LES BRAVES GENS
La famille Lacroix où Suzanne Verlaine, encore endormie, avait été transportée, habitait rue du Faubourg-Saint-Antoine, près de la place de la Nation.
Ouvrier intelligent et laborieux, Jean Lacroix subvenait aux besoin de son ménage, lorsqu'un jour, à l'usine Weill, il s'approcha d'une machine en mouvement. Sa main droite fut saisie par un cylindre, et, sans le secours immédiat d'un de ses camarades d'atelier qui renversa la vapeur, le corps du malheureux homme aurait été entraîné et broyé.
Le mécanicien en fut quitte pour la perte de sa main droite ([u'il fallut amputer.
En six mois, les frais de médecin et de médicaments absorbèrent les petites économies du chef de famille, — son labeur de quinze ans. Le patron de l'usine se montra sourd à toutes les prières, affirmant que l'accident était dû à l'imprudence de l'ouvrier et quïl n'était nullement responsable. Lacroix intenta un procès; il le perdit.
Heureusement, Eugène, le beau-frère de Jean, était là qui travaillait pour tous, faisant des suppléments de journées, des heures de nuit, en plus. Le vmllant garçon, employé à un atelier de carrosserie, se multipliait. On le voyait venir, joyeux, le samedi soir, apportant la plus grande partie de sa paye à sa sœur :
— Tiens, Catherine, disait-il, prends la galette...
Et gaiement, avec son rire de brave homme, il s'approchait du nialade, contant des histoires d'atelier, dorlotant les marmots sur les genoux, coupant ses récits pour entonner les chansons qu'il avait apprises à son régiment de dragons-
Eugène, — il mettait tout en joie, dès qu'il arrivait dans la demeure attristée.
Le dimanche, aux beaux jours, il venait chercher sa sœur et les enfants et tandis qu'une voisine obligeante veillait le malade, les petits s enivraient do soleil et de verdure dans le bois de Vincennes.
C'est là que GeorgetteRoussellier les avait rencontrés. En apprenant leursimple histoire, la jeunefemme s'était prise d'atTection pour cette laborieuse famille. Déjà, elle avait signalé les Lacroix à la joénérosité de Pet rus; puis, lorsqu'il s'était agi de chercher un refuge pour Siizanue, c'est à la maison du faubourg Saint-Antoine qu'elle avait songé. Le jour môme où devait avoir lieu lenlève-
LES ImARTYRS de LA VIE
iiUMil (le M"' Verlaiiio la lîCJgaïuoLu clait allé Uoa\ci- M"" Catherine, qui accepta, sans hésiter, la proposition de sa bienfaitrice.
Le logis des Lacroix était modeste. Il se composait de deux chambres et d'une cuisine, au premier étage, dans le fond d'une cour et au-dessus de l'atelier d'un menuisier. Dans l'appartement, tout était propre et bien rangé.
L'une des chambres à coucher réjouissait l'œil de ce luxe à bon marché que savent créer les petites gens de Paris. Un papier bleu à fleurs couvrait les murs; — un lit d'acajou drapé de rideaux de Perse, un grand fauteuil de chêne ayant appartenu à M™" Lacroix, la mère; — quelques chaises en tapisserie; une commode; un guéridon complétaientlemobilier. Sur lacheminée demarbre, une pendu le d'albâtre; deux globes de verre où apparaissaient le bouquet et la couronne delà mariée: c'était là, — dans la chambre riche, — que Suzanne Verlaine recevait des soins aff"ectueux.
Depuis cinq jours, la jeune fille était en proie à un délire que rien ne pouvait maîtriser. A son réveil du sommeil factice provoqué par le docteur Hochecorne, Suzanne avait porté ses regards autour d'elle. Georgette et le docteur Dilson attendaient avec inquiétude.
Suzanne ne reconnut pas Georgette. Des paroles incohérentes sortirent de sa bouche, et à un moment Dilson put croire que la malade avait, à tout jamais, perdu la raison. Le mal empirait.
