‹ Les martyres de la vieChapitre 7 sur 83 · RECONNUE · texte numérisé non relu

RECONNUE

Comme établissement d'utilité publique.

L'enfant allait sonner à une porte de service, lorsque deux gardiens de la paix s'avancèrent :

— Circulez ! ajouta le premier.

— Circulez! ajouta le second. C'est fermé, c'est plein; on ne vous ouvrira pas... L'Hospitalité de nuit est ouverte, tous les soirs, de six heures à neuf heures, en hiver, et de sept à neuf, le reste de l'année... Lisez le règlement... Circulez !

Il ne circulait pas assez vite ; les agents bondirent sur lui, et la frayeur de l'autorité lui donna des jambes.

Fargue s'endormit en un chantier, près du cimetière Montmartre. Dans la matinée, il errait, place d'Anvers; là, il épia les gâteaux qu'une bonne lançait à un caniche, et. la servante et le caniche partis, il eut le bonheur d'avaler les restes de l'animaL ;VÏais, il y en avait trop peu, et cela le creusait, au lieu de le garnir. Avenue Trudaine, il faillit être assommé par un chiffonnier, alors qu'il S3 baissait, reniflant une boîte à ordures; de la rue de Dunkerque à la gare du Nord, il exhuma de diverses poubelles deux côtelettes gâtées et un os de gigot, et le repas de ce jeune chien humain dut couler sous l'inondation bienfaisante d'une Wallace.

Son acte de dévouement à l'hôtel Kerden lui semblait tout naturel, et il ne voulait pas implorer une récompense; d'ailleurs, les domestiques rempêche-

raient encore de pénétrer jusqu'aux dames.

Enfin, un peu avant six heures, il se traîna du côté de la rue de Tocqueville.

Des individus guettaient l'ouverture des portes, les uns accroupis, d'autres adossés aux murailles, d'autres en ligne, le visage caché entre leurs doigts trembleurs. La queue s'allongea dans une variété infinie de chapeaux graisseux, de blouses maculées, de redingotes'jaunâtres, de lourds sabots, de chaussures infâmes, de têtes bizarres et douloureuses ; les plus hardis se détachaient de la rangéepour tendre la main et profiter, eux seuls, du vaste spectacle des commuops misères. Il en venait toujours, et comme le libéré attendait, sous la voûte, un numéro d'ordre, il put lire, aux clartés d'une lanterne à gaz, l'inscription suivante:

Faites pour Dieu, bonnes personnes,

A cet hospital vos aumônes,

Pour héberger les créatures

Qui viennent cet hospital quérir

En aidant à le soutenir

Et prierons Dieu que vous soyez mis

Dans le ciel avec vos amis.

Et, en bas :

« Ces vers étaient gravés sur le montant d'un portail du couvent de l'Ordre hospitalier de Saint-Mathurin (depuis Hôtel de Gluny). »

A son tour, Pierre s'approchait d'une cage vitrée. On lui demanda ses nom, prénoms, qualités, et On lui remit une planchettenumérotéequ'il devait suspendre àson lit. Ensuite, un gardien le dirigea vers la salle contiguë au hall d'attente.

En cette salle, pavée de briques et faiblement éclairée, des hommes puisaient de l'eau dans une grande citerne en maçonnerie' blanche ; le long des murs, une vingtaine de misérables se lavaient les pieds, et leurs bacs de bois vidés et de nouveau remplis, grouillaient avec d'autres jambes.

Pour quelques-uns, l'ablution obligatoire était acceptée sans enthousiasme ; pour Fargue , elle fut un délice. Il croyait se coucher tout de suite ; il en avait besoin, mais il dut retourner au hall et attendre neuf heures et demie — l'heure réglementaire du dortoir.

Un employé mit à sa disposition desbrosses, du cirage; il lui indiqua le tableau des offres d'emploi, et l'ex-pensionnaire de M. Vallade écrivit quelques adresses.

Plus de cent hospitalisés, assis ou debout, écoutaient la lecture que leur faisait d'une voix grêle un jeune homme de vingt ans: on eût dit d'une chansonde cigale mourante, scandée par des heurts nombreux d'osselets — le claquement

Je vous défends d'éaouscr M"<" Kcr'lcn.

Liv. 19

*46 LES M'ARyTYRS DE LA VIE

dtes mâchoires auxquels on avait distribué des moiceaux de pain. Fargue n'entendait presque rien, mais il dévorait sa croûte avec une ardeur effroyable, et ses dents trop hâtives lui mordiiient La langue, les lèvres, les doigts.

A droite, deux ébénistes se contaient l'histoire éternelle des maladies, du chômage et de la tnort;à gauche, un monsieur en gibus et dont la redingote boutonnée dissimulait 1^ absence du linge, portait sous Le bras une serviette d/avocat; plus loin, des groupes de vagabonds, la tourbe des mendiants professionnels, et, çà et là, un cocher, un acteur, un saltimbanque, un mitron un écrivain, un peintre, un danseur, qui, tous, humiliés, baissaient les yeux; enfin, lâ-bas. un vieillard tenait entre ses genoux deux grands bâtons surmontés de lanternes.

Ea porte s'ouvrit, et les regards se tournèrent vers le capitaine Biirillat, Le gérant de rétablissement.

Droit et sVelte, lies moustaches grises GOsmétiqu«es,.ii s>"effia<jait pour livrer passage à dteux visiteurs.

— Eh bien, mon cher Nabot, fit l'un des messieurs, je ne suis pas fâché de vous avoir amené iciu ¥ous me direz tout à l'heure des nouvelles de ma méthode d'investigation.

— Elle ne vaut pas la miemie, Eia Palme !

— C'est ce qui vous trompe. Nabot!

Un coup de cloche arrêta, leurs parples.

Sur Tordre du capitaine, un surveillant donna lecture du règlement dé la maison. Article premier : < L'œuvre de rilospitalité offre un abri gratuit et temporaire pour la nuit aux personnes errantes — et cela, sans distinction d'âge, de natfonalité et de religion. Elle soulage dans la mesure du possible leurs besoins les plus urgents, à la condition qu'elles observent les mesures prescrites. »

A la fm du seizième et dernier paragraphe, la prière eut lieu en commun — et tandis que les malheuiPeux, avant de monter aux litées, défilaient dans une salle voisine pour y recevoir des chemises de nuit, les philosophes discutèrent l'article 11 qui impose l'hommage catholique et au moins la tolérance du culte.

L'académicien spiritualiste, toujours gras, blond et rose, le député de l'Extrême-gauche, toujours maigre, noir et velu, se jetaient à la face des citations grecques, latines et modernes, en gravissant l'escalier.

Mais, là-haut, ce fut bien autre chose. La grande salle destinée aux hommes de plus de cin([uantc ans, arracha des blasphèmes à Fructidor Nabot, parce qu'elle était placée sous l'invocation de saint Jean; Soslhène La Palme envoyait des œillades aux pancartes ornées de noms d'amis — les donateurs, — et le député fulminait contre les aumônes indiscrètes.

On avait baissé le gaz, afin d'épargner aux dormeurs l'iiumiliation d'exhiber les uns devant les autres, leurs immondes guenilles ;mais l'acadciTiicion voulait se rendre compte des faits et gestes de la misère ; il était du comité de rG:^uvre ; il ne travaillait pas à demi, lui, et le gérant se vit obligé d'illuminer les dortoirs.

Nabot arpentait les chambres, maudissant l'air vicié, les couchettes trop petites, les matelas trop minces; il souhaitait l'écroulement de l'asile pour y édifier le temple de son cœur, avec des drapeaux tricolores et une statue de la République en bonnet phrygien. La Palme roucoulait: «Utopie... utopie» , et, joyeux, épanoui, il interrogeait les hommes, les faisait sursauter au milieu des songes, gâtait leur nuit de miséricorde.

