‹ Les martyres de la vieChapitre 80 sur 83 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

PUTOIS RliVIEM- A SES AMOURS

Le docteur Dilson avait gardé Georgette auprès de lui et l'avait inslallée au second étage de sa villa.

Bien ([ui; depuis un mois ses ennemis n'eussent rien tenté contre sa personne, l'Américain savait que Gismarck et ses complices n'étaient pas hommes jj à abandonner la lulle. I^

La propriété de lîj'etagne était achetée ; mais la Bergamote restait triste et sombre, au souvenir de lascè-ne tragique si bien ordonnée et réglée par le docteur Hochecorne. La jeune femm(3 se disait avec inquiétude que si l'expérimentateur exerçait encore sur elle son pouvoir, elle serait forcée d'obéir.

Il se faisait en elle une lente révolution.

Redoutant pour sa sœur la solitude et l'isolement, Petrus renonça au projet de l'éloigner de Paris.

Le nouveau procès de la Flamboyante et du Marin devait revenir très prochainement devant la cour d'assises de la Seine : Dilson allait se trouver face à face avec les héros de la comédie ayant eu pour but la substitution de l'état civil de Jeanne Raveaud. ,

Une tentative infructueuse qu'il avait faite auprès de M. Riffaud, juge d'instruction, fortifia l'i^méricain dans cette idée qu'à moins de preuves irréfutables, le magistrat persisterait à croire que la Flamboyante était bien l'enfant née à Nemours, le 27 décembre 1864.

C'est en audience publique que Jeanne Raveaud avait déclaré se nommer Marie-Marguerite, et après le témoignage de la femme Poitevine et du docteur Hochecorne, que la lettre de M"" de Beaulieu avait été lue.

Aux témoins criminels, il fallait opposer de -nouveaux témoins; à la lettre de M""" de Beaulieu, Dilson espérait opposer M'"" de Beaulieu elle-même.

Le docteur s'était rendu à l'asile de Clermont pour essayer de réveiller encore le cerveau endormi.

Joseph Putois étant redevenu lui-même, après avoir quitté le costume de la princesse Von Wormser, arriva à Enghien.

— Quelle joie de vous revoir, mon ami ! Eh bien, et les Prussiens, ils ne vous ont pas tué ?...

- — Ils ont essayé> mais sans résultat pratique... Je vous apporte la preuve irrécusable de l'innocence de M. Charles de Bligny...

El tirant de sa poche les papiers qu'il avait retrouvés à Cologne :

— Voici le tableau de la mobilisation de l'armée française!... Ils ne l'ont pas eu — Ils ne l'auront pas!...

Petrus Dilson contemplait le petit homme; il restait étonné d'une simplicité si grande :

— Monsieur Putois, il est des services qui ne se payent pas... je vous admire, je vous dis merci... Vous allez rendre l'honneur à un ho-mme que j'aime autant que s'il était mon fils; vous préservez la France d'.une trahison... C'est beau et grand, monsieurjCe que vous avez fait là... Mais, ces papiers, à qui les remetirez-vous?:.. Au ministre de la guerre?...

— Oh! ces savants !.,.

— N'est-ce pas ainsi qu'il faut agir?

— Non, monsieur le docteur,.. Ce serait naïf...

— Pourquoi?

— Parce que le ministre penserait que si le capitaine de Bligny restitue ces documents, c'est qu'il les a volés.

— Alors?...

— Il faut que la voleuse remette elle-même les papiers...

— Juana Camba ?

— Oui... Juana Camba...

— Y songez-vous, Putois?

— Eh! monsieur, depuis mon départ d'Allemagne, je n'ai que cette idée dans la tête...

— ■ J'ai foi en vous..,

— Merci... Deux jours me suffiront pour arrêter mon [plan de campagne... Un mot encore ?

— Je vous écoute.

— Le sacrifice que je vais vous demander vous paraîtra bien^ourd... Iljfattt que vous gardiez le silence vis-à-vis de M. de Bligny ef même de votre fille...

— Comment ! vous voulez?..,

— Je vous en supplie, monsieur... Il y va de la réussite de mes projets...

