L\N PETIT MOYEN
Depuis le drame du faubourg Saint-Antoine, l'abbé Fricard demeurait caché dans la maison du docteur Hocbecorne. Il passait ses journées en tête à tète avec la femme de son ami. Le médecin n'était point jaloux.
M""" Hermancc, en peignoir blanc, le jeune prêtre, en veston bleu, se niellaient au piano et jouaient des morceaux à quatre mains que venaient interrompre de longs baisers d'amour.
— Mon petit Augustin. . .
— Ma chère Hermancc. . ' "■
M""" Hocbecorne était jolie, dans la lleur de ses trente ans, allumée par dincessants désirs. Ses cheveux blonds cendrés, sa bouche sensuelle, ses yeux noirs langoureux, ses poses lascives, son altitude de femme chercheuse toujours inassouvie, avaient charmé le prêtre.
Fricard lui apparut comme une Providence.
M""*" Hocbecorne aima le vicaire de Sainte-Thérèse de toute l'ardeur dune jeunesse incomprise ou méprisée du mari. Il lui sembla doux de se reposer de ses courses à travers la ville, d'avoir du plaisir à ses heures, au lieu de mendier le plaisir. Pour Fricard, la dame rompit des liaisons anciennes. C'est en vainque des lettres pressantes affluèrent rue de la Gbaussée-d'Antin: Hermance refusa de se rendre dans les chambres des hôtels meublés, où naguère, hier encore, l'attendaient des amants d'un jour.
Le docU ur reprochait à sa femme d'être trop casanière.
— Hermance...
— Mon ami ?
— Unie semblait que tu devais aller voir aujourd'hui M. X..., député, M. y..., sénateur?... Le 14 juillet approche... Allons, mignonne, il faut décrocher la croix !
Hochecorne tenait absolument au ruban rouge. Hermance prétextait des migraines.
Le médecin insistait:
— Voyons, tu me feras tant de plaisir... la croix d'honneur me posera.
— M. Y,.., le sénateur, m'a promis...
— Chauffe-le!... Chauffe-le!..,
Et pendant que le docteur se réjouissait à la pensée que sa femme courait après le ruban rouge, Ilermance caressait son nouvel amant.
Le prêtre se lassa de ces amours faciles.
Dans son imagination surchauffée, Fricard comparait les tendresses de la bourgeoise vicieuse aux rébellions farouches de la prisonnière de Saint- Lazare. A cette heure encore, chassant au loin les craintes du présent et les angoisses du passé, éloignant de son espri t la désolante mort de Suzanne, il revoyait la scène de la Conciergerie. La Flamboyante était là, plus belle, toujours plus belle. La coureuse des rues le tenait dans l'àme, et à un tel point qu'il ne vivait que pour la troublante image. La vision prenait un corps; elle dégageait une saveur d'inconnu, une soif de jouissance si profondément humaines que le jeune homme repoussait l'amoureuse affolée pour s'abîmer dans le dédale des chimères et poursuivre son rêve douloureux mais effroyablement beau.
Fricard maudissait les lenteurs de la justice, croyant à un acquittement, prêt à suivre Jeanne Raveaud le jour de la délivrance.
M""* Hochecorne essayait de raviver les sens du jeune homme ; elle se faisait coquette, étalant sur son passage des luxures ignorées, se donnant tout entière, avec la frénésie d'une passion invincible.
L'abbé restait froid.
A huit heures du matin, le lendemain de l'entrevue de Gismarck, de Pilou et du docteur chez M"* Pompier, dite Hussard, l'abbé Fricard rêvait de quelque maîtresse, lorsque son hôte entra dans sa chambre.
— Fricard !...
— Madame... Ah! c'est vous, Hochecorne... Pardon, mon ami.
— Habillez- vous... Le baron vous attend... Sa voiture est à la porte.,. H vous emmène...
— Où çà?
— Je n'en sais rien... H vous le dira lui-même... Dépêchez-vous... Gismarck n'aime pas attendre...
— Pourquoi n'est-il pas monté?
— l\ prend un vermouth au bar américain...
— Le diable l'emporte !...
Fricard s'habilla et descendit dans la rue.