Quelques-uns murmuraient de douces réponses; d'autres, moins aimables ou plus fatigues, lançaient des ; « 'J'ai sommeil, monsieur! — Je ne vous] demande rien! — Yous m'ennuyez! — A-t-on jamais vu! — Je ne vous connais pas! — Allez-vous-en ! — De quel droit me question nez- vous? — Fichez-moi la paix! »

Bientôt vibrèrent des épithètes très malsonnantes.

— Laissez-les dormir ! vociféra le député. Et il réveilla tout le monde.

— Parfait! Parfait! Parfait! s'écriait l'académicien... J'y dormirais, moi !... Un mot de plus, et je me couche !

L'autre grondait :

— Ce n'est pas ça!... Non, ce n'est pas ça!... Rien de ça!... Ahuri, le capitaine Baril lat leur ouvrait les portes.

De la salle Benoît-Labre (adultes) ils entrèrent dans les chambres des petite garçons où La Palme établit la moyenne des âges.

— La statistique !... Oh! la statistique !

Puis, riant de la mauvaise humeur de l'adversaire, il aborda le thème des généralités :

— Capitaine, nous avons plus du monde l'hiver qu a la belle saison, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, un tiers en plus.

— Y a-t-il des disputes ?

— Presque jamais... Des gros mois, bêlas!

— Les Français forment la majorité ?

— Évidemment... Ainsi, du l^'" janvier au 31 décembre, l'Œuvre a abrité (hommes et femmes) quatre-vingt-deux mille quatre cent sept pensionnaires, dont soixante-dou/.e mille quatre cent soixante-treize Français.

— Et combien d Égyptiens?

— Je lie saurais le dire en ce momcut, mais si vous désirez l'état récapitulatif...

— Si je le désire !

Au magasin d'habillement, les chapeaux, les casquettes et les souliers s'étageaienten des cases, et une montagne de faux-cols eut l'honneur d'inspirer ce joli mot à La Palme :

— C'est très pittoresque !

Un carnet à la main, il rôdait autour de la montagne, essayait de la mesurer de l'œil :

— Voyons, combien de faux-cols?

Et les deux philosophes, aussi grotesques et inutiles l'un que l'autre, celui-ci avec le besoin de tout applaudir, celui-là avec la manie de tout bouleverser, oublièrent, en de belles discussions, la seule excuse du voyage nocturne au pays du malheur — l'otTrande.

Le lendemain, à six heures, Pierre Fargue, "chaussé de nouveaux souliers, coiffé, d'un chapeau presque neuf, agrémenté d'un merveilleux faux-col, mais encore vctu de la rapine en morceaux d'Auguste Goussard, quitta rétablissement de la rue de ïocqueville.

Dehors, tout était sombre, [indécis et flottant. Paris dormait au milieu du brouillard rougi, de loin en loin, par les lumières du gaz, et le ciel hivernal annonçait l'une de ces journées d'angoisse où les lignes et les couleurs manquent d'exactitude, les idées de précision et d'harmonie, où l'on éprouve du vague à l'âme et comme un abandon de soi-même, peut-être le désir de ne pas vivre ce jour-là.

Il se fi tune débandade des loques ambulantes, et l'ex-lOO reconnut le vieillard aux lanternes, suivi d'une brunette qui venait de l'asile des femmes.

Ces créatures s'éloignèrent lamentablement. Les jambes de l'homme vacillaient dans un mauvais pantalon de soldat; le visage anguleux, sous un large feutre, s'allongeait d'une barbe grisâtre de bouc, et le corps maigre, drapé dans une limousine, tressautait comme s'il allait défaillir.

Epuisée, toute livide, le regard morne, la tète et les épaules couvertes d'un fichu noir, — vieillie avant d'être grandie — la petite prit l'un des butons et un loustic observa :

— Ils sont rigolos!

Mais la fillette s'arc-boulait pour soutenir le vieillard.

— Monsieur, intervint Pierre, voulez- vous que je vous aide ?... Appuyezvous sur moi..,

— Non, merci... La crise est passée... Qui es-tu? Je t'ai vu hier soir à 'asile.

— Oui, monsieur... Je m'appelle Pierre Fargue... Je cherche de l'ouvrage.

— Et tu n'en trouves pas.

— J'ai des adresses de l'Hospitalité.

— La bonne blague!... Demande à ma pauvre Sop'iic...

LES MAfnvrsS DE LA VIE 14a

Tous trois iriarchaient ensemble, le grand au milieu, avec dans chacune de ses mains les hampes des lanternes mortes.

Sophie balbutia le récit de nombreuses tristesses ; elle ne dit point quelle se nommait Goussard, ni qu'elle était la fille de Léontine et la sœur d'Auguste, l'ancien modèle de l'atelier Kerden, la voleuse forcée par une mère barbare; mais, l'écoutant, Pierre crut ouïr les infortunes d'un autre lui-même, d'une errante plus fragile et malheureuse

Elle avait cherché de l'ouvrage chez des artistes, des industriels et des bourgeois ; elle en avait cherché pendant des années, jusqu'à l'heure des dégoûts et des ignominies, jusqu'à l'heure sacrilège d'une innocence violentée et perdue. Ilélas! que de tourments, que de hontes, que de larmes !

Pauvre petite! Elle se revoyait, esclave d'un misérable ! Elle se revoyait insultée, frappée, obligée à nourrir l'homme de ses amours ! Elle se revoyait étendue, râlante, sur le carreau d'une chambre^ avec au-dessus d'elle l'homme prêt à l'écraser du talon.

L'histoire du vieux, pour être plus lointaine, ne différait guère de celle des enfants martyrs, au point de vue de la malechance , elle s'en écartait en raison de l'origine.

Eux, les petits, ils portaient la croix de notre ordre social ; lui, l'ancien, demeurait la victime de l'art.

On le nommait Habanoux, et de ses prénoms, tout bonnement Marc-Aurèle, ainsi qu'il est parfois d'usage de baptiser, en les illustrant, les riverains de la Méditerranée.

Fils d'un épicier de Marseille, Habanoux vint à Paris. Il se disait compositeur de musique; il le fut à ses dépens, commandita des théâtres — et, la ruine venue et la gloire éclipsée, ne recueillit que les ingratitudes habituelles des parasites encenseurs.

Pauvre, on le traitait de fou ; il en perdit la tête ; et au sortir d'une maison d'aliénés courut le cachet du piano.

Malade et vieux, il piquait sur les places populaires ses deux bâtons, allumait les lanternes, et jouait du violon, tantôt comme un innocent, tantôt comme un virtuose de génie.

L'hiver dernier, Sophie, mêlée aux groupes du boulevard Piocbechouart, pleurait à la musique; elle intéressa Marc-Aurèle, et celui-ci la voyant en haillons, lui accorda une hospitalité respectueuse.

Ils vécurent, heureux; elle chantait; puis de dégringolade en dégringolade, Habanoux vendit les meubles de la chambre, engagea l'instrument, et sous l'effort du surmenage quotidien, les voix se brisèrent.

Jadis enthousiastes, les auditeurs riaient de ces organes impuissants, et il fallut mendier le jour, et dormir la nuit à l'asile.

laO LES MARTYRS DE LA VIE

— Mon Duiivre Fargue, dit llabaiioiix, tu as l"aii'il"un brave garçon... Astu (lo la voix?

— Plaît-il, monsieur?

— - Sais- tu chanter?

— Je n'ai jamais chanté,

— Diable!... Pas même « Au clair de la Inné » ?

— Non, monsieur... Ah ! si, mais c'est loin... Papa me parlait d'un nommé Pierrot...

— Et de la mère Iilichel?

— Oui, je crois,.. Mais, c'est loin, bien loin... Je ne saurais plus...

