PRINCESSE ET MARQUIS
A la suite de la scène où Gismarck avait agi si brutalement pour se faire livrer les lettres de Charles de Bligny, la princesse Juana Camba, abandonnant son hôtel de l'avenue d'Eylau, était partie après avoir congédié son personnel.
C'est en vain que Karl Gismarck s'épuisait en nombreuses démarches pour retrouver son esclave révoltée. L'administration des Postes avait i-efusé de donner l'adresse de l'Espagnole.
Juana s'était installée de l'autre côté de la Manche, à Brighton, où, par son élégance et sa beauté, elle faisait l'admiration des gentlemen venus de tous les coins de l'Angleterre, sur la plage mondaine.
Elle habitait sous un nom de fantaisie une petite villa, au bord de la mer; elle ne recevait jamais personne. Une seule femme de chambre, — une Anglaise, — la servait. La jolie baigneuse prenait ordinairement ses repas à lu table d'hôte aristocratique de l'hôtel Westminster.
Un soir, au dîner, un monsieur d'un certain âge, corrocloment vêtu du frac et du pantalon noir, le cou emprisonné dans une cravate de mousseline blanche, se trouva placée comme par hasard, auprès de l'étrangère.
Pendant le repas, le monsieur se montra galant et empressé, épiant les moindres désirs de sa voisine, lui olîrant à boire, lui passant, à tour de rôle, le sel, le poivre, les pickles avec et sans moutarde, tous les ingrédients dont est pourvue une table anglaise qui se respecte.
Madame mangeait et buvait, sans prononcer d'autres paroles qu'un « merci »
OU qu'un « je vous demande pardon, monsieur ». Elle disait pourtant ces mots avec les chaudes vibrations d'une Andalouse authentique.
Au dessert, le %âeux monsieur, qui s'était fait inscrire à l'hôtel sous le nom de marquis de Sallandrouze, hasarda très poliment cette phrase :
— Vous êtes Espagnole, madame?
— Oui, monsieur, et vous,"Français... J'en m'en suis aperçue à votre politesse.
— Le marquis de Sallandrouze, madame, pour vous servir si j'en suis capable . La conversation engagée sur ce ton continua au salon de lecture. L'Espagnole s'était nonchalamment reposée sur un sopha : le marquis s'assit
en face d'elle.
— Vous êtes depuis longtemps à Brighton, madame ?
— Depuis un mois... la plage est ravissante...
— J'arrive : je n'ai pas vu...
— Vous paraissez triste, marquis... Mais je ne vous ai pas dit mon nom : la princesse de Blanchardières-Quinsac.!.
Le marquis de Sallandrouze s'inclina.
— Oui, princesse, je suis triste, désolé, pourrais-je dire ?
— Et y a-t-il indiscrétion ?. . .
— A savoir la cause de ma douleur ?... Non, madame... je cours le monde à % recherche dune femme,..
— Vous êtes amoureux ?
— J'ai passé l'âge des passions...
— Il s'agit d'une fille aimée peut-être ?
— Vous allez me trouver bien curieuse... La dame est-elle Anglaise, Russe, Italienne, Allemande, Chinoise, Turque ?...
— Elle est Espagnole, comme vous...
— Ah !
— Je ne l'ai jamais vue. . .
— Alors, la reconnaissance sera difficile, fit en riant la princesse Camba.
— Ne riez pas... L'honneur et la vie d'un homme sont en jeu...
— Vous m'effrayez, .. Et le nom de cet homme ?
— Le comte Charles de Biigny, capitaine au 21'' de dragons, attaché au cabinet du ministre de la guerre à Paris.
Juana Camba eut un tressaillement. Mais le marquis de Sallandrouze ne parut pas s'émouvoir du trouble de son interlocutrice. Les yeux au plafond, les mains jointes, avec l'expression d'une angoisse profonde sur le visage il ajouta :
— Le pauvre Charles est bien malheureux, bien malheureux. Mon neveu M. de Bligiiy a passé hier au conseil de guerre. .
— Et il a été....
— Condamné à mort, madame.
La princesse Camba se leva toute droite, et là, sans un cri, la tète violemment rejetéc en arrière, le regard éclatant, belle de cette beauté qui fait resplendir lo5 femmes à l'heure des vaillances ;
— Je suis Juana Camba!..,
Déjà baigneurs et baigneuses affluaient au salon de lecture. Juana tendit la main au marquis :
— Je vous attendsce soir à ma villa... 11 faut sauver Charles...
Et tandis que les chevaux de la princesse l'emportaient vers sa demeure, le vieux monsieur parcourait un journal allemand, oii se lisaient ces lignes :
« Le geôlier Forback et son aide viennent d'être arrêtés, à la suite de l'éva- « sion, d'un Français, coupable du crime d'offenses envers Sa Majesté l'empereur « Guillaume. L'individu, dont il n'a pas été possible de reconnaître l'identité, a « pris, sans doute, le train rapide de Cologne à Paris, sous un déguisement. On « se perd en conjectures. »
Un quart d'heure plus tard, le marquis de Sallandrouze sonnait à la porte de la villa.
