‹ Les martyres de la vieChapitre 79 sur 83 · LA CLEF DE LA FEMME ADLLTEBE · texte numérisé non relu

LA CLEF DE LA FEMME ADLLTEBE

Joseph Putois avait payé la plaisanterie qu'il s'était permise à l'égard du vrai Wildemer.

Heureusement pour lui, la balle de l'Excellence effleura seulement son épiderme. Sa chute sur le pavé de la place n'eut pour résultat qu'une simple contusion à la tête.

L'ancien inspecteur de la sûreté chercha à se relever ; ses forces le trahirent: il perdit connaissance.

En revenant à lui, le faux Yan Goël s'était trouvé sur le mauvais lit d'uneprison; des bandelettes entouraient son front. 11 appela. Un geôlier parut.

— Depuis combien de temps suis-je là?

— Depuis deux heures, monsieur, répondit le geôlier, en bon fnmçais.

— Tiens !... vous parlez français ?

— Oui, monsieur... Pendant trois ans, ma femme et moi, nous avons été concierges à Paris.

— A merveille 1... nous pourrons causer.

LES MAIITYUS l)K l,.V VIE 831

— Comme il vous plaira.

— Pouvez-vous me donner de quoi (''crire ?

— iNon.

— Pourquoi ?

— Le règlement s'y oppose.

— Et à manger .

— Non.

— Et à boire ?

— Non.

— Gomment non ?

— Ça m'est défendu, à cause de votre blessure.

— Je vais mieux... Passez-moi mes habits... Je me \hve.

— Non.

— Non ?

— Je suis votre gardien et non pas votre domestique.

— Ah ! bah, en vous donnant un bon pourboire.

— Vous n'avez pas d'argent.

— Je vous demande pardon. Fouillez dans la poche de mon paletot et vous trouverez un portefeuille assez bien garni, je vous assure.

— Il n'y est plus.

— Vous dites ?

— Je dis que le portefeuille a disparu.

— On me l'a pris ?

— Parfaitement.

— C'est trop fort.

— C'est le règlement. On vous rendra votre argent quand vous sortirez de prison.

— Et quand cela ?

— Peut-être jamais.

— Vous êtes bien aimable.

— Je n'ai pas à être aimable. Vous êtes accusé de haute trahison etdolVenses graves envers la personne sacrée de l'Empereur.

^ Moi ?

— Oui, vous. Et vous serez traduit devant un conseil de guerre, dès que sou Excellence vous aura interrogé.

— Quelle Excellence ?

— Le baron von Wildemer.

— Mais je suis foutu alors ! s'écria le petit Putois, en se dressant sur son liL

— Je le crois.

— Allons, père Machin, donnez-moi à manger... Je meurs (\c faim.

83i LES MARTYRS DE LA VIE

— Impossible !

— Le diable vous emporte ! Vous avez pourtant l'air d'un brave homme.

— Je vais aller à la prison ; et si le directeur m'y autorise, je vous donnerai ce que vous voudrez.

— En payant?

— Vous me payerez plus tard.

— Si l'on me rend mon portefeuille.

— On vous le rendra toujours avant votre exécution si vous êtes exécuté...

— Brave geôlier, va... Mais, vous dites que vous voulez bien vous rendre à la prison pour voir le directeur. Est-ce que le chef ne demeure pas ici?

— Non... Vous êtes ici dans une succursale de ia grande prison. Si vous étiez là-bas, vous entendriez un vacarme. Je ne vous dis que ça.

— Combien sommes-nous de prisonniers chez vous?

— Vous êtes seul.

— Et vous êtes seul aussi à me garder ?

— J'ai un camarade. Ma femme et mo', nous demeurons en face de cette cellule, de l'autre côté de la cour.

— Le camarade est marié?

— Non... Le i?oAr«fomw?e/ est célibataire.

— Le Eohrdommel? ... Ce qui veut dire « le Butor » ?

— Tout juste.

— C'est un sobriquet ?

— Précisément. On a surnommé ainsi mon compagnon, parce qu'il est très méchant. Vous ferez sa connaissance.

— Je n'y tiens pas.

— Il le faudra bien. Pendant une partie de la journée, je m'absente; et c'est le Rohrdommel qui me remplace.

Le geôlier sortit, refermant à grand bruit de ferrailles la porle de la cellule. Quand il fut seul, l'ex-agent de la Préfecture s'habilla et examina le local. C'était une pièce carrée, meublée d'un lit de camp, d'une table et d'un esca beau.

La fenêtre grillée donnait sur une cour sombre.

Putois sonda les murs et les barreux.

Le tout se trouvait en parfait état de résistance.

— Il faut cependant que je revienne à Paris, murmura le petit homme.,. Maudite idée que j'ai eue là de faire une gaminerie à cet animal de Wildemer... Et les papiers cachés à l'hôtel du Roi Guillaume ?... Je m'embête considérablement et j'ai grand'faim...

Putois se rapprocha de la fenêtre et, debout sur son escabeau, il regarda dans la cour, à travers les barreaux.

i,E.s MAirrvi{s i!i; i.a vu-

En face se trouvait )a poile d'entrée de la prison.

Liv. 105

Ka4 l'I^S MAliTYRS DE LA VIE

— Je le connais, moi..,

— Qu'est-ce qu'il fait?

— Il est moit... Quand on est mort, c'est pour longtemps...

— Eh bien!... El après?...

— Ménélas était un grand homme de Tantiquité... Vous lui ressemblez sous certains rapports. .

' — Je m'en Tous pas mal ! . . .