— Je t'apprendrai, moi... Tu chanteras avec Sophie qui va guérir... Nous récolterons des sous, et j'aurai l'honneur de dégager la Canebière au Montde-Piété... La Canebière, c'est mon violon... Tu chanteras, hein?

— J'aimerais mieux travailler.

— Chanter, c'est travailler, jeune Fargue! c'est même le labeur auguste!... Enfin, tu es libre ; tu peux encore coucher cette nuit el demain à l'Œuvre, mais" après la troisième consécutive, on ne t'ouvrira plus, car un intervalle de deux mois est exigé entre chaque séjour.*.. Voilà la charité humaine!... Alors, si tu ne trouves pas d'ouvrage, viens au Café de l'Espérance, bouhevard Ornano, ce soir ou demain... On te dira où nous sommes... N'oublie pas... TIabanoux... Marc-Aurèle... Le nom est connu; il est célèbre, illustre, et tu n'as pas besoin de le faire précéder du ridicule et bourgeois vocable de « monsieur »... Attends, j'ai encore six sols... Partageons...

— Non... je vous remercie.

— Je l'exige.

Sophie conclut, gracieuse :

— Prenez, mon petit monsieur, cela vous aidera et nous portera bonheur! 11 accepta, et avant de se séparer, tous trois s'embrassèrent.

Une voiture attendait les Monteil devant la maison de la rue Cambacérès oii le père et le fils étaient venus s'installer lorsfjue Gilbert, en désespoir de cause, lassé de l'inutilité de ses rapports administratifs pour les i-él'ormes urgentes, donna sa démission de médecin adjoint de la Petite-Roquette.

Le jeune docteur, aujourd'hui médecin de l'hôpital Saint-Antoine, vice-président de la Société d'Électrothérapie, membre de la Société de thérapeutique, membre honoraire de « American électro-therapoutic Association » — ce véritable savant luttait tout de même avec l'ancien directeur, M. Octave Rey, contre l'établissement des Jeunes-Détenus.

Triompheraient-ils? Verrail-on enfin s'écrouler la Bastille des petits aban-

donaés, le temple des « biftoiis » corrupteurs, rinfâme cellule dont le beau La Palme glorifiait acadc^miquement les mystères...?

En habit noir, cravatés de blanc, les Monteil prirent place dans la voiture qui devait les mener au bal chez M. Mercier-Lacombe, avenue des Champs-Elysées.

M. Barthélémy disait, heureux de la joie de son fils :

— Tu ne vieillis pas, et moi je rajeunis!

Il aimait, le brave homme, à jouer sur les mots, et son ignorance de médocin campagnard avait été vaincue par l'usage personnel des méthoJos nouvelles :

— Les bains électriques, voilà le seul remède à la goutte !.. Eh bien ! (lilberl, et ton livre ?

— Je travaille, père.

— Parle-moi de ce magnifique ouvrage.

— A quoi bon t'ennuyer !

— Je tiens à savoir, moi.

— Le titre ; Electro-biologie. La synthèse : Influence de l'électricité sur les êtres organisés. Je cherche à démontrer ([ue l'électricité contenue naturellement dans l'atmosphère est aussi indispensable à la vie que l'oxygène, la lumière et la chaleur.

— C'est admirable ?

— Oublions la science...

— Oublions-la. et vivent les amours!... Gilbert, tuseras heureux... C'est égal, il n'y a pas de justice, et quand je pense que ta boutonnière est encore vierge...

— Q-ue m'importe'!

— Moi. ça m'irrite ! Après le rapport de M. Hérard, à l'Académie, sur ton dernier mémoire, le ministre de l'Instruction publique aurait dû te décorer ; mais si les bains électriques le séduisent, tes études relatives à l'hygiène des prisons l'épouvantent...

— - Je me passe très bien de la croix, et je n'entends pas la payer de complaisances inavouables... Le système de la Petite-Roquette est une monstruosité : je l'ai dit et je le redirai !

Ou arrivait à l'hôtel des Mercier-Lacombe.

Les Monteil gravirent l'escalier de marbre blanc, peuplé d'arbustes et d'œuvres d'art, et ilsentrèrent dans les salons illuminés etfleuris.

Déjà, les habits noirs ou rouges et les toilettes claires et joyeuses allaient et venaient, sous l'incendie des lustres; çà et là, des gentilshommes de haute lignée se mêlaient aux notables commerçants, aux sénateurs et députés de toutes les opinions, aux officiers, aux diplomates, aux artistes, et l'élu d'Angoulème, le grand marchand d'cau-de-vie, s'enorgueillissait de son éclectisme. mondain.

Eblouissante de jeunesse et de beauté, Marie-Thérèse, en robe de l'aille rose, les c])aules nues, sa chevelure d'or arrangée à la grecque, sans un bijou, toute

simple, toute pleine d'amour, aidait M"" Mercier-Lacombe et la douce Yvonne à faire les honneurs de l'hôlol, pendant que Gilbert, son mari de demain, lui en\ oyait un sourire d'espérance.

— Bonsoir, Nabot, dit La Palme, avez-vous des nouvelles?

— De qui !

— Parbleu, la belle question! mais de celle qui fait l'objet de vos préoccupations les plus tendres.

— Malade... malade.

— Vous voulez rire... Hier, je l'ai trouvée plus solide et plus imposante que jamais.

— Elle tousse beaucoup.

— Comment, elle tousse? interrogea l'académicien, estomaqué... De qui croyez-vous donc que je veuille parler ?

— Mais de ma femme, de M"' Nabot.

— Mais non. de la Petite-Roquette ! Le député se mit à grogner :

— Votre plaisanterie, mon bon, est d'un goût plus que douteux, et vous feriez mieux d'achever le Dictionnaire !

Un orchestre caché derrière un massif de verdure attaquait brillamment une valse, et sur une parole de M'"^ Mercier-Lacombe, Gilbert s'avança pour offrir la main à Marie-Thérèse.

— Excusez-moi, je ne danse pas,murmura-t-i],et je dois restreindre l'invitation à une promenade.

— Ne vous désolez pas, répondit-elle aimablement. ..nous circulerons... c'est la mode.

Ils suivaient les groupes enlacés, lui ému de la sentir vibrante, elle fière de marcher au bras d'un tel homme; et les tourbillons de dentelles, les satins et les velours, les chamarrures des uniformes, les colliers, les bracelets, les aigrettes de pierreries — toute la gamme animée des couleurs semblait étinceler pour eux.

Comme ils ralentissaient leurs pas, un habit rouge, un grand monsieur aux moustaches blondes, la tête haute et le regard plein d'éclairs, toucha de sa main gantée l'épaule du jeune docteur et lui dit à voix basse, d'une voix où grondait le sifflement d'un fauve :

— Je vous défends d'épouser M"' Kcrden !

Gilbert, dans la stupéfaction que lui causait une pareille audace, resta immobile une seconde, et l'habit rouge eut le temps de se perdre au milieu des valseurs.

Marie-Thérèse, les lèvres tremblantes, avec sur les joues des blancheurs de morte, implorait son fiancé d'éviter un scandale.

11 demanda :

LES MAIHYM- DK [,A VIE

Et murmurait, penchée sur la couctie : « je vous sauverai, mon amonr...^»

f54 LES MARTYRS DE LA VIE

— Vous connaissez cet homme?

— Non, Gilbeit, je ne le connais pas.

— Vous ne l'aviez, jamais vu?

— Je ne sais pas mentir... Déjà, avant ce soir, trois foi^ il m'e.st apparu...

— Où donc?

— La première fois, chez une malheureuse, à Boulogne-sur-Seine... la seconde et la troisième, devant le château de Montalbœuf... Il n'avait point alors les mêmes allures...

Le docteur Monteil fit asseoir M"« de Kerden et se dirigea vers le député de la Charente.

