DE L AUTRE COTE DE L EAU
Une immense place, bordée de maisons basses mal éclairées ; — au milieu, la plus belle cathédrale du monde, voilà Cologne en 1883.
Cologne, en allemand, Kœln, est une place, et non une ville. Tout ce que les dictionnaires peuvent raconter sur le centre industriel et commercial qui s'y développe ne saurait séduire l'esprit de l'artiste, ni éveiller l'observation de l'historien de mœurs.
Lorsque le touriste a visité, le guide en main, XdiChamhre d' or àiQ sainte Ursule oii l'on conserve les ossements de 11.000 vierges, dont le capital ne saurait plus être contesté, il ne reste au voyageur qu'à revenir encore sur ses pas et à se tenir debout sur la place du Dôme.
C'est là que toute la tribu des Farina s'est donnée rendez-vous : c'est là oij se fabrique l'eàu de Cologne avec les essences de bergamote {pauvre Georgette !) les essences de citron, d'orange, de cédrat, de limette, de romarin, de lavande et de fleurs d'orangers.
Et, chose étrange en ce récit, lorsque la Bergamote domine, la célèbre senteur est réputée authentique, et l'on crie à la contre façen si l'Eau-de-Benjoin y est mêlée... (Ah ! si le domestique noir savait ça !...^
Partout où qu'on aille, un même mot attire le regard : Fa7'i?ia, Farina, Farina.
En haut, en bas, à gauche, adroite, — en lettres d'or^ en lettres d'argent, de bronze, de cuivre, — en italiques, en anglaises, en gothiques. Sur les balcons, au-dessous des boutiques, au premier, au second étage, dans les combles, sur les toits, jusque dans l air : Farina^ Farina, Farina. Seule, la cathédrale est respectée par ordonnance de police.
Entre deux Farinas — Samuel et Frantz — apparaît Vhôlel du roi Guillawne, l'enseigne n'ayant pas encore élevé le monarque à la dignité d'empereur.
L'hôtel doit sa réputation à ses caves fameuses, du temps où les Français venaient boire de l'Ungsteiner, de l'Orléans-Forst et du Kastanien, avant de
s'être fait dévaliser au trente et quarante dans ce royaume où trônait, en maître absolu, Sa Majesté Dupressoir P'.
C'est sans doute la vieille renommée de l'établissement qui y avait attiré deux jeunes étrangers, deux Parisiens, — disait-on, — assez riches pour mener une vie de tous les diables.
Fibascher, l'hôtelier, ne tarissait pas d'éloges sur le compte des voyageurs.
Dans un cabinet du premier étage, autour d'une table copieusement servie, quatre personnes, les deux étrangers en question et deux filles rouges et joufflues à l'œil bleu à fleur de tête, à la chevelure de filasse, étaient en train de dire des bêtises.
On servait le dessert; le Kastanien et l'Orléans- Forst avaient coulé à pleins bords.
L'un des convives, le Bachelier, embrassait sa voisine de droite Lischen, tandis que son compagnon Brûlot servait du vin à Katte, son énorme amie.
— Katte, disait Brûlot, tune me comprends pas ; je parle français, cependant... Katte se mit à bâiller :
— Ich glaube ich bin voll (1)...
— Hein!... Quoi?... Des manières!... Je te vas remuer!...
— Lass mich ode?' eine Ohrfeig!... (2).
La fille esquissa un geste; Brûlot lui saisit le bras :
— Pas de menaces ou je cogne ! . . .
Katte se radoucit :
— Ich habe Durst!...{3)
— Elle veut boire, intervint le Bachelier. Lischen était plus gaie que sa camarade.
Le Bachelier se montra galant; il fit venir un bouquet de roses que les jeunes femmes se partagèrent.
Lischen disait :
— Schoen dièse Rosen : Wie ein Kalb!... (4).
Brûlot offrit du kirsch à ces dames : on trinqua. Puis s'enhardissant, l'ancien compagnon du Flambard trouva drôle de verser le fond de la bouteille dans le corsage de Katte.
L'Allemande riposta par une gifle, en criant :
— Dummer Esell... Herrgott sackermentl Lass mich in Riihe!...{o)