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CHAPITRE III

Indignes traitements infligés aux catholiques dans la citadelle.

Lorsque les choses furent ainsi conclues, le Père gardien et les autres religieux, à son exemple, revêtirent les habits de leur Ordre, qu'ils avaient quittés pour veiller à la dé-

LES MARTYUS DE GOr.CUM * 107

fense commune et ne pas s'exposer témérairement an feu de l'ennemi. La discipline de l'Eglise permet d'agir comme ils l'avaient fait, quand la nécessité le requiert. En Tan 1220, cinq Franciscains qui moururent sous les coups des Sarrazins, parcouraient les pays infidèles, vêtus en séculiers, du vivant même de saint François ; et de nos jours, les missionnaires qui évangélisent la Chine et le Japon, se gardent bien de s'y montrer avec les insignes ecclésiastiques.

Peu confiants dans la foi jurée par les Gueux, les prêtres séculiers et réguliers commencent par se mettre en paix avec Dieu, en se confessant les uns aux autres. Ils veulent effacer jusqu'à leurs fautes les plus légères, afin d'être mieux en état de supporter l'arrivée de soldats qui doivent venir se livrer au pillage, suivant une des clauses de la capitulation. Plusieurs laïques recourent aussi au sacrement de pénitence, et l'un des curés de Gorcum, Nicolas Poppel, les admet à la participation du corps et du sang de Noire- Seigneur Jésus-Christ Les saintes espèces avaient été retirées de l'église paroissiale et conservées dans la citadelle, pour les soustraire aux proftinations des hérétiques.

Ce n'est pas sans raison que les catholiques étaient en proie à la plus pénible anxiété, caries rebelles jusqu'ici ne s'étaient pas mis en peine de tenir leurs serments. Cependant ils vont bientôt les voir arriver ; les voici : Marin Brant est toujours à leur tête. Le capitaine est heureux de sa victoire ; il déclare de nouveau que les engagements qu'il

a pris seront sacrés et tend la main à Hesselius Estius pour l'assurer de sa sincérité ; mais il ajoute qu'il est nécessaire que les réfugiés demeurent encore quelque temps dans la citadelle. Ensuite il les fait tous rassembler sur la plateforme, en plein air, et donne à ses soldats le signal du pillage. Ceux-ci se précipitent comme des bêtes féroces sur les pauvres captifs, les saisissent à bras-le-corps et les fouillent avec une avidité insatiable. L'or, l'argent, les bijoux, tout ce qui a quelque valeur, excite la convoitise d'une foule de gens sans aveu qui, pour échapper au châtiment de leurs crimes, se sont enrôlés dans l'armée des rebelles.

Dès le commencement du siège, les prêtres séculiers et les religieux avaient fait le sacrifice de tout ce qu'ils possédaient (1), sachant bien à quels hommes ils auraient affaire, en cas de défaite. Leurs prévisions nefurent point trompées. C'est surtout à leur égard que s'exercèrent les plus mauvais traitements. Selon les statuts de leur Ordre, les Frères- Mineurs ne portent sur eux ni or ni argent. Les cupides spoliateurs s'adressent d'abord au vicaire .lérôme de Weert, qu'ils prennent pour le Père gardien, et le saisissant à la poitrine, ils le somment de leur remettre tout ce qu'il possède. Ce vénérable vieillard ne s'émeut pa? ; il répond avec calme et sincérité, qu'il n'a rien à leur donner, vu qu'il n'est qu'un pauvre religieux de saint François.

Quelque temi)S après, les prisonniers sont chassés et poussés dans la cuisine, et de là dans une salle basse Irès-

(I) Pour k-s l'cliyicux, il s'agit de ce qui appaitoiudt ii leur communauté.

Spacieuse. Le capitaine Marin, fier de son triomphe et voulant inspirer la terreur, y entre, l'épée nue à la main. Un habitant de Gorcum qui s'est rais à la remorque des Gueux, le précède avec un (lambeau, car il est encore nuit, et s'écrie, plein de jactance : « Ce llambeau que je porte aujourd'hui devant mon capitaine, je le tenais naguère en accompagnant le Saint-Sacrement , moi qui ai osé entrer- le quatrième en cette citadelle. ■» Cette impiété et cette imprudence manifestaient clairement sa honteuse hypocrisie ou l'insigne légèreté de son esprit ; il s'était écoulé si peu de temps depuis la Fête-Dieu, qu'on ne saurait expliquer autrement le changement qui s'était opéré en cet homme. Mais Dieu seul lit au fond des cœurs et connaît parfaitement la cause de ces honteuses défections qui, trop nombreuses, affligèrent l'Eglise de Hollande , en ces temps malheureux.