— Pouvez-vous me dire le nom d'un monsieur blond en habit rouge qui vient de sortir par la galerie?

— C'est le comte Ludovic de Montalbœuf, le fils de l'ancien propriétaire de aotre chàleau, en Angoumois.

— Et où demeure -t-il?

— Ma foi, je l'ignore... mais voici justement deux de ses amis qui me l'ont présenté à mon cercle... Eh! qu'avez vous, Gilbert?... Vous êtes bien pàlel...

Deu.x membres du Cosmopoli taiïi-club s'arrêtèrent devalit le geste amical de M. Mercier-Lacombe. C'étaient le baron Alexandre Saint-Hélier, une barbe grise, et M. Emilien de Vanves, un brun jeune homme, avocat à la Cour d'appel, l'un et l'autre très honorablement répandus dans le monde de l'aristocratie et du sport.

Interrogés, ils dirent que leur ami le comte de Montalbœuf habitait rue Royale, numéro quinze, et cette indication opportune sembla entre eux réglée d'avance.

On dansait une farandole. x\ux sons de l'orchestre roumain, la chaîne des hommes et des femmes s'allongeait, marquant le pas, déployant d'up salon à Vautre ses anneaux bariolés et vivants.

M"' Kerden obéissait, agitée, inquiète, à l'élan des danseurs, et la farandole éparpillée, elle marcha droit à tante Yvonne :

— Gilbert?... Oii est Gilbert?... j'ai peur!...

Le lendemain matin de ce jour, à onze heures, le comte Ludovic de Montalbœuf qui sortait de son bain habituel et avait revêtu un saul-de~lit des plus élégants, livrait chevelure et visage au peigne et au rasoir distingués de Simon, le valet de chambre.

Il était là, nonchalamment assis en un large fauteuil du cabinet de toilette, et ses beaux yeux montaient plus haut que la glace de Venise pour chercher une figure absente et adorée.

Auprès de lui, à portée de sa main, le domestique roula un guéridon d'ébène

oii 1(! j^ciitilhomme prit de U-mps à autre uji joui iial dont il parcourait les échos^ les articles, les faits divers et les gazettes théâtrales, mais sans enthousiasme.

Lne lecture l'intéressa davantage, le dernier numéro de VEscrime française. dette revue, très originale et très curieuse, sous la direction d'un homme de lettres, roi de l'épée. M. l<]mile André, venait de publier la statistique décennale des duels, à Paris et en France, les noms des adversaires, les résultats des rencontres, et Ludovic eut le plaisir et l'orgueil de se voir cité quatre fois pendant la dernière année, et toujours au tableau des vainqueurs.

— Simon, dit-il, vous mettrez trois couverts... M. le baron Saint-Hélier et M. de Vanves déjeunent avec moi.

— liicii, monsieur le comte.

— Poléma est-il aihi aux écuries?

— Oui, monsieur le comte.

— Vous me l'enverrez dès qu'il sera rentré.

Simon donna un léger coup de fer aux blondes mouptnrbes du maître, et celui-ci marcha vers la chambre à coucher.

Ici, comme dans le cabinet de toilette, la salle à manger, la bibliothèque et le fumoir, on observait le bon goût et le luxe aimable et discret que l'on ne rencontre que chez les grands seigneurs. Des tableaux de maîtres pendus aux murailles, d'autres, sur des chevalets, représentaient des paysages et des chevaux de courses; un lit de milieu, drapé à l'italienne, en un fouillis de soie bleue, un tapis d'Alep à haute lisse, un bahut incrusté de vieil argent, les poufs, une chaise longue, moelleuse et profonde, des glaces sévèrement encadrées — toute la garçonnière, avec ses marbres et ses bron/.es, ses bibelots des lointains voyages, aurait pu ravir une courtisane et même une princesse, grâce à l'harmonie des formes et des couleurs.

Mais, hélas ! ce buen-retiro demeurait fermé aux belles, et le gentilhomme endormi en un rêve d'amour — et ne voulant pas souiller le rêve — étonnait les visiteurs, les domestiques et les coïKMerges par l'exemple de ses vertus.

Toute autre que M"" Kerden devait hésiter à reconnaître dans l'habil rouge le pensionnaire de la Goussard, qui, pour elle, fit un pont volant, au milieu des eaux du chemin, et le voyageur (|ui radmiiiiit, tèlc nue et debout, près du château ancestral ; mais .Marie-Thérèse — on le sait — avait eu à se défendre de pensées obsédantes et à briser l'image de l'hoinme blond, inconscu-mment venue sous les doigts de l'artiste.

Si le monsieur ne portait plus la barbe du vagabond, si le teint semblait un peu liàlé, si la démarche était plus noble, si la voix n'avait jamais résonné que la nuit dernière, et combien effrayante! aux oreilles de Marie-Thérèse, les yeux du « marquis » gardaient leurs llammes bleues, terribles ou douces, inoubliables.

En costume du matin, pantalon jaune à cordelière soyeuse et veston de

HiG LF,S MAIiTYRS DE LA VIE

peluche noire à brandebourgs — une merveille de llaiss — avec la chemise de soie et des babouches orientales, M. de iMontalbœuf arpentait sa garçonnière et grillait des cigarettes.

Il évoqua des souvenirs, des heures de lutte et de tristesse.

Dès son arrivée à Paris, au retour du voyage en Angoumois, il cherchait une occupation, vivant des quelques mille francs qui lui restaient de la somme gagnée à la table verte de Montalbœuf ; mais la boue dont il émergeait, son ignorance du monde, la crainte d'être démasqué, une native fierté lui barrèrent ia route. Entre ses démarches inutiles, l'amour de Marie-Thérèse Fexaltait ; le jour, la nuit, il errait sous les fenêtres de l'hôtel Kerden; puis, épouvanté de sa déchéance et de la misère galopante, il résolut de partir.

A New- York, à Chicago, puis dans le Far-West, durant trois années, il fut an nouvel homme en un monde nouveau.

Intelligent, actif, honnête, il acceptait les grosses besognes et les belles aventures. Là-bas, point d'humiliation. Il vendit du pétrole et du porc salé; il courut la Prairie, et riche enfin, négociant estimable, comme il pouvait être ieureux, le souvenir immortel de M"'' Kerden le ramena en France.

Quelle joie ! quelle ivresse ! La bien-aimée se trouvait toujours vierge et libre! Devant la femme d'un autre, en présence d'une épouse et d^une mère, Ludovic se serait arrêté : il avait assez souffert pour souffrir encore et la respecter. Mais non! Elle attendait, et puisque les scrupules bourgeois d'un rival laissaient à l'amoureux des espérances, le gentilhomme marcherait au triomphe.

Eh bien! malgré son furieux amour, toute une année, lui, si brave, il eut peur : M"'= Kerden le reconnaîtrait, il le sentait. Elle ne voudrait pas de l'hôte des Goussard, ni du blason de l'ex-détenu, et les dollars du marchand de porcs exotiques ne la tenteraient pas.

A l'annonce du mariage, les incertitudes tombèrent, les frayeurs s'évanouirent, et il frappa le grand coup de l'intimidation.

— Une carte-télégramme pour massa, dit en entrant Victor Poléma, le petit groom^ recruté par Ludovic au cercle de la rue Castiglione.

Le nègre avait présenté le papier bleu et il se tenait droit et correct, en livrée bleue, chaussé de bottes à revers, le chapeau à la main.

— C'est bien, fit le gentilhomme. Reste à l'antichambre. Demeuré seul, il lut :

« A Monsiem^ le comte Ludovic de Montalbœuf.

« Monsieur, « Ilier, vous vous êtes permis de me donner un ordre. Je nai aucun ordre à

recevoir de vous, et votre initiative en pareille matière, alors surtout qu'une jeune iiUe du monde était à mon bras, est le fait d'un goujat.

