PETIT PÈRE GUILLAUME
« Tu serais bien gentil et bien grand, si tu rendais à la France l'Alsace et la Lorraine.
« Pour la France et par autorisation spéciale du baron Gismarck,
€ Van Goel. »
Pâle de fureur, le baron allemand s'était armé de son revolver.
Déjà, Putois avait ouvert la fenêtre; il enjambait la balustrade du balcon.
L'Excellence visa froidement et tira.
L'ex-policier, foudroyé, leva les bras, et Wildemer entendit le corps d'un homme qui tombait sur le sol delà place du Dôme, sans un cri, sans une plainte — tel qu'un héros.
ARRIVÉE d'un colis
Lo baron Gismarck ne pouvait se défendre de graves inquiétudes.
Il avait télégraphié à Berlin pour savoir si le Bachelier et Brûlot étaientallés se faire prendre au piège : on lui répondit que les 'deux hommes n'avaient pas encore rais les pieds dans la capitale de l'empire d'Allemagne.
Toutes les démarches que le baron avait tentées pour retrouver la Bergamote demeuraient infructueuses ; Jacques venait d'éviter le poison du docteur Hochecorne.
Le procès de la Flamboyante allait revenir au rôle de la cour d'assises de la Seine.
Hochecorne, Pilou et la veuve Raveaud seraient recherchés et condamnés, sur la plainte du docteur Dilson : il n'y avait pas à en douter.
Mais ce qui, pour le moment, troublait le plus le baron, c'était le silence de l'abbé Fricard.
L'entrevue de l'Excellence et de Van Goël devait se terminer par l'envoi d'un télégramme annonçant que la mission était accomplie.
Aucune dépêche, aucune lettre.
Ce soir-là, Karl Gismarck se promenait, fiévreux, dans son cabinet, tordant sa barbiche.
Lux entra.
— Monsieur, dit-il, il vient d'arriver à l'hôtel une énorme caisse d'Allemagne. Les commissionnaires sont dans le verstibule...Et puis, votre courrier...
Le domestique déposa sur le bureau la correspondance de son maître. Le courrier se composait de quelques journaux, de trois lettres et d'une clef portant une étiquette avec l'adresse du baron.
L'Allemand jeta les yeux sur l'envoi.
— Une clef?... fit-il...
Et examinant le papier :
— Le timbre de Cologne. . . Je ne comprends pas. . . Lux restait immobile.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu attends ?
— Les ordres de monsieur le baron relativement à la caisse...
— Qu'on apporte le colis !...
— Dans le cabinet de monsieur ?
— Oui...
Pendant que Lux exécutait l'ordre de son maître. Gismarck se disait :
— C'est Fricard qui expédie cette clef... Mais, pourquoi?... Est-ce un signal?... Il retourna, dans tous les sens, l'adresse attachée à la clef; il ne trouva rien.
grommelant encore :
— Cette écriture n'est pas celle de l'abbé. . . Je ne suis pas assez malin pour déchiffrer l'énigme. . .
Les trois commissionnaires apportaient la caisse que Brûlot et le Bachelier avaient expédiée, à leur arrivée à la gare du Nord.
Le colis arrivait franco; le baron donna un pourboire aux hommes qui se retirèrent.
Quand il fut seul, Gismarck s'approcha de la malle et il lut l'adresse. La seconde étiquette désignant l'animal transporté {chien atteint de la racje) avait disparu. Le baron eut une idée :
— La clef venue de Cologne doit être celle de la malle...
Il prit la clef qui s'adapta parfaitement à la serrure. 11 allait ouvrir, lorsqu'une pensée l'arrêta :
— Que je suis bête!... C'est Dilson qui se venge... Parbleu! j'ai voulu faire sauter le docteur, en même temps que les Granges... L'Américain m'envoie des matières explosibles...
Un gémissement se fit entendre.
Gismarck s'approcha de la malle. Une nouvelle plainte s'exhala.
— C'est trop fort!... s"écria-t-il... Il y a quelqu'un là dedans... Oui... oui... C'est Jacques Roussellier qui s'est caché dans la caisse... Il va bondir sur moi... Prenons garde ! . . .
Le baron regardait attentivement le colis; il remarqua les trous que, dans l'intérêt de l'existence de Fricard, le petit Putois y avait fait pratiquer...
— Si c'est Jacques, son affaire est claire ! . .. Il frappa sur un timbre. Lux accourut.
— Allez chercher tous les gens de l'hôtel... Qu'ils s'arment de bâtons!... Lux était habitué à obéir, sans répliquer, aux commandements du baron ;
mais, cette fois, il ne put s'empêcher de dire :
— Avec des bâtons!...