Quand tous les captifs sont réunis dans cette pièce, on prend par écrit leurs noms et l'on en fait circuler la liste parmi les principaux partisans de l'hérésie, que l'on sait le plus hostiles aux catholiques. Déjà les deux plus anciens conseillers de la municipalité, imbus des doctrines nouvelles, s'étaient concertés avec les chefs des rebelles. Les catholiques conçurent le soupçon qu'on n'agissait ainsi à leuc égard, que pour mieux signaler ceux d'entre eux qui s'étaient le plus opposés, de parole ou de fait, aux entreprises des Gueux. Ils virent bientôt (ju'ils ne s'étaient pas trompés dans leur conjecture.

A l'instant même où ils se. communiquent ces tristes pensées, un héraut appelle Théodore Bommer et le conduit dans une autre partie de la citadelle. Cet homme très-attaché à l'Egli'^e romaine, connaissant toute la perfidie des rebelles, n'avait jamais voulu consentir à la reddition de la place, et c'est là sans doute ce qui le désigne spécialement à la haine des vainqueurs. Les soldats du capitaine Marin doivent se rappeler que pendant qu'ils passaient dans leurs barques près des murs de la ville, Bommer les avait apostrophés vivement en les traitant de brûleurs d'éghses, de sacrilèges, de voleurs de calices. Assurément, il n'avait dit que la vérité, mais ces reproches les avaient profondément irrités contre lui. Ce dut être avec une joie cruelle qu'ils retrouvèrent au nombre de leurs prisonniers, celui qui les avait ainsi salués à leur arrivée.

On sera peut-être surpris qu'un catholique se soit laissé aller h proférer ces paroles ; nous pensons qu'elles lui échappèrent lorsqu'il aperçut ces pirates qui se faisaient un jeu de profaner les choses les plus saintes. Comme autrefois Balthazar, roi de Babylone, ils se servaient, dans leurs orgies, des vases sacrés et proféraient, en les tenant dans leurs mains, des propos infâmes. Aux grands mâts de leurs navires flottaient les bannières de la sainte Vierge et des saints, qu'ils avaient dérobées aux églises catholiques ; revêtus des ornements sacerdotaux, ils parodiaient les cérémonies les plus augustes de l'Eglise romaine. Tout cela

était manifeste, et néanmoins ils entraient en fureur quand on leur reprochait de tels excès.

Malgré les assurances réitérées de Marin Brant, les soldats mirent Théodore Bommer dans une prison séparée dont il ne sortit que pour marcher au supplice. Il fut, comme nous le verrons plus tard, pendu au milieu de la grande place de la ville avec un autre bourgeois, victime comme lui, d'une lâche vengeance. Quant aux autres captifs que nous avons laissés dans la citadelle, ils sont en butte à toute sorte d'avanies. Comme Jésus au milieu des Juifs, ils deviennent un objet de risée. Leurs ennemis paraissent tour à tour dans la salle où ils sont rassemblés pour leur insulter à l'envi, en les accablant de reproches et en leur adressant les plus terribles menaces. Ces généreux défenseurs de la foi peuvent encore dire comme l'apôtre saint Paul : Nous sommes en spectacle, au monde, à Dieu et aux anges (1). Les hommes les abreuvent d'outrages, mais la pensée du ciel soutient leur courage.

Le gouverneur de la citadelle qui a montré tant de bravoure et.de fermeté dans l'accomplissement de son devoir, mérite une mention particulière. Dans l'interrogatoire qu'on lui fait subir, on lui demanJe pounjuoi il s"est défendu avec tant d'obstination, et il répond : «. J'ai voulu garder fldèlement le serment que j'ai prêté à mon roi, — Mais pourquoi insiste- t-on,avez-vous admis dans la citadelle, cette foule de prêtres et de moines? — Ce sont mes

0)1 Cor., IV, 9.

amis ; en les voyant dans le danger, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour veiller à leur sûreté. — Pourquoi enfin, avezvous fait envoyer à la mort deux des nôtres, Jean de Maseiq et Bernard Couturier ? — Ils ont été condamnés juridiquement par les triliunaux, et j'ai été établi par le roi pour administrer la justice, en cette ville. ^) La parole calme et digne de Gaspard Turck ne fait qu'irriter davantage ceux qui conspirent sa perte.

Après cette enquête dérisoire, il est chargé de fers, séparé de sa famille et de ses compagnons d'infortune, et jeté dans un obscur cachot. La conduite des Gueux, en cette circonstance, inspire encore plus d'horreur, quand on songe que cet homme qui a enduré tant de fatigues et de privations, n'a pas eu un instant pour prendre du repos. Chez toutes les nations civilisées on respecte un ennemi qui a déposé les armes, on l'honore même, quand il a donné des preuves d'héroïsme. Que doit-on attendre de ces perfidesvainqueurs, qui foulent aux pieds l'honneur et la foi jurée? Le gentilhomme qu'ils tiennent en leur pouvoir est, il est vrai, un catliolique sincère, fort attaché à sa religion et au clergé ; et c'est plus que suffisant pour le rendre odieux aux partisans de l'hérésie. Le chef des rebelles, dans sou langage peu recherché, disait que le gouverneur était un si fameux papiste, que si on lui ouvrait le cœur, il n'en sortirait que des prêtres et des moines. Le voilà donc réduit à souffrir le plus indigne traitement, loin de sa femme et de sa fille dont les soins lui seraient si nécessaires, celui qui,

tout à l'heure, traitait d'égal à égal avec le commandant des troupes ennemies !

