MADAME POMPIER, DITE HUSSAKU
Dans les Champs-Elysées, près de l'Arc de Triomphe, M"' Pompier, dite Hussard, tient une maison somptueuse où l'on joue. — où l'on aime, — où l'on emprunte de l'argent, — entre un banco malheureux et deux baisers pour la revanche,
M""" Pompier a soixante ans : elle a eu pour parrain, d'autres disent pour père, un général du premier Empire.
M. Pompier?... Personne ne connaît M. Pompier.
Le sobriquet de la vieille femme date du temps de sa jeunesse. On l'a nommée
« Hussard » , à cause de ses amours avec un certain capitaine aujourd'hui disparu. De cette union est née une fille que M"^ Pompier a chassée, en un jour de colère, affirmant que la demoiselle n'entendait rien au commerce.
C'est la Hussard qui, occupant autrefois un appartement modeste dans la rue Gît-le-Cœur, recueillit chez elle Georgette Roussellier ; on se souvient que la matrone utilisa sa protégée, 3n vendant la petite fille aux habitués de son bouge.
Aujourd'hui, la Hussard est riche.
Douée d'une activité incroyable, elle a fondé, à ses heures perdues, une grande partie des établissements dits : Achats de reconnaissances du Mont-de-Piété, notamment la maison de la rue de Clignancourt tenue par M™^ Grémillon.
L'hôtel qu'elle habite aux Champs-Elysées se compose de trois étages : au premier, l'argent ; — au second, le jeu ; — au troisième, l'amour.
Ambroisine Pompier, qui connaissait par leurs côtés faibles les trois amis du baron Gismarck, disant en riant :
— La maison a été construite pour ces messieurs : trois étages : nM , le notaire ; — n" 2, le médecin ; — n° 3, le prêtre... quant au baron, je ne sais pas comment est bâti ce diable d'homme, mais il ne s'arrête jamais nulle part.
On arrivait à chacun des trois étages par un escalier particulier. Mais, fine mouche, Ambroisine avait fait installer un ascenseur, pour quele pigeon escomptant un billet au premier étage pût commodément aller en perdre le produit au second, sauf à monter plus haut encore, si, par hasard, la fortune lui souriait.
La Pompier aime l'argent, rien que l'argent.
Plus encore que M""* Folâtre, de Saint-Mandé, la Hussard, bien que vieille et flétrie par l'âge, présente les apparences d'une musculature vraiment virile, avec sa chevelure teinte, son large front sillonné de rides, sa bouche meublée de fausses dents et son sourire de femelle à la fois comique et horrible.
Ambroisine est autrement forte que M"*^ Folâtre; et ce n'est pas elle que le docteur Hochecorne ferait trembler sous ses menaces.
La diversité même de ses métiers l'a mise en rapport avec le Tout-Paris du vice.
Sa maison des Champs-Elysées, les succursales semées aux quatre coins de la ville reçoivent une clientèle étrangement variée. Tout y passe, s'y ruine ,s'y enrichit et s'y flétrit, depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'au boulevard dos Batignolles, depuis la marquise besoigneuse jusqu'à l'actrice dépensière, jusqu'à la bourgeoise pauvre, jusqu'à la fillette des bals publics, — ce régal des gâteux
Ici, l'exploitation de la misère par les achats de reconnaissances du Mont-de- Piété; là-bas, ventes de corps de femmes; plus loin, rendez-vous d'amour, adultères et viols.
La Pompier se rit de la police. Audacieuse, toujours audacieuse, elle commande et rayonne : elle n'épargne ni son temps ni sa peine.
Il faut obéir, madame, où est votre correspondance?
Liv. 102
Rien ne lui fait peur, rien ne la trouble, car, elle aussi, elle connaît des « cadavres » : c'est un Gismarck en jupons.
Telle est la matrone souveraine chez laquelle se rendaient de compagnie le baron allemand, Pilou et le docteur Stanislas Hochecorne. Quant à Fricard, on le sait, il restait caché, rue de la Ghaussée-d'Antin, jusqu'à nouvel ordre, ne se doutant pas que, chez lui, une lettre cachetée de rouge aux armes de l'archevêque de Paris l'attendait pour lui annoncer que, sur une dénonciation anonyme et après enquête, il était et demeurait suspendu de ses fonctions.