La jeune fille se dressait, appelante grands cris Edmond, son cher Edmond. Puis, elle demandait son père, sa mère ; et dans l'étreintede la lièvre que rien ne pouvait calmer, elle s'accrochait aux rideaux, comme pour les arracher.
Elle retombait, jusqu'à ce qu'une crise nouvelle vînt la secouer et la meui'trir.
La Bergamote avait passé toutes les nuits auprès de sa chère Suzanne; Catherine, elle aussi, se dévouait tout entière. Eugène non plus ne dormait pas. Au lieu de rentrer chez lui, rue Oberkampf, il restait, tout habillé, sur une chaise, pour courir à la pharmacie voisine, au premier signal.
Pclrus Dilson venait voir la malade, tous les jours.
Co matin-là, Jean Lacroix, sa femme, Eugène elles enfants, déjeunaient dans la première jchambre ouvrant sur la cuisine, lorsqu'on frappa à la porte.
— J'^iitrez, dit Lacroix.
M" Pilou fit son entrée^ le sourire sur les lèvres.
— Mon frère... s'écria Catherine... Eugène, c"est notre frère !....
— Moi-mèino, ma chère sœur...
L'ouvrier infirme s'était levé, très pâle, tandis qu'Eugène, sous lecoup d'une iilf'c à lui, s était placé devant la porte qui communiquait à la chambre de la malade, comme pour la défendre.
— Que voulez-vous, monsieur? demanda Lacroix... Il y a bien assez de malheur ici...
— Vous n'êtes pas aimable, mon cher beau-frère... Je viens pour une petite affaire qui vous intéresse...
— Inutile de nous l'expliquer, interrompit Eugène, en s'avançant vers le notaire... M. Lacroix, ni notre sœur, ni moi, n'avons rien à entendre de vous...
— Même si je vous apportais de l'argent?...
— Même si vous veniez nous restituer ce que vous nous avez volé...
— Toujours butor, maître Eugène...
— Oui, toujours...
— Et vous me prenez pour un voleur?
— Absolument...
— Ne parlez pas si haut, dit Catherine, nous avons quelqu'un de malade, chez nous...
— Un de tes enfants, Catherine?
— Que vous importe, monsieur?...
— Allons ! Allons 1... répliqua Eugène, expliquez le motif de votre visite ou allez-vous-en... Nous n'avons pas de temps à perdre...
Les petits s'étaient réfugiés dans un coin de la chambre, M* Pilou présentaà Catherine un billet de cinq cents francs :
— Prends... J'ai appris qTie ton mari était malade ; j'ai tenu à te venir en aide...
Lacroix s'interposa :
— Nous n'avons que faire de votre argent. . .
— De l'argent volé, ricana Eugène.
Le notaire levait les bras au plafond :
— Enfin, me direz-vous de quoi vous m'accusez?...
Alors, le frère de Pilou eut un geste de mépris et de menace:
— Tu oses le demander, malheureux?...
— Est-ce au sujet del'héritage de nos parents?... Il n'y avait rion... rien... Je vais en fournir la preuve...
— Tu mens ! gronda l'ouvrier. . . Tu sais bien que tu mens ! . . . Pilou tendait encore son billet de banque.
— Vous êtes des imbéciles !...
Puis, promenant son regard sur les enfants :
— Vous m'avez donné beaucoup de neveux... Cinq cents francs, c'est une somme... Vous n'en voulez pas?... Je rempoche... Maintenant, je prie Eugène et Catherine de m'entendre... J'ai besoin do leurs signatures pour liquider définitivement la succession de nos parents...
790 LES MAItTYHS \)E \.\ V Ii:
Eugène haussa les épaules :
• — Tu as dit qu'il n'y avait rien... Tu mentais donc?
— Non, je ne mentaispas... L'actif et le passif s'équilibrent... 11 reste quelques créanciers àLunéville... JNous avons le devoir de régler la situation.. Voulez-vous en finir? Je vous donne mille francs.
Le notaire tirait de sa poohe un papier timbré :
— Voulez-vous que je lise?
— Non, dit Eugène,.. C'est un piège...
— Non, répéta Catherine.