« Vous allez me dire le lieu, le jour et l'heure où je pourrai vous demander des explications, et au besoin vous souflleter publiquement. « Je vous salue.

« Gilbert Monteil.

« 7, rue Cambacérès. »

M. de Montalbœuf écrivit :

« Monsieur.

« Un dernier conseil. La rixe tournerait, je crois, à votre désavantage : ne la cherchez pas.

« D'ailleurs, l'insolence de votre lettre rend inutile toute explication entre nous.

« Veuillez mettre deux de vos amis en rapport avec M. le baron Alexandre Saint- Hélier et M. Emilien de Vanves, qui sont chargés de mes intérêts.

« Salut.

« Montalbœuf. »

Il signait sa lettre au moment oii Poléma, ex-pensionnaire de la Petite- Roquette et des Maisons-Blanches^ introduisit MM. Saint-Hélier et de Vanves.

— Bonjour, mes amis, leur dit le gentilhomme. Tout va bien. Voici le billet du docteur et la réponse de votre client.

Tous deux approuvèrent et se rendirent aussitôt chez le docteur Monteil.

Quand ils eurent annoncé à Ludovic que le fiancé de Marie-Thérèse les infor nierait ce jour môme du choix de ses témoins, on se mit à table, et l'amphitryon égaya les hôtes de sa verve extraordinaire.

— Vous avez le duel gai ! sourit le baron, en levant sa coupe de Champagne. Emilien de Vanves, un ancien condisciple de Montalbœuf au collège de Juilly,

hasarda quelques phrases amicales. Sans doute, Ludovic était un escrimeur de j)remière force, mais le sort des armes est toujours bizarre, et lui ne voyait guère l'utilité d'imposer l'épée, si le pistolet n'amenait pas de résultats.

— Entre nous, tu as cherché la querelle?

— Mais oui, et je vous remercie d'avoir attendu pour indiquer mou adresse. Je n'ai pas eu l'air de fuir. Le docteur Monteil m'a traité de goujat, et je veux un duel sérieux, un duel à mort !

Le baron Alexandre tenait à éclaircir la situation :

— Quel est l'offensé?

— Moi.

— Cela dépend de \otre injure. Le mol « goujat » est une réponse à quelque chose.

— Naturellement.

— M. Monteil déclare : « Le comte de Montalbœuf s'est permis de me donner un ordre... » Pouvons-nous savoir la nature de cet ordre ?

— Est-ce indispensable?

— Non, s'il s'agit d'une question de famille; mais dans le cas contraire et le plus souvent, oui. Les témoins ont le devoir de se renseigner auprès de leui client, afin de régler le duel, selon la gravité de l'insulte.

Un mensonge répugnait aux allures loyales du comte :

— Voilà, j'ai dit au docteur Monteil : « Je vous défends d'épouser M"* Kerden! »

— Et pourquoi?

— Parce que je l'aime !

Saint- Ilélier et de Vanves se regardèrent, stupéfaits, et le baron observa :

— M^'"^ Kerden vous a-t-elle autorisé à... l'aimer?

— Vous devenez curieux, mon cher!... Il y a en vous du juge d'instruction. Me faudra-t-il demander un autre témoin?

Alors, Emilien de Vanves, que Ludovic avait assisté en duel, batailla pour l'ami de collège. L'amour excusait les audaces, les folies. Deux hommes aimaient la même femme; tous deux ils étaient dignes d'elle, et rien ne s'opposait à la résurrection des temps héroïques.

La cause gagnée, on parla horizontales, théâtre, chevaux. Emilien et Alexandre raillaient agréablement l'abstinence amoureuse du comte; le jeune de Vanves célébra sa nouvelle maîtresse, la Dada, une étoile du Moulin-Rouge.

— Nous irons la voir danser, Montalbœuf !

Dans la journée, les amis de Gilbert et ceux de Ludovic arrêtèrent les conditions du duel — et, le lendemain, les lutteurs « pour lus beaux yeux » mirent l'épée au poing, derrière les tribunes de Longchamp.

A la troisième reprise, le docteur Monteil chancela, en portant la main à son cœur; Ludovic s'imagina l'avoir tué, il en ressentit d'abord une allégresse, puis une incompréhensible angoisse.

Le soir, M. et M"'^ Mercicr-Lacombe, M. La Palme et M. Nabot vinrent prendre dos nouvelles du blessé, que ses illustres maîtres, les professeurs Pascal et Aubertot, de l'Académie de médecine, le chirurgien Delmas et de nombreux collègues entouraient et veillaient.

Entre M. Barthélémy et tanic Yvonne, M"^ de Kerden passa la nuit auprès de Gilbert ; elle revoyait l'homme blond — mais non pas avec les yeux de l'artiste — et murmurait, penchée sur la couche :

— Je VOUS sauverai, mon amour...

Et plus bas, le regard élincelant, toute allumée de haine ;

— S'il meurt, ali ! je sais bien ce que je ferai moi 1

Le troisième jour. Pierre ne renia pas .Té>ius, comme le fit son grand patron, il y a dix-huit siècles, mais bien après le chant du coq, l'abandonné vint trouver le grand musicien et la petite Goussard, dans une mansarde, rue du Mont-Ccnis, On lui avait indiqué la nouvelle adresse de M. Habanoux, au Café de l Espérance, boulevard Ornano, et le malheureux, que la Jaim tenaillait, eut à peine l'énergie de frapper à la porte.

— Entre, lui dit noblement Marc- Aurèle... Salut à ta misère !.,. Que notre seigneur Dieu fasse la multiplication des pains et change l'eau en vin, ainsi que jadis aux noces de Gana, en Galilée !

Mais, sans attendre le miracle, il invitait le petit à s'asseoir, et aux lueurs des deux lanternes professionnelles, Fargae mangea le pain et but l'eau pas trop claire des chanteurs ambulants.

— Nous ne sommes pas encore des nababs, continua le vieillard... II nous a fallu dégager mon violon et payer d'avance deux jours de notre logement, mais ça va marcher, n'est-ce pas, Sophie ?

— Oui, monsieur Marc-Aurèle.

La pièce de ce cinquième était si étroite et si basse de plafond que les bras étalés dllabanoux en touchaient les deux murs et que sa tète se heurtait au sommet. Par la fenêtre à tabatière, lèvent grondait, ballottant le rideau en calicot d'un lit de fer ; trois chaises évenlrées, une table et une paillasse complétaient le mobilier de la mansarde, Ilabanoux observa *

— Ça vaut toujours '"^.ieux que l'Hospitalité de nuit... On est chez soiau moins. Yoici l'heure du repos oii les anges me visitent... Déshabille-toi, ma Sophie, et chastement. ..Tire le rideau... Pierre, tu dormiras sur la paillasse.

. — Et vous, monsieur? interrogeait Fargue.

— Oh! moi, je vais travailler.

Dès que les petits furent couchés, Ilabaaoux se mit à écrire des notes de musique, et inconscicinniont il prit son violon.

Sous ses doigts, l'archet glissait en un murmure d'une infinie douceur.

— Gomme il joue bien ! dit tout bas le libéré à sa sœur de misère.

— Chut!...

Marc-Aurèle s'arrêta, parlant haut :

— Beethoven, Weber, Gluck, Mozart, Berlioz, Wagner, tout ça c'est de la blague !... Ce sont des drôles!

11 vit ctinceler les yeux de Pierre,

— Tu ne dors pas, loi ?

— Non, monsieur... J'écoutais le violon... C'était beau ?

— Que veux-tu ?... J'ai un peu de génie.,. Dormez, enfants! Dormez!... Le sommeil est la meilleure invention de la nature pour les innocents comme vous et pour les brutes, comme tant d'autres... Les rares élus, moi, par exemple, ne devraient jamais dormir... Pour nous, artistes, le sommeil, c'est la mort!.

