CHAMBRE A COUCHER
Une table en laque, six chaises, trois fauteuils, une chaise longue; une pendule; une armoire à glace ; une table de nuit en bois noir; un tableau représentant Léda et le Cygne...
— Je vous arrête, cria La Chatte, vous n'avez pas le droit de saisir ça : c'est un tableau de famille...
L'huissier continua :
— Un guéridon...
— Est-ce tout, monsieur?
— Non... Nous allons passer dans le cabinet; nous reviendrons ensuite dans la salle à manger; puis nous fixerons le jour de la vente?
— Quelle vente?
— Celle des objets saisis...
— On ne vendra pas, mon cher...
— Si... on vendra...
— Non...
— C'est ce que nous verrons...
L'Eplucheuse campa ses poings sur ses hanches :
— Ah! j'oubliais de vous dire que tout ce que vous avez pris la peine de saisir ne m'appartient pas... Ici, je ne suis pas chez moi...
— On dit toujours ça, ricana M. Gourgoing...
— Je suis chez M. Gerbault, banquier, rue de Choiseul... En voulez-vous la preuve ?
— Je l'exige.
La Chatte tira d'un petit meuble une quittance de loyer enregistrée au nom M. Gerbault et d'autres pièces justificatives.
— Tenez, regardez, fit-elle, triomphante. On prend ses précautions, mon vieux...
— Alors, vous vous moquez de moi, madame? riposta l'officier ministériel, en enfonçant son chapeau d'un coup de poing.
— Me moquer de vous?... Oh! non...
— Pas d'ironie, madame...
— As-tu fini?
— Madame... madame... Vous insultez un représentant de la loi...
— Alors, décampez!... Et plus vite que ça!...
M* Gourgoing se retirait, tout honteux, entraînant ses acolytes, pendant que Fénières sortait du cabinet de toilette.
— Pauvre Chatte!... soupira Arthur.
— Hein ! Tu as vu de quelle façon je les reçois ! . . .
Et riant toujours, allumé par sa bonne humeur de fille :
— Tutur, fais risette à ta chatte... Un bec, chéri!... Nous allons déjeuner... Ils s'embrassaient, lorsque le timbre résonna encore. Cette fois, Arthur tressaillit dans tout son être...
— Que tu es bébête...
— Je ne puis pas m'en empêcher... Je crois toujours... Maria entr'ouvrait la porte :
— Madame, c'est ce monsieur qui parle si drôlement...
— Meyers-Worms!... Il fallait dire que j'étais sortie...
— Je le lui ai dit; mais il m'a répondu qu'il savait que ce n'était pas vrai et qu'il voulait vous parler absolument...
Arthur Fénières s'apprêtait encore à se cacher, mais Worms, qui apparaissait sur le seuil de la porte, le cloua sur place :
— Eh! ponchour, monsieur Vénières!... Che savai fu trufer ici... Che suis venu...
— Que lui voulez-vous? dit la Chatte... Sortez, Maria... Meyer-Worms se dandinait sur ses jambes maigres :
— Che feux lui tire des choses très imbordantes bour lui... Che dois lui bar 1er à lui, tout seul...
La Chatte regarda Fénières.
— Reste, je t'en supplie, implora Arthur. L'escompteur juif présentait des papiers timbrés, à distance :
— Monsieur Yénières, fu gonaissez ceci ?
— Oui...
— C'est pien, alors... Fu savez ce qui vous adend? Le jeune homme baissa la tête.
La Chatte-Éplucheuse s'avança, menaçante : \ — Espèce de Shylok!... vous n'avez pas fini avec vos histoires?... Fort tranquillement, l'escompteur remit les papiers dans la poche de sa redingote.
— Ce n'est bas à fu que che barle, mademoiselle... che n'ai avaire auchourd'hui qu'à M. Vénières...
Meyer-Worms tenait entre ses mains un petit code qu'il feuilletait. Il l'ouvrit; et de sa voix traînarde :
— Égoutez, monsieur Vénières, égoutez : ardigle 147 : seront bunis des dravaux vorcés à demps, toutes audres bersonnes qui auront gommis un vaux en
LES -MAKTVaS DE 1>A V11-:
égriture audhendique et bublique, ou en égriture de commerce ou de panque, etc. Fu savez de goi il s'achit...
— Je n'ai pas d'argent. ..