Lacroix conclut :
— Nous allons charger un notaire de Lunéville de nous éclairer sur la situation... Nous ne voulons rien signer...
M*" Pilou se dirigeait vers la porte, lorsqu'un cri perçant s'exhala de la chambre voisine.
Georgette Roussellier apparut sur le seuil.
— Elle se meurt! venez vite !...
Le notaire aperçut la jeune femme:
— La Bergamote! murmura-t-il... Allons, je n'ai pas tout à fait perdu ma journée... Gismarck sera satisfait.
Le docteur Dilson était accouru, en toute hâte. En voyant l'Américain, Suzanne eut un sourire.
— Comme tu as été longtemps, Edmond? Je t'attendais...
La malade détourna brusquement les yeux ; et les bras tendus :
— Mon enfant! .. Ils ont tué mon enfant ! Oh !... oh !...
Elle se leva en criant, toute droite, la figure aussi verte que l'herbe; dans la puissance de sa musculature décuplée.
Le docteur la prit à bras le corps et la terrassa sur le lit.
— Mon père !... Mon père !... criait-elle... Je veux voir mon père !... Petrus ne pouvait plus maintenir la malade. Il fallut les efforts réunis
d'Eugène et des deux femmes pour la maîtriser, tandis qu'elle se tordait dans tout l'épouvantement du mal.
— Delà glace !... vite, de la glace!... ordonna Dilson.
On entoura de blocs de glace la tète de Suzanne. Enfin, le calme revint et la prostration succéda à la période agitée.
Georgette pleurait, comprenant qu'il n'y avait plus d'espoir.
Le docteur Dilson avait pris place au chevet de la jeune fille; il se leva et dit :
— Il faut prévenir les parents...
Et s'adressant à Eugène Pilou :
— Prenez ma voiture qui est en bas et donnez au cocherl'ordre de vous conduire 17, rue Oudinot, chez l'amiral Verlaine. .
Mainteiianl^ l'amiral et M"*" Verlaine se trouvaient auprès de leur enfant; tous les doux, frappés par une douleur si grande, par un désespoir si violent, qu'ils ne demandaient pas d'explications.
Suzanne restait plongée dans la torpeur qui, d'ordinaire, succédait à ses crises.
La lutte suprême contre la mort allait recommencer. Le malade porta son regard fébrile sur ks personnes qui l'entouraient.
— Mon père... ma mère... pardonnez... pardonnez... je vais mourir... L'amiral prit la main de sa li lie et M"" Verlaine qui sanglotait déposa un
baiser sur le front brûlant de Suzanne.
— Vous me pardonnez?...
— Oui... oui...
— Et Edmond?...
— Nous pardonnons, soupira la mère.
Un éclair de joie illumina le front de Suzanne.
— Dieu me pardonnera-t-il?... Envoyez chercher un prêtre... L'Extrême- Onction...
L'amiral se tourna vers l'Américain qui, songeur, suivait la métamorphose qui s'opérait dans l'esprit de Suzanne.
Le docteur Dilson et M. Verlaine passèrent dans la chambre voisine.
M"* Lacroix avait confié la garde de ses enfants à la concierge de la maison.
— Docteur, dit l'amiral, je suis soldat; jai défié la mort; je suis brave... Je puis entendre la vérité : ma fille est perdue, n'est-ce pas?
— Non, amiral, votre fille est sauvée...
— C'est bien vrai?
— Sur ma parole d'honneur, M^'^ Suzanne entre en convalescence... Nous n'avons à redouter pour elle qu'une émotion violente... Nous veillerons...
— Ne craignez-vous pas un danger, si nous envoyons chercher un prêtre?...
— C'est -la malade qui a demandé les secours de la religion... Il n'y a rien y craindre...
Les deux hommes rentrèrent dans la chambre. Eugène se rendit à Sainte- Thérèse, la paroisse du (juartier, pour chercher, un prêtre.
L'ouvrier arriva à l'église. Un vieux curé en sortait : Eugène lui demanda de le suivre :
— Cela m'est impossible, répondit le prêtre; je suis attendu à l'archevêché; mais adressez-vous à mon vicaire; il vient de finir sa messe...