— Oui, avec des bâtons, des triques, tout ce que vous trouverez sous la main... Allez ...
Le domestique pensa bien que son maître devenait fou; mais, la crainte d'un châtiment et peut-être aussi le désir de savoir, le déterminèrent à exécuter l'ordre. Il revint bientôt suivi de Justin tout à faitrétabli, des cochers, des palefreniers, de M. Durillon, le suisse, et de tous les aulres serviteurs de rhôtci. Les cochers s'étaient armés de leurs fouets; le cuisinier avait pris sa brociie à rôtir.
Gismarck les fit ranger autour de Li malle, et appelant Lux:
— IN-cmls cette ciel. .. ouvre !... Maintcnanl. vous aulres, si quelqu'un sort, tapez ferme 1 . . . Assommez-le ! . . . Vous m'entendez?. . .
Le baron s'arma lui-même d'un sabre turc qu'il détacha d'une panoplie.
— Attention!... dit Lux, à ses camarades. Tous levèrent leurs armes, prêts à frapper.
Le valet de chambre lit tourner la clef dans la serrure et rabattit vivement le couvercle.
Un cri s'échappa de toutes les poitrints.
— Un cadavre !...
LES MAinVnS \)E LA VIE 767
— Non, dit Justia en s'avançant... Il remue !...
— C'est un vieux bonhomme qui mourrait d'une chiquenaude, observa le cuisinier... Tiens, il est bâillonné !...
— Tirez le de là, ordonna Gismarck... Mais, ne le perdez pas de vue, il peut nous jeter quelque chose entre les jambes... 11 y a des nihilistes qui...
Lux, aidé de Justin et de Durillon, arracha à grand'peine le malheureux Fricard de son coffre de voyage, pendant que le cuisinier enlevait le bâillon du voyageur.
On coucha l'abbé sur le tapis.
— Quelqu'un de vous connaît-il cet homme ? interrogea Gismarck.
— Non... non...
— Tiens!... il a une perruque, remarqua Justin, en enlevant les faux cheveux du vieillard.
— Hergott Sackerment !... C'est l'abbé 1... s'écria Gismarck... Sortez!... Sortez tous!... Lux, va chercher le docteur fJochecorne!...
L'ordre était inutile. Les domestiques venaient à peine de se retirer, lorsque le docteur entra, pâle, défait, les habits en désordre.
— Ah! vous voilà, docteur... Vous arrivez à propos...
— Je suis déjà venu, cette nuit .. Vous étiez absent...
Puis, reconnaissant Fricard dans le personnage couché sur le lapis^:
— Fricard?... Que veut dire ceci?
Le médecin se pencha sur le corps;
— L'abbé est évanoui... à moitié asphyxié...
— Failes-le revenir... 11 ne faut pas qu'il crève... Il faut qu'il parle !... Hochecorne murmura :
— C'est que, moi aussi, j'ai à vous parler...
— Dans uninstant... Occupez-vous de Fricard, je vous en prie...
Le docteur demanda du vinaigre et il en frotta le visage du prêtre qui, après de vigoureuses frictions rouvrit les yeux.
En se voyant entre ses deux amis, Fricard poussa un soupir de soulagement. 11 gémit:
— J'ai faim... mon Dieu !... que j'ai faim!...
— Vous mangerez plus tard, interrompit Gismarck... Répondez d'abord : où sont les papiers que je vous ai confies?
— Les papiers?
— Oui...
— Je les ai remis au baron de Wildemer...
— En personne?...
— Oui... Wildemer en personne... Canaille de Prussien!...
— Et qui vous a fourré dans cette caisse?
— Lui...
— Qui?... Lui?...
— Wildemer... Wildemer, de Berlin...
— Vous êtes fou!...
— C'est lui. . . Wildemer. . . J'ai faim . . . J'ai grand'faim ! . . . Donnez-moi quelque chose à manger...
— Vous n'en obtiendrez rien, murmura Hochecorne à l'oreille de Gismarck. . . Notre pauvre ami a perdu la raison...
Sur l'ordre de l'Allemand, les valets transportèrent Fricard dans l'une des chambres de l'hôtel. Près d'une heure encore, le prêtre demeura étourdi, anéanti, répétant toujours « j'ai faim » et se sentant incapable de desserrer les dents pour avaler un bouillon froid que Lux lui présentait.
De temps à autre, Fricard disait :
— Wildemer... Misérable!... Tu me le payeras!...
Enfin, après avoir absorbé un peu de nourriture, le prêtre se mit à conter son étrange histoire.
Gismarck et Hochecorne haussaient les épaules. Le baron s'emportait :
— Vous êtes fou!... Je vous dis que vous êtes fou!...