Debout, Marc-Aurèle jouait toujours. Une extase envahissait le jeune auditeur, et dans Touragan d'harmonie, la tête du vieillard lui semblait dépasser le plafond et rayonner sous un ciel bleu constellé d'étoiles. »

Aux yeux éblouis et aux oreilles charmées de l'enfant, tout vibra, chanta avec le violon du maître ; la paillasse devint un lit de seigneur, la mansarde, un palais, jusqu'à l'aube naissante où le musicien se mit à genoux.

— 0 Cimarosa!... bégaya-t-il, tu es le roi des rois!... Je t'aime!... Je t'adore ! . . . Non ! . . . Non ! ... A bas Cimarosa ! . . . Vive le Marseillais ! . . . Ilabanoux seul est grand!...

Il se cogna au plafond, et le choc le précipita vers les réalités douloureuses.

— Vieux Marseillais, tais-toi !... La Canebière, tues un âne!...

Dans la journée du lendemain, Ilabanoux donna une leçon de musique à son nouvel élève, et le soir même, les trois amis essayèrent de chanter sur le boulevard Rochechouart ; mais la pluie ayant fait manquer la recette, Marc-Aurèle et les abandonnés eurent la visite du propriétaire. Celui-ci, Théodore Courgnolle, un petit homme à la barbe jaunâtre, les menaça d'une expulsion immédiate, s'ils ne réglaient pas la chambre.

Habanoux l'accueillit avec amabilité :

— Je sais ce que vous voulez... Allons, vous êtes ténor, et vous désirez un engagement...

— Est-ce que vous vous moquez de moi? dit Courgnolle.

— Le père est quelquefois... malade, balbutia la petite à l'oreille du visiteur. Monsieur Théodore, accordez-nous un jour?

— Oui, pour tes beaux yeux!

Il la touchait; elle se débattit, et Pierre avança, prêt à la défendre.

Eh bien, oui, c'est moi! déclara le comte en se croisant les bras.

Lni. 21

— A demain, grogna Théodore, en séloigniuit. Soyez exacts!

Pendant une dizaine de jours, les recettes abondèrent, et de nouveau, la folie intermittente du vieillard paralysa la bonne volonté des élèves.

. Or, un soir que l'étude d'une chanson avait retenu les virtuoses chez eux plus tard que de coutume, ils se surmenèrent, en installant les piquets et en tendant les cordes autour de l'espace habituel de leurs opérations, boulevard Rocheclîouart.

— Patron, vous êtes fatigue, murmura Farguc... Reposez- vous... Sophie et ûioi, nous chanterons...

Et il alluma les lanternes.

Le vieux Marseillais souriait :

— Je la connais !... Tu veux m'em pêcher d'obtenir le prix du Conservatoire! Voici le Jury !... Bonjour, monsieur x\mbroise Thomas !...

Entouré d'un cercle de curieux où se voyaient parmi des blouses et des redingotes, les tabliers blancs et bleus des servantes à côté de pantalons rouges de nos soldats — dans Fillusion du drapeau tricolore, Marc-Aurèle haranguait le peuple :

— Mesdames et messieurs, nous sommes des artistes, et vous allez applaudir un chef-d'œuvre de Gimarosa... Non... dTIabanoux!... Et llabanoux, c'est moi!... Rien des bêtises de vos cafés-concerts! De l'Art, entendez-vous, de l'Art, avec un grand A!... Préférez-vous une chanson patriotique ? Alors, La Bénédiction des Drapeaux.

Un mitron, la manne sur la tête et tout de blanc vêtu, demanda le rideau comme au théâtre; deux gamins, ceux-ci, des télégraphistes en uniforme bleu, l'imiter f'ut; mais quelqu'un imposa silence, tandis que les jeunes chanteurs, accompagnés par l'homme au violon, commençaient :

Les régiments sont en rang de bataille; Leur général assemble devant eux Les étendards que bientôt la mitraille Va transformer en haillons glorieux.

Saintes couleurs, en ce moment suprême.

Dit-il alors, d'une puissante voix, Vous qui du feu, recevrez le baptême, Lorsque le jour montera sur ces bois...

Pierre et Sophie, un paquet de chansons à la main, faisaient le tour de la corde :

— Voyez, mesdames, messieurs, ^lix centimes, deux sous, le recueil de chansons nouvelles !

LES MAIiTYRS DK LA VIR 163

— La dernière nouveauté du jour!... A dix centimes, deux lous!...

Us vendirent seulement quatre recueils, mais le deuxième couplet obtint de nombreux suffrages.

— llein, c'est tapé, mon vieux, dit un ouvrier à son voisin, un soldat de la ligne qui redressait fièrement ses moustaches.

— Si tapé que j'y vais do mes deux sous!

— Et moi aussi !

Au dernier refrain, le vieillard alluma la chanson d'un accent de claironnée guerrière :

Je vous bénis, au nom de la Patrie, Allez, drapeaux, aiimilieu des combats, Porter l' honneur de ma France chérie Et vers la gloire entraîner nos soldats!

On criait: « Bravo! Bravo!... Bis!... Bis!... » Mais il y eut un coup de sifllct. Le vieux musicien brandit son violon, et les yeux injectés, les lèvres écumeuses, repoussant Pierre et Sophie, il se redressa A^ers la foule :

— Misérables! ïas de nmfles!... Tas de Prussiens !... Avancez !... Avancez I... Avancez !...

L'instrument qui tournoyait et ronflait entre ses mains, se brisa contre la hampe d'une lanterne et vola en éclats.

— Avancez !... Avancez!... Avancez!... Je suis Marc-Aurèle Habanoux, le génie de la France ! . . .

Sur l'air des Lampions, les gamins beuglaient :

— llu-ba-noux !... lla-ba-noux!... Ila-ba-noux!... Hou-Hou-IIou !... Houllou-llou!...

, Armé d'une des hampes à lanterne qui mettait au-dessus de sa tête blanche une rouge étoile, liabanoux escaladait la corde. Deux gardiens de la }iaLx l'arrêtèrent. 11 se défendit.

— Laissez-moi ou je vous étrangle! Je suis liabanoux, le célèbre Marc- Aurèle qui fait de l'art avec un grand A!...

Malgré les larmes de Pierre et de Sophie, on emporta cette victime sacrée; les orphelins de ce rédempteur d'un jour nmrchaient derrière lui, la poitrine crevée de sanglots.

Tous les voyons' suivirent le cortège, en chantant :

— ILi-ba-noux!... lla-ba-uoux!... lla-ba-noux !...

Devant la foule hurlante,^le brigadier de service ordonna de fermer le poste, et les abandonnés restèrent près de là — dans les ombres — et tonte la nuit, à attendre des nouvelles.

iGi LES MARTYRS DE LA VIE

Au matin, ils apprirent que M. Ilabanoux venait d'être interné à Sainte-Anne. Épuisés, ils arrivaient chez Courgnolle.

— Eh bien, et le vieux?

— Notre pauvre maître est fou, gémit Pierre.

— Vous serez charitable, monsieur Théodore? implora So^jhie. Ils demandaient moins pour eux que pour l'absent. Théodore Courgnolle leur dit :

— A Sainte-Anne, votre vieux ne manquera de rien... Vous me devez quatre francs, et il faut chanter aujourd'hui et me rapporter, ce soir, la menouille, ou bien, je vous jette dehors!

Chanter?... Ils étaient si tristes!... Ils chantèrent pour ne pas mourir, avec l'espérance de soulager le vieillard, de le délivrer, de lui garder son logement. Mais la place publique leur demeurait interdite; ils n'avaient pas de permission; il^ n'osaient pas en solliciter, elle par crainte de sa mère, lui par terreur du beau livret des Maisons-Blanches .