L'ouvrier entra à la sacristie et exposa l'objet de sa démarche. Le vicaire enlevait sa chasuble d'or.
— Où faut-il aller?... demanda le jeune prêtre... Je n'ai pas déjeuné, moi...
Il est midi..
— Faubourg Saint- Antoine, à deux pas'de l'église... Chez M"°<" Lacroix..
— Vous avez une voiture?
— Oui, monsieur l'abbé...
— C'est bien...
A Paris, le cérémonial de l'Extrême-Onction est des plus simples. L'abbé passa son surplis avec l'étole et masqua les ornements sacerdotaux
sous une riche douillette qui le couvrait jusqu'aux talons. Le sacristain, portant • une boîte oîi se trouvaient les saintes huiles et une croix d'argent dévissée, prit place dans la voiture, à côté de son chef.
Eugène monta sur le siège.
Déjà, dans la chambre de la malade, se voyait une petit table recouverte d'une serviette blanche. On allumait les cierges.
Le prêtre avait enlevé son pardessus et il s'avançait, gravement, psalmodiant des prières, précédé du sacristain.
L'amiral Verlaine attendait sur le seuil de la porte, voulant prévenir sa fille.
— L'abbé Fricard!... s'écria-t-il... Oh! monsieur, n'entrez pas... Une émotion peut tuer ma fille.
L'abbé devint très pâle :
— C'est M"' Verlaine qui est là ?...
— Oui, monsieur... C'est ma fille qui se meurt, victime de l'infamie de. ,
— Silence, monsieur... Laissez-moi accomplir mon saint ministère. Le prêtre entra.
Suzanne avait entendu le timbre de cette voix qu'elle connaissait si bien. D'un bond, elle sauta hors du lit et, sans que personne pût la retenir, repoussant les femmes agenouillées, elle se précipita au milieu de la chambre, en soupirant.
— Edmond !... Edmond !...
A la vue du prêtre, les yeux de la jeune fille s'agrandirent étrangement. Un flot de sang empourpra ses joues.
La malade balbutia des mots inintelligibles; et, brisée, elle tomba, toute roide, entre les mains qui se tendaient vers elle.
On la porta jusqu'à son lit.
Le docteur Dilson hochait tristement la tète.
— Morte? interrogea l'amiral.
Il n'y eut pas de réponse.
Alors Fricard retrouvant sa présence d'esprit s'agenouilla.
L'abbé commençait les dernières prières lorsque Georgette apparut, effrayante.
Désignant le prêtre à l'amiral, elle cria :
— Je connais cet homme... 11 ne me trompe pas moi ! C'est lui qui a tué votre fille ! J'en suis sûre! Je le jure devant Dieu...
— Cette femme est folle, répondit froidement Fofficiant.
A genoux devant la morte, l'abbé Fricard terminait ses oremi^s, sans prendre
Karl Gismarck prit sur son bureau une brochure dont il lui le titre.
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garde à l'ahurissement du sacristain qui, debout, tremblant de tout son corps, laissa échapper la croix.
Dans sa chute, le crucifix d'argent heurta et meurtrit le visage du prAtre, — comme si, vraiment, une lourde main l'avait souffleté.
ou LE BARON SE MONTRA INCRÉOCLE
Malgré toutes ses mésaventures, Karl Gismarck se sentait « le cœur léger », selon un mot tristement célèbre.
Il n'était nullement compromis.
Les documents expédiés à l'empereur d'Allemagne étaient égarés. Le baron ne pouvait plus en douter, après la mystification dont Fricard avait été la victime. Eh bien ! Gismarck recommencerait la partie.
Pour obtenir les tableaux de la mobilisation de l'armée française, Juana Gamba volerait, s'il le fallait, le ministre de la guerre lui-même.
En attendant, l'affaire Dilson demandait toute l'activité de cet homme étrangement audacieux.
A cette heure, Gismarck songeait avec dédain à l'observation que lui avait faite l'Excellence venue d'Allemagne.
