LE MARTYR
Le jeudi 25 mai, au point du jour, on remarqua dans le fort un mouvement extraordinaire ; on enlevait et on enclouait les canons; les clairons sonnaient longuement le signal de l'assemblée. A un certain moment les prisonniers purent croire que tout le fort était évacué et qull leur suffisait, pour être sauvés, d'allendre patiemment l'arrivée des troupes Je Versailles. Mais l'espérance ne fut pas de longue durée : une troupe armée se pré-
senla tout émue à la porle de la casemate.
Comme les clefs manquaient, on se fit jour à coups (le crosse et Ton intima aux captifs l'ordre de partir immédiatement avec la colonne qui rentrait dans Paris :
« Vous êtes libres, leur dit-on, seulement nous ne pouvons vous laisser entre les mains des Versaillais : il faut nous suivre à la mairie des Gobelins; ensuite vous irez dans Paris où bon vous semblera. »
Le trajet fut long et pénible, des menaces de mort étaient proférées à tout instant : les femmes surtout se montraient furieuses et avides de voir mourir «es hommes couverts d'un vêtement sacré.
On descendit vers la porte d'Ivry; sur le chemin, quelques coups de fusil tirés de Bicêtre occasionnèrent un certain trouble, dont le P. Rousselin profita pour s'échap-
per et retourner à Arcueil (1). Les aulres durent continuer leur route vers Paris»
Arrivés à la mairie des Gôbelins, au railieu des cris de mort de la foule affolée par le voisinage de Tarmée régulière, ils parlent en vain de la liberté qu'on leur avait promise. « Les rues, dit-on, ne sont pas sûres ; vous seriez massacrés par le peuple, restez ici. » On les introduit et on les fait asseoir à terre dans la cour de la mairie, où pleuvenl les obus, et où les fédérés apportent les cadavres de leurs victimes, afin de montrer à ces « canailles » de quelle manière la Commune traite ses ennemis. Au bout d'une demi-heure, un
(1) Le P. Rousselia qui avait laissé croUre sa barbe pendant le siège, portail de plus, lors de Tarrestatîon, quelques vêlements laïques sous son habit religieux. Avec ces apparences insolites el beaucoup de sang froid, il put passer inaperçu parmi les fédérés et rejoindre bientôt les troupes régulières.
officier arrive et les mène à la prison disciplinaire du neuvième secteur, avenue d'Italie, n** 38. En y entrant, les captifs d'Arcueil reconnaissent le 101*' bataillon et le citoyen Cerisier, c'est-à-dire les mêmes hommes qui avaient opéré leur arrestation. II est alors dix heures du matin.
Vers deux heures et demie, un homme en chemise rouge ouvre brusquement la porte de la salle. « Soutanes, dit-il, levez-vous, on va vous mener à la barricade (1). »
(4) Voici, avec SOQ orthographe, le texte de Tordre laissé par cet homme au greffe de la prison disciplinaire :
« Je soussigné délègue comme gardien chef par le Colonel Cerisier a la maison disciplinaire de la 43« Légion prend sur moi responsabilité d'envoyer pour travailler aux barricades d'après les ordres que j'en ai reçus les vingt prisonniers écronés sons les n<»> 98, 99, 400, 401 , 402, 403, 404, 405,
Les Pères sortent en effet avec M. Tabbé Grancolas et les autres, et sont conduits vers la barricade élevée devant la mairie des Gobelins. Là on offre aux religieux des fusils pour combattre. « Nous sommes prêtres, disent-ils, et de plus nous sommes neutralisés par notre qualité d'ambulanciers: nous ne prendrons pas les armes.
Tout ce que nous pouvons faire, c'est de soigner vos blessés et de relever vos morts. — Vous le promettez, demanda l'officier de la Commune. — Nous le promettons. » A cette parole, on reprend le chemin de la prison disciplinaire, avec
Paris, le 25 mai 4874.
BoiN.
(Cachel de la prison)
une escorte de fédérés et de femmes armées de fusils.
Enfermés de nouveau et menacés de toutes parts, les prisonniers ne songent plus qu'à se préparerau passage suprême.
Tous se mettent à genoux pour offrir une dernière fois le sacrifice de leur vie, tous se confessent et reçoivent Tabsolution. Ils n'auront pas la dernière consolation du chrétien mourant, celle de recevoir le divin viatique. Dieu n'a pas jugé que cette grâce leur soit nécessaire : d'ailleurs entre leur prison et le ciel le trajet sera si court !
A quatre heures et demie environ, nouvel ordre du citoyen Cerisier. Tous les prisonniers sortent et défilent dans l'impasse qui précède la prison, pendant que les fédérés du 101' bataillon chargent leurs armes avec un bruit trop significa-
tif. Déjà tout le monde est à son poste :
des pelotons sont placés à toutes les issues des rues voisines. Sur Tavenue, diton, le colonel de la IS'' légion est assis dans une voiture avec une femme à son côté : c'est ainsi qu'il préside aux hautes œuvres de la Commune de Paris. Alors retentit le commandemant : « Sortez un à un dans la rue 1 » Le P. Captier se retourne à demi vers ses compagnons :
« Allons, dit-il, mes amis, pour lë bon dieu! »
Aussitôt le massacre commence. Le P. Gotrault sort le premier et tombe frappé mortellement. Le P. Captier est atteint d'une balle qui lui brise la jambe, et va tomber, transpercé d'une autre balle, à plus de cent mètres, vers le lieu où en 1848 les insurgés de Juin fusillèrent le général Bréa. Le P. Bourard aussi,
après avoir été atteiat, peut faire quelques pas dans la même direction, puis il s'affaisse sous une seconde décharge. Les PP. Delhorme et Chatagneret tombent foudroyés. M. Gauquelin tombe avec eux.