Le baron sortait du bar et lejoignait son coupé.
— Montez, dit-il, nous sommes pressés.
Le cocher avait des ordres.
— Puis-je savoir enfin où vous me menez, baron?
— Chez la princesse Camba...
— Tiens!... Et pourquoi faire?
Gismarck répondit :
— Vous le saurez avenue d'Eylau, après ma visite...
Quand la voiture s'arrêta devant l'hôtel de la princesse espagnole, l'Allemand dit à son compagnon :
— Restez là .. Ne vous impatientez pas... Et, présentant des cigares :
— Fumez en attendant...
— Il était bien inutile de me réveiller de si grand matin...
— Je ne fais jamais rien d'inutile... Je vous ai amené ici, parce que j'ai besoin de vous...
— Parlez, alors...
— Non, tout à l'heure...
Le baron entrait à l'hôtel.
— Madame la princesse n'est pas levée, fit José, très surpris devoir Gismarck à une heure si matinale.
— Dites à la femme de chambre de prier sa maîtresse de se lever et de me rejoindre dès qu'elle sera prête... Il y a urgence...
José obéit. Gismarck entra dans le boudoir de la princesse. Quelques minutes plus tard, Juana Gamba, vêtue d'un péplum oriental, les pieds nus dans des babouches brochées d'argent, se présentait devant le visiteur.
— Oh ! vous êtes adorable, ma chère, comment allez-vous?
— Pour vous, très bien... Pour les autres, je suis encore un peu souffrante des suites de mon empoisonnement...
— A merveille!... Je vous autorise à aller de mieux en mieux; c'est même nécessaire, car il y a près de trois semaines que l'accident est arrivé...
— Trois semaines, c'est vrai... Et Gharles, que devient-il?
— Toujours à la prison du Cherche-Midi... Mais, ce n'est pas pour entendre vos plaintes au sujet de cet imbécile d'officier que je suis venu vous trouver... II s'agit pourtant de lui...
— Oh ! ne me demandez rien de plus... ,
— Vous refuseriez ? . S
— Certainement...
— C'est ce que nous verrons... Vous av(;z des lettres de M. de Bligny?
— Des lettres !... Non...
— Vous mentez !...
— Et quand j'aurais des lettres 1
— Vous en avez?... Jo lo <p\ni>^ ., Tl ,'i lif ;i)ino>.;sil)lc qu'il on fût autrement... ,
— Après? 4
— Ces lettres, je vous prie de me les confier...
— Jamais de ma vie?,..
— Juana !...
— Non!... Non!...
Alors Gismarck s'avança près de la jeune femme et lui saisissant brutalement le poignet de la mam droite :
— 11 faut obéir, madame!... Où est votre correspondance!
— Vous me faites mal ! . . .
— Obéissez !...
— Non!... Non!. . Non!... Vous me brisez le poignet ., Je vais appeler...
— Appelez donc! . ..
Mais, la douleur devenant plus vive, Juana fléchit :
— Que voulez-vous faire de ces lettres?
— Je veux les voir, simplement.
— Vous me les rendrez avant de sortir d'ici ?
— Oui.
— Toutes?
— Toutes.
— Eh bien, prenez... là... dans le tiroir de gauche.
La princesse indiquait un petit meuble de Boule placé entre les deux croisées du boudoir.
La clef restait fixée à la serrure.
L'Allemand entraîna la princesse : il s'empara d'un paquet de lettres et il lâcha enfin l.e poignet meurtri de la jeune femme.
— A présent, ma chère belle, dit-il en souriant, vous pouvez vous recoucher et dormir. Vous m'avez contraint à agir comme un mari jaloux : tant pis pour vous ! Mais soyez tranquille, avant de partir, je vous remettrai intact votre précieux trésor.
— Vous êtes un misérable ! Je me vengerai!
— Faible enfant !
Juana s'étant retirée dans sa chambre, Karl Gismarck s'assit à une table et il étudia longuement l'écriture de l'officier français. Puis, la plume à la main, il se mit en mesure de reproduire la forme de cette écriture. Son travail terminé, il se leva et, entre-bâillant la porte de la chambre à coucher :
— Au revoir, amie. Je m'en vais. Vous trouverez toutes^ les lettres de votre amoureux sur le guéridon... Sa correspondance est insignifiante et charmante en même temps. Je m'en voudrais de vous priver de ces petits poulets.