Revenons maintenant aux autres prisonniers ; aux reproches et aux menaces succèdent les railleries ; et à cellesci les remontrances sacrilèges. C'est surtout aux ecclésiastiques que les prédicantsde l'erreur, abusant du texte sacré des saintes Ecritures, adressent ces paroles : « Ne voyezvous pas que le Seigneur vous a délaissa? C'est pourquoi il vous a livrés en nos mains. Il est évident que la colère de Dieu s'est appesantie sur vous, et qu'au contraire il nous protège, puisque malgré notre petit nombre, nous sommes venus à bout de réduire cette citadelle si forte et si bien gardée. N'êtes-vous pas frappés de ce que huit ou dix de nos guerriers suffisent pour ranger des villes sous notre dépendance ? Parce que vous n'avez pas voulu marcher dans la voie des commandements de la loi divine, vous avez attiré sur vous la vengeance du Très-Haut ; l'heure est venue de porter la peine de vos fautes. » Ils ne s'aperçoivent pas, ces insensés, qu'ils se condamnent eux-mêmes en parlant de la sorte. En effet ils s'enorgueillissent de leurs succès, et ils portent partout la désolation et la ruine. Semblables aux Egyptiens, aux Assyriens, aux Chaldéens, ils persécutent le peuple de Dieu ; ils sont les instruments de la justice divine et non les objets de sa miséricorde. Enfin, comme les Goths, les Huns, les Alains, les Vandales, ils sont les fléaux de Dieu, et non les justes de la terre.

Que signifient ces exploits fantastiques de quelques

hommes contre des villes tout entières ? L'entrée des Gueux à Gorcum, peut nous donner une idée de leur manière de procéder dans les mêmes circonstances. Ils commencent par se faire précéder d'émissaires qui répandent partout les plus magnifiques promesses, et, quand le peuple est séduit, ils se montrent, répandant à pleines mains le fruit de leurs rapines, sur ceux qu'ils veulent gagner à leur cause. Tandis que, dans le parti des rebelles, les uns se moquent des vaincus par ces vaines démonstrations, les autres non moins cruels, feignent de s'apitoyer sur leur sort, et font acte de la plus détestable hypocrisie. « Traitons-les avec douceur, disent-ils, nous les ramènerons dans la bonne voie, et une fois convertis, ils seront des nôtres. Oh ! que nous serons heureux, le jour où ils se jetteront dans nos bras ; nous les honorerons, l'un du titre de prédicant en chef, et les autres seront employés en divers lieux, suivant leur mérite. » Et ils ne parlaient ainsi que pour déchirer le cœur des prêtres et des religieux qui les entendaient. Mais à l'exemple du Sauveur chargé d'opprobres, tous les prisonniers gardèrent le silence.

^ Les Frères-Mineurs, pleins de calme et de dignité, sont rangés autour de leur supérieur. Nicolas Pieck veille sur eux, comme un père sur ses enfants. Parmi les objets servant au culte, apportés dans la citadelle, se trouvait une de ces tablettes (1) avec lesquelles se donne le baiser de paix,

H) On appelle instrument de paix, la tablette en mttal, surmontée d'une croix, que le diacre présente au célébrant après V Agnus Del, et qu'ensuite tout le clergé baise, respectueusement. Ceci se pratique dans le rit parisien.

avant la communion. Un soldat s'en empare audacieiisement et la pose avec insolence sur le visage du Père gardien. Celui-ci ne s'émeut nullement; il garde toute sa sérénité et semble plutôt gai que triste. Il est parfaitement résigné à tout ; injures, rires, menaces, malédictions ne pourront ébranler son courage.

Tout près de lui, Willehad et Nicaise, deux religieux de son ordre, montrent la même tranquillité d'esprit. Willebad connaît depuis longtemps ce dont sont capables les hérétiques. Comme nous l'avons dit, il avait été obligé de quitter le Danemarck, sa patrie, pour se soustraire à leur fureur. Il est maintenant parvenu à l'extrême vieillesse ; sa vie a été consacrée tout entière au service de Dieu et du prochain, qu'a-t-il à redouter, si une mort violente le fait paraître un peu plus tôt devant le tribunal du souverain Juge ? Ces hommes remplis de l'esprit de Jésus-Christ, voyaient leurs ennemis se livrer à toutes sortes de violences, en actes et en paroles, et, inébranlables comme la montagne de Sion, ils levaient les mains et les yeux vers le ciel pour attirer sa clémence et sur les victimes et sur leurs bourreaux.

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