LES ESPIONS DE PARIS
Karl Gismarck descenditun escalier composé d'une vingtaine de marches et il pénétra dans une cave situé au-dessous de son cabinet de travail, il [)rit sur une pierre en saillie de la muraille une lanterne sourde qu'il alluma,
Après avoir marché le long du mur, il fit jouer un ressort semblable à celui du buste de la République française. Une porte s'ouvrit doucement.
Le baron entra dans un vestibule précédant une vaste salle. Un homme allumait des lampes.
— Bonsoir, Meyer-Worms... Encore personne?
— Non, monsieur le baron... Mais nos amis ne sauraient tarder... Gomme cette conversation eut lieu en langue allemande, ainsi que la scène
(jui va suivre, nous ne mettrons pas dans la bouche du banquier escompteur de la rue de Seine faccent habituel au peuple de la Germanie. Gismarck demanda :
— Pelter est à la porte d'entrée ?
— Oui... Petterne laissera passer que les personnee munies de cartes...
— Très bien... En attendant l'assemblée, parlons d'autre chose...
— A vos ordres^ monsieur le baron.
— Worms, j'ai besoin de vous... Demain matin, vous vous rendrez rue de Conslantinople, chez une demoiselle dont le surnom est la Chatte-Eplucheuse... J'ignore son vrai nom...
— Je le connais, moi... La Chatte me doit dix-huit mille francs...
— Comment, vous avez prêté de l'argent à cette lille?... Je vous croyais plus réservé dans vos relations commerciales?
— Oh! j'ai mes garanties... Elle m'a laissé tous ses bijoux en gages...
— Je n'étais pas inquiet, Meyers-AVorms... Maintenant, écoutez mes ordres. Demain matin, à dix heures, vous vous présenterez à l'appartement de la Chatte- Eplucheuse, et vous demanderez à parler à Arthur Fénières...
— Arthur Fénières ?.,.
— Oui... La dame ou sa domestique vous répondra probablement que vous vous trompez ; que le jeune homme n'est pas là; vous insisterez... Il faut que vous parliez à Fénières...
— Parfaitement. Si cette canaille d'Arthur est chez la Chatte, je saurai bien le faire sortir de son trou... Que dois-je lui dire ?
— L'effrayer...
— Je comprends... A cause des faux.
— Oui, à cause des faux.
De temps à autre, des bruits de pas retentissaient dans le salle voisine. Le baron reprit :
— Vous direz à Fénières que vous êtes d'accord avec Pilou pour déposer, ce môme jour, une plainte au parquet de la Seine.
— Et s'il offrait de payer ?
— Ceci est impossible, vous le savez bien... Vous laisserez le jeune homme sous une impression de terreur. Le notaire Pilou fera le reste. Je vous attendrai rue d'Amsterdam, à la brasserie des Familles, en face la gare Saint-Lazare. Voici encore des arrivants. Regardez.
Meyer-V^'^orms entr'ouvrit la porte :
— Ils ne sont encore qu'une vingtaine.
— Alors, attendons... Nous sommes en sijreté ici, n'est-ce pas? Vous avez bien suivi toutes mes indications?
— A la lettre. .. Rien n'est à craindre... Depuis plus de six mois, je viens dans cette maison pour y déposer les nantissements démon petit commerce... Nous serions aussi bien à l'abri, dans les chambres du haut, que dans le sous-sol. Une chose m'inquièle pour vous...
— Quoi donc?
— Le passage bien inutile, à mon sens, que vous avez fait pratiquer de votre hôtel à cette cave?... Vous pouviez venir chez moi par la porte.
— Ne vous tourmentez pas... J'ai mes raisons... »
— Sans doute... Mais le travail ne s'est pas accompli tout seul. Il a fallu des ouvriers.
— Eh bien?
— (^es ouvriers peuvent vous trahir.
— Non, car ils sont retournés en Allemagne.
Des chuchotements s'élevaient, toujours plus nombreux.
— Ces imbéciles, dit Gismarck, bavardent comme des Français. Il est temps. Entrons !
Le baron et Meyer-Worms pénétrèrent dans la salle.
Cinquante personnes étaient là, hommes et fem,mes, dont les costumes attestaient les diverses professions sociales. On y voyait des garçons de café et d'hôtel à longs favoris; — des femmes de chambre en tenue de service , — des jeunes gens du monde; — des employés de bureaux et de magasins; — des horizontales; — des ouvriers charpentiers, menuisiers et maçons; — des interprètes; — des nourrices même; tout un monde étrange, s'observant avec inquiétude.
Les femmes s'étaient assises sur les banquettes adossées aux murs ; les hommes se tenaient debout, adroite et à gauche d'une table recouverte d'un tapis rouge .
Karl Gismarck prit place sur un fauteil et fit asseoir Meyer-Worms à ses côtés.
L'escompteur juif déposa sur la table un sac de monnaie qu'il ouvrit, ru'igeant par piles des pièces d'or et d'argent.
Le baron tenait une liste à la main.
— Le garçon du Grand-Café!