Fricard s'ennuyait dans la voiture.
— Enfin! soupira le jeune prêtre, en. voyant revenir Gismarck.
— Calmez-vous, Fricard, calmez-vous. J'apporte notre fortune avec moi. Le coupé partit à fond de train.
— Où allons-nous ? demanda le prêtre.
— Chez vous.
— Je ne le puis pas. Si l'archevêque de Paris...
— Il n'y a pas d'archevêque ni de Pape qui vous commande. Il faut que vous revêtiez immédiatement l'habit ecclésiastique.
Depuis l'emprisonnement de son fiancé, Marie-Marguerite passait ses journées en prières. Le docteur Dilson avait emmené sa fille chez lui, espérant que sa tendresse paternelle atténuerait le chagrin de la douce enfant. Du reste, M. de Bligny, dont la demeure était voisine de la villa, se rendait tous les jours auprès de celle qu'il continuait à nommer sa nièce. Le vieillard trouvait des élans pour faire renaître l'espérance dans cette âme attristée :
— Nous le sauverons, Marguerite, nous le sauverons! Un de Blignyne saurait trahir sa patrie ! Nous ne voulons ni pardon, ni grâce! Il faut que l'innocence de Charles éclate au grand joar!
— Oui, nous le sauverons, continuait Petrus.
Et, devant ces deux hommes qui parlaient d'espoir, Marie-Marguerite se sentait forte et courageuse.
S'il arrivait que le vieil ambassadeur se laissât entraîner à des menaces, à des idées de vengeance, la jeune fille venait auprès de lui :
— Mon oncle, vous vous rendrez malade...
— Je te dis que si mon Charles meurt de leur ignominie et que j'aie ensuite la preuve de son innocence, je reviendrai au ministère de la guerre pour savoir s'il y a encore des soldats et des hommes e» France !...
Joseph Putois — on se le rappelle — avait dit au docteur que son voyage en- Allemagne pouvait jeter un jour éclatant sur le vol commis au ministère.
L'Américain n'avait reçu aucune nouvelle de l'ancien inspecteur de la sûreté.
Ce matin-là, Marie-Marguerite paraissait radieuse.
M. de Bligny déjeunait à la villa. Le repas fut moins triste que de coutume; et comme la joie de la demoiselle demandait une explication, la jeune fille murmura à l'oreille du vieux diplomate :
— J'ai fait un rêve...
— Heureux?...
— Oh! oui... Charles était libre... Nous nous aimions... Vous ne pleuriez plus...
— Chère enfant...
Petrus Dilson et l'ancien ambassadeur avaient obtenu l'autorisation de visiter le prisonnier au Cherche-Midi. C'était la première fois depuis l'arrestation du capitaine que cette faveur leur était accordée.
Ils partirent, laissant la jeune fille sous la garde d'Eau-de-Benjoin et des autres serviteurs.
Une fcmir.e 3e dressa, un iioignard à la main.
Liv. 103
Dans la journée, un prêtre aux cheveux blancs se présenta, demandant M"' Marie-Marguerite.
Sans défiance, Eau-de-Benjoin introduisit le visiteur auprès de sa maîtresse.
— Mademoiselle, dit Fricard, en saluant profondément, je suis l'aumônier de la prison -du Cherche-Midi... Je viens pour remplir une mission des plus délicates... M. Charles de Bligny...
— Parlez, monsieur l'abbé...
— M. de Bligny s'est évadé...
— Evadé?... Lui?... C'est impossible! Il n'est pas coupable!...
— Je suis convaincu de l'innocence du capitaine, mademoiselle... Mais veuillez prendre connaissance de cette lettre...
La jeune fille lut ce qui suit :
« Chère et aimée Marie-Marguerite,
« En recevant cette lettre, n'hésite pas; viens me retrouver à Chatou, dans la maison où, grâce au dévouement de M. l'abbé Morel, j'ai pu me réfugier. Je ne veux pas fuir. Mais, prisonnier, il m'était impossible de confondre mes accusateurs ; libre de moi-même, je saurai agir... Viens...