On lui reprochait de ne pas agir sous un faux nom.
Est-ce que vraiment il n'était pas en droit de répondre qu'il connaissait Paris et que ceux qui vivent au grand jour sont les moins suspectés dans cette ville naïve ?
L'Allemand aurait pu reprendre le nom de Tinders qu'il portait à New-York. Il ne le voulait pas ; d'abord, pour ne pas être reconnu de Dilson, et puis, par un sentiment tout spécial à cette nature énergique.
Gismarck se disait que jamais personne n'oserait croire qu'un homme dont le nom avait une telle similitude avec celui du chancelier d'Allemagne aurait l'audace d'exercer, en plein Paris, le métier périlleux d'espion politique.
L'année précédente, on l'avait vu, généreux Alsacien, courant les fêtes dô charité, envoyant des offrandes aux victimes des fléaux, présidant même la cérémonie d'un Arbre de Noël.
Tout autre que lui, moins hardi et moins fort, eût vécu à Paris, dans quelque
LES MAHTYRS l)K LA VIE
mansarde, ignoré de tous, fuyanl lo monde, et obligé, par là m^^sme, à s'en tenir aux rapports de ses subalternes, — en un mol, à agir sans péril et sans profit.
Karl Gismark était un homme nouveau, un artiste, s'il est permis de profaner ce nom, en l'appliquant à un individu, presque génial dans son métier honteux.
Le baron apprit par Pilou que Georgctte était dans la maison des Lacroix, auprès de Su/anne; puis l'abbé lui annonça que la jeune fille était morte, et que le corps de son ancienne maîtresse avait été transporté chez ses parents, il, rue Oudinot.
11 était certain que la Bergamote assisterait aux funérailles de M"* Verlaine.
Le jour de la cérémonie, Gismarck s'était rendu, — sous un déguisement, — au cimetière, comme font les amis dont les empêchements ont retardé les devoirs. Debout, contre la grille, prêt à prendre rang dans le cortège, il avait observé Georgette.
Après l'enterrement, la Bergamote, toute en larmes, évita de rencontrer son frère Dilson. Elle se lit conduire en fiacre jusqu'à Saint-Mandé. La voiture de Gismarck la suivit. Maintenant, le baron connaissait la nouvelle résidence de la sœur de l'Américain,
Le plan de Gismarck était bien arrêté : Déshonorer Marie-Marguerite et rendre fcinévitable le mariage de la jeune fille avec Arthur Fénières.
Tout en se dirigeant vers l'habitation de son ami Hochecorne où l'abbé Fribard, tnourant de peur, avait trouvé un refuge, après la scène de la rue du Fau- )ourg Saint-Antoine, l'Allemand cherchait une combinaison.
Quand le maître pénétra dans le cabinet du docteur, Hochecorne était seul |ès absorbé par la lecture d'un journal. Autour de lui, s'entassaient des livres mveaux et des brochures récentes.
Le baron frappa sur l'épaule du médecin.
— Eh bien, docteur, vous travaillez ?
Le médecin leva la tête, en posant à regret le journal sur son bureau.
— Ah ! c'est vous, baron?
— Et l'abbé?
— Enfermé dans sa chambre...
— Toujours peureux ?
— Toujours !
— L'imbécile ! Mais, que diable lisez-vous là, mon cher ? Votre lecture était ionc bien intéressante, puisque le bruit (|uej'ai fait, en entrant, ne vous a pas lérangé ?
— Je lisais des choses extraordinaires...
— Sur la politique?
— Pas du tout !
— Je comprends vous étiez en train d'étudier quelque découverte sur la toxicologie?
— Pas du tout!...
— Alors, vous étiez plongé dans la diplomatie?
— Non!...
— Vous m'intriguez.
Karl Gismarck prit sur le bureau une brochure dont il lut le litre, en riant :
— Hypnotisme ! Suggestion ! Oui, je sais. Et vous croyez à ces balivernes?
— Si j'y crois 1... répondit Ilochecorne, en se levant, il faudrait que je fusse absolument idiot pour ne pas y croire... Yous ne vous rappelez donc pas que j'ai hypnotisé M"^ de Beaulieu pour la forcer à écrire la lettre à Jeanne Raveaud?...