Juana l'attendait dans le salon.
Elle vint à lui, toute éplorée :
— Parlez, monsieur, que dois-je faire pour sauver Charles ? Je suis prête. Et retrouvant toute l'ardeur de son amour :
— C'est bien vrai qu'il a été condamné ?
— A mort... oui, madame.
— Mais par quel hasard vous trouvez-vous à Brighton?
— Ce n'est pas le hasard.
— ^Vous saviez que j'étais ici?
— Oui.
— Mon adresse était ignorée de tous.
— Excepté du baron Gismarck.
— Je n'ai rien dit à M. Gismarck.
— La poste n'a pas de secret pour lui.
— Vous connaissez le baron ?
— C'est le baron lui-même qui, voyant que son plan a échoué, vous a trahie.
— Et Charles, est-ce qu'il m'accuse ?
— Charles m'a dit seulement : « La princesse Camba peut me sauver, si elle lèvent... » je suis parti.
La jeune femme eut un mouvement de désespoir :
— Mais ces papiers, je ne les ai plus! Je les ai remis à Gismarck !
— Voulez- vous sauver Bligny?
— Je Je désire de tout mon cœur, quoi qu'il advienne !
■ — Eh bien votre simple déclaration me suffira. Je me charge de retrouver les plans volés, moi. Vous êtes en pays étranger. On ne vous peut rien. Voulez-vous écrire ?
— Si je le veux ! s'écria Juana en se précipitant à sa table. Dictez, monsieur le marquis, dictez
M. de Sallandrou^.e dicta :
« Je, soussignée, Juana Gamba, déclare avoir pris dans le cabinet de M. le capitaine Charles de Bligoy, et à son insu, les tableaux de mobilisation de l'armée française. » Y êtes-vous?Je vous avertis que la dernière partie de votre lettre sera désagréable au baron Gismarck.
— Peu m'importe ! Continuez, monsieur.
— « Ces plans ont été remis par moi au baron Gismarck et ils doivent être encore en sa possession. »
— C'est, tout?
— Oui... Veuillez signer. Maintenaiil... La date, je vous prie,,.
— Voici... « Signé: Princesse Juana Camba.
« Brighton, le H juillet 1883. »
Le marquis prit la lettre que la jeune femme avait mouillée de ses larmes.
— Vous avez réparé une grande faute, madame... La jalousie excuse bien des choses... Maintenant, comme tout service en vautun autre, écoutez un conseil d'ami... Quittez Brighton le plus tôt possible.
— C'est vrai, le baron Gismarck...
— Oh ! Gismarck ne sera bientôt plus à craindre... Mais la justice française peut demander une extradition... Vous me permettrez de vous offrir vos frais de voyage...
Le marquis tendit à la princesse un chèque déjà signé.
— Un million sur la banque d'Angleterre!...
— Le docteur Diison ne paye pas trop cher l'honneur et la liberté de son gendre...
L'Espagnole voyait s'en aller tous ses rêves d'amoureuse, toutes ses colères de femme jalouse. Mais, la joie qu'elle ressentait, à la pensée que l'ami de son cœur ne la maudirait pas, la laissait presque indifférente devant la fortune inattendue. Ce million, — le prix du rachat de son ciime, — elle voulut le refuser, comme olle avait abandonné l'hôtel somptueux de l'avenue d'Eylau, son luxe, ses toilettes, sa vie folle, l'étourdissement du plaisir, achetés et payés avec ses hontes et ses larmes.
]M. do Sali;iii(lrouze lui (it ilouv-cnuMit '■omprondre (jue son refus peinerait
l'homme généreux qui l'avait chargé de sa mission. Pâle et défaite, elle murmura :
— Monsieur le marquis, vous direz à Charles que Juana Camba lui demande pardon à genoux...
Puis brisée, elle se jeta sur un canapé :
— J'ai besoin d'être seule pour pleurer...
— Elle a du bon, beaucoup do bon, dit lemarquis... Démon vrai nom, .losoph Putois, j'aurais aussi bien réussi que sous le frac de M. de Sallandrouze...
Et, voyant que la princesse restait immobile, toute à sa douleur, le vieux monsieur déposa sa carte sur la cheminée, en pensant :
— La princesse saura au moins à quoi s'en tenir sur mon identité.
De retour à Paris, lepetit Putois se mit à la recherche de ses anciens camarades, le prince Berwistein, colonel au 1^'uhlans, et le baron fiamberwig, capitaine-major au 17" cuirassiers de Sa Majesté prussienne, redevenus le Bachelier
et Brûlot, comme devant.
L'ancien inspecteur de la sûreté se. rendit boulevard Rochechouart, à l'établissement du père Maupertuis, où on lui al'lirma que ces deux messieurs venaient tous les soirs. Il laissa un mot à leur adresse, leur enjoignant dépasser chez lui, le lendemain, rue de l'Homme-Armé; et il signa: BaroiN Wildemek, avec de la galette.