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LA VICTOIRE D UNE HORIZONTALE

Après avoir conduit Marie-Marguerite au couvent de Sainte-Marthe, la femme inconnue retourna à la gare de l'Ouest,

Ce môme jour, dans la matinée, Karl Gismarck s'était rendu chez la Chatte- Eplucheuse où il savait rencontrer Arthur Fénières. La Chatte, comme elle l'avait fait une première fois, lors de l'entrevue de M" Pilou et de son amant, — écouta, debout contre la porte de son salon, les explications détaillés que le Prussien donnait au jeune homme.

Arthur devait aller à Chatou pour être enfermé dans une chambre avec la fille du docteur Dilson. Pour prix de son crime, on rendait à Fénières les billets faux escomptés par l'usurier Meyer-AVorms,

Cette fois, l'horizontale garda le silence, résolue à sauver Marie-Marguerite et désireuse aussi d'anéantir les billets compromettants.

— A ce soir, mignonne, dit Artlnir.

LES MAUTVIIS Di: I.A V I K

Vous n'entrerez jias avant de m'avoir londii mes billot*.

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— Tu sors ?

— Oui... je vais déjeuner avec des amis à la campagne...

— Tu reviendras ?

— Demain matin...

— Ne me trompe pas...

— Sois tranquille !...

A Chatou, une femme à la tournure respectable attendait le train de Paris. Les voyageurs étaient peu nombreux.

La vieille dame s'approcha d'une jeune fille qui paraissait chercher son chemin. —

— Mademoiselle...

— Ah! c'est vous, madame ?...

— Oui... je vais vous conduire auprès de M. de Bligny...

— Vous êtes bien bonne, madame...

— Pauvre capitaine !

— Charles est désolé, n'est-ce pas ?

— Pas du tout... M. de Bligny est en mesure de prouver son innocence.

— Dieu est bon !...

La vieille poussa lin soupir.

— Un grand homme, votre père, mademoiselle, une des gloires de ce siècle!

— Vous connaissez mon père ?

— Si je le connais ! . . .

Tout en causant, les deux femmes étaient arrivées devant la voiture qui les attendait à quelques mètres de la gare.

Elles prirent place.

La Chatte-Eplucheuse tenait les yeux modestement baissés sous sa voilette Moire.

M°"' Pompier, dite Hussard, grommelait:

— La petite est bête comme ses talons... Fleur d'innocence, va !... Et, plus haut:

— Mademoiselle Marguerite, vous êtes en retard... Voici plus de deux heures que je fais le pied de grue, devant la gare...

— Pied de grue?...

— Vous ne comprenez pas ?

— C'est une vieille expression...

La Chatte-Eplucheuse pensait :

— En voilà une de traînée qui ne sait pas rester gentiment cinq minutes dans la peau d'une honnête femme !...

LES MAfiTYRS DE LA VIE 827

Elles descendirent de voiture et s'engagèrent dans le jardin qui précédai! l'ancienne demeure de Georgette. Quatre lêtcs curieuses se dressaient derrière les persiennes de la salle à manger.

— Ce sont elles, dit Gismarck.

Les trois invités du baron, le docteur Hocbecorne, M'' Pilou et Arthur Fénières, avaient des rires silencieux.

La Hussard venait introduire la demoiselle dans une chambre du premier étage. Elle alluma une lampe.

— Vous voilà chez vous, ma chérie... Je vais prévenir le capitaine...

— Madame, dites à Charles que je ne saurais m attarder longtemps... Mon père serait inquiet...

— M. Dilson a été avisé par une dépêche... Peut -être serez- vous obligée d'accepter l'hospitalité cette nuit...

— Non... J'aurais peur... Je ne puis pas...

— Soyez sans crainte... Ma chambre est voisine de la vôtre... Vous serez bien gardée...

— Oh ! madame...

— Vous pleurez?

— C'est plus fort que moi. . . L'émotion... Quand je pense que je vais revoir mon Charles... Vous ne l'avez jamais cru coupable, n'est-ce pas ?

— Jamais ! . . . Avez-vous faim ?

— Vous savez... 11 ne faut pas vous gêaer... Prenez patience... Je vais vous envoyer M. Charles...

— Vieille blagueuse ! soupira la Chatte.

M""* Pompier entrait triomphante dans la salle à manger.

— L'oiseau est en cage !

— Bravo!... cria l'Allemand... Comment a-t-elle pris la chose .'

— Elle est d'un bête... d'un bête!...

Le diner touchait à sa fm.

La Hussard prit place à la table entre Hocbecorne et Fénières. Puis, tendant son verre que le baron avait rempli de Champagne, elle dit à Artliur ;

— A ta santé, petiofî.T.^ C'est du fruit nouveau qui t'attend... Comporto-toi bien...

— N'ayez pas peur, maman !...

Fénières buvait coup sur coup, répondant aux invitations de l'Allemand. M" Pilou, déjà gris, ronllait sur sa chaise. Hocbecorne gesticulait :

— Ce sacré notaire ne peut pas supporter un verre de vin...