— Al Ions donc ! ... Je n'en ai pas cru un traître mot. . .
— Si vous aviez vu ce que j'ai vu,. Si vous aviez expérimenté comme moi depuis quelques jours... C'est renversant !.. .
— Et qu'avez-vous vu, cher ami?,.. Quelles étrange^ surprises réservez vous donc à ces badauds de Parisiens?.,. Paroled'honneur !... Vous m'épouvantez...
Le médecin reprit sa place, et tenant entre ses mains une brochure :
— Vous riez?... Eh bien, moi qui vous parle, j'ai résolu, dupremier coup, le problème le plus terrible, en hypnotisant une personne atteinte d'aliénation mentale... J'adresserai un rapport à l'Académie de médecine. Ecoutez maintenant ce que disent des savants, tels que Charcot, Brown-Séquard, Luys, Bernheim, Berger, Carpenter, Pleindenhain, Richet, Liébault, Dumontpallier...
— Une kyrielle?...
— Des noms retentissants, des personnalités éclatantes, vous le savez bien.,. Voulez-vous m'entendre?
— Parfaitement... Permettez-moi, d'abord, d'allumer un cigare,,,
— Voici du feu...
— Merci... Je suis tout à vous...
— Je vous dirai, pour ne plus y revenir, que c'est l'abbé Faria, d'origine portugaise, qui, en 1815, adonné les premières séances à Paris, et qui a créé la floctrine de la suggestion. Je passe rapidement sur les tentatives du général Noizet, de James Braid. deMM. Azamel Préterre pour arriver aux expériences qui onlliou, àl'beure présente...
— A la Sa! pr trière.
— A la Salpêtricre et ailleurs... Je lis: Les médecins, des magistrats, — gens peu crédules d'ordinaire, — se sont rendus à l'évidence. Pour eux, à la SafpHrière, les expérimentateurs ont écarté toute la fantasmagorie du décor, et il
est advenu qu'un magistrat — un juge d'instruction — s'est écrié qu'il n'y avait plus de justice.
Ce jour-là, M. PauIBroca avait mis une malade en état de somnambulisme. Il imagina de faire comparaître un interne, de l'accuser d'un crime réel, conté, le matin même, par les journaux.
Il retraçait la scène de l'assassinat; il montrait l'individu frappant le passant avec un couteau.
La femme réveillée, le juge s'approche.
L'hypnotisée reste là, sans trouble apparent.
Le magistrat ordonne :
— Levez la main... Vous jurez de dire toute la vérité...
— Je le jure...
Et la femme raconte le crime réel, sans omettre un détail, et elle désigne le coupable présenté par l'expérimentateur.
M. Boca renouvelle l'expérience sur trois sujets nouveaux, et les trois sujets confirment, sous la foi du serment, ce que vient de dire la première hypnotisée.
Toujours à la Salpêtrière .
Maintenant, c'est une femme à laquelle le professeur Gharcot présente une serviette roulée en lui disant :
— Prenez ce poignard... Demain à cinq heures, vous tuerez la pensionnaire du lit, numéro 24.
Le docteur Gharcot réveille le sujet.
La femme regarde l'assistance, fort tranquillement.
Elle dîne, elle dort, elle déjeune, elle se promène ; et le lendemain soir, à cinq heures, elle s'arme de la serviette et elle frappe, sans hésiter, le n° 24. Puis, c'est un jeune homme auquel on ordonne :
— Dans huit jours, à midi, vous monterez dans votre chambre située au quatrième étage, et vous vous jetterez par la fenêtre .
Heureusement, l'hypnotiseur veillait. On a eu toutes les peines du monde à empêcher le sujet d'exécuter l'ordre, à l'heure dite.
Voici une observation de M. le docteur Richet.
Cl... est remarquable par la facilité avec laquelle on détermine chez lui des hallucinations ou des actes, après le réveil.
A peine endormi, je lui suggère qu'à son réveil, et je ne le réveille qu'une heure après, il verra sou portrait sur le tableau noir.