— En ce gas-là, M. Bilou bordera blainde, ce soir au barquet...
— Donnez-moi huit jours!... Je m'arrangerai...
— Bas un seul chour... si, ce soir, fu n'avez bas bayé, le brogureur de la Rébubligue sera au gourant... L'ardigle 147 ne blaisande bas...
— Tenez,. monsieur Meyer, fit La Chatte, prenez tout ce qui est ici : prenez jusqu'à ma dernière robe; mais, arrêtez cette alîaire, je vous en supplie...
Meyer-Worms jeta un regard sur les meubles de la chambre, et il répondit, en haussant les épaules :
— Tout ça ne vaut bas guarande mille vrancs ; et c'est guarande mille vraucs que réglame M. Bilou...
Alors, La Chatte voyant pleurer Arthur, se précipita sur le juif :
— Sortez, sacré voleur. F... le camp!...
— C'est pien... On s'en va... Mais fu ferrez, fu ferrez... Et s'arrêtant, tout près de la porte :
— Ardigle 147, gode bénal... N'oupliez bas, monsieur Yénières, n'oupliez bas!.. .
Arthur était tombé sur un fauteuil, anéanti, les bras pendants, les yeux obscurcis par les larmes, ne pensant plus. Il gémissait :
— Je suis foutu ! foutu !
— Voyons, chéri aimé, ne dis pas comme cela, tu me désoles. Elle chercha encore, la pauvre fille, caressant l'amant.
— Prends courage, Arthur. Nous allons nous mettre en quête, tous deux... Si ce soir, nous ne sommes pas débarrassés de ces gens-là, eh bien ! nous partirons pour l'Alleinagiie ou pour l'Angleterre... Je ne veux pas que tu ailles en prison, moi ! Si tu voyais ton père?
— Mon père ? Il n'a plus d'argent.
— Pour une chose aussi grave, ton père se remuera. De mon côté, j'agirai.. La jeune femme courut chercher la canne et le chapeau de son amanl. Puis,
désignant les vêtements d'Arthur :
— Allons, habille -toi. Je sors, moi aussi.
— Où vas- tu?
— Chez Gerbault, l'ami des femmes.
Pondant que Fcnières se dirigeait vers l'avenue Trudaine, Meycr-Worms arrivait, rue d'Amsterdam, à la brasserie des Familles où l'attendait le baron.
— Eh bien? interrogea Gismarck.
LES MAirrYKS 1)H LA VIE 783
— Véiiières a une beur, une Leur ! 11 opéira !
— Bravo ! Du reste, il aurait tort de se plaindre, je lui jette entre les bras, pour en faire sa femme, une jeune fille charmante et de plus archi-millionnaire Ah ! si j'étais plus jeune et si Dilson ne me connaissait pas ?
Arthur Fénières arriva devant la maison de l'avenue Trudaine. Dans son trouble, il ne remarqua pas deux grandes voitures de déménagement qui stationnaient à la porte.
L'amant de la Chatte pénétra dans la salie à manger.
Il vit sa mère et sa sœur qui pleuraient. •
Il s'arrêta :
— Mon père ? Oh est mon père ?
Sans répondre, M"" Fénières indiqua du doigt la pièce voisine. Le vieil entrepreneur était accoudé sur la cheminée.
— Père?
Il n'eut pas de réponse.
Arthur répéta :
— Père.
Le vieillard tourna les yeux du côté de son fils. Il était si pâle, si défait; ses yeux étaient si douloureux avoir que le jeune homme restait là glacé d'épouvante.
— Que veux-tu?
— Je viens vous demander de me sauver.
— Te sauver?,., dit tristement le vieux Fénières... Est-ce qu'on le prend tes meubles à toi aussi ?
— Que dites-vous, mon père?
— Fils, ta mère, ta sœur et moi, nous serons sans abri, ce soir... Nous n'avons pas mangé, depuis hier...
— AlorS;, je suis perdu ! . . .
— Tu feras comme moi, tu travailleras... Tu es jeune... Moi, je suis vieux... Je te donnerai l'exemple du labeur...
— C'est que... C'est que...
— Le travail t'elTraie ?
— Non... la prison !...
— La prison !... Et pourquoi ?... Je serai dans la rue, tout à l'heu-e ; mais, dès demain, on me verra à l'arrivée de la gare du Nord pour porter les fardeaux des voyageurs... Les femmes attendront... On comprendra bien que nous sommes des honnêtes gens... Les femmes auront du pain...