— Non... Je me souviens bien, allez!...
— Et c'est Wildemer qui a commandé à ses hommes de vous enfermer dans la malle?
— Lui-même!...
— Après que vous lui avez remis les documents?
— Oui...
— Où est le reçu?
— Je ne sais pas...
— Triple brute ! . . . Calotin ! . . .
Puis, plus calme, le baron ajouta :
— Je vais écrire pour éclaircir cette affaire... Et vous êtes bien certain, l'abbé, que le docteur Dilson n'était pas à Cologne?
— Je l'ignore...
— Moi, je suis sûr qu'il n'y était pas, affirma Hochecorne... La nuit dernière, lu Yankee se trouvait à Saint- Mandé...
L'abbé se souleva :
— A Saint-Mandé?demanda-t-il, tremblant.
— Oui, chez M""' Folâtre, au moment où j'allais.. .
— 11 s'agit de Suzanne? interrompit Fricard.
— Suzanne est enlevée...
— Enlevée!... 0 mon Dieu!... Par qui?
LES MARI rus IJK LA VIE
Uae porte s'ouvrit douce.nent.
Liv. 97
— Par Dilson, Jacques et le nègre du docteur...
— Je suis perdu, gémit le prêtre.
— El moi donc?... ajouta Hochecorne... Personne ne peut nous sauver.. Le baron, qui réfléchissait, répondit brusquement :
— Si...M6i!...
Le médecin et leprêtre eurent un mouvement joyeux.
— Oh! ne vous pressez pas de chanter victoire, messieurs, continua Gismarck... Votre situation est périlleuse et je n'hésiterais pas à vous sacrilier, si Dfton intérêt l'exigeait... Cependant, j'espère n'être pas obligé d'en venir là, car vous pouvez encore m'être utiles...
— La situation est dangereuse pour vous aussi, baron, hasarda le médecin.
L'Allemand eut un geste railleur.
— Vous vous trompez, Hochecorne; je ne me suis nullement compromis... Pour vous, c'est autre chose... Dilson peut vous perdre tous deux, c'est-à-dire tous les trois, car j'oubliais M'' Pilou qui s'est chargé de falsifier un acte de l'état civil, lors du procès de la Flamboyante... Mais, ne tremblez pas ainsi... Avant que Jeanne Raveaud ne comparaisse une seconde fois "devant la cour d'assises, l'homme qui veut vous perdre sera mort...
— Dilson!... firent ensemble Hochecorne et Fricard.
— Oui, Dilson... L'Américain sait que la Flamboyante n'est pas sa fille... Il ne faut pas qu'il parle; il ne parlera pas... Dilson mort, l'héritage nous reviendra... Dans trois jours, Marie-Marguerite, absolument compromise, se verra forcée d'épouser Arthur Fénières...
— Et Jacques?... interrogea le médecin.
— Jacques?... H ne fallait pas le manquer, mon cher docteur... Vous le craignez donc bien celui-là?...
— Un coup decouteau est si vite donné...
— Je veillerai sur vous, maladroit!-...
L'abbé joignit les mains :
— Et Suzanne?...
— Vous y tenez toujours à cette fille?
— Pas du tout...
— Alors, vous rêviez do la Flamboyante dans votre malle ?
— La Flamboyante, vous me l'aviez promise !...
— Mon clior abbé, je tiendrai ma promesse... Quant à Suzanne...
— J'ai peur, soupira le prêtre.
— Kl il y a de quoi avoir peur, mon ami... L'amiral Verlaine est terrible, vous le savez... Hochecorne, du reste, qui a été surpris, flagrante delicto, chez M'"'' Folâtre, ne doit pas non plus être bien rassuré...
Le méde(3in se mordit les lèvres. Puis, tout à coup, désireux de rendre à Gismarck tortures pour tortures :
— Mon cher baron, l'Américain m'a opargaé, parce qu'il ne voulait pas me frapper seul... Le Yankee vous cherche, vous aussi...
— Vous croyez m'effrayer, docteur !... Vousperdez votre temps... Mais la paix se scella bientôt par une poignée de main
— Suis-je toujours digne d'être votre chef! conclut le baron.
— Oh! oui...
— Oui!...
Karl Gismarck mit à la disposition de Fricard l'une de ses voilures qui reconduisit le prêtre rue des Canettes.
Hochecorne se retira.
Dès qu'il fut seul, le baron ferma à double tour les portes de son cabinet.
Minuit sonnait à la grande horloge d'airain du vestibule.
Gismarck s'approcha du buste de la République française et il lit jouerle ressort que l'ex-policier Putois avait découvert un soir.
La trappe du plancher s'ouvrit, et par l'ouverlui-e béante, l'Allemand disparut.