‹ Les martyrs de GorcumChapitre 10 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Entrée des Gueux à Gorcum, siège et capitulation de la citadelle.

Les deux curés de Gorcum, Léonard Van Vechel et Nicolas Poppel s'efforçaient, par leurs paroles et leurs exemples, d'exciter les bons citoyens à une défense énergique. On les voit eux-mêmes monter sur les remparts, s'adresser à tous les hommes en état de porter les armes et les conjurer de faire face au danger avec une constance inébranlable. Puis se rendant sur la place publique où sont assemblés les habitants spécialement chargés de l'ordre, et qu'on nommait alors arquebusiers jurés, ils leur rappellent qu'ils ont prêté serment au roi et que le moment est venu de lui prouver leur fidélité. « Courage ! s'écrie

Léonard, vous combattez pour la religion et la patrie ; sachez mourir, s'il le faut, comme les Machabées, en défendant l'honneur et la vertu. Votre gloire sera immortelle. »

Si les exhortations des pasteurs trouvaient de l'écho parmi les personnes animées de bons sentiments, elles n'étaient qu'un sujet de risée pour beaucoup d'autres qui, en proie aux plus mauvaises passions, voulaient profiter des troubles présents, pour les satisfaire. Voyant donc l'inutilité de leurs efforts auprès d'une multitude aveuglée et séduite par les rebelles, ils retournent à la citadelle, où ils avaient déjà passé la nuit pour leur sûreté personnelle, et s'y retirent désolés de laisser tant de brebis égarées qui n'écoutent plus leur voix.

Ils trouvèrent en arrivant dans la forteresse, le beaufrère et le neveu du Père Nicolas Pieck, dont nous avons parlé, et un grand nombre d'habitants notables que leur attachement au roi et à l'Eglise romaine signalait particulièrement à la haine des Gueux. D'autres catholiques s'empressaient de s'y rendre, emportant de l'argent, des meul)les et des objets de valeur, mais ils ne purent y pénétrer. Les rebelles avaient été introduits dans la ville à la faveur d'un nouvel artifice. Voici comment ils s'y prirent pour réussir dans leur dessein. Au milieu de la confusion générale, ils font tout à coup répandre, par leurs complices, le bruit que Rotterdam venait d'être brûlé par les soldats espagnols qui y tenaient garnison, et que Gorcum était réservé au même sort, puis(iue là aussi on avait murmuré contre les

impôts. Il faut donc se hâter, disent les prétendus amis du bien pul)lic, de conjurer ce malheur en empêchant de nouvelles troupes de pénétrer dans la citadelle, et pour cela il n'y a qu'à laisser entrer les Gueux ennemis déclarés de l'Espagne et défenseurs des droits du peuple.

Le vulgaire se laisse aisément séduire : aussitôt cette proposition faite, la multitude l'accueille avec faveur. C'est en vain que les catholiques protestent ; vers deux heures de l'après-midi, les rebelles qui attendent l'issue de leur ruse, sont reçus comme des libérateurs. A leur tête marche Marin Brant, originaire de Flandre, qui, d'une basse condition et sans lettres, s'était, par la vivacité de son esprit et son audace, acquis une certaine renommée dans les rangs de la révolte. Son régiment ne se distingue ni par sa bonne tenue ni par sa discipline. Il est composé d'une foule de gens dont la plupart ont exercé la piraterie sous la bannière du comte de la Mark (1) et qui ne se sont enrôlés que dans l'espoir du pillage; c'est, en un mot, une compagnie de flibustiers (2) ramassés de toutes parts.

A peine entré dans la ville, le commandant conduit ses soldats sur la grande place du marché, et fait sonner les

(1) Guillaume van Lummen, cnmte Van dcr Marck, plus connu en France sous le nom de comte de la Mark, ennemi juré du catholicisme, élail proche parent du cardinal Erhard de la Mark, évèque de Liège; mais un mauvais moine, calviniste encapuchonné, qui avait diri,ïé son éducation, lui avait insinué son poison et lui avait rendus odieux l'Eglise et le clergé. (Dict. encycl, de la théol. cath. tome IX, p. 441.