— lill moi donc !...

Pcudiiut plus d'un mois, l'ancien iuspectenr de la sûreté contempla à ses loisirs les amoureuses scènes qui se passaient entre le Rhordommel et la femme légitime de son geôlier.

Il clieichait à tirer parti de l'aventure.

Un soir que Forback apparaissait dans la cellule, à son heure accoutumée, Putois lui fruppa familièrement sur l'épaule :

— Ah! vous voilà, mon cher ami, vous m'avez promis de me faire faire la connaissance de votre compagnon le [Ihordommel, et je ne l'ai pas encore vu... Pourquoi?

— iNe vous en plaignez pas... Le Rhordommel est très occupé...

— Je le sais.

— Vous le savez?

— Ou, du moins, je m'en doute, car votre compagnon fait votre besogne, lorsque vous n êtes pas là.,.

Putois riait.

— Ce n'est pas la peine de rire... Je crois que vous vous moquez de moi, monsieur...

— Uh! mon cher monsieur Ménélas. .. Moi, me moquer de vous? Je me dis seulement que le Rhordommel est un beau garçon, un vigoureux gaillard...

— Vous l'avez vu?

— Oui... c'est-à-dire, je lai aperçu dans votre chambre... avec votre femme... Il est jeune, le Rhordommel, tandis que vous...

— landis que moi...

— Dame! vous n'êtes plus de la première fraîcheur... M"* Forback est gentille... Vous vous absentez souvent...

Le geôlier comprit enfin oii son prisonnier voulait en venir; et tout aussitôt, sa figure, débonnaire habituellement, chiingea daspect. Une flamme passa dans ses yeux.

— Ma femme est honnête, monsieur!... Le Rhordommel est mon ami!...

— Qui dit le contraire?

— Mais si le malheur arrivait, tonnerre et sang! Je les tuerais tous deux comme des chiens!...

LES MAin'YIlS DE LA VIE 83'

Le prisonnier savait ce qu'il désirait connaître.

Forback était jaloux et féroce.

L'ancien agent de la préfecture ne prolongea pas l'entretien et il rassura bien vile le mari trompé, qui revint chez lui sans colère et sans peur.

Ce jour-là le Rhordommel pénétrait encore dans le domicile conjugal.

Après un chaud baiser, la femme adultère refermait sa fenêtre, lorsqu'elle resta là, interdite.

Une voix avait crié :

— Madame Forback!... Le Rhordommel!.. .Ne vous gênez pas, mes enfants!... La femme du geôlier voyait, collée entre les barreaux de sa cellule, la figure

railleuse de Putois.

La porte de la prison venait de s'ouvrir.

Toute tremblante, M'°'= Forback balbutiait en allemand :

— Monsieur, je viens vous trouver pour ..

■ — Ayez la bonté de parler français, madame... Vous n'avez pas oublié cette langue, depuis que vous ne tirez plus le cordon rue Lafayette...

— Ah!...

— Que disiez-vous?

— Je venais savoir si.,.

— Si je connaissais votre honteuse conduite?,., fit sévèrement Putois... Oui, madame, je suis édifié... C'est affreux!... C'est épouvantable !... Retirez-vous, femme adultère ! ...

— Je vous en supplie, monsieur, gardez le silence!... Forback est jaloux comme un tigre... Il nous tuerait!...

— Il vous tuera! Dos ce soir, j'accomplirai mon devoir.

— Je suis perdue!...

— Vous l'avez mérité, madame!...

La femme du geôlier se lamentait, les mains jointes, tandis que Putois, l'œil terrible, allait et venait, pareil à un juge.

— Tenez, j'ai pitié de vous, dit l'ex-policier.

— Vous ne parlerez pas?

— Non... mais il faut m'aider à sortir d'ici...

— Tout ce que vous voudrez, monsieur.

— Demain soir, si je ne suis pas libre, Forback en entendri de belles...

— Je vous obéirai...

— Vous avez toutes les clefs de la prison?

— Giiremberg me prêtera les siennes.

— Giiremberg, c'est-à-dire le Rhordommel, votre amant!

— Oui...

— Avez-vous de l'argent?

— J'ai cent florins à moi...

— Vous me les prêterez... A mon retour à Paris, je m'acquitterai vis-à-vis de vous...

— Je sais que vous ne me tromperez pas.

— Très bien... Vous allez m'acheter un costume complet de femme du monde... Une robe de soie noire, un chapeau et tout le fourniment...

— C'est facile...

— Puis, vous irez à Thôtel du Roi Guillaume et vous avertirez le patron de l'établissement qu'une de vos anciennes maîtresses, la princesse Von Wormser, lui fera l'honneur de descendre demain soir chez lui et vous retiendrez l'appartement n° 32 .

— Oui, monsieur...

— Vous êtes sûre de Gûremberg ?

— Comme de moi-même... Vous comprenez... Forback...

— Forback restera co...

— Sans s'en douter?...

— Evidemment.

Le lendemain à trois heures, une voiture venant du chemin de fer sarrèlait devant l'hôtel du Roi Guillaume.

JVJme forback en descendit, accompagnée de la princesse douairière Von Wormser,

L'appartement n° 32 avait été préparé pour la vieille dame.

Ce même soir, le train rapide emmenait la princesse, qui allait rejoindre, disait-elle, son fils malade, secrétaire de l'ambassade d'Allemagne à Paris.

La captivité du faux Van Goël avait duré du 25 mai au 7 juillet 1883.

Le 8, au matin, Joseph Putois se rendait chez le docteur Dilson.

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