« Une dame respectable, la mère de l'ami intime qui m'offre l'hospitalité, t'attendra à la gare de Chatou. Mets ta robe verte pour qu'elle puisse te reconnaître. L'heure est pressante. Pas un mot à mon père, ni au tien ; je te dirai pourquoi.
« A toi, de toute mon âme, « Charles de Blignv. »
— Partons!... monsieur l'abbé, partons!...
— J'aarai l'honneur, mademoiselle, de vous conduire jusqu'à la gare de Paris, fit le prêtre, en s'inclinant.
Marie-Marguerite monta dans sa chambre et revêtit le costume que Charle^^ lui demandait de mettre.
Elle sonna Eau-de-Benjoin :
— • Voici un mot pour mon père, s'il rentrait avant mai...
— Mademoiselle veut soti?
— Oui...
— J'acconipa^^ne demoiselle ?
— Non...
— C'est que massa...
L'abbé s'avançait, rajustant ses lunettes. Marie- Marguerite n'écoutait plus le vieuK serviteur.
NOUS t'avons armée : faappe!.
En arrivant à Paris, l'abbé fit monter Marie-Marguerite dans un liacre ; il s'installa auprès d'elle, en donnant l'ordre au cocher de les conduire à la gare Saint-Lazare. Là, Fricard prit un billet pour Chatou qu'il offrit à la jeune fille.
— Maintenant, mademoiselle, lui dit-il, je suis obligé de vous quitter... Mon devoir m'appelle à la prison du Cherche-Midi, où mon absence ne doit pas être remarquée, surtout après le léger service que je suis bien heureux d'avoir rendu à mon cher capitaine Charles... Moutez dans le compartiment des dames; à Chatou, une personne vous attend à la gare...
La fille du docteur Dilson tendit la main à Fricard :
— Je vous remercie du fond du cœur, monsieur [l'aumônier; ni Charles, ni moi, n'oublierons jamais votre dévouement.
Le prêtre s'éloigna en murmurant :
— Elle est bien gentille... une primeur!... Ah! si je n'étais pas aussi toqué de la Flamboyante ! . . .
Marie-Marguerite venait de s'asseoir sur un banc pour attendre le premier départ, lorsqu'une jeune femme modestement vêtue vint droit à elle :
— Je vous demande pardon... mademoiselle, de vous aborder sans êl''e connue de vous... Mais il faut absolument que je vous parle...
La jeune fille leva les yeux sur son interlocutrice.
— Parlez, madame...
— Yous êtes bien M^''^ Marie-Marguerite, la fille adoptive de M. de Blignyî
— Oui, madame...
— Eh bien, je suis venue pour vous sauver. ..
— Me sauver, moi?
— Mademoiselle, n'allez pas à Chatou...
— Pourquoi?...
— Parce que...
L'inconnue continua plus doucement :
— N'avez-vous jamais entendu dire que le docteur Dilson, votre père, était entouré d'ennemis?
— Oh! si...
— Ces ennemis mystérieux ont fait arrêter M. de Biigny...
— Je le sais...
— Maintenant, ils veulent vous perdre...
— M. de Biigny m'a écrit...
— On a dû imiter son écriture...
Un employé appelait les voyageurs pour Chatou. Marie-Marguerite s'était levée.
— Ne partez pas, mademoiselle...
— Mais qui me dit que vous ne vous trompez pas?... La femme eut un geste désespéré :
— Je vous en supplie : restez !...
— Vraiment, madame...
— Vous ne me croyez pas?... Que faire, mon Dieu?... Connaissez-vous à Paris une personne en laquelle vous avez confiance?
— Oui...
Inquiète et touchée par tant de bontés, Marie-Marguerite réfléchissait.
— Qui connaissez-vous? demandait la jeune femme.
— Une religieuse du couvent de Sainte-Marthe...
— Eh bien! voulez-vous que je vous conduise jusqu'à la porte du couvent?... Vous verrez la religieuse ;vous lui direz la rencontre que vous avez faite à la gare Saint-Lazare... Vous déciderez ensuite... Les trains ne manquent pas pour Chatou...