— Vous n'êtes pas certain de réussir? , ;

— Si. Mais promettez-moi de ne rien dire ? |r

— Vous avez ma parole. .

— Maintenant, parlons d'autre chose... Vous me trouverez insatiable... J'ai encore besoin d'argent...

Le docteur prit son livre de chèques en souriant :

— Combien? fit-il.

— Oh! ce n'est pas pour moi ce que je vous demande.,. L'argent est]destiné à mes aides-praticiens de Cologne : ces animaux-là sont furieux; ils me cherchent dans Paris, ils sont venus faire du scandale chez moi, pendant que j'étais en prison ?

— En prison ? ^ *

— Mon Dieu, oui... Un baron allemand m'a coffré, après avoir tiré^sur moi à bout portant; mais comme, si j'ai gémi sur la paille humide des cachots, c'est absolument de ma faute, vous me permettrez de ne pas dire les causes de mon incarcération...

— Parlez, je vous en prie.

— Eh bien ! j'ai été trop ambitieux. Une fois maître des papiers, j'ai demandé à l'empereur Guillaume de rendre à la France l'Alsace et la Lorraine.

— Il n'a pas voulu? interrogea Dilson en riant malgré lui.

La lettre, dit- il, a été jaunie parmi procédé chimique.

Liv. !06

— Non. Mais j'espère qu'à mon prochain voyage au pays des milliards... Aa revoir, monsieur le docteur, je vais m'occuper de vos affaires.

— Et votre argent ?

— C'est juste... J'oubliais.

— La somme?

— Vingt mille francs; c'est ce que j'ai promis... plus trois mille francs pour M""' Forback, capital et intérêts. Yingt-trois mille...

— Et vous ?

— Oh! moi... rien... j'ai quelques écononomies.

— Yous me blessez,

— N'insistez pas, monsieur.

Le docteur signa un chèque qu'il tendit à Putois.

— Je voudrais encore un conseil,

— Je suis à vos ordres, docteur.

Petrus raconta dans tous ses détails les événements qui s'étaient passés pendant l'absence de Putois; et comme il Unissait de dire le crime tenté par Georgette sous l'empire de la suggestion, l'ex-policier hocha la tête :

— Et moi qui n'avais pas songé à l'hypnotisme...

— Vous étiez absent.

— Ce n'est pas de M"'' Roussellier dont je veux parler. 11 n'y a pas besoin de chercher plus longtemps pour savoir comment le docteur Hochecorne a fait écrire la fameuse lettre à M"^ de Beaulieu. Soyez sans crainto, me voilà revenu pour balayer tous ces gens-là en artiste.

Alors le docteur fit part à Putois des difficultés contre lesquelles il se heurtait pour affirmer l'identité de Jeanne Raveaud,

— Je m'en charge, conclut l'ex-policier.

— Il faudra prouver qu'Hochecorne et la femme Poitevine sont de faux témoins ?

— Je le prouverai.

— Que la lettre de M""' de Beaulieu est entachée de nullité ?

— Je le prouverai.

— Ah ! monsieur, si vous faites oela !

— Vous me remettrez un livre de chèques? xMerci. Moi, je vous ilomanderai simplement de me donner un coup d'épaule pour rentrer à la Préfecture, les poches vides, mais la tête haute.

— Je vous le promets.

— Allons, au revoir, docteur. Je g-arde les papiers : ils sont en bonnes mains.

11 était onze heures du matin, lorsque Joseph Putois quitta Enghien, se rendant à Clermont, où il eut une longue conférence avec le directeur de l'Asile, au sujet de la marquise douairière Anne de Beaulieu.

M. Louis UilTaud, juge d'instruction chargé de l'alîaire de 'a Flamboyant»- et du Marin, s'abîmait dans l'dtude d'un volumineux dossier.

C'était bien sous le nom de Marie-Margueiite que devait comparaître la jeune fille accusée du crime de tentative d'assassinat sur la personne de Petrus Dilson, dans la rue Ordener. Le docteur américain était bien venu déclarer avoir retrouvé sa véritable enfant ;mais qui prouvait que, pour éviter le déshonneur à sa fille, M. Dilson n'avait pas. d'accord avec le marquis, inventé la fable de Marie- Marguerite?