L'homme à la barbe jaunâtre, vexé de la médiocrité des recettes obtenues dans les cours, battait les petits musiciens, les faisait jeûner. Il parlait de vendre Sophie aux vieux messieurs ! . . .

Fargue et sa protégée quittèrent le bouge.

— M. Dacheu, annonça une femme de chambre, en introduisant Poil-aux- Pattes dans le boudoir Pompadour d'un petit entresol, rue Pigalle, où Amanda, dite Dada, étoile chorégraphique du Moulin-Rouge, se prélassait au milieu des bibelots et des fleurs.

— Bonjour, Etienne, bonjour, mon ami, fit l'ancienne pierreuse dont un peignoir de satin mauve enveloppait les grâces blondes.

Dacheu s'avançait, vêtu d'un élégant costume estival, chaussé de bottes vernies, coiffé d'un gibus, lustré, }iomniadé, parfumé, et sévèrement ganté de rouge. Avec des allures de vrai gentilhomme, il baisa la main de Dada et prit place à côté de son ex-amie.

— • Toujours content, Etienne?

— Oui et non, et je venais...

— Me remercier de t'avoir fait entrer au Moulin-Rouge, comme phénomène?

— Comme artiste, ma belle!

— Artiste capillaire, alors?

— J'ai dit: artiste, et je maintiens le mot, car avant d'exhiber mes doigts, j'y vais de mon petit discours.

— Je t'ai entendu, l'autre soir ; tu es superbe ! ^

— Voici ce qui m'amène. Tu m'obligerais de parler encore de moi au directeur, toi qui es si bien avec lui...

LES MARTYRS DE LA VIE df.o

— Ail ! pas si bien que cela !

— Si! si! si!... D'ailleurs, je ne demande que la justice.

— Voyons?

— Beaucoup d'artistes sont en vedette sur l'affiche : ils ont leurs portraits sur les kiosques et les murs; toi, par exemple, ton nom s'étale partout en lettres immenses... Pour le pauvre Dacheu, des nèfles! On me marchande quelques lignes de réclame... On a honte de m'annoncer...

— Tu gagnes de l'argent. . .

— Oui, une centaine de francs, sans compter la petite quête... Mais, je vaux mieux que ça... Les bravos me consolent un peu...

— Tes mains les méritent.

— Et mes pieds donc ! s'écria orgueilleusement Dacheu.

— Tes pieds? interrogea Dada, stupéfaite.

— C'est vrai, tu ne les connais pas, malgré nos cinq années d'amour... Veuxtu les voir?.. C'est épatant!

— Non! non! Inutile!

— Des loutres, ma chère, de véritables loutres! Un nouveau numéro que je réserve à mon public, si le directeur double mes appointements et imprime mon nom en vedette.

— Je m'en charge,

— Tu es adorable!... Ah! si tu consentais à renouer, Dadal...

— Pas de bêtises!

— Dans ma position, je pourrais...

— Silence, Etienne!

— Oui, je sais.., M. de Vanves ! Un avocat sans cause! un pschutteux : uu gandin ! un bécarre ! un fm-de-siècle !

— M. de Vanves est très bon, très généreux,,.

— Il n'est pas un artiste, lui!

— Non, c'est le chat,

Poil-aux-Pattes tira de sa poche un écrin de velours bleu :

— Puisque tu as été gentille et que tu le seras davantage, en parlant de mes pieds et de la vedette au directeur, daigne accepter ce petit souvenir.

— Un bracelet?

— Oh! bien simple, mais l'intention y est.

Il essayait d'ouvrir la boîte pour la présenter à Dada, mais ses gauls rouyc» l'embarrassaient.

— Donne, mon chéri?

— Non, ça va venir.

— Alors, ôte tes gants.

— Ilélas! je ne peux pas!

166 l^ES MARTYRS DE LA. VIE

— Pourquoi ?

— Le directeur, sous le prétexte que si l'on voyait mes mains dans la journée ça ferait du tort à la recette du soir, a attaché mes gants au poignet avec un petit cadenas dont il conserve la clé.

— El tu ne te révoltes pas?

— Non, c'est signé dans rengagement.

Amanda ouvrit la petite boîte :

— Il est jo-jo, le bracelel ' Je te remercie, Etienne !

A ce moment, la bonne vint annoncer que M. le comte de Montalbœuf attendait madame au salon.

— J'y vais, répondit la pensionnaire du Moulin-Rouge.

— Le « Marquis »? demanda Poil-aux-Paltes, dès que la femme de chambre se fut éloignée.

— Oui, le « Marquis » Tu n'oublies pas nos conventions... ïu t'es engagé à ne pas reconnaître M. de Montalbœuf...

— Je serai fiilèie à ma promesse, mais le gentilhomme aurait pu se montrer plus grand seigneur .. Vingt -cinq louis... c'est maigre!

— J'obtiendrai or.core quei<{ae chose pour toi...

— Merci, et maman Goussard, la vois- tu toujours?

— Très souvent.

— Elle vient te faire chanter?

— Non, elle a de la délicatesse. Elle me colle un tas de machines, des bijoux, des dentelles, des objets d'art, etpuis elle estdrùle, la mèreLéontine ; elle mamusc, elle me fait les cartes !

— Quant à moi, j'ai rompu avec Auguste et Michel.

— Ce n'est pas trop tôt!

— Que veux-tu ? Il faut bien que jeunesse se passe...

— Allons, adieu, Manda, va rejoindre ton « marquis »! L'étoi'e se dirigea vers le salon.

M. de Montalbœuf et Amanda s'étaient trouves face à face, un soir que M. de Yanves donnait à souper chez sa maîtresse.

Les anciens familiers de Léontine comprirent qu'ils avaient intérêt à s'ignorer et ils arrêtèrent un cri de surprise. Depuis cette rencontre, le gentilhomme évitait la rue Pigalle, mais ce jour-là, il cherchait son ami de Vanves.

— Emilien est aux courses, dit la danseuse, en offrant un siège à Ludovic... Il va rentrer... 11 dîne chez moi, et vous me feriez plaisir d'accepter...

— Mille regrets, madame...

Ils paraissaient gênés, l'un et l'autre, ne s'étant pas encore vus seuls ensemble et craignant toujours d'évoquer les tristes histoires.

Un violent coup de sonnette vint les tirer de leur embarras pour les plonger dans un embarras plus grand encore.

Ils entendirent quelqu'un ouvrir la porte et ils aperçurentlaGoussardqui disait à lu bonne :

— Mais, je suis de la maison !

Sur le seuil, Léontine resta pétrifiée et M. de Montalbœuf devint blanc comme un mort.

— C'est lui!.. Ah! c'est vous!., balbutiait la Goussard... Enfin!.. Adrien!... mon beau « marquis! »...

Dada fit un geste pour éloigner Léontine, mais celle-ci marcha droit au gentilhomme:

— N'ayez pas peur, monsieur... n'ayez pas peur..

En robe de soie noire, un cabas à la main, elle murmurait:

— C'est vous?... C'est bien, vous, Adrien?... Oh! je ne me trompe pas, quoique vous ne portiez plus votre belle barbe blonde... Vous avez toujours vos jolies moustaches... vos jolis yeux... C'est bien vous 1

— Eh bien, oui, c'est moi ! déclara le comte, en se croisant les bras,

— Il y a si longtemps que je prie Dieu et la Vierge...

— Taisez-vous, comédienne ! Taisez-vous, hypocrite !

— i^ourquoi insulter une pauvre femme qu'est si heureuse de vous revoir ?... Mon Gugusse et moi nous vous aimons de tout notre cœur... Pauv' Gugusse !

— Assez, la femme !... Vous voulez de l'argent, n'est-ce pas ?