La dame avait dit ces mots d'une manière si profondément émue que la jeune fille lui répondit :
— Je crois en vous, madame...
Les deux femmes s'installèrent dans un fiacre. Marie-Marguerite sonnait à la porte du couvent.
— Adieu, mademoiselle, murmura une voix.
— Votre nom, madame?... Si vous ne m'avez pas trompée, je voudrais vous témoigner un jour ma gratitude.
— Inutile!... Songez seulement qu'il y a dans Paris une femme qui esl indigne de vous, mais qui est heureuse de vous avoir sauvée... Adieu!...
Sœur Angélique vint rejoindre au parloir la visiteuse; elle tendit les bias dans un élan de maternel amour. Mais plus calme, après avoir écouté le récit do la jeune fille :
— C'est Dieu qui vous a préservée... Que bénie soit l'inconnue qui veillait sur vous!...
— Alors, ma sœur, vous saviez?
— Le docteur Dilson et M. de Biigny sortent du couvent... Votre fiancé est
toujours prisonnier!... Le capitaine Charles n'a jamais songé à s'évader... Il attend la justice...
— La lettre?
— La lettre était fausse... L'homme qui s'est présenté àEnghien ne peut être un ecclésiastique.,. Je vous reconduirai ce soir auprîîs de votre père...
Six heures sonnaient, quand Georgette Roussellier arriva à la villa d'Enghien.
— Moù frère est-il visible? demanda-t-elle au domestique noir.
— Massa est soti, mademoiselle Oussellié...
— Je vais attendre son retour, en me promenant dans la parc...
La Bergamote se dirigea vers un massif d'arbres et s'assit rêveuse sur un banc de gazon.
L'A.méricain et l'ancien ambassadeur passèrent auprès d'elle sans la voir.
— Restez avec nous, cher marquis, disait le docteur... Marguerite sera heureuse de savoir par vous des nouvelles de son fiancé... Elle croit toujours que je veux la tromper, en l'exhortant à l'espérance. . .
— Non, mon ami, je vais rentrer chez moi pour travailler au mémoire que je rédige à l'occasion du procès... La flétrissure a été publique, la réparation sera éelatante...
— Je n'insiste pas... A demain... ** Le docteur entra dans son cabinet.
Eau-de-Benjoin l'avait suivi, portant les lampes.
— Prie mademoiselle de descendre...
— Mademoiselle est partie, massa...
— Que dis-tu ?
— Voici une lettre pour massa...
Petrus Dilson saisit le papier. Il le parcourut rapidement et un cri terrible s'exhala de cette poitrine d'homme :
— Ma fille !... ma pauvre fille !... Ah ! les lâches !...
Le domestique noir regardait son maître, sans comprendre.
— Un abbé tout blanc avec des lunettes est venu... Lia dit...
— Tais-toi!...
— Oh! massa...
— Rends-toi chez M. deBligny... Dis-lui... Dis-lui qu'il vienne, que je l'attends, que j'ai besoin de le voir...
Maintenant, le docteur Dilson accoudé sur sa table, relisait la lettre de sa fille :
— Marguerite est. allée à Chatou... c'est certain... Mais, comment retrouver la maison ?... Qu'importe?... Nous fouillerons le village...
S22 l^ES MARTYRE DE l>A VIE
Il restait là, abattu, avec du sang plein les yeux, quand, à la lueur des lampes, une femme se dressa, un poignard à la main.
— Georgette ! . . .
D^jà le bras armé s'étendait sur la poitrine de l'Américain. Le coup était dirigé avec une telle violence que le poignard., manquant le but, effleura la main qui le repoussait et entama Tépaule droite du docteur. Diîson avait saisi la Bergamote. Il la terrassa, criant :
— Tu es folle!... folle!...
— Non... J'attends la justice... Puissiez-vous mourir, misérable Gismarckl...
— Gismarck?... Gismarck ?...
— Oh ! je vous reconnais bien...
Et se débattant :
— Il faut que je vous tue !...
Au bruit de la lutte, Bernard était accouru: Georgette se di-essait encore, effrayante :
— Mon frère!... Pierre !... Au secours!... Gismarck est là!... Tuez-le!,.. Tuez-le !...
