SUGGESTION
Georgette Roussellier, épouvantée par la mort de Suzanne, était rentrée à Saint-Mandé. Sa rencontre chez les Lacroix, avec maître Pilou et surtout avec Fricard rinquictait : elle pria Jacques de rester auprès d'elle, jusqu'au jour prochain où Pierre les emmènerait, tous les deux, dans la propriété qu'il avait chargé un notaire de Rennes de lui acheter en Bretagne.
Le Flambard, sous un costume bourgeois, s'en allait chaque matin, à Enghien, prendre les ordres de Dilson; puis il rentrait, dans la journée, auprès de sa sœur, qu'il ne quittait plus.
Ce jour-là, Georgette attendait Jacques.
La Bergamote se trouvait sous l'impression d'un de ces malaises physiques auxquels toutes les jeunes femmes sont sujettes périodiquement. Elle avait envoyé sa bonne à l'hospice des Enfants convalescents de Vincennes, avec l'ordre de porter aux petits des pauvres les habillements qu'elle fabriquait pour eux. Elle était seule, dans sa maison, lorsqu'on sonna à la porte d'entrée.
— C'est Jacques, sans doute, se dit Georgette. Cependant, ce n'est pas là son coup de sonnette habituel... J'ai eu tort d'éloigner ma bonne...
En arrivant à la porte, sa peur redoubla.
— Est-ce toi, Jacques?...
Une voix balbutia, du dehors, une réponse inintelligible.
— Il fait grand jour... Suis-je sotte de trembler ainsi?... Georgette ouvrit la porte et elle recula, terrifiée.
Le D"" Hochecorne était devant elle.
— Ne vous effrayez pas, mademoiselle Roussellier, fit doucement le médecin... Je viens en ami...
. — En ami?... Vous?..,
— Oui... Et quand vous saurez ce qui m'amène...
— Je ne veux pas le savoir... laissez-moi...
— Il faut que je vous parle...
— Non... Non,.. Il y a quelqu'un dans la maison pour vous chasser...
— Jacques?... Il n'est pas ici; il est à Enghien...
— Je vais crier, monsieur, les voisins vont accourir...
— On dirait vraiment que je veux vous violer... ou vous tuer. ..
— Vous avez bien essayé d'empoisonner Jacques... de tuer la pauvre M"' Verlaine.
— Jacques est un menteur,., quant à M"* Verlaine, je n'ai jamais attenté à ses jours... Votre grand frère s'est trompé....
Tout en parlant, le docteur regardait Georgette avec une fixité qui troublaitla jeune femme.
— Enfin que voulez-vous?... C'est le baron qui vous envoie ?...
— Gismarck est mon plus cruel ennemi... Non, je ne viens pas de la pari de cette canaille d'Allemand... Mademoiselle Georgette, pardonnez-moi, sij'ai gardé si longtemps le silence... Vous souvient-il de l'époque où vous habitiez la rue des lilancs-Manteaux ? Votre famille était alors l'amie de ma jeunesse...
Ils étaient entrés dans le salon. Ils s'assirent. Hochecorne continua :
— Oh! je vous revois, à cette heure, toute petite... Quel brave homme était votre père... Voyons, regardez-moi.., pensez à vos souvenirs d'enfance... Vous ne vous rappelez pas de m'avoir vu, il y a longtemps, longtemps ?..
— Non...
— Regardez-moi encore... Encore... Faites appel à votre mémoire...
— Je cherche...
— Vous ne trouvez pas ?
— Non...
— Vous me voyez bien, pourtant ?
— Oui...
— Et VOUS ne pouvez plus ne pas me regarder?
— C'est vrai... *
— Vous vous endormez..,
Le médecin s'était levé : il tenait deux doigts de sa main droite devant les yeux de Georgette :
— Vous sentez de l'engourdissement, de la torpeur; vos bras et vos jambes sont immobiles ; voici de la chaleur dans vos paupières ;^ votre système nerveux se calme ; vous n'avez plus de volonté ; vos yeux restent fermés ; le besoin de dormir devient de plus en plus profond; vous ne pouvez plus résister... Dormez! Dormez !...
Georgette ne remuait plus.
— Maintenant, ordonna le docleur, écoutez-moi... Ce soir, à huit heures, vous arriverez rue Saint-Dominique, chez le baron Gismarck... Vous frapperez à la porte de son cabinet... Vous entrerez, vous me verrezlà... Au revoir, Gcorg ette... Dans un quart d'heure, vous vous réveillerez...
Hochecorae prit sou chapeau qu'il avait déposé sur la table et il sortit de la maison de la Bergamote en murmurant :
— Quel admirable sujet !...
Un quart d'heure plus tard, Georgette se réveilla.
— J'ai dormi?... J'ai rêvé?... Je ne sais pas... Il me semble que j'ai vu ce maudit docteur Hochecorne... Non... C'était un rêve, Dieu merci...
La sonnette venait de retentir.
— Ah ! cette fois, c'est Jacques, j'en suis sûre, soupira la Bergamote...
— Sœur, ditleFlambard, j'ai du nouveau à t'apprendre...
— D'abord, comment va notre frère?...
— ■ Très bien... 11 est toujours fortoccupéparl'afFaireducapitainedeBligny...
— Pourvu qu'il réussisse...
— A tirer le capitaine de prison ? Il n'y a pas d'erreur... Pierre réussira...
— La pauvre Marie-Marguerite doit être bien trisie ?
— Oh: oui!...
— Ta nouvelle, maintenant ?
— Pierre a reçu une lettre de son notaire de Rennes... La propriété est achetée... Notre frère désire (jue nous partions le plus tôt possible... Demain, il fixera le jour du départ...
La bonne rentra.