De plus, il ressortait de l'enquête que, le soir même de l'audience, le docteur s'était rendu à l'étude de M* Pilou, son notaire, et qu'il avait anéanti un premier testament fait en faveur de Marie-Marguerite, pour changer ses dispositions et instituer sa sœur Georgette comme sa légataire universelle.

Les démarches nouvelles tendant à détruire le dernier acte n'étaient intervenues qu'après réflexion — afin d'éviter le scandale et d'établir, aux yeux du monde, que la fiancée du capitaine de Bligny était bien la fille du docteur Dilson.

M. Rifiaud déclarait close l'instruction, lorsque l'huissier de service entra dans son cabinet.

— Monsieur le juge d'instruction, il y a là un homme qui insiste pour être î"€çu par vous.

— Son nom ?

— Putois.

— Putois?... murniBra le juge... Ce doit être l'ancien inspecteur de la sûreté... Faites entrer...

Joseph Putois avait naguère aidé le juge dans des affaires difficiles, et M. Riffaud tenait l'ex-policier en haute estime.

— Bonjour, maître Putois.

— Monsieur le juge d'instruction, je vous salue...

— Qu'est-ce qui vous amène?

— Le désir de rendre service à la justice.

— Vous n'êtes cependant plus attaché à la Préfecture?

— Non... J'ai été révoqué...

— Je le sais, mon pauvre ami... Que puis-je faire pour vous?

— Rien, pour le moment... Je viens vous apporter du nouveau...

— Du nouveau?...

— Oui... x\u sujet de Jeanne Raveaud dite la Fliimboyaulc...

— Marie-Marguerite, voulez- vous dire?

— i\on... Il n'y a pas d'erreur... Jeanne Raveaud...

— Le dossier contient une lettre...

— Une lettre extorquée à M'"' de Beaulieu par le docteur IIochecorne,.p

— Et le témoignage de la femme Poitevine?

— Est un faux témoignage...

— Vous vous avancez beaucoup, maître Putois.

— Pas plus qu'il ne le faut, monsieur le juge.

— Alors, selon vous, Marie-Marguerite ne serait pas Marie-Marguerite, mais bien Jeanne Raveaud, la fille légitime de la marchande de chiffons ?

— Parfaitement.

— Vous oubliez l'acte de décès produit à l'audience.

— Je n'oublie rien.

— Vos preuves?

— Pouvez-vous, monsieur le juge d'instruction, conserver encore, pendant deux ou trois jours, le dossier de l'affaire entre vos mains?

— Oui... à la condition d'en informer le procureur général...

— Bien... Je vous prierai maintenant de me [montrer la lettre de M"* la douairière de Beaulieu.

Le magistrat prit la lettre dans le dossier. Putois examina l'écriture et tàta le papier.

— La lettre, dit-il, a été jaunie par un procédé chimique...

— Où voyez-vous cela?

— A la teinte uniforme... Le temps n'opère pas d'une manière aussi exacte que l'acide sulfurique...

L'ex-policier resta plus de deux heures avec le juge : ^M. Louis jRiffaud s'engagea à faire assigner le docteur Hoche corne.

PRIS AU PIKGE

La journée du lendemain, l'ex-policier la consacra à préparer la mise en scène de la comédie qui allait se dérouler dans le cabinet du juge d'instruction.

Ce matin- là, à la première heure, Putois eut une conférence avec Dilson, auquel il dit joyeusement en le quittant :

— Un peu de patience, monsieur le docteur ; je vous demande crédit jusqu'à ce soir. La bombe va éclater... Nous tenons Hochecorne et la femme Poitevine : cela nous suffit pour prouver l'identité de La Flamboyante... M^^Pilou et l'abbé

LES MARTYRS DE LA VIE 84r

Fricard viendront ensuite ;etpourle bouquet, Gismarck ! le Prussien Gismarck!... Vous avez prévenu sœur Angélique ?

— Pas encore ; mais comptez sur elle...

— Moi, je vais voir Juana Gamba...