Le tableau noir n'existe pas plus que le portrait. G... voit le tableau noir et il trouve son portrait très ressemblant.
Je lui dis : « Tu as six ans; tu es un enfant; va jouer avec les gamins »; le voilà qui se lève, saute, fait le geste de tirer des boules...
Je lui dis : « Vous êtes une jeuue fille. » Il baisse la tête modestement, ouvre un tiroir, prend une serviette, fait semblant de coudre.
Je lui (lis : « Vous êtes général, à la tète de votre armée. » Il se redresse, s'écrie : « En avant ! » balance son corps, comme s'il était à cheval.
Je lui dis : « Vous êtes un brave et saint curé. » Il j)rend un air illuminé, regarde le ciel, marche en long et en large, lisant son bréviaire.
Je le transforme en animal : « Vous êtes un chien. » Il se met à quatre pattes, aboie, fait mine de mordre, et ne quitte cette posture que quand je lui ai rendu le sentiment de sa vraie personnalité, ou que je lui en ai donné une autre...
M. Bernheim, professeur à la Faculté de médecine de Nancy, suggère au nommé S... qu'à son réveil, il verra derrière lui, sur un meuble, une cuiller en argent et qu'il la mettra dans sa poche. La première expérience ne réussit pas. Le docteur fait la suggestion plus impérieusement : « Vous mettrez la cuiller dans votre poche; vous ne pourriez pas faire autrement. » A son réveil, S... voit la cuiller, hésile un instant, puis dit : « Ma foi, tant pis! C'est plus fort que moi ! . . . » Et il met la cuiller dans sa poche .
:V une jeune fille, le professeur Bernheim ordonne de voler-, après son réveil, le verre d'une lampe. Une fois éveillée, la jeune fille se dirige timidement vers la table, semble confuse de voir tous les regards se porter sur elle, puis, elle avance la main et enlève l'objet qu'elle ne consent à restituer que lorsqu'elle est sortie de la salle...
Le baron écouta la lecture, sans interrompre. Mais quand Hochecorne eut fermé le petit livre, l'étranger haussa les épaules.
— Tout ceci est fort amusant, mais c'est de la folie pure...
— Cependant, Charcot, Bernheim et Richet...
— Des fous ! . . .
— Le professeur Luys... ™ Le roi des toqués ! . . .
— Et moi?...
— Vous, mon cher, vous êtes un homme trop pratique pour vous lancer dans ces billevesées...
— J'ai vu... j"ai expérimenté .. En voulez-vous la preuve?
— Quand cela?
— Tout de suite.
— Ici?
— Oui.
— Eh bien ! . . . La preuve ! . . .
Hochecorne tira le cordon d'une sonnette. Un domestique parut.
— Dites à Souris de monter immédiatement. Le domestique s'inclina et sortit.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Souris?... lit Gismarck.
— Souris est mon groom...
— C'est sur lui que vous allez expérimenter?...
— Oui...
Souris entrait.
— Monsieur m'a fait demander?... Pour m'endormir comme hier peut-être... j'ai peur...
— Tu sais bien que tu n'as pas soufTert... Voyons, regarde-moi et ne songe qu'à dormir. Tu vas sentir une lourdeur dans les paupières, une fatigue dans les yeux; tes yeux clignotent, ils vont se mouiller ; ta vue devient confuse; tes yeux se ferment... Dors !...
Comme l'enlant ne s'endormait pas, le médecin accentua sa parole :
— Tes paupières se ferment ; tu ne peux plus les ouvrir. Tu éprouves une lourdeur dans les bras, dans les jambes; tu ne sens plus rien, tes mains restent immobiles; tu ne vois plus rien..., Dors!...
Et, baissant graduellement la voix, Hochecorne répétait l'injonction :
— Dors !,..
Souris dormait.
Le baron s'approcha du groom, l'examinant attentivement :
— C'est vrai, il dort... Mais, de là, à lui faire accomplir telle ou telle chose, à son réveil, il y a loin, docteur...
— Vous allez voir.,.