(2) Flibustier, dans le sens où nous le prenons ici, dérive par corruption du mot anglais /repSoû^er qui signifie : franc-pilleur.

cloches pour convoquer les habitants à une assemblée générale. On accourt en foule ; Brant profite de l'occasion pour faire jurer à tout ce peuple, qu'il serait fidèle au roi et à Guillaume de Nassau, prince d'Orange, gouverneur des provinces flamandes pour Sa Majesté, et qu'il n'obéirait plus au duc d'Albe ni auxchefsde son parti, a C'est en agissant ainsi, dit-il à ceux qui l'écoutent, que vous serez les protecteurs et les défenseurs du saint Evangile. » 11 est à remarquer que les novateurs mettent toujours en avant ce livre saint pour s'attirer la confiance des masses. Lorsqu'il voit que l'enthousiasme est au comble, il s'écrie : « Vous m'avez écouté avec une religieuse attention, eh bien ! si vous êtes décidés à adhérer à mes paroles levez vos mains au-dessus de vos têtes ; ce sera la marque de votre serment. » Et aussitôt les chapeaux et les bonnets sont en l'air; ces malheureux prêtent un serment inique et sacrilège, sans comprendre toute la portée de ce qu'ils font. Le nom du roi n'y figurait que pour mieux les induire en erreur. Ce n'est pas tout : animé par ce premier succès, il leur commande de crier : Vive les Gueux, et tous répètent avec empressement : f^'ive les Guevx.

Cette épreuve sufiisait pour montrer de quel esprit était animée la majorité de la population, aussi Marin Brant fait-il appel au corps municipal pour concerter avec lui les mesures à prendre contre la citadelle. Ceux qui avaient introduit les rebelles étaient dans la jubilation ; ils paraissaient surtout satisfaits de voir les prêtres, les moines et

les principaux catholiques renfermés dans un même lieu, a Nous pourrons donc enfin, disaient-ils, nous débarrasser d'un seul coup, des plus insignes papistes ; ne semblentils pas être accourus là, pour mieux assurer notre vengeance. »

Les catholiques étaient exactement informés de ce qui se passait dans la ville, et maintenant qu'ils ne pouvaient presque plus compter sur les secours du dehors, tant les portes étaient bien gardées, ils commençaient à se livrer aux plus tristes réflexions. La citadelle était solidement construite, mais elle manquait d'approvisionnements; elle ne possédait pas même un chirurgien pour soigner les malades et les blessés. Elle n'avait non plus ni remparts ni boulevards, en cas d'assaut. On voyait avec peine que la place ne présentait pas autant de garanties qu'on l'avait cru d'abord, néanmoins'les catholiques se félicitaient de n'avoir point prêté serment à l'hérésie, et rendaient grâces à Dieu de les avoir préservé de ce malheur.

Pour mettre fin à l'inquiétude qui règne autour de lui, le gouverneur fait tirer un coup de canon, en signe de déclaration de guerre. Nous n'avons point à juger ici sa conduite, nous ne nous attachons qu'à ce qui intéresse directement les saints martyrs. Les Gueux se mettent aussitôt à l'œuvre pour des préparatifs de siège, mais Brant plus prudent et plus habile que les autres, déclare qu'avant de rien entreprendre, il faut écrire au gouverneur de

la citadelle, pour le sommer de la rendre et connaître ses intentions.

Cet avis ayant reçu l'approbation générale, on remet à un frère-lai de l'ordre de Saint-François qui était resté dans la ville, une lettre pour Gaspard Turck, et si l'on choisit de préférence à d'autres plus marquants, ce messager, c'est que sa qualité de religieux lui assure un accès plus facile et une plus grande sécurité. Arrivé à la citadelle, le Frère se présente devant le gouverneur pour s'acquiter de sa mission, mais celui-ci lui déclare qu'il ne veut recevoir aucune lettre de la part des ennemis de Sa Majesté Catholique. Alors voulant remplir, autant que possible, sa mission, le délégué ouvre la feuille non cachetée qu'il tient à la main et en lit, à haute voix, le contenu à tous ceux qui se rassemblent autour de lui. Voici ce que proposaient les Gueux : moyennant la réception, dans la citadelle, des soldats du prince d'Orange, le gouverneur conserverait sa charge et tous ceux qui y étaient renfermés, en sortiraient sains et saufs, avec ce qui leur appartenait. Et pour rendre plus prompte et plus certaine la conclusion de l'affaire, on invitait le gouverneur à descendre dans la cour, où les chefs de la rébellion et le commandant des troupes de Guillaume de Nassau, se trouvaient, prêts à entrer en pourparlers.

Jl leur fut répondu que les assiégés étaient décidés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité; que si on avait des pro|)Ositions équitables à faire entendre, on devait venir

traiter directement avec le gouverneur nommé par le roi, puisque c'était lui qui représentait l'autorité du souverain, lans la citadelle. Soit que ces paroles aient été interprétées avec trop d'aigreur, ou que le Frère se soit mal expliqué, toujours est-il qu'il en résulta une profonde irritation lans l'assemblée des conjurés. On se hâte de rassembler les munitions pour assiéger la place, et le soir même, des )atteries de canon ayant été dressées aux environs, on )uvre un feu terrible qui se continue sans interruption. Les soldats de la citadelle se défendent avec courage, mal- ^vé leur petit nombre, ils sont à peine vingt, mais les proectiles qu'ils lancent, font un grand ravage parmi les jssaillants. Le gouverneur avait compté sur l'arrivée de îon (ils ; il est trompé dans son attente. Il fait des prodiges le valeur ; malheureusement les bourgeois qui l'entourent jont trop peu exercés au maniement des armes, pour lui ître d'un grand secours.