— Mon père?...
— Qu'y a-t-il?
— J'ai...
— Parle!...
— J'ai fait des faux !...
— Non. . . Tu mens ? C'est impossible ! . . .
— Père, je suis un misérable!...
Clément Fénières, dit Fénissou, sentit une flamme qui brûlait son cœur. Il tressaillit, comme si vraiment il était blessé à mort.
Très sombre, il prit un pistolet dans un tiroir de son bureau.
— Qu'allez-vous faire? demanda Arthur.
— Te tuer!...
Déjà, le vieillard élevait son arme, lorsque le jeune homme bondit en arrière et se précipita dans l'antichambre, passant auprès de sa mère et de sa sœur, les bousculant, toutes deux, sans les voir.
— Lâche!,., soupira le vieillard.
Comme Arthur Fénières descendait l'escalier du second étage, il s'arrêta net. Un coup de pistolet venait de retentir.
— Mon père!... Mon père!... s'écria l'amant de La Chatte, en remontant l'escalier.
Dans le cabinet de l'entrepreneur, Arthur trouva sa mère et sa sœur agenouillées auprès d'un cadavre :
A l'entrée de son fils. M"" Fénières se releva, terrible. Arthur tout tremblant demandait:
— Mon père blessé ?... mort peut être ?... mais, qui l'a tué ?...
— Vous ! répondit la mère, sortez!...
En arrivant rue de Constantinople, Arthur se jeta tout habillé sur le lit de La Chatte et il y resta longtemps sans pouvoir prononcer une parole. L'Kplucheuse disait;
— Mais, qu'as-tu donc?... qu'as-tu donc?...
— Mon père s'est tué, à cause de moi, répondit-il avec un gros sanglot.
— Ah!...
— Tout m'est indifférent, maintenant...
— Je ne veux pas que tu ailles en prison... Je pars avec toi...
— Toi?...
— Oui, moi... Gerbaultm'adonnécinqmillefrancs... Partons pour Londres... Là-bas, nous travaillerons...
A force d'instances, l'Eplucheuse décida Arthur à ce voyage imprévu. A la hâte, ils emplirent deux malles des objets qui leur étaient le plus nécessaires. Maria fut chercher une voiture.
Les malles étaient chargées sur la rotonde du fiacre, et La Chatte déjà instjilléedans la voiture, lorsque Arthur, prêt à monter, sentit qu'on lui frappait sur 'épaule.
Mais réponds, tu ne commettras pas cette infamie:
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Le jeune homme se retourna, effrayé.
M*^ Pilou était là, souriant,
— Bien désolé de vous déranger, mon cher monsieur Féniëres ; mais il faut que je vous parle, sans retard.
Puis, apercevant La Chatte :
— J'ai bien l'honneur de vous saluer, madame...
— Que voulez-vous? interrogea Fénières.
— Vous empêcher d'être arrêté aujourd'hui même... Tenez, montons chez vous et, croyez-moi, renvoyez ce fiacre, vous n'en ayez plus besoin...
I*endant que la Chatte Eplucheuse faisait décharger les malles et réglait le cocher pour son dérangement, Arthur, suivi de M" Pilou, pénétra dans le salon de sa maîtresse.
Les deux hommes restèrent enfermés près d'une heure ; le notaire disait, en manière de conclusion :
— Vous voyez bien qu'on peut s'entendre...
— Vous me rendrez les billets?
— Parbleu!... Dormez en paix, mon gaillard je connais bien des gens qui seraient enchantés d'être à votre place...
— Et quand aurez-vous besoin de moi ?
— Ah! vous êtes pressé, heureux mortel!... Dansquelques jours, je vous préviendrai...
Fénières rentra au salon...
La Ciiatte lui sauta au cou :
— Tu ne feras pas cela, dis ?
— Comment sais-tu?...
— J'écoutais à la porte... Mais, réponds, tu ne commettras pas cette infamie ?
— C'est le seul moyen de me sauver, d'éviter la cour d'assises et le bagne... Le jeune femme redevint tendre et câline :
— Nous avons toujours le temps de partir... Écoute, mon bébé, tu n'es pas capable d'une telle action..., et puis...
— Et puis?...
— Ta petite chatte ne le veut pas...