Joseph Putois revint à Paris et il se fit conduire avenue d'Eylau. Ici, un coup terrible l'attendait. L'hôtel de la princesse espagnole était fermé ; la dame était partie depuis plus d'un mois.

A. tout hasard, le petit homme sonna à la grille. Personne ne répondit. L'ancien inspecteur de la sûreté renvoya sa voiture. Il s'en allait, tête basse, grommelant :

— Elle a eu peur.... C'est clair !.,.

Il se mit à errer dans l'avenue, puis il consulta sa montre :

— Dix heures et demie... C'est seulement àdeux heures que j'ai rendez-vous avec M. Riffaud. D'ici li, j'aurai trouvé les renseignements nécessaires... Commençons par déjeuner.

Après quelques minutes de recherches, l'ex-policier entra dans le petit restaurant d'un marchand de vins ; et tout en mangeant une côtelette aux cornichons — son régal favori — il étudia son plan de campagne.

Pendant que Putois savourait une tasse de café, tout en fumant un cigare de dix centimes, le coupé du baron Gismarck descendaità fond de train l'avenue des Champs-Elysées.

Brusquement, le cocher arrêta ses chevaux : Gismarck venait de frapper violemment à la glace.

Dans une autre voiture montant en sens inverse, le docteur Hochecorne faisait des appel désespérés.

Le médecin descendit, tête nue, il vint se placer devant la portière de son maître.

— Je vous cherche... Je viens de votre hôtel... J'ai cru que vous étiez allé déjeuner aux Ambassadeurs... Je retournais chez vous...

— Qu'y a-t-il de si pressé?

— Voyez, soupira le docteur, en présentant à Gismarck un papier timbré. Le baron parcourut la feuille.

— Eh bien ! quoi d'étonnant à cela ?... Vous êtes assigné devant le juge d'instruction, aujourd'hui, à trois heures... C'est pour le procès de la Flamboyante qui va revenir un de ces jours...

Vous prenez gaiement l'aventure ! s'écria Hochecorne tremblant de colère

On dirait que vous n'êtes pas compromis ?

— Moi?... Compromis?... Et pourquoi, très cher?

— Croyez-vous donc que si je suis arrêté je me gênerai pour dire que je ne faisait qu'obéir à vos ordres ?

— Dites tout ce que vous voudrez... seulement, je vous avertis que si mon nom sortait de votre bouche, le parquet serait aussitôt édifié sur le. genre de mort d'Héloïse Duchâtel... Vous tremblez comme la feuille... Est-ce que vous avez peur, par hasard ?

— Oui... j'ai peur... je veux fuir... si Dilson a parlé...

— Dilson n'a rien dit... il ne dira rien...

— Encore, si notre tentative avait réussi ?...

— A4i ! oui, parlons-en de votre hypnotisme, de votre suggestion... Une jolie blague! Nous trouverons mieux..,

— Il sera trop tard pour moi... Et vous croyez sérieusement que je dois me rendre chez le juge d'instruction ?

— Certainement.

— Je comptais filer en Belgique.. .

■ — Des velléités de caissier !.., Allons, renvoyez votre voiture ; montez avec moi, je vais vous insuffler du courage!...

Putois se promenait dans l'avenue d'Eylan, interrogeant ^s concierges des maisons voisines de l'hôtel deda princesse. On ne savait rien. Un facteur vint sonner à la gril le de l'hôtel.

— Inutile, mon brave, dit Tex-policier en s'avançant. La bourgeoise est partie...

— Ça ne fait rien... Je sais où renvoyer les lettres de la princesse.

— En Espagne, n'est-ce pas ?

— Vous êtes trop curieux, mon vieux, répliqua le facteur.

— Histoire de causer...

— Je n'ai pas le temps... Au revoir, camarade...

L'employé de M. Cochery tourna brusquement les talons pour continuer sa tournée.

Le petit homme se frotta les mains en murmurant:

— On sait, à la poste, l'adresse de M"" Camba; c'est parfait, mais, à la pojte, les employés ne disent rien... Quel dommage que je n'aie plus mon poste officiel... Baste, monsieur Riffaud m'aidera !...