Il prit dans son portefeuille une liasse de billets bleus et la remit à la Goussard :

— Sortez, maintenant! *

— Encore un petit billet de mille... Nous ne sommes pas riclies... Je ne vous reconnaîtrai plus... Je ne vous parlerai plus... J'oublierai votre existence...

Ludovic lui donna encore mille francs, et comme M. de Vanves entrait, Léontine dit, on acceptant le billet :

— Monsieur, je vous rends grâces, et mes pauvres vous béniront !

M. de Montalbœuf, qui redoutait de nouvelles visites et nolamment celle d'Auguste, invita son ami à ilînerau cabaret.

— J'ai à te parler, dil-il... Vous nous excuserez, madame.

— ]\ïais, vous viendrez m'applaudir, un de ces soirs ?

— Volontiers !

Pendant lediner, Ludovic exposa:

— J'ai mamiué le docteur Mouteil et je désire me battre encore...

— Tu es fou !

— Je veux tuer cet homme !...Ah! si tu savais combien j'aime Marie-Thérèse, et comme je souffre ! Oublions ça !... J'ai besoin de m'étourdir !...

Une nuit de haute noce, les deux amis assistèrent aux manifestations cliorcgrapliiques do l'étoile du Moulin- Rouge.

Jamais Dada n'avait aussi bien dansé. Un pas surtout enthousiasma lepublic. Ce n'était pas le grand écart de la Goulue, ni le port d'armes de Grille-d'Egouf, non, mais une vertigineuse pirouette, les dentelles volantes, une pirouette bizarre, fantastique, très originale, une apothéose de lingerie, avec l'adresse des fournisseurs.

Eniilion jouissait du triomphe de sa maîtresse et Montalbœuf, lugubre, se tenait plus loin, le cigare aux dents.

Ludovic suivit M. de Vanves et d'autres amis du cercle dans la grotte de rocaille où Dat^heu, en habit rouge, présentait ses mains et ses pieds nus à l'admiration de la foule.

Ce phénomène s'enorgueillissait d'être le produit d'une ourse et d'an kangouroo, et il appelait des médecins, et il suppliait les amateurs de vouloir bien tâter les frondaisons naturelles et si longues qu'elles iloltaient comme des chevelures. A la quête, il reçut un louis de M. de Montalbœuf, et minauda : « Le silence est d'or! »

Mais, toutes les équipées du jeu et des alcôves ne parvenaient pas à chasser !la passion obsédante du gentilhomme.

Un jour, le rival de Gilbert dit à son groom, le nègre Poléma :

— As-tu vu la femme de chambre de M"® Kerden ?

— '■ Oui, monsieur le comte, hié, je lui ai paie, et M"® Louise vienda pour le enseignement.

— Personne ne vous a observés?

— Non, pésonne, monsieur le comte... On est malin!

— C'est bon!... N'oublie pas, Victor, que je t'ai pris chez moi par pitié, lorsqu'on fa renvoyé du cercle, en raison de ton passé judiciaire.

Quelques minutes plus tard, Louise, une des servantes de M''^ Kerden, jeune brunette à l'oeil vicieux, assez jolie, avec sa robe de mérinos noir et son petit bonnet de blanches dentelles aux rubans roses, saluait le maître.

Il y eut entre eux de brèves paroles — des hésitations — ces scrupules de la domesticité iurulôle que l'argent fait évanouir — et Louise, un doigt sur les lèvres et la poche garnie, s'éloigna, laissant l'homme inquiet, bouleversé.

Le soir, à onze heures, M. de Montalbœuf, guidé [>ar laservaute, pénétra dans l'hôtel Kerden.

— Passez vite, monsieur, fit Louise, qui ouvrait la porte de la chambre virginale.

— Non!... Non!... gémit-il... Je... ne veux plus !...

— Passez donc !

LF.S MA HT VUS D !•; LA VIi:

Je n'ai fiiil que mon devoir, cher et '.'..ircé [\il:-ot

Liv. 22

11 était seul, caché derrière les Ijlancs rideaux, et sous la lumière d'une veilleuse, il tremblait, lui. le couraiicux 1... Une statue de la Vierge — le chefd'œuvre de Marie-Thérèse — et là-bas, une branche bénie, tout ce simple décor de l'innocence criait au sacrilège! Il voulut descendre pour mourir, mais l'aventurier du Far- West et l'ancien vagabond de Boulogne en lui revivaient, indom[»I:i les.

Au bruit d'un landau qui s'arrêtait devant l'hôtel, il se dressa, tête nue, les veux brillants de larmes et si pâle dans son habit noir fleuri d'une rose, et si humilié de sa lâcheté qu'il avait plutôt l'air d'un martyr que d'un amoureux.

Comme M"*" Kerden s'avançait en blanche toilette de bal et appelait ses femmes, il marcha vers elle et s'agenouilla.

Marie-Thérèse le reconnut et dit, vibrante de sarcasme :

— Vous êtes un misérable, monsieur de Montalbœuf, et je n'ai besoin de personne pour me défendre et faire justice !

— Ecoutez-moi...

— Je ne veux rien savoir...

— J'ai tant pleuré... Je souffre tant...

— Sortez, monsieur ! mais sf^rtez donc.

Elle venait de s'armer d'un petit pistolet à crosse d'ivoire ; elle ajustait, et lui attendait, le front haut, très lirave.

— Tuez- moi, gronda-t-il...

Puis, plus doucement, les mains jointes :

— Non... pas là... à cause de vous... Ordonnez votre justice, mademoiselle, et j'obéirai... L'amour, voilà mon crime !

M"'^ Kerden avait baissé l'arme :

— Monsieur, il faut me jurer de partir ; il le faut ! 11 se releva :

— Demain, j'aurai quitté Paris... Adieu 1 Adieu!

Pierre et Sophie, menacés par les agents, n'osaient plus chanter dans les cours.

Un matin, hâves, déguenillés, ils se traînèrent jusqu'à l'Assistance publique, avenue Victoria.

La petite resta dehors, et Fargue s'adressa à un monsieur de l'entresol qui le fit monter au premier étage ; les autres employés se le renvoyaient de l'escalier A au bureau 2 et du bureau 17 à l'escalierZ ; on eût dit d'un jeu de raquette dont le malheureux était le volant.

Euiin, un sous-chef lui donna deux sous et le conseil d'écrire.

11 écrivit, et, quatre jours après, il obtint cette réponse administrative:

« ...Situation digne d'intérêt, — Notes ejccetlcntes de la Petite Roquette ; beau

lixret (les « Maisons- Blanches » — Mais avant de s'occuper des libérés, C Assistance jniblique a le devoir de protéger ceux qui ne sortent pas de pkison. »

Cependant, Sophie avait trouvé une place de bonne pour les courses^chez une fruitière, du côté des Halles. Elle parlait àl'abandonné de M"^Kerden, etl'ex-lOO déclarait :

— On m"a chassé... on nie chasserait encore...

— Eh bien, j'irai, moi!

— Malgré ce qui s'est... passé ?

— Tu sais bien, Pierre, que si j'ai volé, c'est que ma mère m'y a contrainte I Elle arriva, boulevard Péreire, et quand elle eut achevé le récit de tristesse

— Taveu du voj et son excuse presque légitime, la défense de l'hôtel par le brave Farguc, — la Parisienne, étonnée de tant de douleurs et de vaillance, promit de s'intéresser à l'orphelin.

A quelques jours de là, on célébrait le mariage du docteur Gilbert Monteil et de ]\larie-Thérèse et l'ex-lOO deveudit l'apprenti d'un tapissier.

Dr^s mois passèrent, et au milieu du bonheur et des tourbillons de la vie, M""' Monteil oublia les lettres débordantes de gratitude que lui adressait son proléj^.'.

Vraiment, la jeune femme croyait avoir terminé sa mission de rédemptrice.

f,? I.KS MAUTYIJS DE LA VIE

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