Peu à peu l'ennemi gagne du terrain ; il a déjà franchi a seconde enceinte et mis le feu à la dernière porte. La )opulace, toujours avide de nouveauté, excite l'ardeur des jueux et les aide de tout son pouvoir. En présence de cette situation périlleuse, les assiégés se retirent, vers minuit, lans la tour bleue, ainsi nommée de la couleur de la pierre lont elle est bâtie. C'était leur dernier refuge. Ce fort était înlouré de trois larges fossés remplis d'eau, assez distants ['un de l'autre; avec quelques renforts, Gaspard Turck îut pu y tenir les assiégeants en échec.

Loin de lâcher prise, les rebelles redoublent d'efforts ; ils affrontent les balles et la mitraille, et bientôt ils s'aperçoivent que la place ne répond plus avec la même impétuosité. Que se passe-t-il donc dans la citadelle? Fatigués de combattre, les soldats quittent leurs pièces, jettent leurs armes et déclarent ouvertement au gouverneur qu'il ne doit plus compter sur eux ; une partie même s'enfuit secrètement et passe à l'ennemi. Cette défection plonge dans la consternation les catholiques, Gaspard seul demeure inébranlable. « Ah ! s'écrie-t-il, il faut combattre quand même ; si tous m'abandonnent, je résisterai encore à l'ennemi. Il n'y a point de foi à ajouter aux paroles des rebelles ; il n'y a ni pitié, ni clémence à attendre d'hommes habitués aux rapines, aux cruautés et aux sacrilèges. »

En l'entendant ainsi parler, les femmes et les enfants qui se trouvaient là poussaient des cris déchirants, et conjuraient leurs époux et leurs pères de se rendre à discrétion, puisque toute défense était devenue impossible. La femme et la fille du gouverneur se tenaient suspendues à son cou, en lui adressant la même prière. Il résiste toujours. Cependant les hommes les plus notables parmi les assiégés, qui jugent bien que la position n'est plus tenable, viennent l'exhorter à accepter une capitulation honorable. 11 réunit en conseil tous les hommes présents dans la citadelle, et leur demande leur avis. La majorité opine pour la reddition de la place, mais quelques-uns, entre autres le Père Gardien, sont d'un sentiment contraire. Nicolas

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Pieck déclare qu'on ne peut se fier aux hérétiques, quelques promesses qu'ils fassent. « Celui, ajoute-t-il, qui a violé la foi qu'il a donnée à Dieu, ne saurait la garder envers les hommes. » C'est pourquoi, il s'emploie avec une grande ardeur à réparer les brèches, à relever les blessés, et il excite du geste et de la voix ses compagnons à suivre son exemple.

Le danger devient de plus en plus pressant ; les bombes et les obus pleuvent sans cesse ; la tour tremble jusque dans ses fondements et semble tout en feu. C'est alors que les cris de plusieurs hommes se mêlent à ceux des femmes et des enfants. On commence à murmurer contre l'opiniâtreté du gouverneur, puis les clameurs deviennent plus violentes, enfin on l'accuse de vouloir sacrifier à un fol orgueil, la vie des personnes qu'il a prises sous sa protection. Accablé de douleur, la mort dans l'âme, Gaspard Turck cède à tant d'instances. Il offre de rendre la citadelle à la condition que la vie et les biens des assiégés seront respectés. Les Gueux refusent. Réduits au désespoir, les catholiques retrempent leur courage ; ils reprennent les armes, et résolus à se défendre jusqu'au dernier soupir, ils envoient aux rebelles des masses de fer et de plomb. Ceux-ci tentent l'assaut, mais le premier soldat qui y monte, reçoit au front une balle qui le renvoie mort à leurs pieds.

En voyant cette résistance inattendue, les Gueux comprennent qu'ils ne pourront se rendre maîtres de la cita-

délie qu'au prix de beaucoui) de sang, et craignant (lue d'un moment à l'autre, malgré leurs précautions, des secours n'arrivent aux assiégés, ils se décident à se montrer plus traitables. Ils proposent eux-mêmes des bases de capitulation. Les négociations terminées. Marin Brant, qui commandait les rebelles, jura en présence des deux partis, et déclara formellement et expressément : que toutes les personnes qui se trouvaient en ce moment dans la citadelle, tant ecclésiastiques que laïques, auraient la vie sauve et se retireraient où bon leur semblerait ; que quant à l'or, l'argot et autres objets précieux, ils seraient livrés au pillage, à la discrétion du vainqueur. La reddition de la place eut lieu le vingt-six juin, un peu après minuit. Il nous reste à voir maintenant comment le traité fut exécuté.

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