A deux heures précises, Joseph Putois, complètement métamorphosé, frappait à la porte dn cabinet du juge d'instruction.

Pour la circonstance, il avait endossé une longue redingote noire ; une perruque de cheveux grisonnants encudrait son visage.

Le magistrat ne reconnut pasl'cx-policier.

— C'est moi, Pulois, votre greffier, monsieur le juge...

— Quel homme I...

— Ilochccorne est arrivé?

LES MAKTYRS DE LA VIE Sèl

— Oui... Il attend...

— Me voici à vos ordres...

Putois s'assit à la table du grefffer. M. RillAud appuya ledoigt sur un bauloa électrique.

L'huissior parut.

— Introduise/ le docteur Hochecorne.

Le médecin s'inclina en homme du monde.

— Monsieur le docteur, dit le juge, un incident vient de se produire, au sujet du crime de larue Ordener... Vous êtes bien sur, n'est-ce pas, de tout ce que vous avez affirmé, à l'audience, sous la foi du serment ?

— Oui.

— C'est vous qui avez été chargé par M"" de Beaulieu de remettre l'enfant de sa fille à la nommée Poitevine Raveaud?

— Je suis prêt àl'attester encore...

— Nous ne doutons pas de votre bonne foi... Vous avez été le médecin de la famille de Beaulieu?

— Oui, moDsieur... Le médecin et l'ami...

— Pendant combien de temps ?

— Cinq années au moins... de 1851>. je crois, à 1864... Le magistrat donna l'ordre d'introduire sœur Angélique. Blanche de Beaulieu se présenta, très grave.

— Votre nom?

— Anne-Marie-Blanche de Beaulieu, en religion sœur Angélique. Hochecorne pâlit.

— Vous persistez à déclarer que le docteur Hochecorne n'a jamais été le médecin, ni l'ami de votre famille ?

— Je le jure devant Dieu qui m'entend.

Le médecin rappela à lui tout son courage :

— La sœur se trompe... ou bien des raisons majeures l'empêchent de dire la vérité... J'étais non seulement le médecin, mais encore le familier du château des Granges, à l'époque de la disparition de l'enfant.

— Cet homme ment ! s'écria la religieuse.

— Vous pouvez vous retirer, madauie, dit le juge.

La sœur de Sainte-Marthe s'éloigna eu jetant un regard de dédain sur Hochecorne qui balbutiait :

— J'ai dit la vérité... Cette femme est intéressée...

— A cacher l'identité de Marie- Marguerite ? Nous le sîwons. monsieur, reprit le magistrat, mais vous voilà tout tremblant... d'indignation, siius doute-.. Vous pouvez vous asseoir.

Le greffier Putois se leva de la table, où jusqu'alors il avait écrit les

#• demandes et les réponses de l'interrogatoire, et il avança poliment une chaise au docteur.

M. Riffaud feuilleta le dossier et en tira la lettre de la douairière de Beaulieu.

— Docteur, vous reconnaissez cette lettre ?

— Oui, monsieur...

— C'est bien en 1864 qu'elle vous a été remise?

— Le 30 décembre 1864...

— Vos souvenirs sont très exacts... maintenant, regardez au travers du papier et veuillez nous lire, en le plaçant en plein jour, le nom qui est écrit dans la pâte. . .

Le juge donna la lettre à Putois, qui la plaça devant Hochecorne, de manière à ce que la transparence des caractères fût bien visible. Hochecorne lui tout haut :

— « Irving and Thompson. — Birmingham.» Et il ajouta :

— Ce sont les noms des fabricants et de la ville...

— Oui, monsieur. Mais un télégramme venu de Birmingham nous informe que la maison Irving et Thompson n'existe que depuis 1878 ; la dépêche, très détaillée, dit que jamais aucune manufacture n'a été créée à Birmingham, sous cette raison sociale, avant le mois de mars 1878... Vous comprenez alors qu'il est fort difficile que M"**" de Beaulieu ait écrit, en 1864, une lettre sur du papier fabriqué seulement et au plus tôt en 1878 ?...