M. Voland el cinq domestiques (1), sortis de rimpasse à la suite des Pères, ont le temps de traverser l'avenue dltalie, mais ils sont frappés à mort avant d'avoir trouvé un refuge.
Les autres prisonniers parviennent à s'échapper (2). M. l'abbé Grancolas, à
(4) Aimé Gros, Mirée, Cheminai, Dtatras et Ca*
thala.
(2) Jusqu^à ce jour on n'a pu connaître d\une manière absolument certaine le sort de M. Petit. Tout porte à eroire qu'il a pu échapper aux premiers coups de feu, mais qu'il a été repris par les fédérés et fusillé par eux sur une barricade. C'est de lui selon toute apparence que M. Tabbé Lesmayoux parie dans la lettre adressée à VOmwrs.
peine touché par les balles, entre dans une maison où une femme lui jette les vêtements de son mari. M. Rézillot n'est atteint que d'une manière insignifiante.
MM. Bertrand (Edouard)^ Gauvin, De- Jaitre, Broubo, Duché, parviennent à se mettre à l'abri dans les maisons ou les caves voisines, puis dans les rangs des soldats de Tordre.
Cependant le massacre accompli ne suffit pas à k fureur des assassins : on se précipite, sur les cadavres, on les découvre pour les insulter d'une manière plus odieuse; à coups de baïonnette et de hache on brise les membres et les crânes ensanglantés. Les soldats du ilS"" régiment, qui entrent en vainqueurs après avoir franchi les barricades, reconnaissent ces morts glorieux, ils se penchent vers leurs cadavres, s'emparent des
rosaires qui pendent à leur ceinture et se les partagent, grain à grain, comme de saintes reliques. Hélas! eux passés, les profanations recommencent, et pendant plus de quinze heures les cadavres des martyrs restent exposés à tous les outrages imaginables.
Le lendemain matin, un prêtre du quartier, M. l'abbé Guillemelle, les trouva sur saroute, et comme ils étaient couverts d'un habit religieux, il s'informa des circonstances de l'assassinat. Aussitôt il fit recueillir ces saintes victimes, qui furent transportées toutes ensemble dans la maison des Frères de la rue du Moulin-des- Prés. Là, M. J. d'Arsac, professeur d'Arcueil, accompagné de M. Rézillot, de M. l'abbé Delarc, aumônier de l'hospice Gochin, et d'un jeune ambulancier, M. Barally, vint reconnaître les corps, les
marquer chacun de leur nom et réclamer pour eux le respect dû aux martyrs des saintes causes. C'est à lui que nous devons les détails qui nous restent sur leur physionomie telle que le martyre l'avait faîte.
Le P. Captier portait deux traces de coups de feu : l'une énorme, à la jambe gauche, l'autre, plus petite, près du cœur. Ses yeux étaient encore ouverts, ses mains étendues, sa figure calme, bien que couverte de sang : on eût dit qu'il allait encore parler. Le P.Bourard avait les yeux fermés et la bouche ouverte. Lui aussi avait reçu deux coups de feu, l'un sous l'œil gauche, l'autre en pleine poitrine. Le P. Cotrault, frappé à la gorge et au sein droit, avait une figure paisible et rayonnante : on eût dit un ange endormi. Le P. Delhorme gardait une figure
..douce et calme avec des yeux à peine
eûtr'ouvcrts. Il portail près du cœur une plaie effrayante et sa rabe blanche était cauverle de sang. Le P. Chatagneret avait le crâne brisé et le corps couvert de Wessures, ayant reçu plus de dix balles et subi spécialement, parce qu'il était le plus jeune^ la fureur des assas^ns (1).
Cependant M. Durand, curé d'Arcueil, et M. Lavenant, maire, étaient avertis de la mort des dominicains, leurs amis et .
leurs compagnons àTheure du danger. Il vinrent ensemble demander les restes des suppliciés de la veille et les rapportèrent à Arcueil. On eût voulu les enterrer dans l'enceinte de l'école, où le P. Rousselin les attendait avec Jacques de La Perrière el les élèves demeurés fidèles à leur chère inaison. Mais il eût fallu remplir de Ion-
(4) La guerre civile et la commune de Paris en 4874, par J. d'Arsac, Paris, F. Curot, éditeur, 187<.
gues formalités, et les corps étaient tellement broyés qu'on n'avait pas même le temps de leur faire des cercueils.
L'humble char qui les renfermait, suivi d'une foule frémissante de douleur, fut conduit au cimelière commun. Là, dans une même fosse, ils furent déposés l'un près de l'autre, ayant pour tout linceul leurs vêtements ensanglantés.
Celle tombe sans gloire ne doit pas êlre le dernier asile des martyrs d'Arcueil. Le P. Captier et ses compagnons reposeront sous les ombrages de l'école que leur travail a fondée et que leur sang rend désormais illustre. Non-seulement les religieux qui furent les frères des victimes et les élèves qui furent leurs enfants, mais tous ceux qui ont souci de la Religion et de la Patrie, viendront prier sur leur sépulcre et méditer les enseignements de leur mort.