Petrus Dilson ordonna à Bernard :
— Veille sur cette femme... Ne lui fais pas mal...
— Vous êtes blessé, monsieur?... Il y a du sang sur votre habit...
— Je ne souffre pas...
Et tristement :
— J'en ai vu bien d'autres...
L'Américain s'avança près de la femme qui le regardait toujours, les yeux fixes, maintenue par Bernard et essayant on vain de se relever.
— Georgette?...
— Laissez-moi !...
— Pourquoi as-tu voulu m'assassiner?
— Parce que vous êtes un misérable !... Parce que... Dilson secoua la tête :
— Et pourtant, elle n'est pas folte ! . . .
— Non, je ne suis pas folle...
— Tu te venges, peut-être?
— Oui, jo me venge!...
Le docteur s'éloigna. Un éclair passa dans ses yeux: lui aussi, il avait fait des expériences d'hypnotisme.
— Si elle était sous l'empire de la suggestion?... inurmura-l-il, en contenilant plus attentivement Georgette.
Il demanda:
— Tu es bien sûre que tu parles à Gismarck?...
LES MAllTYIiS DE LA VIE 8?:}
— N'essayez pas de feindre... Je vous reconnais allez 1...
Alors le docteur Dilson se mita rire bruyamment ; puis d'une voix ferme :
— Georgette, tu es ici à Enghien... C'est moi, Pierre, ton frèn*, qui te parle...
Le charme était rompu.
La Bergamote regardait autour d'elle, honteuse, ne comprenant pa.s pourquoi on l'avait couché sur le parquet.
— Quel est cet homme ? fit-elle, en désignant Bernard.
— C'est mon domestique...
— Ah !... Oui, je le reconnais bien,..
Elle se relevait, se frottant les paupières, tandis ({ue le docteur ramassait le poignard qu'il cacha sous des papiers, sur son bureau.
Bernard, complètement ahuri, baissait la tête. Dilson congédia le domestique d'un geste ; puis, faisant asseoir Georgette à ses cotés :
— Tu ne te souviens plus?...
— Est-ce que j'ai mal agi ?...
— Tu as voulu me tuer ! . . .
— Moi?...
— Pourquoi t'es- tu cachée?
— Cachée?... Où?...
— Ici... Dans mon cabinet.
— Je ne sais pas.
— On t'avait ordonné de tuer le baron Gismarck ?
— C'est vrai. Le docteur Hochecorne m'a endormie.
— Tu m'as frappée. .
— Oh non ! pas vous... Gismarck.
L'Américain présenta le poignard :
— Tu reconnais cette arme ?
— Le poignard que m'a donné Hochecorne.
— A Enghien ?
— Non... à Paris, à l'hôtel du baron.
— Repose-toi dans cette maison, Georgette. D'autres dangers nous menacent,
— Votre blessure?
— - Ma blessure est insigniiiantc.
Cette scène avait été si étrange et si rapide que pendant quelques minutes le docteur oublia son malheur, la disparition de sa fille Marie-Marguerite. L'arrivée du marquis le rappela à la réalité...
— Vous voilà, enfin !
— J'accours, mon ami. Qu'y a-t-il?
824 LES MARTYlîS DE [.A VIE
— Marguerite a quitté cette maison. Notre enfant est perdue ! J'ai donné l'ordre d'atteler. Nous partons.
Les deux hommes descendaient le perron de la villa pour monter en voiture, lorsque Marie-Marguerite apparut.
— Mon père ! s'écria-t-elle, en se serrant contre la poitrine du docteur.
— Explique-moi ta fuite. Dis-moi qui t'a sauvée.
— Une inconnue, puis elle ! fit la jeune fille, en désignant la femme en noir qui s'était arrêtée dans les ombres, succombant sous le poids de l'émotion.
— Elle!... Ta.
Se reprenant aussitôt :
— Merci, sœur Angélique.
— Je ne sais quel danger me menaçait. Mais je comprends que j'étais à jamais perdue.
Le docteur Dilson s'était approché de la religieuse, et il murmurait à son oreille :
— Blanche, vous êtes sa mère. Parlez, je vous en supplie.
— Vous m'avez promis le silence, mon frère !