— Alors, c'est entendu, balbutia Arthur, demain matin vous entrerez dans

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la chambre pour voir la tête de ia demoiselle... Ce sera crevant !... Vous me rendrez les papiers?

— Oui, répondit le baron... Vous ne buvez pas?

— Je ne peux plus boire...

— Nous vous marierons quand même!

— Avec qui ?

— Avec M"" Dilson, lorsque nous aurons la preuve évidente que...

— Ça me va!... Ah diable ! si la Chatte...

— Vous enverrez coucher l'Eplucheuse, gronda le médecin.

M"''' Pompier se leva de table pour s'assurer de l'état de la jeune fille. Elle revint précipitamment.

— Ça marche comme surdos roulettes, dit-elle... J'ai persuadé à la jeune dinde que le capitaine de Bligny était en conférence avec un général... Elle attendra jusqu'à onze heures... Elle mange même des friandises que je lui ai apportées...

Gismarck se frottait les mains :

— Vous avez ôté la clef de la porte?

— Parbleu !...

— Madame Pompier, vousBtes une femme précieuse... Recevez tous mes compliments; quant à vous, Fénières, vous êtes un heureux coquin...

— Soyez gentil, Arthur, ricana la Hussard.

— Cause toujours, m'man!...

Pilou se réveilla.

A onze heures, la porte de la chambre, où attendait la Chatte-Éplucheuse, jouant à merveille le sosie de Marie-Marguerite, s'ouvrit doucement, se refermant derrière un homme.

Gismarck, Hochecorne et Pilou se tenaient dans le couloir.

Dès qu'Arthur eut pénétré dans la chambre, une main le saisit, l'entraînant à la lueur de la lampe :

— La Chatte !... s'écria Fénières.

— Oui, la Chatte!... Mais, sur ta vie, silence!...

Alors, tandis que le jeune homme restait là, stupide, l'Eplucheuse se mit à crier :

— Sortez!... sortez!... Misérable!...

— Je vous aime...

— Laissez-moi!...

— Mademoiselle?...

— Non. .

— Je t'aime... je t'adore... viens!...

— Vous me faites horreur... Je vous en supplie,monsieur^laissez-moi partir...

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Les plaintes so firent plus douces.

La clef grinça dans la serrure de la porte.

— Les enfants se caressent, dit le baron... Allons nous coucher... La petite prend gentiment la chose... Demain matin, nous viendrons constater le flagrant délit.

— Pauvre fille, soupira Pilou, que le vin attendrissait. Hochocorne haussa les épaules '.

— Plaignez-la donc!,,. Elle hérite de plusieurs centaines de millions à l'heure qu'il est... son père est mort!... Dilson tué par la Bergamote, c'est original!.^. Vive la suggestion!...

— Hein? soupirait la Chatte, comment la trouves-tu, mon vieux?

— Elle est salée ! . . . Tu me pardonnes ?

— Oui... Embrasse-moi... La vieille a apporté un pâté de fois gras et du Champagne... Soupons!...

A six heures du matin, Karl Gismarck, accompagné de ses deux complices et de M"* Pompier, glissa la clef dans la serrure de la porte.

— Ils se sont barricadés, fit-il... Il frappa.

— Attendez, baron, dit Fénières... Nous allons parlementer...

Le jeune homme entr'ouvrit la porte contre laquelle étaient placés de gros meubles.

— Ne faites pas de bruit. . .Elle dort ! . . .

— Qu'est-ce que cela veut dire? interrogea l'Allemand furieux.

— Cela veut dire que vous n'entrerez pas avant de m'avoir rendu mes billets...

— Polisson 1...

— Il n'y a pas de polisson qui tienne... Les billets d'abord, vous constaterez ensuite...

Le médecin regarda par Tentre-bâillement de la porte et il aperçut une femme couchée; Gismarck se rendit compte, à son tour, du fait observé par Hochecorne.

Au grand désespoir de Pilou, le baron tendit les billets à Fénières :

— Ouvrez, maintenant...

— Je vérifie...

Une bougie brûlait sur la table de nuit. Arthur approcha les papiers de la flamme. Puis, reculant les meubles, il ouvrit la porte toute grande.

Gismarck, Hochecorne, Pilou et la Hussard se précipitèrent dans la chambre. Une femme entièrement vêtue, assise sur le lit, riait aux éclats.

— Bonjours, messieurs!...

— C'est la Chatte-Éplucheusel...

Le baron s'élança sur Fénières :

- — Les billets ou je te tue ! , . . Mais déjà le jeune homme avait ouvert la fenêtre.

— Voulez-vous que je crie à l'assassin ?. ..

Alors, comme rÉplucheuse menaçait, elle aussi, dappeler au secours, toute la colère de Gismarck tomba sur la Pompier :

— C'est votre faute, vieille imbécile ! ..

— Eh! dites-donc, vous, espèce de Prussien!... Puis, se ravisant :

— Vous me donnerez mes dix mille francs... Vous me les devez; je les ai gagnés...

— C'est ce que nous verrons...

Profitant de la dispute, Fénières et la Chatte sortirent de la chambre sans que personne s'opposât à leur passage.

Les trois hommes restaient perplexes.

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