Ambroisine Pompier accourut au-devant de ses visiteurs, (ju'im domestique venait d'introduire dans le salon du premier étage.
— Oh ! monsieur le baron, je suis ravie de vous voir...
— J'ai besoin de vous...
— Tant mieux !
— Moi, dit Hochecorne, si vous n'y voyez pas d'empêchement, je vais monter à la salle de jeu, pour en tailler une petite...
— Vieux coquin, soupira M Pompier...
Et d'une voix doucereuse, elle ajouta :
— Vous avez raison, mon cher docteur, il y là-haut une belle partie... Gomme le baron ne mettait pas d'obstacle à la proposition, le médecin se
leva, se dirigeant vers la porte. Il sortit du salon, pendant que M*' Pilou prenait connaissance de certains dossiers étalés, à son intention, sur la table. Karl Gismarck se rapprocha de la Hussard :
— 11 s'agit du petit Fénières...
— xA-rthiir me doit beaucoup d'argent. . .
— N'interrompez-pas., . Écoutez-moi... Il entre dans mes projets que Fénières épouse une jeune fille riche... Fénières n'a pas le sou ; il est prêt à obéir... Il faut... 1
— Une entrevue ?...
— Oui... J'ai promis à Arthur de l'aider...
— C'est gentil de votre part, monsieur le baron... Mon hôtel en a vu bien d'autres...
— Je n'ai pas besoin de votre hôtel... Vous connaissez ma villa de Ghatou ?
— Le château de la Bergamote?... Parfaitement...
— Demain, la demoiselle y sera conduite... Il faudrait qu'elle trouvât là une dame âgée, ayant l'air respectable, pour la préparer...
— G'est mon état... Gombien medonnerez-vous ?
— Deux mille francs...
— Vous plaisantez, monsieur le baron. Je ne risque pas la prison pour si peu.
— Qu'exigez-vous ?
LES MARTYRS DE LA VIE 8li
— Dix mille francs...
— Eh bien, soit!...
— El puis, vous me réglerez le petit reliquat de l'affaire Fricard.
— C'est entendu.!. Je vous enverrai un chèque demain matin...
— Que devient l'abbé.'... Je ne l'ai pas vu depuis plusieurs jours...
— Il travaille...
— Ah!...
C'était par la Hussard que Gismarck avait appris la double vie de Fricard et son histoire avec M"'' Verlaine. L'abbé était autrefois l'un des familiers du troisième étage de la maison des Champs-Elysées; il s'y rendait encore, mais moins assidûment que par le passé.
Le baron allemand donnait ses dernières instructions à M"' Pompier :
— A quelle heure faut-il être demain à Ghatou ?
— Je vous attendrai à deux heures...
Gismarck se leva :
— Venez- vous, Pilou?
— Non, mon cher ami, j'ai à causer avec madame...
— C'est bien... Dévorez!... Dévorez !... Mais, n'oubliez pas...
— Je n'oublie rien, baron.
Demeurés seuls, M"^ Pompier et le petit notaire se mirent en mesure d'établir leurs comptes.
Ambroisine prit dans un casier un grand livre qu'elle consulta :
— Il vous revient sur votre part des bénéfices du mois: quatorze millequatre cent vingt-deux francs soixante centimes, tout compris...
— Dix-huit cent quarante francs de moins que le mois dernier...
— Il reste encore quelques créances,.. La Grémillon de la rue Clignancourt n'a pas tout versé...
— Pressez-la... Et les prêts sur nantissements?
— Vous voulez le détail : trois mille...
— Diable ! . . . Et la cagnotte ?
— Sans la cagnotte, nous ferions triste figure... Voici le calcul... M" Pilou examinait un compte ;
— llein?... Ça ne marche pas non plus au Iroisième?...
— Les étrangers, mon ami, ne donnent guère cette année... Mai> je mu> on relations avec un jeune comte du Faubourg qui trouvera ici une petite marquise, je ne vous dis que ça... Nous nous rattraperons...
Au deuxième étage, le baccarat marchait ferme, tandis que plus haut, dans les couloirs menant aux chambres de la luxure, des ombres passaient. Les portes se refermaient doucement sous des frou-frous de jupes.
L'homme et la femme clignaient de l'œil, en se iVollant les mains. ■