin délivré balbutia :

— Des preuves !... Des preuves !...

Dilson haussa les épaules.

Déjà, les couloirs s'emplissaient de bruit. Des femmes couraient, éperdues; les unes se tordaient, gémissantes, dans l'etTroi de la maternité troublée; d'autres, plus hardies, se massaient contre la porte. Il en descendait même du dortoir des pauvres qui gesticulaient, appelant la police, oubliant leurs douleurs, criant, implorant la vengeance.

Sur l'ordre de l'Américain, Jacques et le domestique noir prirent entre leurs bras la femme endormie par les narcotiques. Le sommeil de Suzanne était si profond, que Petrus craignit à un moment que la jeune fille fut morte.

— Maintenant, ouvrez cette porte, ordonna Dilson à M""" Folâtre. La sage-femme obéit.

Aussitôt, l'entrée de la chambre se trouva envahie par les pensionnaires et par les domestiques de la maison :

Petrus s'avança le premier :

— Place !... cria-t-il.

Les femmes s'écartèrent pour livrer passage à Eau-de-Benjoin et an Flambard qui, portant leur fardeau, subissaient tous deux, pleins d'orgueil, la toutepuissance du maître.

A la porte de l'établissement, une voiture attendait. Georgolte était là. En voyant le corps de Suzanne, la Bergamote eut un cri d'épouvante :

— Ils l'ont tuée'...

— Non, dit Petrus; mais, il était temps d'arriver i... M"" Suzanne est endormie... Aucun danger n'est à craindre... Du reste, demain, à la première heure, je me rendrai chez la famille Lacroix et je verrai la malade qu'il faut laisser dormir.

Suzanne Verlaine fut installée le plus commodément possible dans la voiture auprès de Georgette. Jacques monta sur le siège auprès du cocher, doi.nant l'ordre de les conduire au faubourg Saint- Antoine.

Le docteur Dilson rejoignit son coupé que le domestique noir mena rondement, car, à Enghien, l'inquiétude devait être grande.

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