Le docteur Hochecorne se révolta :

— On dirait vraiment, monsieur le juge d'instruction, que je suis ici en accusé et non pas comme témoin ?...

— Votre devoir, monsieur, est de répondre... Vous n'avez pas le droit d'interroger. Cette lettre a été jaunie par un procédé chimique... Elle a été écrite par M°"= de Beaulieu, la chose est incontestable... Mais, docteur, vous vous occupez de magnétisme, je crois?

— Non.

— Je me trompe... Je veux dire d'hypnotisme...

— Pas davantage.

— Prenez garde à vos réponses... H résulte de notre enquête que vous vous exercez dans cette science nouvelle sur Souris, votre domestique ; nous savons, cnoutre, que vous avez endormi, il y a quelques semaines, une jeune femme, M"'' Georgette Roussellier...

Le magistrat continuait, tandis que le médecin baissait la tête :

— Par conséquent, vous avez pu endormir M"'' de Beaulieu et lui faire écrire la lettre, sous l'empire de ce que, vous autres savants, vous appelez « la suggestion » ?

— Je n'ai pas vu M"* de Beaulieu depuis plus de dix-neuf ans...

Monsieur de Sallandrouze dicta

Liv. 107.

— Alors, vous n'êtes jamais allé à la maison Je santé de Glermont, où est enfermée cette dame?... Vous n'avez pas causé plusieurs heures avec la marquise?

— Non... non...

— C'est ce que nous allons savoir.

M. Riffaud sonna l'huissier.

— Introduisez le docteur Morelli.

Le directeur de l'asile de Glermont comparut.

— Reconnaissez-vous monsieur? demanda le juge en désignant Hochecorne qui, la figure décomposée, se tenait debout, accroché à la table.

— Oui, je le reconnais...

— Oii lavez-vous rencontré?

— A Tasile de Glermont.

— Qu'y venait-il faire?

— Il s'était rendu à l'asile pour voir l'une de mes pensionnaires, M"*" la marquise de Beaulieu... Il s'est donné comme le médecin de la famille...

— C'est faux!... vociféra le complice de Gismarck.

— Malheureusement pour vous, je ne le crois pas, répondit froidement le magistrat.

Puis, M. Rifîaud, désormais convaincu de la culpabilité d'Hochecorne, présenta la lettre de M"' de Beaulieu au directeur de l'asile.

— Examinez ce papier, monsieur le directeur. N'est-il pas semblable à celui dont vous vous servez habituellement dans votre maison?

— Oui... C'est bien le papier dont nous nous servons.

— Vous souvient-il d'en avoir donné au docteur Hochecorne, lors de sa visite?

— Parfaitement... M. Hochecorne a demandé du papier pour écrire une ordonnance qu'il n'a pas faite, du reste...

— Et il est demeuré seul, enfermé avec M""' de Beaulieu?

— Oui... J'ai même été surpris de l'insistance qu'il a mise à vouloir m'éloigner, moi, maître de la maison, pour rester seul avec ma pensionnaire.

— Quelles raisons invoquait-il?

— Il disait qu'il venait chez moi pour essayer de rendre la raison à la folle ; qu'il s'occupait beaucoup de questions d'aliénation mentale... Je crus devoir obtempérer à son désir.

— C'est bien; je vous remercie... docteur Morelli, vous pouvez vous retirer. Le directeur de l'asile de Glermont salua et sortit, pendant que, sur l'ordre

du juge d'instruction, le docteur Hochecorne suivait, sans- résistance, les agents appelés par le magistrat.

M. RilTaud travailla encore dans son cabinet, en compagnie de Joseph Putois.

— Vous verrez, monsieur, disait l'ex-policier, que les registres du II* arrondissement ne mentionnent pas le décès de Jeanne Ravaud... M<= Pilou est un faussaire...

Ce môme soir, après vérification des actes de l'état civil, le juge d'instruction signait deux mandats d'amener : l'un concernant la femme Raveaud; l'autre, le notaire Pilou, adjoint du IP arrondissement.

Poitevine fut arrêtée dans sa maison de la rue du Potoau.

Le notaire avait disparu, emportant toutes les sommes déposées dans son étude.

Page 1