BONNE CHATTE
Sur la place de la Madeleine, deux hommes se quittaient, en se serrant la main.
— A deux heures, chez Fénières, mon cher Pilou... N'y manquez pas... Meyer-Worms aura préparé votre visite ; vous obtiendrez un consentement immédiat...
— Où vous verrai-je ?
— Ce soir, à mon hôtel... Au revoir... Je vais à la brasserie des Familles, rue d'Amsterdam, pour y attendre Worms...
Dans un lit de bois noir aux rideaux de lampas bleu semés de fleurs d'or, — perdu dans la fine batiste, la tête enfoncée au milieu d'une montagne d'oreillers, le jeune Arthur Fénières se lamente.
LaChatte-Eplucheuse, en élégant peignoir de velours cerise, se tient debout auprès du lit, une tasse de chocolat dans une main, un croissant dans l'autre.
La chambre est plongée dans les ténèbres, bien qu'il fasse grand jour au dehors. Les rideaux sont encore ramenés sur les fenêtres ; la veilleuse qui brûle dans une suspension en verre de Bohême jette une poussière d'or surles bibelots de prix, sur les bergerades de Saxe, entassés çà et là, un peu partout, au hasard.
Les senteurs des flacons de toilette se mêlent aux odeurs humaines.
— Tu dors, bébé ? demanda la Chatte.
— Ah! bien oui, dormir ?... Je t'en fiche!...
— Il est près de dix heures, je t'apporte ton chocolat...
— Tu es gentille, La Chatte...
— Et loi, tu es un gros méchant de ne pas être plus raisonnable...
Arthur pousse un soupir et avale lentement la tasse de chocolat que lui présente sa maîtresse...
— Est-il bon ?
— Oui... Ah! ma pauvre Fanny, on ne m'en apportera pas comme cela, si je isuis demain où je devrais être...
— Où?
— En prison...
— Veux-tu bien te taire, bêta...
Déjà le vieillard élevait son arme.
Liv. 98
— Si Ton me pince...
— Ici, tu ne risques rien...
Le jeune homme prit les mains de la fille :
— Écoute, chérie... Cette vie n'est plus tenable... J'aime mieux m'en aller... battre le pavé... Le moindre bruit me fait tressaillir... Il me seriible que l'on vient m'arrêter... Et les coups de sonnette... Oh! les coups de sonnette...
Le timbre de l'antichambre retentit.
Fénière resta là, tremblant.
— Les voilà!... Les voilà!... Pourquoi m'avoir décroché de l'arbre?...
— Rassure-toi, mon gros loup... C'est la blanchisseuse...
— Le commissaire de police!...
— Non... Non...
— Fanny, j'ai peur !...
La domestique entra, et avec cet air plein de sarcasme que les serviteurs d'un jour savent si bien prendre :
— Madame, ce sontUes huissiers... Ils viennent pour saisir... Arthur respira.
— Où sont-ils? interrogea l'Eplucheuse.
— Ils ne se gênent pas... Ils s'installent dans la salle à manger; ils encombrent la table avec leurs^papiers...
La Chatte était habituée à ces aventures.
— Lequel est-ce. Maria?
— C'est un nouveau... Une vilaine figure...
— C'est bien, laisse-nous...
Fénière sauta à bas du lit et il s'enveloppa d'une robe de chambre.
La Chatte ouvrit rideaux et volets. Le soleil fit dans la chambre une irruption soudaine, et des rayons éclatèrent sur les meubles luxueux appelés par l'huissier à prendre prochainement le chemin de l'hôtel Drouot.
Maria revint auprès de sa maîtresse :
— Madame, ces messieurs demandent à vous parler...
— Je te défends d'appeler ces êtres-là des messieurs...
— Comment faut-il dire?
— Des muffesl...
Puis, s'adressant à Arthur :
— Entre, je te prie, dans le cabinet de toilette... Ce ne sera pas long... Arthur disparut au moment où M" Gourgoing, huissier, faisait son entrée^
chapeau sur la tête, suivi de deux bonshommes faméliques aux habits crasseux.
— Madame Fanny Brandier? demanda l'officier ministériel.
— C'est moi, répondit la Chatte.
LES MAH'lïllS DE LA VIE
— Je viens à la requête de M. Labarle et conformément à mi jugement du tribunal de commerce de la Seine...
— Si vous ôtiez votre chapeau, mon cher... Vous parlez à une femme... Soyez poli...
L'huissier se découvrit, en grommelant :
— Pouvez- vous payer un billet de dix mille francs souscrit par vous à votre tapissier, M. Labarle?...
— Cette bêtise !.. . Non...
— Eh bien, nous allons procéder...
— Je mets opposition...
— Impossible, madame... C'est sur opposition et en vertu d'un second jugement que je me présente...
— Oh! mon petit amour d'huissier, laissez-moi mettre opposition... Qu'est-ce que cela vous fait?
— Impossible !...
— Alors, il faut procéder?
— Oui.
— Allez-y gaiement!... Procédez, mon cher, procédez!... Mais, permettez d'abord...
La Chatte avait aperçu les deux aides-praticiens commodément assis sur des fauteuils; elle s'approcha, et d'une manière calme, elle dit :
— Messieurs, voulez-vous prendre la peine de vous lever un moment?... Les deux hommes obéirent.
La jeune femme alla prendre sur la cheminée deux journaux qu'elle étendit avec le plus grand soin sur les sièges; puis, s'incliuant devant les compagnons de l'officier ministériel :
— Pardon^ messieurs, de vous avoir dérangés; mais, vous savez, la graisse, ça tache...
L'huissier, debout, dictait à ses hommes :
— L'an mil huit cent quatre-vingt-trois, le vingt-sept -.nai, en vertu d'un jugement rendu par le tribunal de commerce delà Seine, séant à Vnv\< le h' mai dernier, enregistré et signifié;
Et à la requête de M. Labarle, tapissier, demeurant à Paris, etc.. j'ai, Isidore Gourgoing, huissier au tribunal civil de première instance du département de la Seine, etc.
Fait itératif commandement, de par la loi et justice, à M"" Faniiy Brandier. demeurant à Paris, rue de Constant! nople, et parlant à sa personne, de présentement payer en mes mains, comme porteur de pièces, la somme de dix mille francs de principal, plus les intérêts et les frais, etc.
Laquelle n'ayant pas payé, j'ai procédé à la saisie-exécution de ses meubles et effets de la manière suivante :
Dans un appartement au troisième au-dessus de l'entresol :