L'expérimentateur parla à son valet d'une voix claire, mais nullement rtientissante :
— Souris, je vais te réveiller... Une fois éveillé, fuiras dans l'écurie, tu selleras le cheval et tu feras douze fois le tour de la cour; ensuite, tu rentreras le cheval et tu remonteras ici. Tu t'approcheras alors de ce monsieur, qui est auprès de moi et tu lui voleras sa chaîne et sa montre...
Le médecin .souffla sur les paupières du groom...
— J'ai dormi, monsieur ?
— Pas du tout.
— Ahl je croyais...
— Souris !...
— Monsieur !...
— Voilà cinq francs... Tu as congé aujourd'hui... Va te promener...
Le groom se retira joyeux, après avoir pris la pièce que lui otlVail -on niaifre.
— Maintenant, cher baron, continua Hochecorne, observons... Les deux hommes s'approchèrent de la fenêtre.
Quelques minutes plus tard, Souris apparut, traînant le cheval tout sellé par la bride. 11 sauta lestement sur la bête et fit douze fois le tour de la cour ; puis, il remonta dans le cabinet du docteur.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda Hochecorne.
— Moi... rien... monsieur... Je venais...
Tout en causant, le groom s'avançait du côté de Gismarck.
— Parleras-tu ?... cria le médecin.., Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
— Moi... rien... rien...
Souris restait là, regardant la chaîne de Gismarck. De temps à autre, i) se baissait, paraissait ranger quelque chose. Enfin, d'un mouvement brusque, il profita de ce que le baron allumait un nouveau cigare pour lui enlever sa chaîne et sa montre.
Il ouvrait la porte. Hochecorne le prit par le bras.
— Où vas-tu ?
— Me promener, monsieur...
— Fais voir tes mains... Tu voles des montres, maintenant... Le groom regarda les objets brillants qu'il remit à son maître.
— C'est vrai... J'ai volé... Pardon, monsieur...
— Tu ne recommenceras pas ?
— Jamais, monsieur, jamais...
— C'est bien, va !
Karl Gismarck gardait un sourire railleur.
— Je pourrais le forcer à assassiner père et mère...
— Je n'en crois pas un mot.
— A votre aise !
— Mon Dieu ! Il y a peut-être quelque chose de vrai, dans tout cela. Mais ce groom, cet enfant, est ce qu'on appelle « un sujet »,
— Je n'en disconviens pas... Tout le monde j[ie se prêterait pas à la suggestion comme lui : vous, par exemple, dont le regard est éclatant, impérieux. Vous seriez, au contraire, j'en suis sûr, un merveilleux hypnotiseur. Mais, j'y songe, c'est dommage que la Bergamote soit perdue. Avec ses grands yeux noirs langoureux, elle eût fait un sujet magnifique.
— Charlatan, interrompit Gismarck, vous dites cela parce que vous croyez que j'ignore où est Georgette ?
— Pas le moins du monde.
— Georgette est retrouvée. . .
— Ah ! bah... El par qui ?
— Par moi...
— Vous connaissez son adresse ? ..
LES MARTYRS DE LA flE
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Georgette ne remuait plus.
Liv. 101
802 LES MAliTYRS DE LA VIE
— Elle demeure, sous le nom de M™^ Berthaud, avenue du Bel-Air à Saint- Mandé...
— A côté de la maison Folâtre ?. . .
— Précisément...
— Alors, vous ne croyez pas à ce que tous avez vu ?
— Ma foi non, dit le baron en se disposant à sortir. Je vous remercie néanmoins de cette petite comédie...
Hochecorne arrêta son ami :
— Pensez-vous que Georgette Roussellier soit désireuse de retourner chez vous, rue Saint-Dominique ?
— Je suis persuadé du contraire...
— Nous sommes aujourd'hui samedi, 5 juin, n'est-ce pas? Eh bien, aprèsdemain lundi, à huit heures du soir, la Bergamote frappera à la porte de votre eabinet.
— Toujours par la vertu de la « suggestion » ?
— Oui... Vous croirez alors ?
— Farceur, va !...