— Présent !
Alors, on vit s'avancer un jeune blond, imberbe, très pâle.
— Votre carte ? demanda Gismarck.
— Voici...
Le baron prit la carte de forme triangulaire et la présenta à un livre à souches placé devant lui.
Les deux morceaux s'adaptèrent parfaitement.
— Que savez- vous ?... Parlez...
Le garçon s'exprima ainsi :
— Le l*^"" du courant, vers dix heures du soir, le préfet de Vienue-et-Oise entra au Grand- Café comme une bombe. — « Donnez-moi Ie7'e/;?/o.<,ordonna-t-il, le Temps et un bock... » Tout en servant mon client, j'observai son attitude. Le préfet me rappela : — « Monsieur le chef du cabinet du ministre de l'intérieur
n'estpas venu ce soir?» — «Non, monsieur le préfet.» — «Viendra-l-il?» — «D'ordinaire, ce monsieur est ici à onze heures, avec deux ou trois de ses amis.» — «C'est bien, j'attendrai... »
Lorsque le chef de cabinet arriva, suivi de deux autres messieurs^, je m'empressai d'informer le préfet.
— Au fait!...
— Le préfet conta que des sujets prussiens occasionnaient des troubles graves dans le département de Vienne-et-Oise... Le chef de cabinet répondit : « Je verrai le ministre demain, après le conseil; nous agirons... »
— C'est tout?
— Oui, monsieur...
— Payez deux cents francs, Meyer-Worms... L'escompteur donna deux cents francs au garçon de café.
— Kreûsser! appela Gismarck.
— Présent!
Celui qui avait répondu à l'appel était un grand gaillard à Ijarbe rouge, exerçant le métier de paveur de bois.
— Kreûsser, j'ai des compliments à vous faire... Votre rapport écrit est très remarquable... L'opinion des ouvriers travaillant sur les voies de Paris ne s'est pas moditiée ?...
— Non, monsieur le baron...
L'ouvrier présenta un manuscrit.
— Voici, dit-il, les conversations que j'ai pu recueillir... Le baron examinait le papier :
— Parfait... Vous avez toujours la conviction que vos camarades sont prêts à l'émeute?
~ Toujours... C'est moi qui, en 1871 , ai travaillé à la Commune...
— Je le sais, mon brave Kreûsser... vous êtes unémeutierde preiTiier~ordre. .. nous comptons beaucoup sur vous... Voici cinq cents francs, mon ami...
— Merci, monsieur le baron...
— Gretchen !...
— C'est moi !...
La jeune femme qui se tenait debout, devant la table, était une horizontale de grande marque.
— Parlez...
— Je reçois beaucoup de monde...
— Nous savons cela. . .
— L'autre nuit, j'ai fait griser le petit Hébrieux, employé au ministère de la Mariiieet des Colonies... 11 m'a avoué que le ministre allait prochainement demander à la Chambre le vote de nouveaux crédits...
L L. ."^ Ji A tk 1 t la > ir SL. i^\ > i L. • . ->
— BieD... MeTer-Worms, dcmnez trois ceots francs à mademoiselle...
— Aona Tabonrin, dite Taiwrein '.
— Voilà!...
Une femme s'était approchée.
— Vous êtes Française, vous ?
— Oui.
— Votre âge ?
— ViDgt-cinq ans
— A tors, ce n'est pâ^ \> '. >-l5 qu'on araît snrocMnmée Anna-Parjure, pendant le àièse, à Versailles, où vous faisÉez les déliées du 15^ bataillon de Poméraaîe?
— Cétâit moi...
— Vous Toyez bien qne tous mentez... Enfin, que saTCz-Tous ?... Votre poïition TOUS met en mesure de nous éclairer... tous fréquentez le Café Anglais. Bi^on. le Helder; tous Toyez le « hi^li-life »?
— Oui, mcMisieur...
— Vous recueillez les conTersations?
— Oui...
— Que pensent les jeunes gras de Paris?
— Ils disent qu'ils soot prêts pour la reTanehe...
— Et TOUS eroTcz ce qu'ils disant?
— Je ne sais pas, moi...
— Vous êtes une sotte... Écoutez mieux, une autre fois...
Anna Tabonrîn se retira, la tf te basse^ ^rès aToir reçu quatre louis, à titre d'encouragement.
— Fortein, brasseur!...
— Schlosser^ maître botti»*"' '
— Haadergr musicieu !...
— KleÎDger, étudiant en médecine !...
— Samuel Sehullz, employé de commœe !...
— Frantz, garçon de cercle!...
— Bensheimer, teneur de liTre~ '....
— Treuttel, professeur dedans "
— Sandoz, inlerprêle!...
— Kâ^e Lagein, femme de chambre !... ATaneez!...
La distribution de l'argent continuait au fur et à mesure des reports Terbanx.
Karl Gismarck et Meyer-Worms parurent enchantés de la séance, pendant que les affiliés se retiraient un par un, 'se rendant tms leurs demeures répétitives.
?76 LES MAFiTYRS DE LA VIE