A six l.eures, Georgette et Jacques se mirent à table.
Pendant le dîner, ils causèrent amicalement ; mais, au dessert, la Bergamote donna des signes d'impatience.
La jeune femme regardait la pendule.
— Qu'as-tudouc, sœur? demanda le Flambard...
LES MARTYRS DE LA VIE 80:i
— Rien...
— Tu parais toulc drôle, ce soir... Serais-tu malade ?
— Non... j'étais folle... Raconte quelque chose pour me distraire...
— Veux-tu que je chante?
— Oui... chante !
Le Flambard entonna un refrain populaire. Georgette ne l'écoutait plus. Elle s'était levée anxieuse; elle ordonnait à la bonne d'aller chercher son manteau, son chapeau, ses gants.
— ïu sors ?..,
— Oui...
— Où vas-tu ?
— Chez les Lacroix.,.
— Ah ! tu ne m'avais pas dit... Est-ce que je t'accompagne?
— Oh ! non...
— Pourquoi?... Tu es si peureuse... Il fait nuit...
Et comme Gorgette restait là, essayant encore de lutter, Jacques lui prit doucement les mains :
— Un rendez- vous ?... Je suis trop curieux, peut-être ?...
— Ce n'est pas cela...
— C'est bien vrai que tu vas au faubourg Saint-Antoine ?
— Bien vrai...
— Je vais te chercher une voiture?...
— Merci, j'en trouverai une sur le chemin...
— S'il t'arrivait malheur...
— Sois sans crainte...
— Embrasse-moi...
Georgette embrassa Jacques, Puis, elle sortit brusquement. Le Flambard se mit à la fenêtre, grommelant de sa rude voix :
— Pardi !... Elle va voir quelque amoureux!... Il songea à la Flamboyante.
— Jeanne sera acquittée, ou bien leur affaire à toussera claire et nette!... C'est drôle... le départ de Georgette me tracasse. Je vois tout rouge !...
Dans le cabinet du baron, trois hommes étaient assis, Gismarck railleur, Hochecorne très grave, Pilou indifférent.
— Encore dix minutes, mon cher hypnotiseur, ricana l'Allemand. Le médecin absorbait un verre de line Champagne.
Il répondit :
— Dans dix minutes vous recevrez la Bergamote...
— Je n'en crois rien, hasarda Pilou.
— Parce que vous ne savez rien, riposta Hochecorne.
A huit lieures moins trois minutes, une voiture s'arrêtait devant le perron de l'hùtel.
On frappait à la porto.
— Entrez!... dit Gismarck très pâle.
La porte s'ouvrit. Georgette Roussellier parut sur le seuil, hésitante, le regard fixe.
Le docteur Ilochecorne toucha du coude le baron.
— Priez-la donc d'entrer...
Karl Gismark s'avança vers son ancienne maîtresse :
— Quelle heureuse surprise, ma chère amie... Soyez la bienvenue... Et lui désignant un fauteuil :
— Veuillez-vous asseoir, Georgette... Vous venez de iraint-Mandé?
— De Saint Mandé... Oui...
— Vous paraissez troublée... Avez-vous quelque clio^.c à me dire en particulier? • •
— Non... Je ne sais pas... Je ne me souviens plus... Je passais par hasard devant l'hôtel... Je suis entrée malgré moi... Je vais me retirer...
— p]lle n'est pas aimable, lit Pilou à l'oreille du docteur.
Ilochecorne s'était planté devant la jeune femme. Son regard brillant pesait sur elle.
La Bergamote chancelait, suivant l'homme, les jeux dans les yeux.
Le médecin s'éloignait; elle le suivais, entraînée pour le voir encore, pour le voir toujours.
Ilochecorne s'arrêta, et d'un geste im^x-rieux :
— Dormez!... Je le veux!... Dormez!...
Georgette restait, debout, dans une immobilité absolue. Le médecin leva le bras et dessina autour d'elle un cercle, en disant :
— Vous ne pouvez plus sortir... Des barres de fer s'opposent à votre passage... Et s'adressant à Gismarck :
— Je lui ordonnerai de venir à moi, quand je la réveillerai... Elle ne le pourra pas...
Le baron demanda :
— Puis-je lui donner des ordres?
— Non... pas vous... Elle ne vous entendrait pas... je lui répéterai vos paroles...
Ilochecorne dicta à la femme endormie les commandements du maître, le crime qu'elle devaitaccomplir, le lendemain, en esclave soumise.
— Venez, dit-il,
Le médecin réveilla la Bergamote, après lui avoir remis un poignard et l'appela.
— Vous voyez bien que c'est impossible... Les grilles de fer m'en empochent...
Alors, il s'avança et il dit énergiquement :
— Il n'y a plus de barrières... Vous pouvez vous retirer. .. Georgctte s'enfuit, un poignard à la main, pleine de terreur.
— Eh bien, messieurs, croyez-vous àla suggestion? interrogea llochecorne.
— La science est admirable ! Répondit Gismarck... M*" Pilou levait les bras au plafond :
— C'est à en devenir idiot'....
Le baron se frottait les mains :
— Venez, Pilou, je vous emmène...
— Oùçà?
— Chez M""* Hussard, aux Champs-Elysées...
— A merveille... J'ai justement des comptes à régler là-bas...
— Voulez- vous me donner une place dans votre voiture, cher baron ? demanda le docteur.
— Où allez-vous ?
— Je vous suis...
— Jusqu'aux Champs-Elysées ?
— Parfaitement...
— Tiens, c'est vrai... Vous êtes un des fidèles de la Pompier ou plutôt de son tapis vert. . . Allons, venez ! . . .
Le notaire répétait :
— Hypnotisme !... Suggestion!... C'est à en devenir idiot!
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